ACTION

Jadis, l'action servait à l'homme ayant quelque chose à cacher ; elle s'auréolait des intentions vagues, gratuites ou inavouables. Aujourd'hui, agir, c'est exécuter un morceau d'algorithme, qui résume toute une vie traduite en calculs. L'initiative, les interruptions, ne sont plus qu'illusions d'optique ; toute brisure, toute réfraction, étant efficacement modulées par une conscience, toujours égale, ou par la machine socio-économique, machine, qui façonne désormais le contenu des gestes de l'homme.

P.H.I.



 


Noblesse

On reconnaît un aristocrate par l'absence d'exaltation dans l'exécution de gestes. Il réserve la verve à la sensation et au regard et n'apprécie, dans le fait, que la part de sa propre maîtrise. Le calcul de la trajectoire entre une lumineuse intention et la grisaille de l'acte relève de la géométrie commune. Préfère une chute démesurée vers l'irréel plutôt qu'une gravitation mesurée du réel.
VALOIR

Intelligence

Il suffit d'être bête pour triompher de l'action ; mais il faut être intelligent pour s'en laisser abattre. La position couchée, la plus prometteuse du rêve, s'acquiert parfois par ruse. L'action est intelligente, quand elle est instinctive et ne montre aucune trace des rouages entraînants ou motivants. L'intelligence dans l'action consiste à escamoter le bon raisonnement.
VALOIR

Art

La littérature a beaucoup à apprendre de la musique ou de la peinture pour devenir aussi désintéressée qu'elles. L'art devrait magnifier l'immobilité des mains et les pérégrinations de l'âme. Se désintéresser des pas et s'occuper des rythmes, se moquer des cibles et s'identifier avec des cordes, aimer la flèche immobile.
VALOIR

Solitude

Si les prières peuvent se déclamer entre quatre murs, aux actions il faut une scène. Le vrai solitaire est sifflé même dans un spectacle solo. Reproduire, seul, ce que je suis capable de faire devant les autres, n'est pas un signe de braverie mais de bêtise. L'action n'a de sens que pour la galerie ou pour l'acteur, pas pour le dramaturge et, encore moins, pour le démiurge.
VALOIR

Souffrance

L'accord entre action et pensée est une joie de l'homme ordinaire. Pour le délicat, la rencontre des bras et de l'âme est une souffrance, une clarté, qui outrage la pudeur des ombres. Nous souffrons de la droiture du muscle, qui ne reproduit pas les courbures de nos rêves. Ceux qui condamnèrent Sisyphe étaient d'excellents experts en tortures.
DEVOIR

Russie

Vue souvent comme l'incarnation de la paresse, la Russie fiévreuse s'égosille pourtant à appeler ses enfants à l'action. La voix s'enroue, et l'on se remet à la recherche de nouveaux sauveteurs ou guérisseurs. La tête sous l'eau, comment les mains peuvent-elles arriver à faire surnager un corps attiré par des fonds ?
DEVOIR

Cité

Le meilleur cadre d'une action sans remords est la cité. Si la vie intérieure est un théâtre, où je suis chargé de justifier deus ex machina ou de ramasser ceux qui sont tombés, la vie extérieure est un cirque, où tout dresseur de Léviathan est dispensé de cohérence, la bête ayant le droit à une logique inhumaine, mais délicieusement désopilante.
DEVOIR

Proximité

Que ce soit la main ou l'esprit, je suis amené à mesurer la distance avec ce qu'ils touchent ; et c'est le début d'une foi ou d'un goût de la possession. Le sens de la proximité dévoile les voyants ou les croyants. Plus de variables contient ma métrique, plus enivrante sera la cadence de mes rapprochements et de mes éloignements.
VOULOIR

Ironie

Heureusement, on a toujours sous la main ce redresseur des torts, la grande ironie. Elle ne reconnaît pas les privilèges des faits et promet à tous l'égalité des défaites. Elle est la seule à avoir le courage de proclamer, que le roi des gestes n'est couvert d'aucun habit des idées. Mais de sa nudité on n'a pas envie de rire, plutôt de pleurer.
VOULOIR

Amour

On est amoureux - d'un paysage, d'une femme, d'un livre - tant que les yeux, les bras, le cerveau n'y jouent que les seconds rôles, l'essentiel étant interprété par l'âme. L'amour, comme la force de gravitation, n'est grand qu'en tant que fatalité : un vide vivant entre deux corps ou deux cœurs, qui cependant savent, que l'attirance joue son jeu incompréhensible et irrésistible.
VOULOIR

Doute

Pour ne pas élargir l'action, il faut la flanquer de doutes, geôliers sourcilleux. Élaguer tout ce qui est saillant, dans l'action, n'en attendre qu'une forme dictée par un goût non végétal, pour que s'y nichent des reptiles tentants ou des volatiles chantants. Laisser brumeuses ses sources, ne pas extorquer aux fruits ce que refusaient d'avouer les fleurs.
VOULOIR

Mot

L'antithèse de l'action serait peut-être le mot, symbole des images, qui ne s'incrustent ni dans le sol ni dans les murs et qui refusent aux mains le rôle d'interprète entre l'âme et les yeux. Plus la liberté d'agir est grande, plus les actes de basse extraction fraternisent avec la noblesse déchue des mots. Plus on fait plier la tête au reptile laborieux, plus doux est le sommeil du volatile verbeux.
POUVOIR

Vérité

La recherche de la vérité est présentée souvent comme prétexte de l'action. Mais ne s'y retrouvent que ceux qui sont persuadés de l'avoir déjà trouvée. Les vérités figées aboutissent aux actions réussies et plates ; les vérités vivantes plongent dans l'inaction ratée et envoûtante. L'action fournit le vocabulaire, la contemplation - la source de la vérité.
POUVOIR

Bien

On n'est pas perdu pour le bien, tant qu'on a la conscience en éveil. L'action crée une telle illusion de notre droit au sommeil des justes, que seul un rêve cauchemardesque nous rend aux frissons de la position couchée. Le bien ne naît que la nuit, quand le rouge au front, les bleus de l'âme et le gris du geste se confondent en une bigarrure inextricable et pudique.
POUVOIR

Hommes

Commise sans témoins, l'action aurait été aussi respectable que le rêve. Mais les hommes sont partout, pour dater et nommer mon geste et étouffent ainsi mes aveux ou mes prières. Je peux aimer et rêver parmi les hommes, sans être avec eux, je ne peux agir qu'avec eux, d'après leurs règles. L'action est un exil de plus, l'exil auprès des hommes.
POUVOIR
 

 



La création divine - acte sans acteur ; la meilleure création humaine - acteur sans acte. « Prie, comme si tout ne dépendait que de Dieu, agis, comme si tout ne dépendait que de toi » - Loyola - « Ora como si todo dependiera de Dios y actúa como si todo dependiera de ti ».

On peut juger de la liberté de l'homme par le degré d'inaction, qu'il accorde à ses rêves. À une substitution près, c'est du St Augustin : « posse non peccare, non posse non peccare, non posse peccare ». Mais c'est une voie qui mènerait à la molle inertie ou à la molle incroyance : sans grand péché – pas de grande foi.

Face à l'acte - trois attitudes possibles : confiance, indifférence, honte. L'acte me reflète, me promet la liberté et finit par me dévoiler l'esclave que je suis, dans l'impuissance de traduire mon rêve.

Le choix de l'homme, choix heureusement non-exclusif, est entre maintenir l'intensité de la lumière ou d'en entretenir le rythme des ombres, entre l'acte net et le mot infidèle, entre le geste, qui lève, et la geste du rêve. Faire pencher la raison du côté du second choix, éduquer l'âme à accepter le premier, comme une contrainte féconde.

Le stratagème d'aboulique : fouiller dans les significations du problème au lieu d'en tâter la solution. Le stratagème de radoteur : renversé par un juste problème, se réfugier dans un faux mystère. « On met son honneur non pas dans l'inaction, mais dans le mystère »* - Shakespeare - « Their best conscience is not to leave't undone, but keep't unknown ».

Quitter le monde tel qu'on l'a trouvé, monde des choses. Vivre dans le monde où il ne se passe rien (« poems make nothing happen » - W.Auden). Ne pas chercher à transformer ni à transvaluer ; on sait que même les tentatives de traduire le « en soi et pour soi » en « en moi et pour moi » finissent par te faire envahir par le temps et par les lieux, dont est libre le soi inconnu, immobile et immuable, au-dessus des objets et des sujets, de l'essence et de l'existence.

N'est beau que ce qui cache son origine. Les traces des actes me les font mépriser. « Celui qui sait marcher ne laisse pas de traces » - Lao Tseu - savoir marcher signifierait - danser !

Il faut vivre à la frange, à la périphérie de toute clarté, dans un exil en demi-teinte, et laisser l'action végéter au centre. Donc, l'actio-centrisme est, au second degré, une attitude juste.

L'inaction, contrairement à l'action, ne prouve rien (et c'est là son titre de noblesse). Elle indique, par omission, ce à quoi nous refusons le droit de nous exprimer ou de nous représenter. « Ce qui est fait, même un sot est capable de le comprendre »** - Homère. Le vrai artiste comme le vrai scientifique, Homère ou Newton, valent surtout par le mystère de leurs commencements.

L'idée, de plus en plus, prend l'allure du mode d'emploi d'une démarche qui marche. Même le dernier des goujats lui subordonnera sa vie. Bientôt, on ne reconnaîtra un intellectuel que par un cafouillage dans son exposé des buts de l'existence.

Pour nager il y a beaucoup de styles, pour se noyer - un seul. On devient philosophe ou artiste, quand on se met à croire au contraire.

Quand la vie bat son plein, on doit choisir : être recteur de ses départs ou vecteur de son regard, être affairé ou effaré. Mais quand le regard commence à manquer de voix, on doit choisir la voie du départ, comme le firent Rimbaud et Tolstoï.

Tout travail d'ascension mène vers la platitude ; seul l'élan vers la chute donne quelque espoir de hauteur. C'est ainsi, par cette « manière inexorable de perdre et de se perdre » (Blanchot), que se rencontrent des esprits philosophiques.

Toutes les montées et chutes se produisent, aujourd'hui, dans la morne horizontalité. Ni vertige ni illumination. « Il faut nécessairement ou que tu montes ou que tu descendes ; si tu prétends rester stationnaire, tu ne manqueras pas de tomber » - St Bernard - « Aut ascendas necesse est, aut descendas : si attentas stare, ruas necesse est » - en absence de toute hauteur, une chute, même dans une profondeur aplatie, me laissera sans bleus ni azur. Rester couché dans mes ruines, tapies de mes chutes, offre une échappatoire à ce prurit cinétique. Les horizontaux aussi chuteront, mais en pleines étables.

Il est facile de faire passer l'avoir pour l'être, mais que le faisant évince l'étant aussi magistralement - voici le triomphe stupéfiant des hommes, qui effacent deux mille ans de l'histoire de l'utopie. L'essence du but étant devenue l'aisance. De l'essentiel des origines de nos interrogations étant banni le doute : « Est-ce un Ciel ?  ».

Deux types de contraintes : pour la hauteur du regard ou pour l'étendue de l'action - Lichtzwang (n'éclairer que ce qui aspire à la lumière) ou Zugzwang (jouer un coup sous pression des règles).

Dans l'Eucharistie on reconnaît deux beaux symboles : l'ivresse et la nourriture célestes, mais les hommes les réduisirent, hors tout mystère, à l'ivresse de l'action et de l'argent, aux nourritures terrestres. « Rien de moins dionysiaque que l'acte »*** - Lacan.

Être enfant, c'est ne pas avoir besoin de patrie. L'adulte, resté enfant, devient un sédentaire sans patrie. L'adulte, reniant l'enfance et se convertissant à l'action, est un janissaire.

La seule immobilité que j'appelle de mes vœux dans ce livre est celle du mot ou du rêve refusant toute mobilisation décrétée par le geste régnant, res gestae. Manfred se distançant de Missolonghi, Comète ma Comète ignorant la trajectoire de Camiri, le soleil d'Austerlitz n'illuminant pas le parcours de Napoléon ni n'assombrissant celui du prince André. Fatum libellorum, la geste, s'émancipant du geste. Écrire tibi et igni.

Dans tout geste de l'homme, même dans le plus souillé par le calcul, on peut discerner de la grâce. À condition d'avoir surmonté ou repoussé la pesanteur du calcul, question de levier ou d'élan.

Tout en prônant l'immobilité, j'applaudis la danse et boude la marche. La sensation d'une belle immobilité naît, lorsque la trace rémanente, dans les yeux ouverts, se double d'une trace, beaucoup plus profonde et, en sus, réversible, dans les yeux fermés.

Le seul mérite de l'agir est d'atténuer le pâtir.

Dans la sphère des idées, comme dans celle des actes, leur portée est souvent mesurée par ce qu'on n'a pas fait. La métrique des forces inemployées. Selon S.Weil, ceci s'applique non seulement au mystère, mais aussi au problème : « Quoi de plus sot que de raidir des muscles à propos de la solution d'un problème ».

L'homme se manifeste en homme d'action et en homme de rêve, tout en se servant des mêmes ressources - l'esprit, le cœur, l'âme. Mais si tout ce qu'entreprend l'homme d'action peut s'interpréter en rêve, ce qu'entrevoit l'homme de rêve n'a aucune chance d'être reflété par l'action.

Il faut entrer dans l'action avec une triple résignation : 1. l'aléa des actes trahira la pureté des intentions, 2. une part de malice se glissera fatalement dans tout acte, 3. le remords ou la honte t'attraperont à la sortie de tout acte. Une seule certitude, et te voilà un monstre. Ou bien on peut se contenter d'une méta-résignation : aucun principe de la vérité ou du bien ne peut s'identifier avec un acte.

Le miracle de l'homme : la suprématie du désir sur le désiré, de la liberté - sur l'action, de l'immobilité de la source - sur le courant de la création. « L'action, le mot, l'événement ne sont que des représentations ; le chemin de la nostalgie et de la liberté ne se donne jamais à la marche » - H.Broch - « Das Getane und das Gesprochene und Geschehene sind nichts als eine Darbietung ; aber der Weg der Sehnsucht und der Freiheit ist niemals ausschreitbar » - il se donne à la danse, mais il y devient impasse des pieds ou scène du regard.

Les actes d'homme sont les branches les plus proches de la terre. Pour que l'arbre ait forme et hauteur, souvent, il vaut mieux l'élaguer par le bas.

L'acte esthétique est dans le mot ou la note, il est inactuel. L'acte éthique n'a de sens que par des traces. D'où l'exil de l'artiste au-delà du bien et du mal, dans l'essence, dans la permanence de l'être, ce point crucial de l'éternel retour, car « l'Un-Bien est au-delà de l'essence » - Platon.

L'action contribue aussi peu à la qualité de la pensée que l'oralité à l'écriture. L'inverse est encore plus flagrant : « Nos pensées sont à nous, mais non pas leurs conséquences » - Shakespeare - « Our thoughts are ours, their ends none of our own ».

Tout but est insipide ou vulgaire, si l'on a la liberté des moyens. Parfois « il vaut mieux avoir moins de désirs que plus de moyens » - St Augustin - « melius est enim minus egere quam plus habere ». On peut ennoblir un but, si l'on l'atteint par une simple résolution de contraintes, visant et orientant les moyens. Mais « ne perds pas ton temps à chercher des contraintes ; peut-être il n'y en a pas » - Kafka - « verbringe nicht die Zeit mit der Suche nach einem Hindernis ; vielleicht ist keines da » - là où il n'y a pas de contraintes, régnera l'esclavage.

L'action devient presque aussi respectable que le mot, quand ses traces sont en pointillé. Le mot devient aussi méprisable que l'acte, quand son choix prétend remonter aux causes premières. L'état d'esprit, où l'on tranche, devrait être des plus fugaces. C'est sur l'inaccomplissement, l'atermoiement et la réticence qu'il faut s'appesantir.

Plus orgueilleux est l'esprit ou le muscle, plus servile devient l'âme. Une raison suffisante pour devenir misologue et chercher l'humilité des représentations et la volonté d'impuissance. Car, depuis les jansénistes ou même depuis St Augustin, on sait, que la volonté de l'homme, traduite en actions et sourde à la grâce, produit, inévitablement, du mal. J'aurais même laissé complètement tomber la grâce…

Le décrochage entre le rêve et l'action, qui s'en revendique ; le court-circuit dans notre isolation du monde, conducteur d'un troupeau courant. « Il n'y a que deux conduites avec la vie : ou on la rêve, ou on l'accomplit »** - R.Char. Tsvétaeva et Cioran disaient la même chose.

Toute lutte devint trop sensée et, par-là, dégradante. Comment me résigner à n'en être qu'un instrument, moi, qui cherche à en être le fabricant ? Même une résignation trop militante menace l'homo instrumentalis.

La vraie connaissance de soi consiste à savoir creuser dans les motifs de nos gestes jusqu'à en mettre à nu le fond honteux. « Il est difficile d'être bon, quand on est clairvoyant » - J.Renard - toutefois, la difficulté est dans le faire et non pas dans l'être. Celui qui s'ignore et vit de son épiderme, c'est bien l'amoureux : « Il est facile d'être bon, quand on est amoureux » - Pavese - « E facile di essere buono, se sei amoroso ».

L'orfèvrerie de l'inutile est un travail en pure perte. Être utile, c'est être demandé, avoir une promesse, voir un échange possible. Deux détournements de mes talents non réclamés, non fructifiés : les enterrer ou les vouer à une hauteur irrespirable.

Ce qui n'est, pour moi, qu'un mot, est une action pour un autre, plus pur que moi. Je suis toujours théoricien de quelqu'un et praticien d'un autre. C'est cela, la vraie leçon d'humilité en profondeur.

Toute agitation des hommes a le même sens : « Regardez-moi ! ». Le médiocre l'intitule « Je cherche la vérité », le sot - « Je tiens le bien », le sage - « Je suis hanté par le rêve ». Et l'on voit leurs pieds, leurs mains ou leur âme.

L'intellect devrait entretenir une liaison hygiénique avec la passion, tout en tenant à son vœu de célibat : se marier, pour lui, signifiant passer de la convoitise à l'acte. Un grand esprit tient à s'ignorer ; tandis que l'événement l'oblige à s'épouser.

L'ultime déception de l'homme d'action : même en se réfugiant dans l'irréel, on n'arrive pas à se réaliser.

Au théâtre du monde, il n'y a plus de barrière entre la scène et la salle, entre le spectateur et l'acteur ; tous les hommes devinrent acteurs. Ce n'est plus pour illustrer une merveille que se déclenche deus ex machina, mais bien pour tester une machine de plus, en absence de spectateurs. Une méta-tragédie : la disparition non pas des héros, mais du chœur lui-même.

L'être éloigne le néant, le connaître l'approfondit, le faire le camoufle. On y reconnaîtrait la main créatrice, triadique et cachottière de Dieu, puisque « l'être de Dieu ou le savoir de Dieu, c'est la même chose » - Hegel - « das Sein Gottes und das Wissen Gottes ist eins ».

Bon nombre de mésaventures de la rêverie sont dues au fait qu'au lieu de la faire chanter l'on en fait un chantier. Trop de méthode rend mauvais rhapsode.

La chute de l'ange : la tentation d'opter, l'abandon de l'irrésolution, la damnation, par l'acte, pour devenir la bête. La pure représentation, la sainte, cédant à l'obscure volonté, la diabolique. « Sans représentation, précise et figurative, pas de volonté sainte » - Benjamin - « Kein heiler Wille ohne die genaue bildliche Vorstellung ».

Seul crime certain, traduire le rêve en actes. Seul châtiment certain, lire dans l'acte un rêve indicible.

Je finis par m'accrocher à l'arbre en abandonnant la Croix, à cause de son chemin de Croix, tandis que le regard suffit pour vénérer l'arbre.

L'aile marchante a tôt fait pour devenir marchande. Y plumer des autres ou y laisser de ses propres plumes n'étoffe jamais un panache.

La seule chose qu'on attend aujourd'hui de l'intelligence, c'est qu'elle permette d'améliorer le pouvoir d'achat : « Marche avec des sandales jusqu'à ce que la sagesse te procure des souliers » - Avicenne - voilà encore une invitation à accéder à la propriété, c'est à dire à devenir voleur comme tout le monde, et qu'il s'agisse de souliers, de bottes ou de pantoufles, - qu'à cela ne tienne ! « Il vaut mieux marcher pieds nus que voler des pantoufles » - Che Guevara - « Es mejor caminar descalzo, que robando zapatillas » - plutôt - danse pieds nus, jusqu'à ce que, sur une voie aérienne, des ailes procurent à ton regard la sensation de sagesse.

Être jeune, c'est être allergique au rêve : l'attouchement par celui-ci réveillant aussitôt un prurit du geste. Être mûr, c'est être immunisé en sens inverse : la piqûre par l'échec du geste n'empoisonnant aucune cellule du rêve. Jadis, ce qui réveillait le rêve, c'était la nature ; aujourd'hui, seule la culture pourrait s'y substituer, mais elle est incompatible avec le culte actuel de l'action et de l'utilitarisme.

Être jeune, ne pas s'apercevoir de son ombre, puisque son étoile est au zénith. L'ombre allongée des autres d'un astre commun sur le déclin.

Le rêve – une pensée, qui illumina mon âme, sans se propager jusqu'à mes bras. « La pensée, qui ne passerait pas à l'action, s'éteindra d'elle-même » - Dostoïevsky - « погаснет мысль не трудящаяся » - oui, mais elle laisserait briller dans le noir, peut-être, quelques étoiles. Mêlée à l'action, elle éclairerait des routes ou pâturages, mais me désintéresserait du ciel. La vie, n'est-elle des souvenirs des étincelles ou des comètes ?

Ni les actes ni les idées ni les larmes n'expriment presque rien d'intéressant chez l'homme. L'homme ne se reflète bien que dans ses métaphores. Ce n'est pas une douteuse intelligence qui rend Platon intéressant, mais exclusivement ses métaphores - les mythes. « La maîtrise de métaphores est, de loin, la chose la plus sublime, la seule, qui ne s'enseigne pas »*** - Aristote.

Quand, sur les chemins de l'action, de la contemplation ou du calcul, je suspends mes pas, pour n'entendre que l'appel du bon, du beau ou du vrai, appel obscur, troublant et irrésistible, je donnerai à cette écoute immobile, faute de mieux, - le nom ironique de chemin vers soi.

L'éternel dilemme : chasse ou prise ? Le compromis est peut-être : l'appétit de fauve dans une cage à épreuve de regards.

Jadis, tout ce qui était massif était passif ; aujourd'hui, tout ce qui est actif est massif.

L'envie de marcher accable celui qui se découvre des ailes. L'envie de voler flatte celui qui a du plomb dans ses semelles de vent.

La performance dans l'action est, le plus souvent, signe de l'incompétence en mots. En matières vulgaires, la performance aboutit au début de la compétence. En science et en art, c'est le contraire qui se produit. Le mot est un des rarissimes matériaux, où la compétence se traduise immédiatement en performance. La parole, elle, est plus proche de l'acte que du mot. C'est pour cela qu'elle est désolante : « La parole est une voie certaine vers le plat et l'insipide » - H.Hesse - « Reden ist der sichere Weg dazu, alles seicht und öde zu machen ».

C'est un paradoxe bien embarrassant : ceux qui se vautrent dans des sentiments vulgaires réussissent mieux dans des actions tout à fait honorables ; les rêveurs succombent facilement à la goujaterie des actes. La vulgarité est dans la fusion de la parole et de son objet. Et la grandeur est peut-être dans leur confusion artistique créée à la faveur de la berlue des yeux, à la dissonance dans les oreilles et à la discorde des mots.

Dès que je me dis, que pour vivre il faut agir, je ne vis plus. La meilleure place des mains est devant les yeux, où naissent les regards, les fantômes ou les larmes.

Entre l'être et le connaître, le faire. Être, c'est végéter, vivre dans des réponses. Connaître, c'est partir, glaner des métaphores et métamorphoses comme de belles interrogations, qui s'énoncent, s'écoutent, s'admirent sans espoir de retour dans l'univers, qui les enfanta. Faire, c'est se renier, laisser la cervelle ou la main assoupies interpréter les songes d'une âme en éveil. « Le monde, c'est la douceur du rêve de vivre et l'amertume de l'acte de vivre »** - Héraclite.

Par l'entremise incontournable du langage nous sommes tous dans l'homme relatif. Par rapport à quoi, là est la question. Pour la majorité, c'est l'homo historicus coulé dans le fait. Pour les meilleurs - l'homo phantasiae aspiré par le rêve.

Ni ponts ni gués entre le rêve et l'idée, entre l'idée et l'acte. Il faut beaucoup de foi pour prendre ces passages pour ce qu'ils sont : marche sur les eaux ou entre les murs d'une mer qui s'écarte. « L'idée ne peut être réalisée sans finir d'être une idée » - Stirner - « Die Idee kann nicht so realisiert werden, daß sie Idee bliebe ».

L'usage direct des choses - machinisation, l'usage indirect - fétichisation. Robot ou poète.

Pour les uns la vie se réduit à l'application des ordonnances, pour les autres - aux imprévisibles vivisections. Dans l'action, il vaut mieux écouter le généraliste, dans la réflexion - l'expérimentateur.

L'utopie du passage à l'acte engendre la spirale : prophètes, apôtres, inquisiteurs, fripons, prophètes…

Quand il est question de faire des pas, je pense à la majesté d'un arbre, qui a en lui toutes les saisons et tous les grades. L'arbre, qui s'agite, se transforme peut-être en forêt, mais il y perd son âme.

En dessous de l'action - la réaction ; au-dessus - l'abstention. Mais l'objet peut être n'importe où. Il faudrait peut-être se placer résolument, comme avec la voix, du côté des échos. Peu romantique mais juste.

L'action ne traduit rien, seul le choix d'inaction, face à un défi, est éloquent. Mon (in)action est ma race et mon refuge, à l'opposé du Bouddha. C'est dans des étables qu'on parle traces et subterfuges ; l'absence de toits est propre du solitaire dans ses ruines, où il peut « agir en primitif et prévoir en stratège » - R.Char.

L'idée veut précéder ou découler des faits. Le mot s'en sert pour éprouver nos facultés de réfraction ou de ricochet. L'idée nous fait réfléchir sur les faits, le mot - sur nos facettes réfléchissantes.

Ayant choisi l'immobilité, on risque de donner sa faveur aux chemins, qui ne mènent nulle part : abîmes, impasses, corniches, ces chemins de traverse, que beaucoup de badauds traversent en touristes.

Une attitude à chercher : l'ubiquité, qui permettrait de se sentir soi-même dans le mot et dans l'acte, même si le bon sens y rechigne.

Les mains sont aveugles : bras vengeurs, paumes consolatrices, doigts de justice - le commanditaire n'est pas la main, il est toujours ailleurs - dans le cœur, dans l'âme, dans la cervelle.

Les voies, qui mènent le plus loin un bon regard, sont les voies impénétrables.

S'il fallait absolument renoncer à l'immobilité et choisir un mode de déplacement, je choisirais le vol d'un oiseau migrateur : ignorance d'horaires et de destinations, élan sans source, retour aux origines. Ce vol, guidé par un instinct sauvage, est une condition de bonne écriture, qui ne laisse pas voir les contraintes et se focalise sur le vertige du vol. Mais écrire dans une langue étrangère, c'est ne pas avoir cet instinct, apprendre la théorie du magnétisme et la météorologie, cesser d'être un volatile et ressembler à un robot, vérifiant les données de ses capteurs (Cioran parlait d'un « pigeon savant et désemparé »).

Ce qui compte, ce n'est pas ce que je fais ni, encore moins, ce qui en est le motif, mais dans quel rayon je vais ranger mon fait. Le tiroir le plus plein devrait porter l'étiquette : Réquisitoires à ta charge. « La lumière des lumières va vers le motif, non vers l'acte ; l'ombre des ombres ne s'attarde que sur l'acte » - Yeats - « The light of lights looks always on the motive, not the deed ; the shadow of shadows on the deed alone ».

Notre manière de suivre l'appel d'activisme ne traduit rien de notre fond ; sur notre surface vibrionnent nos actions, tout en ignorant nos abîmes. Ces houles sont vouées à la platitude : « Les actes ne méritent ni paradis ni enfer »* - Borgès - « Los actos no merecen ni paraíso ni infierno ». En revanche, la voie qu'emprunte notre chute dans le farniente porte des signes éloquents de nos vrais élans. Comparez les visages si variés et lisibles de Méridionaux avec la monotonie muette et illisible des regards nordiques.

La connaissance et l'action avancent désormais, main dans la main. Le particulier prend appui, de plus en plus, sur l'universel. Le casse-tête de l'intellectuel : trouver une vue d'esprit que n'enregistrerait pas d'emblée le service de brevets industriels.

Tous les salopards nous renvoient aux candides motifs, pour justifier leurs sales actions. « Le motif seul fait le mérite des actions des hommes, et le désintéressement y met la perfection » - La Bruyère. Avec le plus droit des motifs, l'action sera toujours courbe ; n'écoute pas Sénèque : « L'action ne fut guère droite, si le motif ne l'a pas été » - « Actio recta non erit, nisi recta fuerit voluntas ». Les prônes sont pires que les actions ! « La récompense de l'acte dépend de ses intentions » - le Coran. L'action n'a pas d'intérieur, qui aurait pu la sauver, toute sa fécondité est à l'extérieur. L'action est trop franchement naturelle et le motif (et même le quiétif de Schopenhauer) est trop hypocritement artificiel.

Le mobile de l'action est comme l'étymologie du mot - plus intéressant que la chose, mais sans aucun droit discriminatoire. « L'énergie, qui n'est fournie par aucun mobile, est seule bonne »* - S.Weil. Comparez les dernières paroles du Christ et de Mahomet : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font » et « Que la malédiction d'Allah soit sur les juifs et chrétiens, car ils ont établi… ».

L'action engourdit, tout en remplissant le gouffre entre moi-même et les choses. Le rêve inquiète en creusant davantage ce gouffre. Le fin mot de l'histoire : plus je m'éloigne des choses, moins j'ai besoin de gués ou de cols. « On trouve toujours l'épouvante en soi, il suffit de chercher assez profond. Heureusement, on peut agir »* - Malraux.

Nous vivons la fin de la grandiloquence et du grandiose en parole, c'est-à-dire de ce qui ne peut pas être maîtrisé. La scène est livrée aux actes modérés, calculés et maîtrisés.

Je suis dans l'art de l'arc bandé, non dans l'adaptation aux cibles. Mais j'imagine un zoïle sarcastique ou un aristarque caustique, armé d'une épingle et venant de triompher d'un ballon, devant lequel il me voit, gauche et empêtré dans des poses inadéquates. Et « tu casseras vite ton arc, si tu le tiens toujours tendu » - Phèdre - « Cito rumpes arcum, semper si tensum habueris ».

De fourmi, rossignol ou lion, attirés par l'arbre, seul le rossignol en a un besoin vital : le beau chant naît, déchirant, immobile et invisible, sans agitation de la rainure ni repos de l'ombre.

La maîtrise de soi se prouve le mieux par le genre d'inaction, qu'on a l'audace de tenter, c'est l'action de soi ; son inaction serait l'action du cerveau et du muscle, qui s'imagineraient de traduire le soi : « Celui qui voit l'action dans l'inaction et l'inaction dans l'action, est un sage » - Bhagavad-Gîtâ.

Folichonner avec une aberration est bien, l'épouser est périlleux, on risque de la faire enfanter d'un acte.

L'incapacité de me sentir vainqueur, l'oscillation entre la honte de la guerre et la honte de la paix. L'heureuse stabilité de ceux qui n'éprouvent qu'une seule de ces hontes ! L'heureuse béatitude de ceux qui n'en connaissent aucune !

Les actions sont des effets, dont les mots sont des causes. L'attitude à rechercher : cause gagnée, effets perdus. Pour défendre une bonne cause suffit la conscience ; pour une mauvaise suffit la science ; réunir les deux pour chanter ou pleurer les effets.

Deux ennemis de la liberté : l'inertie du mot et l'irréversible du geste. Ses faux amis : l'apogée de l'idée et l'irréparable du fait.

L'expérience du goujat augmente ses déceptions a posteriori ; les déceptions a priori du sage finissent par le désintéresser de toute expérience. Entre empirie et empyrées, il n'y pas de frontière commune.

Sans tentation vaincue, le sermon d'abstention est scandale. Le succès de l'acte, suivi de l'indifférence pour ses fruits, est cette tentation surmontée, créant un vide salutaire du côté du sacré. Du manque de sacré, de lumière, naît le pauvre message, qui ne peut s'écrire qu'en clair. « La lumière, c'est agir, ne pas se contenter de sa plénitude »* - G.Benn - « Licht ist Handeln, in seiner Fülle nicht zu überstehn ».

Le vulgaire ne voit dans les fleurs que la promesse de fruits. Quand le contemplatif cède au lucratif, la langue du poète à celle des diètes, je pleure les couleurs, j'ai le dégoût du goût.

Si l'on ne freine que verbalement le train-train des actes, sans force majeure dans un compartiment vital, on risque de dérailler, mécaniquement, dans un verbiage de garage. Il nous faut avoir été secoué par une déveine d'envergure, pour que l'abstention soit une option de survie ou de malédiction et non de pose.

Quand une belle idée montre de la velléité à se muer en un bel acte, c'est le meilleur moment pour la renier, à moins que, entre-temps, la noblesse, qui plane, ne se soit munie d'un business plan.

Par son culte de l'action et de l'efficacité, l'Amérique contamine tous les Européens exilés (Stravinsky, Nabokov, Arendt). Ne résistent que quelques poètes (Rachmaninov, Chaplin, Einstein). Toutes les Marie y deviennent Marthe.

L'action est une charnière entre les démarches essentialiste et existentialiste. La première : remplir l'espace avec le savoir, le sens, l'action ; la seconde : traverser le temps avec l'action, l'émotion, la souffrance. Hélas, de nos jours, c'est le sens qui s'imposa et l'émotion qui s'éclipsa.

L'action est une traduction libre, ce qui justifie cette cohérence : l'humilité devant ce qui est produit, ma face traduite, la fierté devant ce qui produit, ma face intraduisible. Mais leur dénominateur commun est un regard chaud (et non pas froid, comme le prétend Nietzsche) et qui est la valeur même.

Gymnastique de l'interprétariat : lire la misère et la nudité apparente des choses comme tentatives de traduction d'un texte riche et soigné, tentatives ayant fait long feu, et dont j'accueille les cendres. « Un rapport continu des choses avec l'infini et avec l'homme, une vie indéterminée et vague, le tout en relation avec les élans de l'âme » - Leopardi - « Un rapporto continuo delle cose coll'infinito e coll'uomo, una vita indefinibile e vaga, il tutto in relazione cogli slanci dell'animo ».

Qu'emporte un geste, en me quittant ? Demande comment il est né : par routine ou par rupture, dans une contingence ou un choix, derrière une inertie ou un élan. Et je lui laisserai l'indifférence d'un tableau de bord ou la honte d'une fausse empreinte.

La seule chose, qui m'empêche de m'attendrir sur l'homme, comme je m'attendris sur l'enfant, est le reflet blasphématoire de ses rêves inavouables, noyés dans ses actes innocents. La vraie innocence a honte de toute action (à l'opposé de Rousseau).

Si j'ai la sensation, qu'une action épouse fidèlement une thèse, mon premier réflexe devrait être d'en évacuer toute trace du sublime. Que le sublime accompagne la vanité du regard, il préservera ainsi une petite chance de rester désincarné, contrairement aux vétilles. La hauteur réelle s'acoquine avec des bas-fonds, c'est une hauteur en illusion et non en essence qui garde de la noblesse.

Être vain – une ambigüité : ne pas renforcer notre réussite ou ne pas apporter de consolation à notre défaite. La vie du rêve ou l'action dans la vie. « Pas de vraie vie sans la hantise de la vanité de l'action » - Malraux.

Ceux qui observent et trouvent et ceux qui agissent et cherchent, les contemplatifs et les actifs, n'ont ni les mêmes représentations ni les mêmes requêtes. Se rencontrent-ils jamais ? Dans la réalité, où il n'y a ni langage ni regard, autant dire nulle part. Trouvère et chercheur s'ignorent. Mais celui-ci se reproduit et pullule, et celui-là est frappé de stérilité et d'imminente extinction.

La puissance dans le mieux est incompatible avec celle dans le plus. Celle-ci ne demande que la volonté, celle-là est question de talent. Le don du meilleur est au-dessus de la volonté de puissance.

Le rêve me condamne et l'action m'acquitte. Le rêve, cette accumulation de faux témoignages, me cloue au banc des accusés, où je me sens à ma place, celle d'imposteur. L'action me tend des alibis, assortis de noms et de dates, mais je ne me sens pas concerné par des enquêtes impartiales. « Les saints accusent leurs meilleures actions »** - Pascal.

Pour maîtriser la vie, il faut des secousses imprévisibles et violentes, qui huilent les rouages vitaux. Le contraire arrive au cœur : plus il s'agite et s'inonde, moins il est maître de soi.

De l'origine linguistique de la bougeotte activiste anglo-française : le (where) escamotant le glissement de ubi (wo, где) vers quo (wohin, куда).

On n'est responsable que de ce qu'on ose ne pas faire. Dis-moi à quoi tu ne fais pas attention, je dirai qui tu es (Ortega y Gasset disait le contraire, sans trop d'intérêt).

Le banc des accusés ou une croix ; le vrai bien se perpètre, ne s'accomplit (le dernier verbe du Christ) que le vrai mal.

Chez les agités des pieds - l'exigüité des vues et l'insipidité du goût ; l'étendue du désir et la saveur du vaste chez les immobiles du regard, aux ailes pliées.

Dans ce qui est aérien, le souffle coupé promet de plus beaux voyages que les poumons pleins. Dans le liquide, il vaut mieux être amer qu'acide ou aigre, pour se verser dans la vie. Dans le solide, - moussu ou rouillé qu'usé, pour atteindre un noyau sec et décapant.

Le but peut devenir beau, si l'on ne voit pas les moyens pour l'atteindre. La vue des moyens le rend mécanique ! La vraie noblesse est sans moyens ; elle est la paternité des contraintes qu'on s'impose (sibi imperiosus - Horace). « Ce qui est permis est vil » - Pétrone - « Vile est, quod licet » (évidemment, pour Jovi, non bovi). Tout bon problème contient ses solutions, mais ce n'est pas le moteur d'inférences qui en résume la hauteur.

Les actions sont des tumeurs de l'espace, comme le bon sens est une tumeur du temps. Ce sont les échecs de parcours, il faut les laisser crever, mourir de leur propre mort. Les échecs de départ, échecs fondateurs (Sartre), ou les échecs d'arrivée, échecs d'implexe (Valéry), les seuls à pouvoir servir de leçons et donner la mesure à l'étendue ou à la durée de mon exaspération.

On ne se rend compte de l'écoulement du temps qu'en s'immobilisant sur ses rives. En essayant de surnager, nous prenons la peur chavirante pour la joie de la vitesse.

Pourquoi la voile est-elle au-dessus des rames ? Parce que le souffle n'entraîne que la haute voilure. En ramant, on goutte du front, en levant la voile - des yeux.

La vie a réussi, cette somme ne résulte jamais de l'addition des actes, mais plutôt - de la soustraction évitée, soustraction d'une formule du bien inné et refusant tout calcul.

Les philosophes se divisent en trois familles, en fonction du milieu, dont ils se nourrissent : le langage - pour raisonner, le modèle - pour représenter, la réalité - pour s'entendre avec la vie. Ce qui les distingue, c'est le contenu de l'acte : pour les premiers, il est référence verbale, pour les deuxièmes - accès à l'objet référencé, pour les troisièmes - attachement de sens à l'objet. « Il faut une sémiotique à trois termes : signifiant, signifié, référent » - Ricœur - ce qui correspond au triangle sémiotique aristotélicien - les mots, les concepts, les choses.

On se révèle par le mot dans un langage, par la pensée dans un modèle, par un acte dans une réalité. L'équivalence entre les deux premiers - création humaine, entre les deux derniers - divine. Au commencement divin était la pensée ; le verbe n'annonce qu'un commencement humain.

Visiblement, au commencement était la grammaire, donc la phrase et non pas un mot hors-la-loi. Il n'y a pas de passage harmonieux et libre du mot créé à la phrase créatrice, mais d'une grammaire on aboutit à la création libre.

L'acte de Valéry est une rigueur naissante ; la rigueur de Spinoza est un acte né, stérile. Spinoza se nourrit de mots creux et usés (là où Heidegger, au bas mot, en trouve de pleins et neufs) ; Valéry - d'images réalisables, de concepts vitaux excitant l'intelligence.

Celui qui a un cœur pur soupçonne ses mains d'être toujours sales. De sales affaires ne se font aujourd'hui qu'avec des mains propres.

En bâtissant le temple, aller plus loin, pour éclairer le monde - telle semble être la devise des francs-maçons, aux antipodes de la mienne : éviter toute bougeotte, dans mes chaudes ruines, où des ombres me protègent du monde.

L'intérêt du discontinu : après le vertige de l'amorce, ne pas enchaîner par l'inertie de l'exploitation. De commencement en commencement – tel est le secret de l'éternel retour ; l'intensité est ponctuelle, et le progrès - linéaire.

S'appliquer, s'exhiber, s'inventer - trois modes de manifestation de son moi, dans l'ordre croissant d'authenticité. « La vie la plus belle est celle que l'on passe à se créer soi-même »** - N.Barney.

On peut toujours s'approfondir, s'outrepasser, s'étendre ; mais la hauteur, elle, c'est une impossibilité de progrès et une chance de ne pas régresser en restant immobile. « Décadence de la verve et de la poésie, à mesure que l'esprit philosophique a fait des progrès : on cesse de cultiver ce qu'on méprise » - Diderot. La philosophie de la hauteur : désintérêt pour le comparatif dans l'appel banal d'une vie plus heureuse, plus sensée, plus libre. L'homme est en ceci différent de l'animal, qu'il est sensible au superlatif ; le comparatif étant à la portée des moutons et des robots.

La disqualification de l'action est une question des tempi et mouvements : transformer tout andante en cantabile.

On commence par viser l'une des deux attitudes : sauver sa tour d'ivoire ou être sauvé dans son souterrain, faire ou croire. Tandis qu'il faudrait peut-être se sauver dans ses ruines, se faire voyant, se croire fait regard.

On aime l'arbre, car il est un cortège de naissances et de morts, sans connaître d'interlude pourri des actes.

L'espérance est la foi dans la valeur d'une âme intraduisible en actes ; dès que cette foi se disloque, aucune raison de vivre ne t'accompagnera plus. Le suicide pourrait être vécu comme un refus d'agir, à l'opposé des activistes : « La mort volontaire ne devrait pas être une fuite devant les actes, mais un acte de plus » - Plutarque.

Quand on comprend, que le plus profond en nous, c'est la peau, on se résigne, que la plus haute attitude s'adopte sur une couche.

L'ignorance conduit au vrai rêve (aux yeux ouverts) et au vrai amour (aux yeux fermés). Mais quand les mains, ou, pire, le cerveau, prennent la relève des yeux, tout bon sauvage s'avère sauvage tout court. Morale : l'ignorance n'est étoilée que de nuit, le savoir n'est brillant que de jour.

La hauteur n'est pas dans la capacité d'indiquer les directions (Schiller ou Nietzsche), mais dans celle de voir nettement les chemins à ne pas parcourir. Tous les chemins se dessinent dans l'horizontalité ; dans la verticalité, il n'y a ni tournants ni pentes, que des élans et des chutes : « Le chemin vers la hauteur et le chemin vers la profondeur sont un »* - Héraclite - et il n'est ni spatial ni même bidimensionnel, mais réduit à un point, où demeurera ton regard.

Souvent, ils ne marchent que parce qu'ils ne savent pas sur quel pied danser.

Au-dessus des tombes, les larmes les plus belles se versent au sujet des mots non-dits, des regards non croisés et des actions non osées.

Apprendre à faire, apprendre en faisant, désapprendre sans faire - cheminement de celui qui est sensible à la création et au langage.

L'acte pur, c'est abstraire ; le rêve impur, c'est calculer.

Regard : contemplation se nourrissant d'elle-même.

Dans l'art, l'action s'oppose à l'image. La musique - pure action sans images ; la peinture - pure image sans action ; la poésie - image se muant en action.

Attendre de l'art, qu'il vous apprenne quelque chose, qu'il vous arme, - étrange obsession des meilleurs, y compris Valéry. Je n'apprends que dans des guides statistico-savants ; une œuvre d'art devrait donner aux inéluctables fuites de soi la fraîcheur des sources, nous démunir de pores ou munir d'a-pories vitales, nous décuirasser, pour rendre la débâcle moins humiliante et plutôt cérémonielle.

Ce livre est une école de l'échec, de la rencontre manquée entre le rêve et son accomplissement, de l'appel à vivre la nuit du rêve et à s'absenter le jour de l'acte.

Fausse piste : « transformer la vie en destin » (d'Aristote à Sartre) - la conception nous étant incompréhensible, préférer l'algorithme aux rythmes est bête.

La liberté : conception d'un acte par une règle absente dans le modèle courant, et que l'acteur invente ad hoc.

Un recul en étendue bride le cœur, en profondeur - désavoue le cerveau, en hauteur - entrave les pieds. La gravité de nos défaillances est question de type de recul.

Quand je n'ai pas de bonnes paroles, je suis tenté de m'exprimer en langage des actes, qui rabaissent mon silence. À l'opposé de Phèdre : « Ceux qui rabaissent en paroles ce qu'ils ne peuvent faire » - « Qui facere quae non possunt verbis elevant ».

Ce qui rend l'idée plus prometteuse que l'acte est son inaboutissement primordial. Pas de casseroles - ni de succès ni d'insuccès - pour abandonner une idée.

Pour être bon archer, on n'a pas besoin de cible - telle est la leçon de l'arc bandé et de la corde raide. Mais « pour toucher une cible, il faut en avoir eu une » - proverbe grec.

La passivité et la passion se rapprochent non seulement par un renvoi commun à la souffrance (patio), mais par l'égale opposition à l'inertie. Pour ne pas résulter des forces étrangères, je les équilibre par ma passion, avant de m'envoler vers ma passivité.

Dans l'inaction, la liberté s'oppose à l'inertie, comme, dans l'action, le libre arbitre s'oppose à l'indifférence.

La désespérance aurait dû dégoûter de toute action, mais regardez ses tenants, jusqu'au cou dans l'agitation gluante et piétinant le rêve. L'espérance aurait dû auréoler l'action, mais je vois ses champions paralysés, devant le rêve agonisant (action et agonie – deux mots d'une même origine ! ). L'espérance des ténèbres silencieuses, la désespérance de la lumière criarde.

Silence ou vacarme, équilibre ou diffusion ? - Confusion des charmes ! - ce qui fera de moi un vrai croisé pratiquant « profusion des armes ET effusion des larmes » - Lulle.

Le combat d'idées se règle au pugilat ; le combat de mots dégénère en affrontement des idées ; le combat des états d'âme s'enlise en querelles de mots. Désarme-toi ! - la bonne devise du capitulard que je devins. Leopardi ne se doutait pas à quel point il avait raison : « Un peuple de philosophes serait le plus couard du monde »* - « Un popolo di filosofi sarebbe il piú codardo del mondo ».

La lumière cynique de l'être projetant de belles ombres du faire - Pythagore ou Diogène ; la lumière héroïque du faire invoquant d'humbles ombres de l'être - R.Debray ou S.Weil ; les ombres honteuses du faire se désolidarisant des ombres piteuses de l'être - Rousseau ou Tolstoï. Trois manières de prouver sa noblesse : esthétique, mystique, éthique - faire briller, brûler, être brillant.

Le choix de choses à manipuler, le choix de types de manipulation, le choix de choses à soustraire – c'est ce dernier critère qui a les meilleures chances de traduire mon unicité ; les filtres sont les meilleurs alliés de mes outils, ils déterminent la hauteur de mes transformations, et « tu ne peux vivre que de ce que tu transformes » - Saint Exupéry.

Quand on s'aperçoit, que toute traduction d'un acte en une pensée est imposture, on se résigne, de cœur léger, à ne pas traduire sa pensée en actes. « La pensée doit se garder de la projection réelle des idées et de leur traduction en acte »* - Baudrillard.

L'action intellectuelle consiste à munir l'arbre du dire (écrire, chanter, peindre) et l'arbre du faire (passer du côté de la vie) d'inconnues, c'est-à-dire respectivement, de variables a priori (hauteur, goût, émotion) et de variables a posteriori (profondeur, intensité, durée) et à tenter de les unifier. Quand on constate, que l'harmonie de l'arbre unifié ne doit presque rien au faire, on se voue à l'invention et se moque de l'authenticité.

Le passage du vouloir au pouvoir, de l'intention à l'intensité, de la velléité – aux trois stades de la volonté ; volonté de buts (action), volonté de moyens (création), volonté de commencements (puissance).

L'agir nous oriente vers l'avenir, où s'impatiente notre mort ; l'écrire nous renvoie au passé, où naît la vie. Mais si le temps n'est pour vous qu'une abstraction sans vie, vous direz : « Écrire, c'est ne plus mettre au futur la mort toujours déjà passée » - Blanchot - au lieu de : agir, c'est ne jamais mettre au passé la vie encore à venir.

Je ne vois pas de meilleur emploi de la violence et de la volonté de puissance que pour faire régner l'inaction hiératique et encenser la faiblesse auratique.

Au lieu de rester immobiles, pour se réjouir du souffle ardent de la vie, ils s'agitent pour échapper au souffle glacial, derrière leur nuque. Rien ne sert de courir, puisque « la mort rattrape même celui qui court » - Horace - « mors et fugacem persequitur virum ».

L'immobilité de la mare est pareille au robot, à la pensée stagnante ; l'immobilité du fleuve - de la source à l'estuaire - est pareille à l'arbre traversant les saisons.

Par l'implacable loi de l'éternel retour, tout chemin s'achèvera en cercle. Gagner en hauteur, par un jeu en spirale, est un espoir niais. La hauteur commence par le courage de n'emprunter aucun chemin. Ou bien le chemin n'est que cheminement et le jeu du retour consiste à savoir traduire toute étape, même la finale, en point zéro d'un parcours inentamé. Se fuir est souvent le plus court chemin pour se retrouver : on court sans arrêt, pour arriver à ce qu'on fuit.

La pesanteur pourrait être vécue comme grâce, quand, à coups de contraintes, j'aurai créé une pente à mes inclinations, où je donnerai libre cours à mes abandons et inactions. Et Baudrillard : « S'affranchir de toutes les contraintes est une réaction tellement vitale, qu'il n'y a pas besoin pour cela d'une idée de la liberté » - se trompe lourdement : le choix de contraintes est l'une des meilleures preuves de la liberté !

La multitude de flèches non décochées est telle, que je dis à mon âme illuminée : nous nous battrons à l'ombre.

J'aime l'arbre : aspirant à la hauteur, se moquant de son étendue, cachant sa profondeur. Le dernier pas s'effectuant au même point que le pas premier. Les pas virtuels, traduits dans une agitation désespérée sur place. Les ailes de l'arbre, ce sont des inconnues, pouvant se trouver partout, aux racines, aux feuillages ou aux ombres, et qui tendent vers l'unification avec le monde.

Le rêve est une illusion se moquant de toute désillusion. Plus sérieusement on prend le désenchantement, plus facilement on se vautre dans l'action dissipant tout enchantement. « Il est peu d'actions, que les rêves nourrissent au lieu de les pourrir »*** - Malraux.

Il est facile de descendre jusqu'à l'origine des actes - pour n'y découvrir que l'ennui ; il est beaucoup plus difficile de monter jusqu'aux fins des rêves - et d'y attraper un nouveau vertige.

Qu'on marche ou qu'on s'immobilise - on s'égare toujours. La question est - avec quoi ? Avec les pieds égarés on rate des prodiges, avec l'âme égarée on attrape des vertiges.

Peser l'homme en fonction de ce qu'il veut (Nietzsche, l'acte-intensité), de ce qu'il peut (Valéry, l'acte-compétence), de ce qu'il doit (Tolstoï, Tagore, les francs-maçons, l'acte-performance) - je le réduirais à ce qu'il vaut dans l'art de fabrication de balances et de l'inaction.

Devant ma vie, je suis dans un rafiot : à quoi veux-je consacrer sa traversée ? - ramer ? garder le cap ? guetter des voies d'eau ? appeler un bon souffle ? glisser des mots dans la bouteille ?

Tant que l'action sert d'excitant et le repos - de somnifère, ton rêve ne reflétera que le morne souci du jour. Pour te tourner vers la belle insouciance de la nuit, compte plutôt sur un repos extatique et une action soporifique.

Le souci heideggérien semble être un bon compromis entre l'action et le rêve - l'intensité d'une corde tendue, face aux cibles de l'action et aux flèches du rêve, l'être se résumant mieux dans la puissance que dans le sens ou dans les sens.

La conception ou le langage : action ou réaction, recherche de la profondeur ou recherche de la vérité, volonté de puissance ou pouvoir de curiosité - deux dons distincts, presque sans interpénétration.

Les châteaux en Espagne surgissent, quand je ne suis travaillé par aucune envie de bâtir quoi que ce soit. Des frustrations de caserne ne s'élèvent que des autres étables.

Les choses sont le but, l'adversaire ou la contrainte. La dernière attitude est seule noble ; la première - le lot de la majorité ; la deuxième fut prônée même par Pyrrhon : « C'est par des actes qu'il faut, jusqu'au bout, lutter contre les choses, ou, à défaut des actes, par la parole ».

Pour contempler ou transformer le monde, une paire d'yeux ou de bras suffit. Pour que ce monde se mette à danser, comme mon étoile, je dois lui adresser mon regard, filtrant, plutôt que transformant, les choses, dignes d'être chantées. Quand ils ne sont pas électifs, les contemplatifs et les actifs se valent.

Le premier adversaire de mon immobilisme est l'inertie, qui devint aujourd'hui synonyme d'action. Le devoir et la contrainte se lisent désormais dans des modes d'emploi, rédigés par les autres. « Le noble : avancer vers ce qu'il s'impose comme devoir et contrainte »*** - Ortega y Gasset - « Nobleza : a trascender hacia lo que se propone como deber y exigencia ».

Préférer l'Agir au Faire, l'action à la production, la résolution de contraintes à l'avance vers le but, la liberté des buts à la liberté des moyens. Aristote : « Seul le mouvement, dans lequel le but est immanent, est l'action-praxis ». L'action-poïésis serait le mouvement animé par le rêve, cette contrainte transcendante, un telos intérieur au-dessus du skopos extérieur (cette action vers l'extérieur - Tat nach außen - Nietzsche) ; le malheur est que, au-delà du rêve défait, sévit le bilan, l'action-prohairésis, qui te laissera, le plus souvent, non pas avec une paix d'âme, mais avec une honte.

Le culte de l'acte cupide instaura partout une paix d'âme ; les états d'âme sont rayés des messes et raillés par les masses. La cléricature d'antan, connue par sa trahison face à la raison, fut auréolée d'ombrageuses et faramineuses défaites ; celle qui lui succéda, en revenant au giron du raisonnable, brille par ses triomphes transparents et grégaires. Le poète a honte de ses tranquillités.

C'est la mimesis (représentation, en grec), la noble imitation, qui est source de toute création (avec l'herméneutique - interprétation), et lorsque ce qu'on imite est action on l'appellera poésie, la poïesis.

J'ai beau disposer d'un bon regard, et le lecteur - d'un bon horizon ; c'est mon égarement et sa presbytie qui décideront du sort de mon livre : « Ça marche, demande l'aveugle au paralytique. Comme vous voyez, répond le paralytique » - Lichtenberg - « Wie geht's, sagte ein Blinder zu einem Lahmen. Wie Sie sehen, antwortete der Lahme ».

Je reste avec les solutions - je fais du sur place ; je me tourne vers les problèmes - je progresse (« les problèmes naissent, quand on avance » - Chesterton - « progress is the mother of problems ») ; j'aspire aux mystères - je les découvre dès que je m'adonne à l'immobilité complice.

La liberté n'explique ni n'introduit rien dans nos rapports avec le mal. Le mal est inhérent à toute action ; l'homme le plus vertueux en commet autant qu'un robot, une hyène ou un mouton. C'est comme ces deux personnages de Valéry, l'un calculant tout et l'autre tirant ses choix au hasard - et arrivant au même résultat. Ne prouvent la liberté que des sacrifices ou fidélités irrationnels : « Agir de façon parfaitement rationnelle, ce n'est pas agir librement »** - Aristote. Et c'est encore Valéry qui parle de bassesse rationnelle et de hauteur irrationnelle.

Je ne suis que cordes (mon être), mais on ne me connaît que d'après mes flèches et mes orchestrations (mon étant). Or je ne suis jamais descendu dans les arènes ni fosses - comment m'entendre avec les existentialistes ?

Même linguistiquement, l'action est insignifiante : elle est un signifié sans signifiant.

L'écart entre les mots et les actes se mesure uniquement en épaisseurs des mots. Et ceux qui se gargarisent de son absence ne font que reconnaître la platitude de leurs mots.

Plus que l'ampleur du but et la précision de la direction vers lui compte la hauteur, à laquelle j'en érige les contraintes, que respectera mon regard en épargnant ainsi l'effort inutile des pieds.

L’action, ou la production, est en-dessous de l’être, elle en est l’oubli ; la création, ou le devenir, est au-dessus de l’être, de cet être divin, dont elle est l’image humaine.

À l'opposé de l'homme d'action se trouvent l'enfant et le rêveur, aux rires, pleurs ou songes inassouvissables. Ont-ils jamais été enfants, ont-ils jamais connu des rêves ? - ces faux picaresques, déclamant, avec l'emphase des garagistes : « Plutôt étouffer un nourrisson dans son berceau que nourrir des désirs non passés en actes » - W.Blake - « Sooner murder an infant in its cradle than nurse unacted desires  ».

À tout moment, une de nos facettes doit être active et, ipso facto, - profanée ; et il vaut mieux que ce soit notre bras plutôt que notre âme ; il faut entourer celle-ci d'oisivetés et d'indéterminations ; laisser les affairés croire, que « la seule chose qui vaille dans ce monde, c'est l'âme active » - Emerson - « the one thing in the world, of value, is the active soul ».

L'action selon Valéry va du sentiment à la forme, et selon moi - de la forme à son fond réel ; Valéry l'identifie avec l'enveloppement et moi - avec le développement. Son l'homme est action et mon l'homme s'arrête à l'action disent, en définitive, la même chose. Nous sommes d'accord, que la quête la plus passionnante de l'art concerne le cheminement imprévisible entre l'impression et l'expression. L'expression fixée doit rester sans prolongement.

Dans l'action, je suis d'autant plus libre, que mes contraintes sont davantage intérieures et mes nécessités - extérieures. Et non pas l'inverse, qui est signe des esclaves.

Me rire de mes actions sur les choses ; me détourner de l'homme réactif en moi, me tourner vers l'homme actif ; mépriser le non passager, saluer l'acquiescement éternel, le oui du retour du même, en unisson de la première onde et surtout à la même hauteur.

Dans toute action se croisent le pouvoir éloigné et le pouvoir prochain (Pascal), la grâce et l'outil, le regard et les yeux. Les deux sont voués à la peinture de la vie ; le second dessine l'horizon, le premier colore le firmament. Ab posse ad esse, et non pas l'inverse.

Les uns cherchent des buts pour valoriser les choses, les autres - des moyens pour qu'elles bougent, moi, je cherche la contrainte, qui les laisserait sans prix ou invariantes. L'extase ou l'homéostase. Les contraintes, c'est la faiblesse créatrice, face à la force destructrice. « La faiblesse qui conserve vaut mieux que la force qui détruit » - J.Joubert.

Au vaste ennui d'énoncer et à la profonde bêtise de dénoncer j'oppose la haute paix de renoncer.

Très peu de ce qui est vénérable est applicable. Les traducteurs de l'intraduisible diront : « Il vaut mieux avoir de hauts principes qu'on suit que d'encore plus hauts qu'on néglige » - A.Schweitzer - « Es ist besser hohe Grundsätze zu haben, die man befolgt als höhere, die man außer acht läßt » - négliger un principe noble, c'est le mettre en pratique.

Les hommes, comme jadis les compagnons d'Ulysse, se font abuser par Mercure-Hermès, leur promettant un antidote contre le poison de Circé-action ; à leur réveil, ils ne se rendent même pas compte d'être transformés en cochons.

L'artiste dit, à l'opposé d'Aristote, que la forme est une puissance libre et génératrice, dont la matière n'est qu'un acte passif et servile.

Prier sur mon étoile ou la suivre, tel est le choix vital (à condition préalable de ne pas prendre pour elle - la lumière de la rue). En priant, je suis sûr de m'égarer, mais je sauve mon regard ; en marchant je suis sûr de me retrouver sur des sentiers battus, avec mon regard éteint.

L'ennui des chemins est qu'on ne puisse pas danser la-dessus, et le sens de ta vie n'est pas dans la marche, mais dans la danse. C'est dans la déviation (divertissement) des chemins que Pascal voyait le seul remède à nos misères, sans toutefois préciser, que la déviation la plus radicale s'appelle impasse discrète abritant une scène, au milieu des ruines à l'acoustique parfaite. Plus plate est la scène, plus haute est la danse.

Au lieu de narrer la prose du monde, chanter sa poésie. Se désintéresser de la marche, viser la danse ; avoir besoin de scène et non pas de chemins. Ceux-ci finissent toujours par devenir sentiers battus, même si ta marche est la création même de ton propre chemin. « La route se construit en marchant » - Machado - « Se hace camino al andar » (Sénèque aurait dit la même chose : « Viam supervadet vadens »). Don Quichotte, ne disait-il pas, que « le chemin est plus précieux que l'auberge » - « el camino es más importante que la posada » ? Appliqué à la création, l'adage reste souvent le même : l'œuvre, c'est le chemin.

Le faire te rapprochant du connaître, le connaître du faire - telle est la cadence de l'homme d'action. La trajectoire ne dépasse pas la représentation, comme la représentation ne garantit pas la trajectoire. Toute marche mène à l'avoir, si aucune étoile de l'être ne bénit ton pas. Préférer au chemin - ses coordonnées ? - « Rien n'aura eu lieu que le lieu excepté peut-être une constellation » - Mallarmé.

La vie réelle peut être vue en tant qu’un atelier, un autel ou une prison, où je testerais mes dons, mes prières ou ma liberté.

Le prolixe l'emportera sur le fixe : « La vie est un gérondif (faciendum) et non pas un participe (factum) » - Ortega y Gasset - « La vida es un gerundio y no un participio : un faciendum y no un factum ».

L'âme place des panneaux indicateurs, avec des distances à ne pas parcourir et avec des frontières à ne pas franchir. C'est l'esprit, c'est à dire le regard, qui les interprète, la volonté étant au volant. « L'esprit sert à tout, mais il ne mène à rien » - Talleyrand.

L'homme de contemplation (Platon) ou l'homme d'action (Aristote) ne sont que de mécaniques projections de l'homme de création : le musée ou l'usine, pâles reflets de la vie.

Le commencement, même privé de buts, est un vecteur : « Le chemin naît parce qu'on le fait » - Kafka - « Wege entstehen dadurch, daß man sie geht ». Et même avec des buts sobres atteints, je garderai surtout l'ivresse du parcours : « Ce qui reste d'une pensée, c'est le chemin » - Heidegger - « Was in einem Gedanke übrigbleibt ist der Weg ». Marcher précède le chemin, même Sartre le savait : « L'existence précède l'essence ». Je remplace l'être par le devenir, et je dis : « Dans l'ordre de l'existence, la façon de cheminer est le chemin lui-même ; c'est le cheminement qui nous fait être » - Kierkegaard.

Près du but, l'artiste vit le vide ou l'impuissance d'une déconcentration ; le vrai bonheur l'accueille dans l'extase des commencements ou dans le vertige du parcours : « Malheur à toute forme de culture, qui indique l'aboutissement, au lieu de faire notre bonheur sur le chemin elle-même » - Goethe - « Wehe jeder Art von Bildung, welche uns auf das Ende hinweist, anstatt uns auf dem Wege selbst zu beglücken » - le chemin des meilleurs est le commencement même.

Nous commençons par prendre l'action pour but, mais notre science nous apprend, que le savoir s'y prête mieux. Nous tentons de voir en elle une source, mais notre prescience nous convainc, que l'intuition y suffit. Et notre conscience finit par lui reconnaître le statut de contrainte formelle, que nous surmontons, sans toucher aux origines et fins. On se borne, sans se limiter (Fichte).

Acte (élément d'algorithme), action (déclenchement d'algorithme), activité (algorithme) – que peut-on opposer à ces attributs de la platitude ? - des attributs du rythme : périodes (ampleur), force (profondeur), tempérament (hauteur).

Le sentiment a sa dynamique interne, pour arrêter le temps, se fondre dans l'être, et son énergie externe, pour mettre en mouvement l'espace, se diluer dans le devenir. Compatibles, mais non interchangeables. Sauf peut-être pour les robots : « Ce qui existe dans la conscience sous forme de sentiment peut se transformer en un équivalent de mouvement mécanique » - H.Spencer - « what exists in consciousness under the form of feeling is transformable into an equivalent of mechanical motion ».

Quand je suis sûr de mon «chemin», je redoute le trouble et le frisson, qui peuvent me jeter hors de mes ornières. Mais quand le frisson même est mon «chemin», je fuirai le continu de la voie, pour me livrer aux pointillés de la voix. La volonté musicale peut se passer de chemin banal, ouvert à toute volonté. Mais là où il y a une représentation, on n'a pas besoin de chemins, ou plus précisément - de pieds, on se contente d'ailes.

Valéry ne parle que de l'action, et je n'y entends que du rêve ; Nietzsche ne parle que du rêve, et le sot ne lui trouve qu'un appel à l'action.

C'est en surmontant la fatigue vitale (Lebensmüdigkeit) que Nietzsche espère descendre jusqu'au problème vital (Lebensaufgabe). Oh combien plus prometteur est de céder à la puissance vitale pour monter vers le mystère vital !

Toute action, qui ne provoque pas de changement d'orbite au-dessus de la vie, devrait t'être indifférente. Mais vivre d'ascensions et de chutes, nées d'un regard immobile et vibrant, dans un vide sidéral, voué à la hauteur irrespirable. Tenter de tout mouvoir, et rester sans mouvement soi-même.

La musique en mouvement ne peut conduire qu'en caserne ou en cimetière ; c'est la musique de l'immobilité, n'ayant besoin d'aucun chemin, qui m'approche de ce qui m'est infiniment cher et lointain. Aucun silence ne peut la remplacer : « Le chemin vers tout ce qui est grand passe par le silence » - Nietzsche - « Der Weg zu allem Großen geht durch die Stille ».

La volonté de puissance (ou plutôt le désir de force) ne concerne ni les muscles ni, encore moins, la flèche décochée, mais exclusivement, la corde, sa tension, l'intensité entre elle, mes doigts et mon regard (c'est la dynamique aristotélicienne face à son énergie). Mais les hommes n'en retinrent que la force de frappe et la cible frappée. L'homme vaut par « les flèches, sans cible, de sa raison »** - Tennyson - « the viewless arrows of his thoughts ».

L'intensité comme fond de l'existence est dans l'essor et nullement dans l'effort, comme le croient les activistes : « Notre vie ne vaut que par les efforts qu'elle nous a coûtés » - Mauriac.

Qu'est-ce qu'une action ? Son quoi de poids, son comment d'intensité, son pourquoi de musique ? Seule la musique y est injustifiable : « Dieu et le juste ont la même façon d'agir : sans pourquoi » - Maître Eckhart (« ohne Warum wirken »).

L'ardeur : dans l'action elle devient combustible commun, dans la contemplation - ta lumière, dans le rêve - la musique, ton ombre.

Oui, le commencement est tout ; mais les uns, les laborieux, le placent aux fondements noirs, et les autres, les glorieux, aux sommets scintillants. Et l'on devient une lumière affairée ou une ombre intense. En tout cas, au-dessus de la grisaille du milieu : trouver le commencement est chose aisée, commencer par le commencement exige beaucoup de liberté d'esprit, de talent et d'intelligence.

Cheminement de ma liberté : choisir mon but, choisir mes moyens, choisir mes contraintes - choisir de ne pas les mettre en œuvre, car, entre-temps, l'observateur, en moi, l'emporta sur le dominateur.

Plus loin tu vas, mieux tu comprends, que ce n'était pas toi qui dictais et effectuais les pas.

Les passions rapprochent le sage de l'ange et le sot - de la bête ; rien de plus radical pour les amortir que l'action que, donc, le premier doit fuir et le second - cultiver : « ce n'est point la pensée qui nous délivre des passions, mais c'est plutôt l'action »** - Alain.

De la vie, qui est un autel, l'homo faber fait un atelier ; l'homo sacer fait de son atelier - un autel.

L'action, aujourd'hui, se réduit à la gestion d'un répertoire d'événements ; elle n'est plus négatrice du fait, du donné. « La fin de l'Histoire signifie la cessation de l'Action au sens fort du terme » - Kojève.

Tant de miraculeuses immunités protègent la vie, mais c'est l'incurable qui inquiète, intrigue et anime les grands ; les mesquins ne savent pas quoi en faire : « Ne te soucie pas de ce qui est sans remède » - Shakespeare - « Things without all remedy should be without regard ».

Dieu est visiblement sensible à la beauté, au bien et à l'intelligence ; en revanche, je ne vois aucune trace de son intérêt pour la puissance (ni pour l'éternité ni pour l'infini) qui, pourtant, sauterait aux yeux de tous les théodicéens.

J'aime l'arbre non seulement à cause de son rêve fleuri et plein d'ombres, côté vie, mais aussi à cause de son immobilité lumineuse, puisqu'il n'a qu'un pied, et il est dans la tombe (J.Renard), côté mort. Et tant mieux si « l'arbre ne fascine pas tout le monde » - Virgile - « non omnes arbustos iuvant ».

L'homme, ce sont ses modèles. Qui servent d'appuis ou de ponts entre langage et réalité, entre le mot et l'acte (logos et ergon) : un passage trivial, décrire l'acte par le mot, et un passage subtil, deviner dans le mot l'acte initiatique.

L'art résulte du larcin, que commit Prométhée auprès des dieux coopératifs : Athéna et Héphaïstos, s'occupant, respectivement, de l'intelligence et de l'action ; mais ce n'est ni la cervelle ni le bras qui résument la création divine, mais bien le feu ; les hommes perdirent la forme ardente et ne gardèrent qu'un fond tiède de raison et d'efficacité. « Sans le feu, la connaissance de l'art est impossible » - Protagoras.

Ce n'est pas parce que l'action ne puisse rien changer à l'essence des choses qu'il faut la dédaigner, mais parce qu'elle coupe le contact avec toute immutabilité.

La conscience tranquille est possible, tant que mon action se déroule face à autrui ; mais quand j'agis face à Dieu, je suis condamné à la plainte de David : « contre Toi, et Toi seul, j'ai péché ».

On affirme sa volonté soit pour maîtriser des choses, soit pour lui apporter de nouvelles forces vitales à ne pas employer, pour devenir volonté de puissance pure, volonté de volonté.

La liberté est hésitation et hasard ; c'est pourquoi mon acte, mon sentiment, ma pensée ne sont pas moi, mais de moi. Le moi mystérieux ne se réduit à rien de connu ; il est ce que l'inspiration est pour le poète. Il est la source de la création, qu'on pourrait appeler méta-savoir : « Le savoir se confond avec la poésie du soi absolu » - Schelling - « Die Wissenschaft löst sich in der Poesie des absoluten Selbst ».

Toute action a un sens dans le temps (elle s'y appellera acte) et en a un autre - hors du temps ; on les attache à l'être ou au devenir, à la vie ou à la mort, au salut ou à l'absurde. Et puisque l'art est tentative d'insuffler de la vie, d'apporter de l'oubli ou de la consolation, il doit faire oublier le temps.

La maxime est faite pour bercer le rythme de mes rêves et non pas pour tracer l'algorithme de mes actes. Personne n'est ni poète ni philosophe - par ses actes ; on ne l'est que par son chant.

Horrible et absurde, avec de telles épithètes le sot affuble et accable la vie, pour justifier les miasmes de son action ; le sage applique les mêmes – aux prémisses de la beauté et du rêve, pour rendre encore plus mystérieux son enthousiasme et son admiration. La vie de l'esprit, la vie sociale, est trop pleine de sens et de transparence ; la vie de l'âme, la vie artistique, offre un vide béni, où doit retentir la musique, insensée et impénétrable.

La sensation de puissance vient soit de l'action (force matérielle), soit de la maîtrise des métaphores (force créatrice), soit, enfin, de la noblesse (force de l'âme). Nietzsche est fort, dans le deuxième sens, son Zarathoustra - dans le troisième, mais tous les deux sont dérisoirement faibles, dans le premier sens. D'où toute l'ambigüité de la volonté de puissance. « Toute mon action est résultat de ma faiblesse »** - H.Hesse - « All mein Tun kommt aus Schwäche ».

Comment on gagne en sagesse : impossible d'entrer deux fois dans le même fleuve ; impossible de le faire même une seule fois ; inutile de s'y mouiller pour en connaître l'horizon ou la profondeur, quand ton rivage a de la hauteur.

Jadis, on passait à l'action pour tester sa liberté (« L'action rachète l'esprit ; on cesse un peu d'être machine » - A.Suarès) ; aujourd'hui, elle est le chemin le plus sûr menant à la servilité robotique.

Mouton robotisé : il énonce, docte, pour la n+1-ème fois, la façon de marcher et ainsi enrichit son esprit, en se gargarisant de sa rigueur. Poète : sa danse imprévisible, sans pareil et libre, met à nu son âme.

L'immobilité, elle aussi, est une illusion de rester en tête-à-tête avec la vie, en manipulant paisiblement des lumières passagères, au milieu de mes ombres ; ce stratagème permet d'esquiver le rendez-vous, que me donne la mort, à tout carrefour des chemins, puisque « toute course, qu'elle soit vers le soleil ou vers la nuit, conduit à la mort » - H.Hesse - « jeder Lauf, ob zur Sonne oder zur Nacht, führt zum Tode ».

C'est l'exigence musicale qui plaide pour l'immobilité ; quelle musique puis-je écouter en mouvement ? - une marche régimentaire, foiresque ou funèbre. Mais toute belle musique me parle de mes défaites, tandis que je porte en moi, comme tout le monde, un besoin de victoires, que seuls le recueillement et l'immobilité apportent. Et en tête-à-tête avec la musique, immobile, je me « précipite vers une défaite, car seule la précipitation vaut preuve » - Badiou - preuve de ma victoire !

L'action ne fait que du remplissage ; du silence des mains naît la caresse ou le rêve. « Qui se tait avec sa bouche bavarde avec ses mains »* - Freud - « Wessen Lippen schweigen, der schwätzt mit den Fingerspitzen ». Il faut être fanatique de la lutte des classes et des sexes, pour voir dans la caresse, comme Sartre, « une embuscade tendue à l'autre » ; la caresse est une tentative désespérée, pour que la main parle le langage du rêve.

Je n'ai aucune répugnance à l'action ; je me contente de constater son intégral mutisme : elle ne traduit presque rien de ce qui, en nous, vaut d'être dévoilé. « Tout ce que vous faites trouve un sens dans ce que vous êtes » - Jean-Paul II - et puisque vous êtes condamnés à ignorer ce que vous êtes, ce sens est une chimère sans intérêt.

La maxime réinvente l'homme, la narration tient à l'événement : « La fable n'imite pas les hommes, mais une action » - Aristote. La vie, malheureusement, se range, de plus en plus, du côté de l'événement plutôt que du côté de l'homme. Le bavardage gestionnaire évincera toute musique intemporelle.

L'action, c'est un réseau inextricable de traces et de signes ; celui qui ne voit que les traces en ignore la profondeur, celui qui ne voit que les signes en ignore la hauteur ; les deux peuvent ignorer la honte, qui naît du terrible choc entre le profond et le haut, nous condamnant à la platitude.

Le rêve est un régime despotique, s'opposant aux lois et aux théories ; le faux enthousiasmant n'y craint aucune réfutation. L'action est une démocratie, où se respectent la non-contradiction et la déduction ; tout ce qui est vrai s'y prouve. L'idéal serait d'avoir une double nationalité : être sujet enivré de l'un et citoyen sobre de l'autre, changer totalement d'état d'âme à tout franchissement de la frontière. La révolution postule, l'évolution calcule.

L'homme s'attache, de plus en plus, à ce qui est dynamique - ses instincts (la part moutonnière) et ses moyens (la part robotique), et se détache de ce qui est immuable - ses buts (la part du rêve). La seule tentative de les réconcilier consiste à les tempérer, par des contraintes, s'appliquant aussi bien au passager qu'à l'intemporel.

La noblesse des contraintes est dans leur nature intemporelle, tandis qu'on juge, d'habitude, les fins et les moyens dans un processus d'avancement, à moins qu'on les transforme en contraintes.

Un grand avantage de l'immobilité est la facilité de retours et de demi-tours, cette gymnastique vitale des grands voyageurs du regard.

Mieux on écoute les appels, pathétiques et séniles, à passer des mots à l'acte, mieux on comprend, que la jeunesse, c'est le mot.

Homme de scène, homme d'action… Deux types d'échelles, plutôt que deux types d'hommes. L'agir noble : partager mon pain ou tendre ma main à celui qui est tombé - gestes dont est capable, un jour, n'importe quelle crapule. La scène est un paradigme beaucoup plus discriminatoire : qui m'observe et me juge ? quelle lumière m'illumine ? Quelle distance me sépare de la rue ? Quel est le genre de ma pièce ? En quelle langue sont mes paroles ? Quelle est la part du dramaturge ou du démiurge dans mon texte ? Qui incarne mon héros ? - ma raison, mon cœur ou mon âme ? Homme d'action n'est qu'un cas mineur d'homme de scène, qui, à son tour, n'est qu'un cas extraverti d'homme de rêve.

Dans ce chapitre, je suis peut-être en retard sur mon siècle : l'action, accompagnée jadis d'orgueil ou de honte, devint aujourd'hui opération, c'est à dire exécution d'un morceau d'un algorithme incolore, insipide, indolore. L'âme, détachée désormais des mains et cerveaux, chôme ou suit une formation de cadres inférieurs.

Aucune œuvre littéraire ne traduit si nettement le conflit majeur de l'existence, entre le moi, qui réfléchit, agit et se connaît et le moi, qui frissonne, rêve et s'ignore, que la Pathétique de Tchaïkovsky ; et nulle part ailleurs on n'entend si nettement l'inéluctable débâcle du second, plein de honte, et le silence confus du premier, plein d'ironie.

Tant que tu veux écrire, essaie de ne pas agir ; pour, éventuellement, terminer par : « Plus de mots. Qu'un geste. Je n'écrirai plus » - Pavese - « Non parole. Un gesto. Non scriverò più ».

Toute la littérature moderne est dans l'action et l'événement, dont on cherche à extraire une impossible poésie. De même, les boutiquiers seraient poètes de l'échange. Est poète celui qui a envie de repartir de zéro ; toute action est au milieu, jamais au début. Et puisque penser, c'est le parcours et non pas le commencement, l'homme d'action pense plus qu'un homme de rêve. Et Pessõa : « Penser, c'est hésiter. Les hommes d'action ne pensent jamais » - confond penser avec rêver, quoique rêver, ce ne soit pas hésiter, mais être aussi sûr de son rêve que de la réalité.

Le rêve, immobile et inexistant, se prête bien à l'impératif d'ordre musical ; le réel, lui, peut se vautrer dans l'indicatif d'ordre mécanique et sans tonitruances ; et puisqu'on ne peut donner de sa propre voix qu'en s'adressant au rêve, on a raison de dire, que « le visage, c'est de nous affecter non pas à l'indicatif, mais à l'impératif » - Levinas.

Il est inévitable que, de temps en temps, mes carquois se trouvent remplis de flèches ; toutefois il faut ne leur chercher que des arcs puissants et de dédaigner les cibles qui, toujours, profanent de bons muscles.

Pour assourdir le remords, qui suivra chacune de mes actions, je dois réduire la liberté, en tant que cause, soit à la nécessité soit au hasard ; pour le choix de l'inaction, j'emprunterai le chemin inverse.

Quand je vois la misère, triomphale, tribale et grégaire, de ceux qui auraient touché leur cible et qui brandissent leur arc, mon admiration redouble pour « la pure race de cette corde tendue, qui est le bonheur même »** - Pasternak - « породистость или натянутость тетивы, и это счастье ».

La pose esthétique relève de mon libre arbitre, elle est donc de nature sophistique ; la position éthique témoigne de ma liberté, elle est donc de culture dogmatique. Quand je suis artiste, fier esclave de mon regard rêveur, je suis sophiste ; quand je suis un raisonneur orgueilleux, acteur de mes visions, je suis dogmatique. L'homme du rêve est dans la pose ; l'homme d'action est dans la position.

Il faudrait parler de volonté en et non pas de puissance, puisque Nietzsche refuse à cette volonté le statut d'une faculté, devant déboucher sur une action ; chez lui, elle n'est qu'en puissance, puisqu'elle se réduit à une pulsion, à un affect, à une intensité, qui peuvent se passer de faits et de causes.

L'action, qui s'imagine claire ou pure, doit être flanquée d'un pessimisme noir ; à l'inaction sied la compagnie d'un vigoureux optimisme ; la pensée vivante se nourrit d'un équilibre stylistique entre le pessimisme et l'optimisme. C'est très loin de : « penser avec pessimisme, agir avec optimisme » - H.Hesse - « denken mit Pessimismus, handeln mit Optimismus ».

Trois clans philosophiques, en fonction du réceptacle prévu pour l'être : la réflexion (Heidegger), l'action (Sartre), le rêve (Nietzsche).

J'aime les mises en abyme ; mon indécision, qui se croyait en bout de chaîne, se regarde dans un miroir nouveau, prompte à riposter, je veux dire à réfléchir. « Autrefois j'étais indécis, mais à présent je n'en suis plus aussi sûr » - U.Eco - « Tempo fa ero indeciso, ma ora non ne sono più così sicuro ».

Une fois au but, le meilleur résumé ne serait pas de se féliciter du choix de bons chemins ou de bons moyens, mais de la qualité des contraintes ; le talent doit si peu à la géographie et aux muscles, qui le flattent, et si beaucoup - aux sacrifices et fidélités, qui le guident et donnent une forme à ses pas et un fond à son regard.

Ce qui est grand dans le combat de Nietzsche, c'est qu'on ne voit jamais ni ses ennemis ni ses alliés ni l'origine du conflit ni les trophées escomptés ni la direction de ses flèches. On sent une corde bandée, on oublie les carquois. L'intensité.

Il ne suffit plus, aux évaluateurs modernes, de savoir où je vais ; il leur faut montrer, que j'y suis parti. Par un regard comme un mime, par un mot comme un auteur, mais non par un acte comme un acteur.

L'homme désire ; à un moment donné, au lieu de continuer à désirer, il se met à agir : par la parole, par la raison, par le muscle ; la discordance entre le désir et l'acte, très rapidement, devient flagrante ; dans cette banale platitude, où il n'y a ni dissimulation ni aliénation ni refoulement, la psychanalyse prétend découvrir des gouffres d'inconscience. Imposer un sens à ce qui en est dénué, dénicher un sens paillard dans ce qui n'est que criard - deux démarches d'un même charlatanisme.

Des remèdes à ne pas négliger : rien qu'en ne m'en servant pas, je guéris certaines plaies.

Mon esprit et mes jours décrivent les cercles : mystère - problème - solution - mystère et regard - désir - action - réflexion - regard, mais mon âme éternelle ne doit faire escale que dans le mystère et le regard, dans l'intensité et le visage ; le reste ne fera que contribuer à l'éternel retour du même. Mais ce même est hautement sélectif ; ne méritent mon intensité que les choses dignes de mon désir, choses sélectionnées par mes contraintes volontaires.

On maîtrise la solution, on comprend le problème, on vénère le mystère - le bon sens consiste à ne pas se tromper de verbe, dans cette hiérarchie. « Pour comprendre un problème, il vaut mieux se libérer du désir d'en avoir la solution »** - Bhagavad-Gîtâ - le désir a partout sa place, il est dans la volonté de franchir les frontières entre ces trois espaces intellectuels, plus que dans le séjour dans l'un d'eux. « Ne sont désirables que les activités, qui ne recherchent rien en dehors de leur pur exercice » - Aristote - par exemple, l'art du retour du fruit à la fleur.

Parfois, la mer présente des avantages agricoles, par rapport à la terre, puisqu'on peut « labourer la mer sans moisson » - Homère - et laisser toute semence aux messages des bouteilles jetées à la mer, à destination de ceux qui s'intéresseront à ma race plus qu'à ma trace. Je choisirai pour patron Poséidon, fort et profond, seul capable de rendre leur hauteur aux bouteilles coulées. Comme les Stoïciens - avec la force d'Héraclès, les Sceptiques - avec la profondeur d'Hadès. Et je m'acoquinerai avec la nymphe Calypso, celle qui voile, que j'associerai au dévoilement apocalyptique.

Le mâle a la curiosité de tenter, sur lui, mille expériences ; la femelle n'en retient, pour elle, que ce qui aboutit. La femelle est la mémoire sélective des réussites du mâle. La femelle manquée est celle qui imite les commencements du mâle.

Exercices de circonstances - c'est ainsi que Voltaire et Valéry voyaient la poésie. Bander, de temps en temps, mon arc et ne pas craindre de rejoindre l’au-delà sans vider mon carquois. L'essentiel n'est ni dans les flèches, ni dans les cibles, mais dans l'attouchement de certaines cordes et leur bonne tension. « L'espoir, c'est la flèche qui vole, tout en restant au fond du carquois »** - Kierkegaard.

Que le fleuve aille vers la mer, est-ce de la trahison ou de la fidélité à sa source ? Les riverains, dans leur vaste platitude, protégés des chutes, ignorant la hauteur et le rythme des sources et ne craignant pas l'ampleur et la grandeur des estuaires, ne font plus de sacrifices sur les rives désacralisées, cachant autels et abattoirs.

Les grands projets que forme un homme : c'est la femme qui les lui inspire, c'est la femme qui l'en empêche. C'est pourquoi elle était plus proche du rêve : beau sujet que vous chantiez au lieu de mettre vos projets en chantier. Le calcul est naturel ; la femme et la poésie sont invention même ; le goût du paraître et le dégoût pour l'être ; Baudelaire (« la femme est abominable parce que naturelle ») ne le comprit pas.

Les âmes vouées au visible trouvent leur joie dans l'action. Incapables d'apercevoir des ectoplasmes de la contemplation ni de suivre les zombies de la réflexion.

Je voudrais réhabiliter la méta-action, l'action sur la volonté, visant la puissance, le commandement et la maîtrise de noumènes, inexistants et mystérieux, et professant une certaine indifférence face aux phénomènes, problématiques et criards.

Les verbes les plus éloignés des origines de ce livre : travailler, étudier, approfondir ; les plus proches - rêver, rehausser, caresser.

Le contraire de travailler aurait pu s'appeler prier, devant Dieu, une femme ou une feuille blanche. « Le travail est la prière des esclaves. La prière est le travail des hommes libres »*** - Bloy. L'homme libre, étant meilleur calculateur que l'esclave, comprit, que tout travail, utile aux yeux de l'Éternel, fut assorti d'un décent salaire et il transforma sa prière, qui fut jadis une demande de l'impossible (« La grandeur de la prière réside d'abord en ce que n'entre point dans cet échange la laideur d'un commerce »** - Saint Exupéry), en offre de services lucratifs en rapport avec la demande des mécréants solvables. Il devint « esclave des bagnes mercantiles » (Ch.Fourier).

Être soi-même, accorder ses actes à ses pensées - de telles niaiseries nous détournent de la vraie dyade, qui résume notre existence (d'autres pousseraient même jusqu'à l'essence) : faire et se faire, le premier terme n'apportant presque rien au second, et le second prenant ses distances avec le premier. C'est très loin d'une lumineuse liberté quelconque et ressemble davantage à une contrainte obscure mais volontaire : « L'homme se confond avec sa liberté, qui est le néant, qui contraint la réalité-humaine à se faire au lieu d'être » - Sartre - quoique cette réalité (das Dasein) soit à faire ; c'est le soi qui se fait.

Pour te distancer de l'action - trois modes ou voies : en être incapable, y renoncer, ne pas la prendre en compte dans l'auto-évaluation ; seul le premier cas est vraiment pénible, et B.Croce dit quelque part, que, si la capacité de réflexion ne se complète pas par celle d'action, un homme d'esprit vivra torturé.

Les trois faces de l'homme - l'agir, le sentir, le penser - semblent être complètement disjointes et évoluent d'après des lois indépendantes ; l'écriture tente en vain de les unifier par des accords impossibles ; celui qui le comprend finit, immanquablement, par choisir le désastre comme leur fond, commun mais imaginaire. Le désastre, c'est la condamnation au multiple, réveillant la honte, l'intranquillité, la désespérance.

Si, dans la vie réelle, la contemplation l'emporte largement sur l'action, en qualité de nos émotions, - dans l'écriture, c'est l'inverse : la narration du monde est toujours plus pâle que sa (re)création ; les activistes du réel ont peu de chances d'être de bons paysagistes de l'imaginaire, qui, d'ailleurs, ne vaut que par son climat, dont la reconstitution est la vraie action scripturaire.

Créer résulte du devoir (le Christ) ; créer équivaut au vouloir (Nietzsche) ; créer traduit le pouvoir (Valéry). Créer, c'est une unification des trois ; créer, c'est le soi connu, la face lisible du soi inconnu, du valoir.

Toute réflexion philosophique devrait peut-être se concentrer autour de la question : quelle partie du moi peut être traduite par l'action ? - avec deux issues corollaires : vers la solitude ou/et vers la béatitude.

La sagesse, la performance, la noblesse se chargent, respectivement, d'approfondir les buts, d'amplifier les moyens, de rehausser les contraintes - la force complexe, la force réelle, la force imaginaire. L'une des plus nobles contraintes : pratiquer une faiblesse active et une force passive.

Si le corps-à-corps avec les choses me répugne, ou bien si j'y ai déjà subi des déculottées, bref si ma faiblesse ne fait plus aucun doute, je chercherai à maîtriser ces choses à distance, à pratiquer l'arc bandé, au carquois vide, ou l'intensité d'une volonté de puissance. Et je marmonnerai, que les autres, les vainqueurs naïfs et ignares, ne voient pas leur propre défaite.

Le regard ne devrait pas servir de guide aux pieds, mais d'élan aux ailes ; il sied davantage au toit inexistant des ruines qu'aux fenêtres étanches des étables ou des salles-machine ; le regard deviendrait désir et non plus volonté. Combien de fois la volonté se met à la fenêtre, avant que l'action franchisse la porte (Érasme) ? Le désir est un coup d'ailes provoqué par l'appel de ton étoile immobile.

Pour qu'on comprenne ce que j'entends sous faiblesse, je dois postuler, que tout passage à l'action relève de la force (et non pas de la faiblesse comme le prétendent les sages oisifs) ; la faiblesse est l'oreille, qu'on prête à l'appel du soi inconnu, mystérieux et fascinant, intraduisible ni en mots, ni en actes, ni en système. On peut en dire ce que de Maistre dit du monde, qui serait « un système de choses invisibles manifestées visiblement ».

Mon ennemi - le hasard des actes ; mon ami - la fatalité des mots.

Aucun accord crédible n'existe entre l'être philosophique, le connaître scientifique et le vouloir idéologique ; et le plus souvent, lorsqu'on proclamait le contraire, c'était l'avoir économique qui jouait aux imposteurs. Une telle orchestration ne peut relever que de la cacophonie, puisque agir ne peut être que du bruit.

Trois étapes de justification de l'action : le naturel, l'humain, le divin, dont l'action serait un lieu géométrique ou une modulation, et où se rencontreraient le bruit naturel, la voix humaine et la musique divine. Mais c'est prendre des casseroles ou des soupirs pour instruments de musique. Pour ton œil musical, toute action est du silence. À l'opposé de l'action se tient le rêve avec ses cordes, ce centre, à partir duquel se tracent les circonférences de nos horizons ou les firmaments de nos étoiles.

Je remarque assez tôt, que la noblesse de mon regard me visite presque automatiquement, dès que j'exclus du cercle des choses capitales - l'action et le succès. Mais je finirai par comprendre, que c'est aussi la prémisse obligatoire de la pensée tout court, de la pensée nécessairement noble : « L'effort poético-spirituel, pour la maîtrise du verbe de l'être, se déroule au-delà de combats et d'armistices, hors toute réussite ou déroute, sans prêter attention à la gloire ou au bruit » - Heidegger - « Der dichterisch-denkerische Kampf um das Wort des Seins spielt jenseits von Krieg und Frieden, außerhalb von Erfolg und Niederlage, nie berührt von Ruhm und Lärm ».

L'âme désire, l'esprit veut, la raison commande, c'est cet accord spatial que je préfère à la platitude temporelle : « L'esprit commande que l'esprit veuille » - St Augustin - « Imperat animus, ut velit animus ».

On peut voir dans l'action le déclenchement d'un événement (conclusion d'un syllogisme pratique aristotélicien), ce qui introduira la dimension temporelle (contrairement aux syllogismes théoriques), l'événement exigeant un temps x pour être pris en compte, et conduira à l'existence de deux univers de faits, aux moments t0 et t0 + x. Même cette pseudo-logique justifie le malaise entre les prémisses morales et les conclusions factuelles. Mieux on raisonne, plus nettement monte de l'action (devant la conscience) - le mal.

Je baisse les yeux, puisque mon acte, mon mot, mes yeux et même mon regard n'arrivent pas à se maintenir à la hauteur du miracle de la vie ; mais c'est, peut-être, le seul moyen de garder un souvenir intemporel de toute hauteur : par rabaissement de soi on compte monter.

Les valeurs et les désirs relèvent d'un devenir mental, d'un surgissement immédiat, intemporel, opaque et initiatique ; ils s'opposent à l'être factuel de la technique et de l'action, qui sont de la durée médiate et transparente.

Je ne vois aucune règle d'action éthique, à laquelle ne souscrirait pas un quelconque goujat ; seuls les tests par des règles d'abstractions éthiques peuvent l'en éloigner suffisamment.

L'ivresse d'intensité ou l'ivresse de mouvement, le plus souvent, s'opposent ; la première est l'apothéose de nos sens, obscurs et chauds, la seconde - la chute dans le sens de la vie, clair et froid. Être stylite du sentiment et gyrovague des idées serait un compromis.

Les activistes ne savent pas ce qu'est le vouloir, qui ne se traduirait pas dans le faire. Et, absorbés par le faire mécanique, ils finissent par oublier ce qu'est le vouloir organique. Une robotisation réussie, enfin, car, jadis, le désir n'avait pas encore abandonné vos circuits mal intégrés. Jadis, on passait l'essentiel de sa vie à désirer, sans faire ; aujourd'hui, cette proportion s'inversa.

Aujourd'hui, la seule raison que trouve encore l'homme moderne, pour contempler le monde, est de mieux se préparer à l'action - actif dans la contemplation ; fini le bon vieux temps, où Loyola pouvait appeler l'homme à être « contemplatif dans l'action » - « in actione contemplativus ».

Les étapes de ma victimisation : l'élan, l'acte, le savoir, la langue, le ton - autant d'immolations, de ruptures et de discontinuités ; je ne serais qu'âne, bouc ou agneau, si je ne vais pas jusqu'au bout de cette chaîne ; et là, on saura si je suis rossignol, coucou, lion ou cygne.

On exclut son cœur du jury de ses actes - on devient un monstre robotique ; on en fait l'arbitre ou l'acteur - on devient un monstre moutonnier. La morale : fuir la rampe et la scène, chercher l'ombre, laisser son cœur au paradis des spectateurs.

Ils pensent, que l'action nous réveille, tandis qu'elle n'est, en soi, qu'un sommeil sans songes. « L'action, de tous les opiums, procure le sommeil le plus lourd ; la place, qu'elle prend, fait songer aux arbres, qui cachent la forêt »** - G.Bataille. Des songes elle fait des calculs, elle plante notre arbre au milieu d'une forêt anonyme.

On améliore sa voix en pratiquant non seulement la rhétorique, mais aussi l'art du silence ; il faut voir dans l'action - un silence de l'âme, qui pourrait rendre d'autant plus pure son éloquence.

Pour le soi inconnu, être veut dire demeurer, et pour le soi connu - faire ; l'impossibilité d'une traduction fidèle de l'un vers l'autre (« la nausée, l'impossibilité d'être ce que l'on est » - Levinas), est à l'origine de nos tragédies ou de nos hontes.

L'homme Nietzsche n'a rien à voir avec la puissance, comme l'homme Valéry - avec l'action ; mais, pour tous les deux, savoir est synonyme de vouloir, d'où un remarquable parallèle entre la volonté de puissance et le savoir-faire, qu'ils choisirent pour leurs emblèmes respectifs.

Volonté banale : orientée par un but, guidée par un chemin, motivée par des moyens ; volonté en tant que puissance, ou contrainte intérieure, - l'intensité du regard, réduisant au même les buts et les chemins, vécus comme un retour en ton soi.

Dans l'édifice de mon soi, la volonté a le choix entre : agir, en sortant par la porte ; connaître, en se fixant à la fenêtre ; geindre, en cognant la tête contre les murs ; rêver, en perçant le toit, par le regard ou par le temps. Si, en plus, j'ai du talent, le monde, autour de mon château en Espagne ou de mes ruines, s'enrichira de belles représentations - me voilà schopenhauerien.

Comment protéger le mot de la tentation de se convertir en acte ? - interdire à l'excitation de se traduire en incitation !

Vivre, d'un côté, penser ou faire - de l'autre : vivre comme on pense, c'est se rapprocher du robot ; identifier la vie à l'action, c'est se mettre dans la peau du mouton. On devrait vivre du cœur et laisser l'esprit et la volonté se fusionner dans l'âme, dans ce créer, qui est union du penser et du faire, une vie inventée, naissant au milieu du beau et du bon et se solidarisant de la vie la vraie.

La vie, contrairement au théâtre, est faite davantage de musique que d'enchaînement des actes ; un bon dramaturge inverse les places de l'orchestre et de la scène, dans son espace vital. Et quand, au lieu de l'action (dramatos) narrative se met à percer l'être humain (demos) musical, le métier de dramaturge se rapproche de celui de démiurge, la musique hiératique - du langage démotique.

La source, l'action, le sens - telle semble être le sens dynamique de la Trinité : « Il y a un seul Dieu le Père, de qui tout procède, un Seigneur Jésus-Christ, par lequel tout se fait, et un Esprit-Saint, dans lequel tout s'accomplit » - Grégoire de Nazianze - un admirable équilibre syntaxique (balayant au passage le Filioque) - appréciez l'enchaînement de de, par, dans - mais une sémantique des plus lâches : le Père-source, le Fils-outil, l'Esprit-réceptacle ? Je placerais le récipient - dans le Père, l'instrument - dans l'Esprit et l'origine du premier pas - dans le Fils. Mais que ne pardonnerait-on pas au patron des poètes !

L'acte, c'est le déclenchement d'un événement qui modifie un univers, l'acte traduit une volonté ; son contraire, c'est la requête d'un univers immuable et de sa représentation. « L'Acte est zéro d'être, l'Être est zéro d'Acte »*** - Jankelevitch - je ne suis pas ce que je fais, je ne fais pas ce que je suis !

Nég-liger veut dire ne pas lire, et ne pas négliger le Verbe signifie - Le lire, et non pas agir. Être davantage attiré par les sons de Ses cordes que par la précision de Ses flèches. Cette puissance sans actes ne fut jamais appréciée que par des stylites : « Où trouvera-t-on jamais dans le monde une faculté qui se renferme dans la seule puissance sans exercer acte ?  » - Leibniz – dans la philosophie moderne, il ne reste plus de place aux relations unaires ; on n'imagine plus ni l'esprit ni l'âme seuls, sans médiation de leurs cibles.

Pour entrevoir ce que le soi inconnu représente, il faut commencer par le détacher de toute action. « Voir que le Soi n'agit pas, c'est voir » - Bhagavad-Gîtâ. Si ce n'est pas le Soi qui élève les murs, c'est bien Lui qui y perçoit des ruines. Le bon regard est le regard vibrant, ennemi de la paix des édifices et des âmes : « Le Soi est inquiétude »*** - Hegel - « Die Unruhe ist das Selbst ».

Le mot est pur s'il peut se passer d'idées, l'idée est pure si le désir ne s'en mêle pas, le désir est pur si le passage à l'acte ne l'assouvit guère. Mais la multitude aime des amalgames : « Celui qui désire sans agir, engendre la pourriture » - W.Blake - « He who desires but acts not breeds pestilence ». Celui qui agit, immunisé contre le virus de honte ou de désir, gagne en stérilité et perd en saveur.

La sagesse, c'est la honte, face à mes actions, et la pitié - face à mes rêves. Ainsi, je pourrai transgresser la règle biblique : « Ne sois pas sage à tes propres yeux ». Mais ne sois pas prophète dans des contrées, que tes pieds foulent. Et que tes mains ne sacralisent aucun de leurs actes. Cela fait beaucoup de tentations vaincues.

Tenir à la pureté crée, inévitablement, du vide, mais il ne dépend que de moi que de rendre ce vide - réceptacle de ma musique. « La pureté, ce vide maudit. La contemplation pure, en pleine action, c'est du Don Quichotte, ridicule et pitoyable » - Mérejkovsky - « Чистота - пустота проклятая. Чистое умозрение в делании - донкишотство, смешное и жалкое ». Être encombré de vétilles est le contraire d'un vide pur ; il vaut mieux inspirer de la pitié, dans mon chaud silence, que de l'indifférence, au milieu d'un bruit glacial.

Le repentir m'attrapera, que je me démène ou me fige, et peut-être « mieux vaut agir, quitte à m'en repentir, que de me repentir de n'avoir rien fait » - Boccace - « è meglio fare e pentire che starsi e pentirsi », bien qu'il y ait fort à parier que j'aboutisse au pire des repentirs : celui d'avoir coulé mon fait dans une action en bronze au lieu d'un rêve brisé. « Celui qui suit son étoile, ne tournoie pas » - de Vinci - « No' si volta chi a stella è fisso ».

La tour d'ivoire est mon commencement, la descente dans la profondeur de ses souterrains, comme dans l'étendue de l'action, - une vicissitude préliminaire, l'ascension immobile - l'état permanent, intemporel. Vivre la simultanéité et non pas la succession ; sous toute fière tour, il y a un humble souterrain.

Un rêve, hélas, inaccessible : vivre ce que je suis – je vis un devenir, qui n'est jamais fidèle à l'être inspirateur. Mais la fausse réalité : je suis ce que je vis – est pire, puisque mes gestes et mes mots cherchent l'ampleur ou la profondeur, tandis que mon être ne quitte jamais la hauteur. La vie se fige, oublie ou perd son élan - un vivant instantané sans un créant éternel.

Ils voient un titre de gloire dans leurs tentatives de tirer du sommeil les hommes inconscients et éperdus. Ces réveilleurs, qui sont légion, achèvent ainsi quelques survivants du rêve. On ne voit plus que les activistes des yeux ouverts ; fermer les yeux, pour s'adonner aux songes, devint un acte suicidaire, dont se rit l'humanité affairée.

L'agir est pardonnable ou respectable, si je reconnais d'en ignorer les ressorts et les portées. « Je ferai dans l'ignorance de ce que je fais, de qui je suis, d'où je suis, de si je suis »*** - S.Beckett. Cette ignorance peut être étoilée, même si j'élargis le cercle au-delà de l'agir, pour englober le penser, l'écrire, l'aimer. Et je finirai par me dire que notre soi inconnu est au centre de tout ce qui est sacré, mais sa circonférence ne se dessine nulle part.

La fonction principale des contraintes n'est pas le choix de chemins ou de buts, mais la qualité du seul pas éloquent, du premier ; au-delà, c'est déjà l'inertie ou l'algorithme. Dans les actions, dont je me détourne, les actions à exécuter et non pas à créer, même le premier pas découle du mouton ou se programme par le robot.

Avec de bonnes contraintes, le plus court chemin entre un point de départ et un point d'arrivée sera toujours oblique et finira même par devenir discret, en pointillé, que parcourt un regard, expert en géométrie céleste. Entre deux hauteurs il ne doit pas y avoir de chemin - le meilleur argument pour le pointillé non terrestre.

Mieux j'éclaire mes actions, mieux je me retrouve dans mes ombres.

Savoir faire se réduit, de plus en plus, au savoir gérer et perd, de plus en plus, en performances face au savoir vendre. Quand on sait faire, ça ne finit plus par se faire savoir, il faut, en plus, savoir se vendre. Le message doit désormais s'adapte aux messageries et non pas l'inverse. Le format impose la forme. Les fonts colorant le fond. Le fuseau des Parques à l'écoute du réseau des marques.

Le sage n'apprend pas grand-chose dans ses propres erreurs (qui peuvent être pleines de saveurs), mais celles des autres lui sont souvent utiles (pour éviter des indigestions). « Les sages évitent les erreurs des niais, mais les niais n'imitent pas les réussites des sages » - Caton. C'est pourquoi les niais sont plus heureux, dans leur paisible platitude, puisque les réussites des sages, ce ne sont que des consolations des chutes ou des bénédictions des envolées.

L'action ne devrait nuire en rien à nos meilleures idées ou à nos meilleurs rêves, qui sont nos seuls pourvoyeurs de meilleures consolations. Quant aux idées ou rêves terrestres, on peut dire, que « L'action est l'ennemie de la pensée et l'amie des flatteuses illusions » - Conrad - « Action is consolatory. It is the enemy of thought and the friend of illusions ». Avec l'ennemi - deux attitudes possibles : le corps-à-corps ou la reddition tempérée par l'indifférence. Ta pensée en sortira avec les bleus des illusions malmenées ou avec le rouge des illusions honteuses.

L'obligation d'avancer mon esquif me poussera à m'intéresser aux étoiles et même réveillera l'angoisse des profondeurs. Qui rame ne voit pas le fond - c'est la sueur qui obstrue la vue. Ce seront les larmes, si je ne fais que scruter le ciel. Ou le sang, si je n'aspire qu'au fond. Le fond paraît net surtout aux aveugles de naissance.

La marche, que j'aille trop loin ou juste ce qu'il faut, m'apporte de la certitude et m'apprend des limites de l'accessible ; la danse m'enivre de vertiges et me fait découvrir des limites inaccessibles. Savoir que « seul celui qui tente d'aller trop loin peut, éventuellement, découvrir jusqu'où l'on peut aller » - T.S.Eliot - « only those who risk going too far can possibly find out how far one can go ». Quand je sais, que tout ce remue-ménage n'a d'autre finalité qu'aménagement d'étables, je me moque des bornes et j'évite des cornes. L'important, ce n'est pas découvrir, mais couvrir, couvrir d'auréole, d'écran, de brume. Mais pour cela, il vaut mieux rester loin des routes.

Les défaites des âmes ataviques passent inaperçues, tandis que les défaites des bras ou des têtes sont toujours bien compréhensibles et leurs conséquences - bien lisibles. Jamais le muscle et la cervelle ne furent aussi solidaires. On ne sait plus, sur qui tombe la punition de jadis : « Quand le bras a failli, l'on en punit la tête » - Corneille. Quand l'âme innocente a réussi, l'on en félicite, hélas, les deux arrogants complices.

Volonté, intellection, action - cette triade humaine est à l'origine de la Trinité chrétienne. Et dans les deux cas, l'action (de grâce) procède de la volonté et de l'intellection (ou par l'intellection - notre filioque humain ! ). On peut négliger l'action, pour qualifier le monde de l'immuable et de l'invariant (Schopenhauer).

Les journaliers, suant sur leur pages, grises et vastes, clament, que le génie est affaire de patience et de persévérance. La patience en geste - le talent - conduit à l'immobilité des pieds et rejoint l'impatience de l'âme - le génie - pour donner des ailes au rêve.

Du silence de l'univers, la patience de l'esprit extrait les cadences, et l'impatience de l'âme – la musique. Ce qui est objectif ne promet qu'une désespérance, ferme et lucide ; l'espoir, éphémère et beau, ne peut venir que de la musique de l'âme. Et l'espérance de Vauvenargues : « La patience est l'art d'espérer » - est de l'artisanat bien pesé et non de l'art impondérable.

Ils appellent danger ce qui pourrait gêner une ascension sociale. « Plutôt un mouvement périlleux qu'une immobilité sans danger » - Keats - « Better being imprudent moveables than prudent fixtures ». Le péril du mouvement, c'est un bleu sur l'épiderme, une grisaille dans la tête ou un vide côté âme. Le péril de l'immobilité, c'est un rouge au front, une noirceur dans le regard, un trop plein côté cœur.

N'importe qui peut soulever la chose, dont on connaît le point d'Archimède ; s'arrêter à la recherche de celui-ci, c'est comme maîtriser une corde tendue, qui a aussi peu besoin de cibles que de flèches.

Vivre des tempêtes et toucher aux gouffres, sans quitter le rivage, soupirer - « Suave, mari magno… » (Lucrèce). Nietzsche a tort de pousser le philosophe vers le navire en perdition - troquer ses ruines contre une épave ? Pour exposer le meilleur des arts de navigation, le naufrage n'est pas un but suffisant, mais une contrainte nécessaire. « Navigare necesse, vivere non necesse » (Plutarque) - que des Hanséatiques ou internautes s'en accommodent, affaire d'échanges, lucratifs ou ludiques.

Sisyphe versait le trop plein de son cœur dans le vide de la vie. Le monde est vide, quand le but perd de son poids ; le cœur est plein, quand les contraintes lointaines emboîtent le pas au but immédiat. La souffrance de Sisyphe est supérieure à celle de Tantale (la souffrance tient en forme l'âme, et « Sisyphe se faisait les muscles » - Valéry), comme la contrainte suivie est supérieure au but poursuivi, pour maintenir notre fringance.

En quoi consiste mon bien palpable ? - seul un bien calculable peut s'y réduire, et agir contre ce bien est l'un des rares moyens de prouver notre liberté. Le bon Dieu, à travers son minable serviteur : « Dieu n'est pas offensé par nous, si ce n'est quand nous agissons contre notre propre bien » - « Non enim Deus a nobis offenditur nisi ex eo quod contra nostrum bonum agimus ut dictum est » - fait preuve d'un goût détestable en faveur de la servilité de l'homme.

C'est la qualité du désir, en intensité et non en sincérité, qui amortit la honte de la nécessaire action, à laquelle je … renonce. « Avec le désir - mille moyens ; sans le désir - mille contraintes ! » - Pierre le Grand - « Есть желание - тысяча способов ; нет желания - тысяча поводов ! ». Pour élever ou entretenir le désir, rien de plus efficace que de bonnes contraintes ; pour le tuer, rien de plus sûr que de mauvais moyens.

Ni l'action ni le mot ne sont des empreintes fidèles de notre meilleur soi. Avec les mots on crée des images, avec les actions - des choses. L'image, éloignée du vrai, peut devenir rêve, mais la chose, éloignée du vrai, ne peut être que mensonge. Les mots s'occupent de la traduction, et l'action - de la trahison. Traduttore - non traditore.

Que ce soit le hasard ou une préméditation, nos actions, à l'échelle de nos rêves, sont muettes. « Nos actions ne sont que des coups de dés, dans la nuit noire du hasard » - Grillparzer - « Unsre Taten sind nur Würfe in des Zufalls blinde Nacht ». Tout choix des hommes s'affiche désormais sous un éclairage pré-programmé. Les rêves, même conçus sous les meilleurs des astres, sont repoussés vers l'ombre du destin. Le hasard mécanique abolit le coup de dés prophétique.

Celui qui se sent maître de l'Action à faire est, en général, esclave de l'Action faite. Pour mieux maîtriser celle-ci, il vaut mieux se sentir esclave de celle-là. Dans le domaine des actions, se méfier du vertige des commencements, songer surtout aux fins. Maîtriser, à la fin, le remords de l'âme désabusée est plus vital que se laisser porter, au début, par l'essor des bras abusés.

On cherchait à transformer ce monde par les passions, par les mains, par les idées, par les regards, et l'on finit par confier cette tâche aux seuls cerveaux robotisés. Ni transformer ni même contempler, mais - recréer, telle serait le meilleur emploi de notre premier levier, le regard. La contemplation n'est peut-être pas son meilleur usage. Serait-ce l'inévidence du contact avec la chose vue ?

Recours à la force est toujours rejeté par la sagesse, comme instrument toujours pipé, comme condition toujours sine qua si quand même, la force réduit aux gémonies ce qui ne progresse pas, c'est-à-dire ce qui est éternel. « Cet état d'extrême simplicité où, sans notre action, nos besoins harmonisent avec nos forces » - Hölderlin - « Ein Zustand der höchsten Einfalt, wo unsere Bedürfnisse, ohne unser Zutun, mit unseren Kräften gegenseitig zusammenstimmen ».

À la surface de la terre, dans chacune de mes traces je laisse une plaie, mais rester sans plaie, c'est rester sans grâce.

Celui qui s'agite ne s'occupe, en général, que des choses, qui traînent sous les pieds et qu'on saisit avec ses griffes, tandis celui qui attend des miettes ou des aumônes a de bonnes chances de recevoir, dans son âme, des choses tombant du ciel.

Ma place dans le monde est donnée par le hasard, pour que je l'élargisse ; il m'appartient d'investir la place au-dessus du monde, pour que j'y maintienne une hauteur. Quitter la première n'est guère signe de liberté, mais, plus souvent, appel du forum. Les autres, entravés de contraintes, se réfugient dans des souterrains ou au milieu des ruines, les seuls lieux visités par l'antagoniste du hasard, le destin. L'homme vraiment libre reconnaît le hasard derrière tout mérite public, et pour lui échapper vit en exilé.

Tant de pierres d'achoppement, accumulées devant toute action ; le travail de Sisyphe résume l'inaction, qui en résulte : trier les pierres - d'achoppement ou de touche, angulaires ou premières - et en décorer mes ruines.

Deux éternités encadrent mon existence, que je dois amplifier, en transformant le passé et en filtrant l'avenir (et non pas l'inverse). Pour en rester à l'électrotechnique, je dirais, que, en fait d'éternité, la bonne jointure se fait par un regard-condensateur plutôt que par un muscle-résistance.

Ce qui me conforte dans mon goût des phrases sans action, c'est la détermination de tous les autres de suivre l'action sans phrases.

Ceux qui s'enorgueillissent d'aller jusqu'au bout font, la plupart du temps, du bourrage et de l'étalage - dans cette détermination je reconnais plutôt un gueux. La noblesse est dans l'art des commencements fiers et des fins humbles. Aimer la musique, mais en ignorer le sens.

La sélection des candidats à l'enfer ou au paradis se fait d'après les actions, et une toute petite correction suffirait, pour changer de destination. Tandis que l'essentiel réside en inactions osées, qui auraient pu servir de critère autrement plus rigoureux. Le Dieu vengeur est partisan des filtrages, dans l'inessentiel fade ; le Dieu rétributeur penche pour des multiplications, dans l'essentiel intense.

J'évaluerais l'archer non pas en traces et en grammes, mais en grâce et en flamme ; pour la première gloire, il faut décocher des traits, être Achille, pour la seconde - s'enticher de ses propres traits, être Narcisse. Tenir à la lumière des autres ou être sa propre ombre. « Tire tes flèches, et tu deviendras une lumière pour les hommes » - Homère. Janus du jour, Janus de la nuit – ni tout à fait le même ni tout à fait un autre.

Le regard est précieux non seulement pour me réjouir des fleurs, mais aussi pour apprécier le fruit. « Que ce qui fructifie le mieux le champ soit le regard de son maître »** - Pline l'Ancien - « Fertillissimum in agro oculum domini esse ». La recette est bonne non seulement avant la joie des semailles, mais surtout après le désastre de la récolte.

Au prix de grandes sueurs, ils produisent de vastes blocs de pesantes banalités ; les perles ne demandent aucun travail. « Aucune grande création intellectuelle n'est due à un grand effort »* - Ruskin - « No great intellectual thing was ever done by great effort ». L'intelligent est rarement diligent. Tu dois être bien le seul à ne pas appeler à travailler dur pour réussir, que ce soit auprès des garagistes, des ingénieurs commerciaux ou des peintres. Chapeau ! Et dire que école vient de loisir !

Agir est affaire de traductions successives : du désir en conviction, de la conviction en projet, du projet en moyens, des moyens en actes. Et cette chaîne est une suite de ruptures, aucune traduction n'étant fidèle entre les langages du désir, du discours, de la volonté, du geste, du sens. Si l'on suit le beau, on est infidèle au vrai ; si l'on suit le vrai, on s'éloigne du beau. « La traduction, comme la femme, est infidèle, quand elle est belle, et n'est pas belle, quand elle est fidèle » - Shaw - «  Translations are like women : the beautiful ones are not faithful and the faithful ones are not beautiful » (voir aussi Lao Tseu).

À l'ennui d'une action interminable, ils trouvèrent un répit - voyager : « Le voyage est une échappatoire à l'action réelle » - Modigliani. Il n'en est qu'un piège de plus. C'est dans l'irréalité du regard immobile qu'on découvre les trésors d'inaction.

Jadis, l'action faisait appel à notre force, et le rêve valorisait toutes les ressources de nos faiblesses, l'impur ne se mêlait guère du pur. Aujourd'hui, ils veulent les fusionner : « Vision sans action est un songe, action sans vision est un cauchemar » - proverbe japonais. L'homme, fidèle à la vision et sacrifiant l'action, se réfugie dans des ténèbres.

Les grandes paroles font mépriser les actes ; les petites paroles en sont toujours solidaires. Ne crois pas que « Les actes, et non pas les paroles, nous font croire » - Térence - « Facta, non verba, penduntur ».

À la raison contraignante du : « Je peux car je veux ce que je dois » (Kant), on peut opposer la passion astreignante : « Seigneur, accordez-moi la force de désirer plus que ce que je puisse atteindre »*** - Michel-Ange - « Signore, promettimi di poter desiderare sempre più di quanto posso realizzare ».

On ne rêve, dans la jeunesse, que de ce qui ne ressemble guère à la pensée. On n'agit pas, à l'âge mûr, selon le rêve de la jeunesse. « Qu'est-ce qu'une grande vie, sinon une pensée de la jeunesse exécutée par l'âge mûr » - Vigny - elle est plutôt dans le non-mélange des rêves, des actes et des pensées et dans la création et l'entretien de ces trois demeures indépendantes.

Tracer des routes peut être une tentative d'échapper à l'étendue de la platitude, mais aucune signalisation ne les empêche de devenir sentiers battus. On se trompe de dimension : à une bonne hauteur, tout souci de périmètres ou de surfaces se calme par une anodine homothétie ou par une translation du regard.

Ils sont innombrables à proférer ces insanités de mufles agissants : « Rêver, mais sans laisser le rêve être ton maître, penser sans n'être qu'un penseur » - Kipling - « If you can dream - and not make dreams your master ; if you can think - and not make thoughts your aim ». On sait qui, en l'occurrence, occupera la place du maître et du penseur - l'hygiène de hyène et le cerveau de veau.

Le choix de contraintes témoigne de ton goût et de ton intelligence ; la liberté se prouve le mieux par le refus de poursuivre un but sans noblesse. « Ma liberté sera d'autant plus grande et profonde, que j'imposerai des contraintes plus sévères à mon champ d'action »**** - Stravinsky - « Моя свобода будет тем больше и глубже, чем теснее я ограничу моё поле действия ».

Tant de pieuses réflexions sur le sens de la vie, tandis que, plus souvent, on doit choisir entre la vie ou le sens : entre l'orchestration de son âme polyphonique ou l'instrumentalisation des gammes monotones des autres, entre les ruines éternelles ou la salle-machines moderne, entre l'implosion du sujet ou l'explosion du projet.

La paix extrême dans l'action, la passion extrême dans le rêve - tel est l'état de déséquilibre à entretenir. Les hommes cherchèrent toujours leur fichu équilibre soit dans la paix d'âme (l'Antiquité) soit dans la passion agissante (la modernité).

Le sens du sacrifice et le rêve sont chassés comme déviations du scénario unique des hommes. « Ce qui disparaît est l'Action, niant le donné, et l'Erreur » - Kojève - sans lesquels l'Homme disparaît des horizons divins, la platitude des hommes fêtant la fin de l'Histoire.

Ni devoir ni action, mais bien la volonté, qui doit (veut ? peut ?) rester une pure volonté de puissance. Si, en plus, on se souvenait, que Nature voulait dire naissance ou commencement : rester fidèle au commencement s'appelle rythme - la vertu serait donc de la musique !

On tentait jadis de munir l'action de passions ou de noblesse, mais l'on comprit vite, qu'un dossier complet, financier, juridique et corporatif, atteignait plus avantageusement les mêmes objectifs. Et, au lieu de lancer des vœux pieux et héraldiques : « Plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut » - E.Rostand - on formule des scénarios, gestionnaires, promotionnels ou littéraires, sous forme d'un cahier des charges.

Les soucis, dans tous les foyers, sont, aujourd'hui, exactement les mêmes que sur la place publique. En rentrant chez soi, chacun porte sur lui la rue et son brouhaha collectif. « Le mobile de la plupart des actions de la rue est l'ennui de la maison » - Vigny - mais c'est le même ennui dehors et dedans.

L'action est masculine, et l'oisiveté serait féminine, puisque, en position debout, on est tenté par le diable, mais, en position couchée, on tente le diable. La tentation divine consiste à produire ce qui existe, dans l'oisiveté de ce qui n'existe pas.

Savoir faire ou savoir ce qu'on fait, la performance et la compétence. On connaît l'indulgence évangélique pour ceux qui ne savent pas ce qu'ils font. Mais l'artiste qui veut savoir faire, veut surtout savoir ce qu'il fait. « Je fais toujours ce que je ne sais pas faire, pour apprendre à le faire » - Picasso.

L'horloger des mots doit être plus passionné que celui des gestes. Le premier te couvre d'une gangue de liberté, le second te met à nu. « La parole te soulève, l'exemple te traîne » - proverbe latin - « Verba movent, exempla trahunt ». Habille l'exemple en paroles opaques pour rester libre. « La parole s'envole, l'écriture perdure » - proverbe latin - « Verba volant, scripta manent ».

C'est avec les graines du champ de l'impossible qu'il faudrait ensemencer celui du possible. Pour des récoltes immortelles, la génétique modifiée est sans danger. « Ô mon âme, n'aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible » - Pindare. Ne pas se laisser envahir par l'ivraie du nécessaire. C'est ainsi que t'avaient lu et mis en exergue, respectivement, Camus et Valéry. Regardez, aujourd'hui, les champs du possible, en peinture ou en musique, - les distinguez-vous des décharges publiques ? Et l'écriture, elle aussi, subit chaque jour davantage cet urbanisme lugubre et aculturel, ennemi de la kénose vivifiante.

Dès que je sais faire quelque chose, la perspective d'une nouvelle inertie me terrifie - j'abandonne et la chose et la piste. Être créateur, plutôt qu'ingénieur. Le premier change de langage et par là désapprend le Fait ; le second change de sujet et oublie le Faire. Savoir faire, c'est maîtriser une syntaxe.

Où, sinon dans le rêve, peut se concentrer l'infinie liberté ? Et à quelle infinie servitude peut-elle aboutir ? - au renoncement à la valeur de l'action ! Donc, rien d'apocalyptique. Et que la liberté partielle se loge dans la vérité (Berdiaev), dans la beauté (Dostoïevsky) ou dans le bien (Tolstoï), privée d'infini, elle peut occuper l'horizon, elle ne nous remplace pas le firmament.

Tant qu'on évalue sa vie à l'échelle de l'action, on est guetté par la déroute finale, vers la platitude. Aucune recherche de profondeurs n'aide à y échapper. Chuter, au moins, vers le haut, dans un vertige de hauteur - telle est l'alternative. « Il faut être fou de hauteur, car n'étant, on dégringolera tant et plus »** - Montherlant. La pire des dégringolades, c'est s'apercevoir, docte, sain et sage, qu'on n'avait jamais quitté la platitude, puisque toute profondeur y aboutit.

Ne cherche pas à t'agiter, en apprenant que la chance de l'indolent se serait assise avec lui. On caresse mieux étant assis ou couché qu'en courant. Les chances, qui courent les rues, calculent bien, mais ne caressent pas.

À rêver, sans faire appel aux choses, te fera venir et des faits et des pensées. À penser ou à agiter trop de choses te fait oublier ce qu'est rêver.

Si la vie, pour les Russes, est loin d'être la traversée d'un champ, pour les Italiens elle ressemblerait à la traversée d'une mer : « Du dire au faire, il y a au milieu la mer » - proverbe italien - « Dal dire al fare c'è di mezzo il mare ». Ses vagues sont plus proches du dire, ses rivages du faire. Et au-dessus il y a le ciel, le voir et l'entendre.

Celui qui trouve les moyens, pour agir, est professionnel des buts ; celui qui trouve les raisons, pour ne pas agir, est amateur des contraintes.

La bête polie en paroles vaut mieux qu'un ange malappris en acte. Le propre de l'ange étant de ne pas agir et de la bête de ne faire qu'agir, on a affaire à un pur contradictio in adjecto (comme dans une pensée expérimentale).

Entre les feuilles on peut insinuer quelques fleurs, mais entre les fruits il n'y a de place que pour vermine.

Un méchant théoricien est rarement bon en travaux pratiques. Mais un méchant praticien peut être bon théoricien, surtout chez les fabricants d'outils. L'ennui de notre époque est que fabriquer les outils devint trop simple, à créativité facilement calculable, et leur usage - trop compliqué, à conséquences incalculables.

Le mot perdit définitivement la partie contre le fait. Le mot coloré, porteur de silence rieur ou sanglotant, n'a plus aucune valeur d'échange ; les faits incolores s'échangent dans le brouhaha mécanique des foires ou des salles-machine.

Qu'emporte de nous, le mot, le regard, le geste ? La vie est-elle une traduction libre d'un texte insensé ou la création d'un discours inédit ? Se peut-il que « l'âme n'ait pas de secret, que la conduite ne révèle » - proverbe chinois. ? Et si une œuvre n'était créatrice que révélatrice ? Psychologisme transcendantal !

Quand la main indique le but, le mouton se met en branle, le robot évalue les moyens, le sage érige des contraintes. L'innocent ne quitte pas des yeux la main.

Dans l'action, le but est la satiété ; dans la réflexion - l'appétit. Laisse digérer les sots - déguste et n'avale pas : une saveur avalée n'a plus de goût.

Ce savoir précieux - l'art de s'abreuver à une bonne source et de se verser tout de suite dans un bon océan, sans ramer, sans craindre de s'arrêter et de reculer, puisque derrière il n'y a que la source.

Un emballement, peut-il être d'origine divine ? La paix d'âme, peut-elle être soufflée par le diable ? « Dieu donne le gouvernail, mais le diable donne les voiles » - proverbe russe - « Бог руль даёт, а чёрт - паруса ». Dans cette régate, je me sens plus proche de la bête. J'attends mon étoile et un bon vent, Dieu ne prêtant attention qu'aux droits chemins et aux boussoles.

Dès que j'emballe mes muscles, je perds le contact avec Dieu ; de même, la tête basse, mieux que la tête haute, convient à mes rendez-vous avec Lui ; les yeux plutôt fermés. Et non pas à cause de Sa puissance, mais, au contraire, puisqu'Il est non seulement dans la faiblesse, mais peut-être Il est même inexistant, comme mes rêves ou mes prières. « Ce qui est divin est sans effort » - Eschyle.

Le verbe voir est plus vaste que les verbes agir ou penser, mais il n'est qu'une banale entrée du dictionnaire, s'il n'est pas accompagné des noms de regard et hauteur.

Ouvrir ou découvrir des chemins est une tâche, qui n'est pas sans noblesse ; ce qui m'ennuie, c'est la densité du troupeau qui s'y engouffre et qui en fait un sentier battu de plus. « Des fous creusent des routes, des hommes raisonnables, ensuite, les empruntent » - Dostoïevsky - « Безумцы прокладывают пути, по которым следом пойдут рассудительные » - et ceux qui les creusèrent retournent dans leurs impasses.

Connaître ses points de départ et d'arrivée et ignorer ses développements et actes suffit pour connaître un homme d'envergure. Son rêve est d'entretenir le rythme du pointillé vital, dessiné par ses deux points, dont il n'est pas vraiment le maître, mais seulement l'admirateur. Mais être fasciné par les sources vaut mieux qu'être façonné par les ressources.

Une barbarie spirituelle survient, dès que l'homme d'action apparaît. Mais dès que l'homme du rêve s'y substitue, une autre barbarie redouble de férocité, la barbarie matérielle. Seul, l'homme du calcul assagit les mœurs et les règles.

Tous les raseurs sont sûrs de pouvoir donner à leur vie un but déterminé et voient dans l'absence de ce but une erreur irréparable. Plus un but est claironnant, plus de brigands et d'épiciers s'y souscrivent. Se tromper, être floué, se vautrer dans sa défaite, s'affermir dans sa démission - cette excitation n'est donnée qu'aux sceptiques des buts et aux enthousiastes des contraintes.

La réalisation de tout idéal le souille et le voue au passé. Ne nous parviennent que les idéaux vierges de toute réalité et tenant haut leur obscurité. Tous les idéaux radieux s'accomplirent dans une platitude sans bornes ; le seul espoir des derniers rêveurs est du côté des ombres ignorant tout encore.

Il y a trop d'éléments épiques, résultant d'une ferme résolution, mais une douce irrésolution est une meilleure source des éléments dramatiques - voyez Hamlet. La décision gagne en beauté par une élégante résolution de contraintes, de réserves, mais elle ne gagne tout court qu'en se pliant aux buts minables.

Oui, les saints accomplirent de belles œuvres, mais on trouve exactement les mêmes exploits chez les païens ou chez les brigands. Les nimbes ne se dessineraient qu'au-dessus du rêve, jamais - au-delà d'une action.

On peut gagner une fraternité par inaction commune, mais pour gagner une amitié il faut avoir agi, et ce sont des actions basses qu'attend de moi la gent basse, pour m'accepter. Les actions n'ont pas de dimension verticale, et la gent basse est en réalité la gent large.

Il faut, dès maintenant, se laisser imprégner par le vers difficile, pour pouvoir, comme Sénèque, écouter le vers facile à l'heure du bilan. Et il faut suivre le conseil d'Auguste : « Dépêche-toi lentement » - Suétone - « Festina lente » - ne faire vite que ce qui ne presse pas, pour pouvoir faire lentement ce qui presse.

On pense, généralement, que le ciel observe nos mains ou nos cœurs, pour juger de nos mérites civils, mais le Seigneur sans obliquités ni ambages : « Je scrute les reins pour rendre à chacun selon le fruit de ses actes ». Sisyphe serait récompensé, et non pas Orphée. Pourquoi ne scruterais-Tu pas nos yeux, où Tu verrais les fleurs des rêves accomplis ou des actes non accomplis, par égard à Ton regard ? Et nos oreilles, tournées vers Ta musique ? Je Te préfère en fleuriste ou chef d'orchestre qu'en contre-maître.

Chacun porte en soi une fiction d'interprète de rêves et une fiction de compositeur de gestes ; celui qui n'entend pas des voix n'a pas la sienne non plus. Un homme peut n'être fidèle qu'à sa musique intérieure ; on n'aurait pas le droit de faire grief à sa musique de ne pas être nostalgique des pas cadencés ou chaotiques, qu'elle aurait pu accompagner !

La philosophie n'apprend ni à penser ni à parler ni à agir, elle est loin des voies, elle est une voix, qui tente à réduire à la musique intellectuelle tout bruit réel. Toutefois, dans le dit il y a plus de sources musicales que dans le fait, et Sénèque : « La philosophie apprend à agir, non à parler » - « Facere docit philosophia, non dicere » - y est doublement bête. L'action du philosophe consiste à séparer le fait du regard et à ne peupler celui-ci que de ce qui peut être dit. Théoricien aux yeux de l'homme d'action, le philosophe est praticien aux yeux des aèdes et bardes.

Tout le monde est debout, et je suis par terre. Ma volonté est dans la chute ou dans le vol, d'autres moyens de locomotion conduisant tout droit vers la platitude. « Il suffit de vouloir, pour tomber, mais te relever - tu le dois » - Joyce - « Phall if you but will, rise you must ». Ils fêtent leur libre rébellion d'esclave, je pleure ma résignation d'homme libre. Leur pouvoir est encrassant, mon devoir - écrasant.

L'action est le meilleur moyen pour trouver mon intelligence, et l'inaction - pour prouver ma noblesse. « Celui qui se lève le matin pour chercher la sagesse, la trouve assise à sa porte » - la Bible - ce ne serait plus le même personnage : la sagesse, dessaoulée par l'action, se mue en noblesse. Je serais resté assis à ma porte, je serais vite rejoint par la sottise. La sagesse occupe ce que je quitte, imbu de fidélité dramatique, ou que je libère, conscient de mon sacrifice tragique !

Produire et créer, le travail et l'inspiration, les moyens problématiques et les commencements mystérieux, l'opposition entre ces deux manières de vivre est une fatalité irréconciliable. « L'âme se dessèche chez l'homme qui agit, mais l'homme qui crée sa personnalité (ou son mot ou son rêve) perd tout intérêt pour l'action »** - Prichvine - « Делая, человек становится бессердечным, а создавая личность (слово-сказку), теряет интерес к действию ».

Le sot dominateur prête beaucoup de cohérence à ses actes et en conteste chez les autres ; le sot incompris en accorde aux autres et s'efforce d'en atteindre pour soi-même. L'ironiste - sot ou sage - fut jadis intégralement fataliste, mais les progrès de la mécanique - mécanique, le seul porteur de la cohérence - chez l'homme calculable et déductible, firent de son cœur un bon dépositaire de syllogismes.

Pour décourager les amateurs de la position couchée, on leur disait, que l'argent ne poussait pas sous les arbres. C'est ce qui me fait aimer leur ombre, où poussent de belles métaphores.

L'action profonde noie facilement le haut rêve verbal. Le mot sans ailes fait chuter une grande action - dans la platitude. Quand les actions s'accumulent, le mot stagne et devient indiscernable de l'action.

Le meilleur emploi des ailes, une fois qu'un volatile décida de marcher, est de se plier pour cacher la bosse. Tant qu'Apollon ne l'interpelle pas, il est le dernier des marcheurs, au même plomb dans les extrémités que les reptiles.

Les plus belles idées comme les plus beaux sentiments ne nous charment qu'irréels ou inaccomplis. « Le communisme, c'est l'humanisme réel, accompli » - Marx - « Der Kommunismus ist der wirkliche, der vollendete Humanismus ». L'humanisme, passé dans la réalité, devenu humanity in action, crève comme crève l'amour entraîné bon-gré mal-gré vers l'action ; le christianisme creva d'accès du réel froid dans son chaud verbe (et tu aurais dû garder le titre de Catéchisme communiste de ton Manifeste, - à l'instar du Catéchisme positiviste de A.Comte et du Catéchèse du révolutionnaire de ton coreligionnaire russe, - en y ajoutant : à l'usage des velléitaires).

De nuit, où ton action est rêve, tout blé semble farine. De jour, toute farine devient du blé, pour le marchand.

Être aux aguets, la plaidoirie ironique de l'irrésolution.

La beauté devrait être statuaire, figée ; tout mouvement du grand annonce une grande chute : « C'est par l'action que la douceur tourne en aigreur » - Shakespeare - « Sweetest things turn sourest by their deeds ».

Qui fut, de tous les temps, le plus dynamique et le plus entreprenant ? - un conquérant, un banquier, un marchand. L'impulsion première d'un être noble fut la tête tournée du côté des étoiles et les mains plus près du cœur que du marteau ou du sabre. Tout goujat réussi exhibe la sottise de Sénèque : « L'effort, c'est l'apanage de l'élite » - « Labor optimos citat ». Le seul effort noble est celui des commencements, des découvertes d'un courant nouveau, même, quelquefois, d'un contre-courant. Mais du haut de sa tour, sans quitter ses ruines. Toutefois, il n'y a plus d'élites, tout effort se réduisant aujourd'hui à l'appui sur un bouton.

Ce qu'on veut penser, on peut le dire. Ce qu'on doit faire, on veut le penser. Et quand on peut le penser, on ne peut pas le faire. Ce qu'on fait n'est ni pour ni contre ce qu'on pense. Faire, c'est avoir trouvé cet accord du pouvoir, du dire et du penser, qui s'insère dans la partition irréversible de la vie.

C'est un don rare que de savoir faire en paroles ; ce qui est banal, en revanche, ce sont des faits qui restent désespérément muets. L'hypo-crite (celui qui s'arrête avant-décision ! - n'oublions pas, que décider voulait dire couper la gorge ! ) est à réhabiliter (Pascal en ébaucha une authentique théorie) !

Le souffle sert, quand on parle voiles, non rames, gouttes dans les yeux, non sur le front.

Il vaut mieux que je tienne l'accusateur, le but de ma vie, dans l'ignorance des pièces à conviction, des non-assistances aux actes en danger répudiés par mon rêve.

Sois acteur, quand tu descends vers les détails de la vie, où tout est comédie. Tu en riras. Ne sois que spectateur, quand tu les quittes pour la vraie vie. Qui est tragédie. Tu en pleureras

Rien n'est fait aujourd'hui pour le son, le nom d'une chose, tout se fait pour la chose. Y renoncer pour son nom - privilège des poètes. Les autres ignorent le sacrifice et ne connaissent que l'échange.

Incapables de vivre par ou pour la musique, ils déclarent vivre pour l'esprit. Alors la terre pullule de ces spirituels grinçants, se concentrant sur l'acte à accomplir (Bergson) ! L'homme d'action - transfuge ? se désolidarisant de l'acte bruyant et optant pour le mot musical ? Impossible reconversion !

L'idéal, par définition, est ce qui ne peut pas devenir réel ; parler de sa réalisation est un oxymore. « L'idéal a l'étrange propriété de tourner vers son contraire dès qu'on le réalise » - Musil - « Ideale haben die merkwürdige Eigenschaft, in ihr Gegenteil umzuschlagen, sobald man sie verwirklicht » - au bout de cette réalisation - une déception et non pas un renversement d'idéaux. Ou bien c'est la banale impossibilité de comparer l'idéal avec ses ombres réelles. Il faut maîtriser un méta-idéal : un langage de défense de tout idéal contre le prurit des actes commis en son nom.

Tu te moques de ceux qui cherchent à aller de l'avant, mais ne t'accoquine pas trop avec ceux qui fuient ou reculent. En hauteur immobile, les mouvements changent si facilement de signe.

L'héroïsme d'action n'exista jamais. « Il n'y a pas de héros de l'action. Il n'y a de héros que dans le renoncement et la souffrance »** - A.Schweitzer. Renoncer aux choses au profit des images ; souffrir des choses intraduisibles, se réjouir des images qui, intraduisiblement, les traduisent. La prétention de l'héroïsme naît de l'illusion, que l'action puisse traduire le désir. La prétention de la noblesse, qui veut orienter le désir vers des valeurs, est aussi irrecevable : « Les vecteurs avant les valeurs »** - R.Debray. Les désirs sont nos vecteurs ; et une façon, légèrement indécente, de continuer à tenir aux valeurs, dont tout le monde se fout, - c'est la farce.

Ce n'est pas dans l'accompli que les êtres d'exception lisent la grandeur, mais dans l'imaginé. Non pas avec leurs yeux, mais avec leur regard. Éventuellement, dans l'imaginé d'après l'accompli, mais dans un langage de hauteur, tout accompli s'inscrivant toujours dans la platitude. Il n'y a pas de grandes actions, il y a de grandes images.

De l'inaction on abuse, de l'action on profite. L'abus du vide serait-il pire que le profit du trop plein ? Non, mais un témoin oisif est plus dangereux, car intelligent, qu'un témoin spolié, car indigné.

Pour de l'argent on est capable de tant de choses, même d'une bonne action. Gratuitement, on n'est plus capable même d'une méchante action. Le bon rêve sans prix est rarement gratuit.

À vue de nez, l'héroïsme est une camelote périmée, dont n'émane plus aucun parfum de renommée ou de mythe. Le pragmatisme pestilentiel remplit désormais le rayon des actions. La caducité est spatiale pour le sage (même pour le Sage du Café du Commerce - Valéry), temporelle pour les autres.

Tous les bons chemins furent déjà indiqués par des autres ; c'est la nature de mes audaces qui formera des contraintes débouchant sur le choix des chemins à ne pas parcourir.

Le sot admire l'action, résultant d'une intelligence calculante, a priori ; le sage admire, a posteriori, l'acte né d'une intelligence inconsciente, innée. La même chose avec les pensées : le sot respecte la pensée-résultat, mesurée en masses ou en décibels ; le sage aime la pensée impondérable, naissant d'une musique de mots.

Il est révolu, le temps facile, où l'on pouvait étriller un acte démoniaque au nom d'une séraphique idée. Plus d'idée immaculée, non visitée par quelques annonciateurs d'actes sans scrupules, non présentée au Temple de Mercure, non figée en quelconques présomptions d'innocence ou assomptions sans douleur.

Le tragique, ce n'est pas l'inconciliable, c'est la conciliabilité entre le rêve et le geste. Qui nous rabat sur le comique.

Toutes les tâches, où l'on sait ce qu'on fait, seront un jour confiées à la machine. Heureusement, il nous resteront des taches, où l'on ne sait pas ce qu'on tait.

Aucune imitation humaine de l’œuvre de Dieu n’est possible, puisque celle-ci ne concevait que des miracles et des mystères, tandis que toute œuvre humaine, même mystique, ne produit que des problèmes et des solutions. Mais il y a un parallèle incompréhensible entre l’extase (prévue par Dieu) devant la beauté érotique du corps et l’extase (réservée aux esprits nobles) devant la beauté romantique de l’âme. Seul un rêveur peut s’inspirer des merveilles de la c(C)réation.

La philosophie au marteau dionysiaque de Nietzsche (ou le marteau de l'art, chez Marx, défiant le miroir, ou le bistouri de Foucault neutralisant la folie) porte la même innocuité que l'arc d'Apollon, dont on ne fait que bander les cordes, ou la lance de Don Quichotte, qui ne sert qu'à pointer le ciel, tout en ratant les moulins.

Aux sots, leurs chemins semblent lumineux et droits, et ils savent exactement ce qui, par injustice ou hasard, les fait tomber. Au sage, tout chemin est fait de ténèbres et d'obliquités, et il est sûr de son inévitable chute ; c'est la platitude des chemins qui l'aide à y dénicher une pierre d'achoppement, pour ne pas s'y engager.

Le choix de chemin est un vote des pieds contre les ailes, qui ne connaissent que l'élan : « Rien qu'un élan ou un vol : planer ou désirer - sinon, sur tous les chemins, ne t'attend que ta perte » - A.Blok - « Только порыв и полёт, лети и рвись, иначе - на всех путях гибель ». L'action ne vaut que par l'élan, qui nous pousse à nous quitter, le temps d'une faiblesse : « Tout n'est qu'effort et rythme. Élan sans but ! Terrible est l'instant, où disparaît l'élan » - Bounine - « Всё ритм и бег. Бесцельное стремленье ! Но страшен миг, когда стремленья нет ».

Ulysse et l'enfant prodigue, partis à l'étranger, rêvent d'un retour au sein de leurs familles. L'action et la pensée sont ces pays étrangers, où s'aventure l'âme vagabonde. Et quelle joie et quelle merveille, son retour au bercail, au rêve, déjà chargé de mots, d'images, de souvenirs, de pauvretés et de dangers.

Le rêve se crée et l'action se fait ; et l'homme est sa création et non pas sa production. Mais depuis Hegel, Malraux et Sartre on pense que l'homme est ce qu'il fait. Dans ce monde robotisé, l'homme noble se manifeste au premier chef par ce qu'il ne fait pas - pour ne pas profaner son rêve.

Les actes s'insèrent entre la source obscure et le dénouement flagrant, entre la bonté originelle et le désarroi final ; ils sont des péchés intermédiaires, que désapprouvent les médiateurs oisifs, les anges. Le péché, courant et nullement originel, est de voir au commencement la pensée, le verbe, l'acte et non pas le Bien, la musique ou la caresse.

L'inertie prosaïque de l'action s'oppose à ces deux mystères : la créativité des commencements et le tragique de la mort. « À tout commencement préside un miracle » - H.Hesse - « Jedem Anfang wohnt ein Zauber inne ». La liberté du premier pas nous illumine ; mais le dernier restera obscur. « Les hommes ne sont pas nés pour la mort, mais pour le commencement »*** - Arendt - « Men are not born in order to die but to begin ». Vivre des commencements, nunc coepi !, c'est avoir son regard, c'est à dire être sensible au miraculeux omniprésent. « Comme enchanté, l'être se dérobe ; en mille lieux il n'est que commencement »** - Rilke - « Noch ist uns das Dasein verzaubert : an hundert Stellen ist es noch Ursprung ».

Créer des contraintes, c'est créer des forces immobiles, qui, tout en mettant des solutions en marche, nous laissent en compagnie du mystère de la création même. Les bonnes solutions sont donc un problème de contraintes, que le mystère du but-mouvement nous souffle.

Il y a des ouvrages et il y a des œuvres. On doit juger les premiers d'après leurs finalités ; on peut évaluer les secondes d'après leurs commencements : « En toute œuvre, ce qui est le plus grand est le commencement » - Platon.

Les commencements les plus hauts, ceux du vouloir sentimental et du pouvoir intellectuel, naissent chez ceux qui ont atteint la profondeur du savoir et du devoir. « L'homme qui est arrivé au terme ne fait que commencer » - la Bible.

Qu'il s'agisse du nihilisme de l'action (l'Antiquité), du dogme (le Moyen Âge), de la pensée (la modernité), c'est toujours le souci primordial du commencement, la réserve ou le doute face aux buts et le mépris pour le parcours.

Avec l'arc, cette arme à air, on peut briller, sans décocher de flèches, rien qu'en bandant sa corde. Avec l'arme à feu, on ne dit rien de ses muscles, si l'on ne la charge qu'avec des cartouches à blanc. Sachant ces dangers, les sots modernes se vouent aux armes terre-à-terre ou à liquéfaction.

Forger ou pétrir ? Écrémer ou approfondir ? Faire fondre le bronze des jours, par le feu de ton âme ? Ou bien ne toucher qu'à l'argile de l'imagination ?

Pour dédaigner de marcher, il faut avoir des ailes. Mais si tu as envie de marcher, oublie que tu as les ailes. Et Nietzsche se trompe de chronologie des apprentissages : « Qui veut apprendre un jour à voler doit d'abord apprendre à marcher » - « Wer einst fliegen lernen will, der muß erst stehn lernen ». Comme la prose naquit jadis d'une poésie exténuée, la marche est de la danse perdant de son envol.

Les choses à ne pas remarquer - les contraintes ; les choses à s'y focaliser - la force ; se détacher des choses - l'intelligence. Le but : se laisser guider par des contraintes, s'appuyer sur la force, baisser pavillon avec l'intelligence.

Le talent, c'est surmonter ce qui est humainement difficile ; le génie, c'est maîtriser ce qui est divinement facile, tout en restant humainement impossible. Mais ces adresses actives, talentueuses ou géniales, sont peu de chose à côté de la caresse passive, dont on enveloppe le rêve, et que d'autres profanent par la petitesse développante. Rendre le rêve plus lointain que présent, pour qu'il nous attire et excite plus que le fait - l'affaire du génie improbable.

La féerie du monde se brouille par ma bougeotte ; c'est dans mon immobilité que cette féerie se dévoile, car les couleurs, comme les sons, naissent en nous ; de moi dépend si le monde est tableau symphonique ou bien grisaille silencieuse. « Donateur de sens, le regard humain valorise le monde » - Wittgenstein - « Der menschliche Blick hat es an sich, daß er der Welt einen Wert zuerkennen kann ». Mais tant que nos bras et pieds sont en action, nos meilleures palettes et cordes sont hors d'usage. L'immobilité tonifiante est le seul problème. L'homme de foi et, en particulier, l'artiste, agit en moi, dès que je m'immobilise.

Pour se déplacer, l'homme n'eut jamais que la terre. L'ennui des temps modernes est qu'on ait perdu le ciel, le seul milieu naturel, pour se recueillir et s'immobiliser.

Celui qui croit ce qu'il dit et qui fait ce qu'il croit n'est le plus souvent qu'un sot. Croire, c'est bannir le hasard, mais le mot n'est fait que du hasard. On ne fait que ce qu'on maîtrise, et l'on ne maîtrise jamais ce qu'on croit. Le sot croit qu'il sait, le sage sait qu'il croit. « Il n'y a de mythe pur que le savoir pur de tout mythe » - M.Serres.

Mon vrai visage, ce sont les caresses que je promets ou que je languis de recevoir. Mes actions ne sont que des masques de mon esprit, comme mes discours – des masques de mon âme. Mon soi connu est dans mes masques, mon soi inconnu – dans mon visage, qui porte « une grande, une unique arrière-pensée, à jamais inexprimable, celle qui, constante, habite les bons visages »* - Hofmannsthal - « der eine große, nie auszusprechende Hintergedanke, der stetige, der in guten Gesichtern steht ».

Ni mes actes ni mes pensées ne sont jamais en contact immédiat avec mon soi inconnu ; chercher à me détacher de celui-ci, à lâcher prise, pour atteindre la sagesse, chinoise ou stoïcienne, sont des appels aussi creux que ceux qui m'inviteraient à renoncer au ciel, puisqu'il n'y aurait rien de solide. Dès qu'une musique émane de mon soi connu, je peux être certain de l'existence de la partition divine, soufflée par mon soi inconnu.

Tout exploit terrestre est voué à la platitude finale et ne te rapproche guère des hauteurs célestes. N'écoute pas Boèce : « Triompher de la Terre, c'est conquérir le Ciel » - « Superata tellus sidera donat ».

D'avoir fréquenté des reptiles fait, qu'en foulant de l'herbe on en fait surgir un serpent. Quand on a partie liée avec certains volatiles, la participation à une course à pied me range aux côtés des reptiles.

La sainte inquiétude : l'incompréhension de ce que je suis, de mes cordes et de mes flèches. L'inquiétude banale : née du souci de ce qui est à moi, de mes cibles. Les bons titres d'être ou de propriété sont délivrés par un sacrifice désarmant ou par une fidélité désarmée.

On n'apprécie plus que ce qui est mûr, par l'épreuve des marchands et des saisons. C'est pourquoi le cultivateur pullule et le poète trépignant se fait rare. Les cours des fleurs s'effondrent, le navet étant plus porteur.

Pour viser le savoir, l'action ou l'espérance, Kant préconise, respectivement, la puissance, le devoir et l'audace. Plus percutante est la gymnastique quotidienne de Pythagore : « En quoi ai-je failli ? Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je omis de mes devoirs ?  ». Et, en plus, elle est plus inaccessible aux machines.

Les armures des actes et des convictions font oublier la fatalité du coup de grâce du brigand à la faux sans merci, notre créditeur accusateur et désarmant. Penser, c'est se dépenser dans la honte, incorrigible, tandis qu'agir, c'est s'empêcher de rougir, impénitent.

Réfection ou défaite – deux modes du faire : se défaire ou refaire. La réflexion est une réfection des défaites. Faire, ce serait donc calquer l'autre ou bien tourner casaque, bricoler dans du déjà-vu. Et quand c'est la même chose, cela s'appelle l'enfer, les autres.

La traversée du désert : quand s'éteignent les mirages, se taisent les prophètes, racolent les troupeaux ou caravanes. Mais le désert n'est pas fait pour être traversé, mais pour pousser à inventer des mirages.

Ni la sagesse ni la grâce ne se trouvent à l'origine de l'appel d'agir. Celle-ci est si ténébreuse, que l'homo sapientis trouvera toujours quelque disgrâce dans nos mobiles. Plus nous sommes conscients de notre vide, mieux nous sommes capables d'y puiser de la grâce en homo nobilis. Et l'on devient homo credens.

La grâce dans la vie ou dans l'art – la facilité de respiration ou d'inspiration ; et de bonnes barrières entre l'action et le rêve contribuent à nous rendre gracieux des deux côtés de la frontière : « On est plus à l'aise avec la création, qui se désengage de la vie, comme avec la vie, qui se détourne de l'art » - Bakhtine - « Легче творить, не отвечая за жизнь, и легче жить, не считаясь с искусством ».

Moins je pèse dans ce bas monde, affairé et surchargé, plus de chances j'ai d'être digne du haut vide céleste, où ne comptent que les rêves. Cette apesanteur, ou cette kénose, est utile même pour les meilleurs yeux des autres : « Si tu demeures vide, tu seras moins lourd à ceux que tu fréquenteras, plus doux aussi »** - Socrate – surtout si tu persistes à fréquenter les anges plus que les bêtes.

La narration, face à la métaphore, est comme l'action, face au rêve, - changer l'or en petite monnaie. Ce qui se justifie en additions peut être aberrant en projection. Projetée sur l'âme, toute action ne laisse qu'une empreinte vide.

Tu es certainement une médiocrité, si tu ne rêves ni du bien ni de l'héroïsme ni de l'humanisme ; mais tu es un apostat, si, au nom de ces valeurs, tu ne fais qu'agir (le collectif se projetant sur l'affectif). L'action individuelle devrait n'être consacrée qu'à la beauté.

L'action est un contenu sans forme ; elle ne peut pas servir de moule, dans lequel serait coulée l'intelligence (Bergson). Aérée et façonnée en plein air, cette imposante fonte, tôt ou tard, sonnerait l'airain creux.

Je suis d'autant plus conscient de mes buts, vrais et profonds, que je comprends mieux que tout acte, vu de la hauteur de mes vraies contraintes, est un lapsus, un acte manqué. Je songerai moins à mon époque et tiendrai davantage à mon épochè.

La misère de notre époque n'est pas qu'on ne voie plus la différence entre grandeur et mesquinerie, entre hauteur et platitude, mais qu'on la cherche dans les actes et non pas dans le rêve. On n'est plus héritier, créatif et libre, d'une culture, mais jouet servile d'une civilisation.

Le choix bien pesé d'inactions témoigne mieux du degré de ma liberté que le choix de mes actions. Surtout en absence d'autres mesureurs ; « Être libre, c'est être le seul arbitre de ce qu'on fait et de ce qu'on ne fait point »** - La Bruyère.

Aujourd'hui, de plus en plus, on lit dans les gestes humains de simples applications de codes ; on finit par se demander : où y a-t-il plus de vie ? dans les livres ou dans les actes des hommes ?

La liberté mécanique : ne pas avoir de contraintes extérieures ; la liberté organique : suivre les contraintes intérieures, formulées par l'âme. Ou bien on est pour le rationnel et le vrai, ou bien – pour le bon ou le beau irrationnels.

Deux raisons déterminent le choix de nos actions : la mécanique – suivre la voix de l'intérêt immédiat et net, et l'organique – prêter attention à l'appel d'un bien, vague et distant. L'inertie du nécessaire ou la liberté du possible. Et la liberté s'avère dans un non au mécanique gravitationnel, suivi d'un oui à l'organique ascensionnel – la liberté est toujours dialectique, elle est une rupture, un saut, une fuite de la continuité.

Dès que j'agis, je devrais taire mes motifs, dont la valeur n'a pas besoin d'actes. Priver mes actes de toute lecture probante ferait sens : j'en multiplierais les arcanes et en démunirais les intentions.

Quand on a secoué l'apathie de l'action et calmé le fanatisme du rêve, où se retrouve-t-on ? - dans la platitude d'une tolérance moutonnière et d'une productivité robotique.

D'après leurs manières de vivre, chez les philosophes comme chez les garagistes, les taux d'anges, de limaces, de bêtes sont les mêmes ; pourtant, les badauds continuent à encenser la traduction en pratique de sages préceptes philosophiques. Le philosophe ne vaut que par son discours, comme le garagiste – par ses mains. Demander des actes au philosophe, c'est comme demander des pensées au garagiste. En nous, le seul ange suffit pour produire de l'harmonie mathématique ou musicale, partout ailleurs il nous faut la bête.

Deux traductions du savoir : en émission (action pour soi-même) ou en transmission (enseignement aux autres). La première suppose, que savoir, c'est comprendre, tandis que la seconde, plus fidèle à l'original, vise la compréhension future. « Les hommes commencent par enseigner avant de comprendre » - Pétrarque - « Prius incipiunt homines docere quam discere ».

La naïveté de Dostoïevsky : les hommes, dans la suite de leurs actions, incarnent des idées. La lucidité de Tolstoï : les hommes, dans le chaos de leurs actes, se précipitent, honteux, derrière des idées fuyantes. Chez Tolstoï, au tournant - un somnambulisme, un regard vers le ciel ; chez Dostoïevsky - un psychologisme, un magisme ou un syllogisme.

Les plus belles des idées conduisirent les hommes aux pires des actes ; le noyau noble des idées est fait d'images musicales, et leur seule expression authentique doit être confiée à l'âme d'artiste et non pas aux muscles d'artisan. « Les idées claires servent à parler ; mais c'est par quelques idées confuses que nous agissons » - J.Joubert – l'artiste parle, en poursuivant des images et non pas des idées, que celles-ci soient claires ou obscures ; les idées sont aprioriques, pour l'artisan, et apostérioriques – pour l'artiste.

Dans toute action, je trouve, sans problème, des traces du vrai (rationnel, intelligent, légitime) et du beau (équilibré, harmonieux, juste), mais je ne parviens pas à y déceler une présence manifeste du bon. La beauté et la vérité sans la bonté, mais c'est une des définitions de la tragédie ou même du mal !

À l'homme appartiennent le rêve, le génie, le bien, et à l'humanité – l'action, le progrès, le mal. On est sous-homme, si on ne voit pas cette dichotomie, que tout le monde porte en soi ; on est surhomme, si on l'accepte et la surmonte.

Toute intelligence consiste à réduire une action à l'appui sur un bouton. Et son échec peut s'expliquer soit par la mauvaise action déclenchée, soit parce que le bouton est mal placé, pour les yeux, les mains ou le cerveau, soit parce qu'il est mal dessiné. La pragmatique, la poétique, l'esthétique.

L'inertie, même la plus sereine, est le pire des mouvements, et y voir de la sagesse opposée aux mirages de l'avenir (Kojève) est de la pire bêtise. Le filtre intellectuel, appliqué aux actions, s'appellera frein.

La sagesse consiste en ce triple savoir : savoir ce que je fais (toujours en surface), savoir ce que je peux (en profondeur et en maîtrise), savoir ce que je veux (en hauteur des rêves).

Ceux qui manquent de souffle déclarent ne pas se laisser porter par le vent ; l'appui sur le misérable bouton, ils l'appellent – maîtriser le gouvernail, avec leurs cerveaux ou muscles. Apporter mon souffle, tendre mes voiles, suivre mon étoile, écouter mes sirènes - ne te moque pas trop des naufragés par eux-mêmes, ne t'agrippe pas trop à la boussole des autres. Les instruments à cordes animent mes ruines ; les instruments à vent préparent mes épaves. Garde tes cordes bien tendues, apprends à te servir des courants contrariants : « les vents hostiles, amis des voiles royales » - Emerson - « head-winds right for royal sails ».

Les événements devinrent si prévisibles, transparents et insipides, que seule l'éloquence journalistique en entretient encore l'intérêt. Et dire, que, jadis, les meilleurs orateurs appelaient au silence, face aux faits, si pittoresques ou/et si horribles. La vraie éloquence vise, au-delà d'un état de fait, - un état d'âme. Pour fixer le fait, il faut décocher des flèches ; pour atteindre l'âme, il suffit de bien bander son arc. L'art est un état d'âme, et l'intelligence est un état de faits.

Tant de litanies, pour qu'on accomplisse chaque acte de sa vie, comme s'il était le dernier. Tandis que l'artiste, jaloux de bon Dieu, le veut premier, sans qu'il soit le dernier. « Vis chaque jour, comme s'il était le premier et le dernier » - Angélus - « Lebe deinen Tag als ob es dein erster und dein letzter wäre ». Le sage, cherchant un écho, s'arrête à l'avant-dernier. Les autres accumulent les n + 1 - èmes.

Mieux on range le savoir à l'intérieur, moins on est tenté d'exercer son pouvoir à l'extérieur. Un pouvoir inconscient résolu devrait découler d'un devoir conscient absolu. Et le devoir, c'est la rupture de l'équilibre entre options également défendables, c'est un défi, lancé au savoir impartial, la paralysie d'un pouvoir, fondé sur le seul savoir. D'après St Augustin, être, savoir et vouloir (« esse, nosse, velle ») sont inséparables et constituent la vraie vie. Avoir, devoir et pouvoir en constitueraient l'inventée.

L'aviron du Rêve ne peut plus atteindre les mares de la vie fuyante. Cependant, rame ! L'élément naturel du rêve est l'air. Ignorant le but, le rêve est mû par la contrainte.

Les grandes choses se rêvent, les petites choses se font. Ou bien le rêve même agrandit, et l'action rétrécit ?

Consciemment ou non, mais tout homme de plume, avant de noircir ses pages, a un but en vue. Les uns se mettent à décrire des chemins épiques qui y mènent, d'autres – à chanter des actions dramatiques, d'autres encore – à exhiber des acteurs ou des ressources. Mais les meilleurs se contentent d'imaginer des contraintes, qui ne nous laisseraient qu'en compagnie d'un seul acteur immobile, dont le mot électif serait et chemin et matière et intensité.

Si, dans la bêtise tolstoïenne : « Tu dois avoir un but pour toute la vie, pour une année, pour un jour, pour une minute, tout en sacrifiant les buts inférieurs aux supérieurs » (« Имей цель для всей жизни, для года, для дня , для минуты, жертвуя низшие цели высшим »), je remplace 'but' par 'contrainte', 'sacrifice' par 'fidélité', 'inférieur' par 'hauteur', j'obtiens un conseil beaucoup plus constructif et noble.

Ce qui se fonde sur le rêve a de bonnes chances de déboucher sur un beau rythme ; ce qui se fonde sur l'acte ne peut aboutir qu'aux algorithmes. « Sème un acte, tu récolteras une habitude ; sème une habitude, tu récolteras un caractère ; sème un caractère, tu récolteras une destinée » - Dalaï-Lama – ces destinées, comme ces habitudes, seront celles des robots.

Ma vie se résume en deux destinées : la première est tracée par mon action et mon esprit, et la seconde – par mon âme et ma création. Tout homme sensible finit par comprendre, que les pas sur la première voie n'apportent rien de significatif à la qualité de la seconde. Mais aucun progrès ne m'attend sur la voie éternelle, la seconde ; je n'y vivrai que le retour du même, car le talent de mes compositions, l'intensité de mes couleurs, la noblesse de mon regard sont trois dons du ciel non évolutifs.

La compétence peut servir dans deux actions opposées : enraciner profondément par la performance pragmatique ou déraciner en hauteur par la puissance ironique. La performance, naguère, n'était qu'un effet de la compétence ; aujourd'hui, elle en est la cause : pour le malheur de l'intelligence, il faut maintenant être compétent pour être performant. Et les déracinés à cause d'incompétence sont aussi ennuyeux que les enracinés suite aux performances.

L'existence, c'est ton action (ou l'inaction, le rêve), et l'essence, c'est ta capacité de sentir et de penser. De tous les temps, la bonne précédence fut accordée à la seconde, ce que résume le cogito cartésien. Il fallut attendre Marx, avec son action collective, ou Sartre, avec son rêve individuel, pour proclamer l'inverse. « Il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu, pour la concevoir » - Sartre – mais c'est refuser le mystère, puisqu'on n'en voit pas la solution !

Pour enjoliver le parcours de sentiers battus, ils veulent voir dans leur chemin – une corde raide, qu'il s'agit de maîtriser. Aucun équilibre mécanique ne résiste à une optique ironique. Le chemin est meilleur, lorsque le regard, mieux que les pieds, le mesure et le marque. En dehors du cirque, l'équilibriste chute le premier. Pour la construction de ta tour d'ivoire, les pierres d'achoppement, les contraintes, s'avèrent plus résistantes que les pierres kilométriques, les jalons des parcours.

Le milieu, qui n'existe plus, c'est celui, où perdre une larme, et même perdre la main ou perdre la face, ne débouchait pas automatiquement sur la perte de tout prestige. Le premier symptôme du robot : une concentration permanente du muscle, un garde-fous cérébral neutralisant tout écart lacrymal.

Mieux on voit l'aléatoire de l'action, mieux on reçoit le possible. Mieux on perçoit le possible, mieux on admire le réel. Mieux on conçoit l'imaginaire, mieux on se connaît.

Passée l'épreuve par la chose, qu'elle évoque, la pensée a le choix entre l'assujettissement à la chose et la liberté hors la portée de la chose. Dans le premier cas, la pensée consacrera, ou plutôt profanera, son propre souffle, façonnant la chose. Dans le second, elle assistera au miracle d'unification entre la chose pensée et la chose réelle, la parfaite. La perfection de l'aérodynamique divine - belle ondoyance entre pensée et chose - finit par rendre presque inutile l'examen par la chose.

On peut être obsédé au même point soit par des solutions (les moutons), soit par des problèmes (les robots), soit par des mystères (les poètes). « La tâche du philosophe n'est pas du tout la résolution de problèmes, mais la peinture d'une vie, surchargée de mystères et de problèmes »** - Chestov - « Дело философов вовсе не в разрешении проблем, а в искусстве изображать жизнь как можно более таинственной и проблематичной » - surtout, de mystères de la souffrance et de problèmes du langage.

Mon regard doit être à moi, il est ce qui m'exprime mieux que mon action, qui, strictement parlant, ne m'appartient pas. « Chacun ne peut voir qu'à sa lampe ; mais il peut marcher ou agir à la lumière d'autrui » - J.Joubert.

Certains virent le logos - dans l'action, et ils le trouvent, aujourd'hui, - dans la paralysie. Je le préfère paralysé que robotisé. C'est le robot qui émerge en vainqueur. La paralysie frappe le mythos, abandonné par le logos.

Dans l'opposition entre la tension de la corde et les flèches touchant leur cible, entre la maîtrise et l'accomplissement, entre potentia et actus (entre la dynamique et l'énergie aristotéliciennes, entre la potentialité et l'actualité kantiennes ou heideggériennes), je me range résolument du côté opposé au Stagirite et aux phénoménologues, pour le recueillement de l'âme, contre l'extraversion de l'esprit. Tout ce que l'esprit perçoit dans le contact avec les choses, l'âme le conçoit dans l'isolement et dans la solitude.

Même dans la religion, ce culte des genoux pliés et des mains ne s'occupant que de nos visages ou de nos cœurs, le chemin peut remplacer l’œuvre : « Ça ne sert à rien de marcher partout pour prêcher, à moins que la marche soit un prêche » - François d'Assise. Toutes les positions furent tentées pour attirer des ouailles : dansant ou courant (David), assis ou debout (le Christ). Mais on ne trouva rien de meilleur que la position couchée, pour s'écouter soi-même en tant que chemin et s'imaginer voyageur : « Le chemin appelant des voyageurs » - St Augustin - « Via viatores quaerit ».

Les mots jouent plus fidèlement de mes cordes que les gestes ; j'ai plus de raisons de rougir avec ces derniers qu'avec les premiers ; n'écoute pas Cervantès : « Un chevalier a honte, quand ses mots sont plus beaux que ses faits » - « Un caballero se avergüenza de que sus palabras sean mejores que sus hechos ». Et continue à te payer de mots, pour préserver ton pouvoir de rachat.

Le contraire d'inspiration n'est pas travail, mais calcul. L'inspiré ne transpire pas moins que le calculateur, mais ce n'est pas sa cervelle qui appesantit et chauffe les gouttes.

Tant d'enthousiastes rêvaient du jour, où la vérité serait la force, où le savoir se traduirait immédiatement en pouvoir. Ce jour est venu. On pourrait continuer à tenir à la beauté du mot, on serait sans doute horrifié de la complicité du savoir et du pouvoir. « On paye cher l'accès au pouvoir : le pouvoir abêtit » - Nietzsche - « Es zahlt sich teuer, zur Macht zu kommen : die Macht verdummt » - mais encore davantage abêtit le savoir moderne. Quand la force était la vérité, quels beaux mensonges chérissions-nous !

Que ce soit devant la raison ou bien devant l'âme, on interprète nos actes d'après les mêmes critères : les buts, les moyens, les contraintes. Pour la raison, une justification terre-à-terre est toujours fidèle et immédiate. Mais le jugement de l'âme met ces critères à une telle hauteur, que l'interprétation devient de la traduction libre et arbitraire, pleine d'incohérences et de faux amis. « Nous sommes libres quand nos actes expriment notre personnalité » - Bergson – mais nous avons autant de personnalités que nous avons d'organes d'expression et de perception ; libres pour la raison, nous sommes si souvent esclaves aux yeux de l'âme, comme, d'ailleurs, l'inverse.

L'amour est la seule manifestation palpable du bien ; mais si le bien répugne à l'action et ne se donne qu'au rêve, l'amour a son action, qui s'appelle caresse. L'amour divin, semble-t-il, en est dépourvu : « Pour imiter l'amour divin, il faut aussi ne jamais faire appel à l'action » - Platon.

Avoir rougi sur la scène des actes, sous les yeux moqueurs du rêve, à défaut de nous rendre acteurs, nous colle à la peau la marque d'une théâtralité, indélébile ni dans l'être ni dans le paraître.

Après les holocaustes du XX-ème siècle, tant de lamentations sur le mal radical, qui ferait partie de la nature humaine, et sur la scélératesse des idées, tandis que la leçon principale aurait dû être la séparation définitive entre les idées et les actes et le retour des plus belles des idées dans leur milieu naturel - le rêve.

Le regard est une espèce de conception du monde ; l'action et la contemplation y sont également inutiles ; la main caressante y est plus féconde que la main agissante, et les yeux fermés y sont plus prometteurs que les yeux écarquillés.

Mes actions, ce sont des entrées de mon agenda externe, des déclenchements de mon réveil, dictés par les autres et m'appelant à la veille et au devoir. Mais mon vouloir et mon rêve, ce sont des arrêts, des oublis ou des sorties du temps. Mon horloge interne est sans cadran, et je n'entends sa musique qu'aux heures astrales.

Le sot s'indigne des imperfections du réel, le naïf se lamente sur les contradictions dans son propre fors intérieur, le sensible souffre de l'incompatibilité entre le beau réel et le beau imaginaire, entre l'action et le rêve, entre l'issue et la source du bien.

Deux voies de progrès, dans la littérature, à partir de la banalité discursive de l'action : la voie psychologique – examiner les motifs de l'action, pour en approfondir la vision, et la voie ironique – chercher à rehausser le regard, en trouvant des motifs de l'inaction, au profit du rêve. La première devient, très rapidement, sentier battu ; seule la seconde garde l'éternelle fraîcheur, elle entretient l'attente sans disperser l'attention.

Dans une action, ce qui mérite d'être examiné est, paradoxalement et exactement, ce qui est son stricte opposé – la réflexion théorétique et l'expression poétique (gnosis et poïesis).

Trouver sans chercher, posséder sans toucher, dominer sans combattre - à l'opposé de la banalité : combattre pour dominer, toucher pour posséder, chercher pour trouver. La caresse et le don, opposée à l'action et à la persévérance.

Quand, dans une émanation de mon soi - action, pensée ou mélodie - je reconnais mon essence, d'habitude résistante et au mot et au geste et à la composition, je suis tenté de l'appeler - œuvre d'art ; une perplexité : j'y serais libre du monde et j'y serais esclave d'une force, dont je ne serais qu'un instrument, pour produire du bon ou du beau. Bergson ne voit que la première, banale, facette : « Un acte est libre, quand sa relation à moi-même est semblable à la relation d'une œuvre d'art avec son auteur ».

Les hommes ne sentent plus de quoi ils sont capables, tandis que tout ce qui se calcule est si prosaïque, que cela coupe l'envie d'agir chez les plus sensibles. Les hommes d'aujourd'hui sont bardés de capteurs infaillibles ; des algorithmes optimaux déclenchent des actes préprogrammés. La qualité, qui empêche les hommes de rêver, c'est de bien avoir calculé, que toute déviation contemplative est contre-productive.

Ce qui te conduit vers le péché, ce ne sont ni les erreurs, ni la méchanceté, ni les mensonges, mais la nécessité même de faire des pas, c'est à dire d'accomplir des actions, sur le chemin irréversible, qui s'appelle le temps. Toute vertu est intemporelle.

Les rapports entre penser et agir, comparés avec ceux entre la question et la réponse, sont inverses, mais sont souvent très éloignés des rapports de cause à effet. Et comme les meilleures questions contiennent la réponse, la bonne pensée peut se passer de développement par l'acte. La pensée est une inspiration, et l'acte – une expiration. En expirant on rit, sanglote ou soupire ; l'inspiration est ce qui féconde l'expression. L'agir n'est que technique ou fonctionnel.

Le but de la philosophie aurait dû être d'aider à supporter avec dignité la position couchée - pour rêver (la hauteur). Au lieu de cela, les philosophes nous invitent à rester assis - pour calculer (la profondeur du Lycée !), ou debout - pour bâtir (la largeur du Jardin !) ou en marche - pour connaître (l'étendue du Portique !). À tout orgueilleux, qui pense que la hauteur c'est l'endroit, où il est assis ou, pire, qui y voit sa dignité dans la position debout, il faut conseiller : « Essaye la position couchée, une fois seul ! ».

Les goûts du médiocre viennent des habitudes aléatoires, et ses partis pris - des actions imposées. Mais le parti pris dans le goût et l'habitude dans le geste sont peut-être moins blâmables. La philosophie, préconisée par Nietzsche, ne devait-elle pas « anticiper les possibilités du nihilisme de parti pris » - « die Möglichkeiten des grundsätzlichen Nihilismus vorwegnehmen ». L'homme est si prompt à se fabriquer des scénarios, de raisonnement ou de conduite, que l'hypothèse darwinienne qu'au Commencement divin était l'Habitude a l'air assez plausible.

Le contraire du faire : dans les petites choses – végéter, dans les grandes – ne pas créer, dans les sublimes – rêver. Et le protagoniste du faire s'y appellerait – mouton, artiste ou robot.

Le mal n'est pas dans le contenu de mes actes, mais dans la nature de l'écho qu'en reçoit mon âme ; cet écho sonne honte ou remords plus souvent que bonne conscience. Les mouvements du vouloir (les passions, le goût, la noblesse) et du faire (le progrès, l'intelligence, le courage) ne croisent pas l'axe du bien sous le même angle. Toute bien-veillance a dans son voisinage une mal-faisance.

Jadis, l'homme pensait le rêve, et le hasard décidait de son agir ; le décalage entre ces deux sphères rendait le mal omniprésent. Aujourd'hui, l'homme pense comme une machine, et son action est exécution d'un algorithme bien rôdé ; une paix d'âme en résulte, l'illusion de suivre l’œuvre du bien.

Avoir agi accélère les petites pensées et freine la naissance des grandes. De trop agir on condescend à penser, ce qui donne lieu aux exercices de reptation cérébrale.

Rien de noble ne se confirme par la révolte ou l'action ; la résignation et le sacrifice en sont beaucoup plus proches - les trois frères Karamazov en sont une jolie illustration. Le sacrifice entretient une illusion personnelle, et l'action maintient une illusion collective ; l'action peut être noble avant son déclenchement, jamais - après, ce que ne comprend pas Aristote : « On devient juste, en agissant d'une manière juste, et courageux - en agissant courageusement ».

L'agir n'est pas seulement inéluctable, mais béné-fique, lorsque, au lieu de s'inspirer, à tort, du bien intraduisible, il vise le vrai articulé. Et de même, si la cible s'appelle beauté, l'agir s'appellera création.

Ce que je dis au monde se forme par un bavard - l'action de mon soi connu - et par deux muets - le rêve de mon soi inconnu et la perplexité du bien intraduisible en actes. « Tu mettras de la mémoire dans ton travail, de la bienséance - dans ton silence, dans ta nature - de la noblesse » - Bias. Une anodine substitution s'impose : au travail, toujours forcée, sied mieux la bienséance ; au silence, toujours libre, - la noblesse ; à la nature, toujours jeune, - la mémoire. La grandeur est attribut du seul soi originaire, l'inconnu : « L'instinct secret qui reste de la grandeur de notre première nature »** - Pascal.

L'être (humain) est ce qui ne se traduit fidèlement ni par l'action ni par la pensée ni par le mot. La musique (verbale, conceptuelle, plastique), cette manifestation du devenir, en reflète mieux le cœur. Tout homme de plume doit être d'abord un musicien : « Un écrivain doit exprimer ce qu'il est et non ce qu'il pense »** - Cioran.

Le cycle complet, c'est : agir, rugir, rougir, mais peu de gens, les veinards, parviennent au troisième stade et, ainsi, gardent une bonne conscience. Toute action blesse quelque chose ou quelqu'un : « La victimisation endeuille la gloire de l'action » - Ricœur.

Placer son idéal si haut, qu'il devienne inatteignable, - une inconscience heureuse, et que Hegel traite de conscience malheureuse.

L'esprit suffit pour entendre un poème, cette musique nommée et datée ; seule l'âme peut entendre la poésie, cette musique atemporelle et atopique. « Le poème merveilleux est l'affaire des profanes, la poésie mystérieuse et invisible est une recréation de mystes » - Platon.

L'esprit est âme, tant qu'il écoute la voix du bien plus que celle du vrai ; le devenir est création, tant qu'il suit la voie du beau plus que celle du juste ; le regard est musique, tant qu'il est émis par le rêve de ton soi inconnu, plutôt que par la raison de ton soi connu. « La pensée n'est que songe, tant qu'elle n'est traduite en acte »** - Shakespeare - « Thoughts are but dreams till their effects be tried ».

Ils veulent se connaître en s'agitant et s'affairant, tandis que toute action est démultiplication, et l'unité du soi n'est qu'un regard sur le Bien ou son désir : « Le désir du Bien, qui est désir de soi, conduit jusqu'à l'unité, c'est à dire à soi-même »** - Plotin.

On communique avec le bien par deux canaux : par l'action, qui cherche à nous procurer une paix d'âme, ou par la conscience, dans les deux acceptions du terme : la conscience intellectuelle, qui vénère la source mystérieuse du bien et constate l'impossibilité de la faire couler jusque dans nos mains, et la conscience morale, qui nous laisse dans l'inquiétude et la honte.

Dans ma jeunesse, j'ignore mon corps et je pense connaître mon âme ; dans ma vieillesse, je ne connaîtrai, hélas, que trop bien, mon corps, mais, heureusement, je ne comprendrai plus les sources de mon âme. Et l'on se réjouit le mieux de ce qu'on ignore, et l'on agit selon ce qu'on connaît.

On est obligé de marquer son territoire : au rayon d'action de volatile il faut ajouter la zone d'attaque de reptile. Faire comprendre, qu'une approche trop critique attirerait une morsure subite ou un étouffement moqueur.

Notre action : une merveille d'organisation, une merveille de performance, une merveille de liberté et une horreur pour l'âme pure, avec son chaud chaos impuissant et intraduisible, s'abandonnant à la servitude de l'amour ou de la création.

Tant que mon âme ne participe pas à mes choix vitaux, je ne peux pas parler de ma liberté ou d'un bien que je suivrais. « L'homme d'action reçoit les motifs de ses actes immédiatement de la vie même ; l'homme de rêve suit les motifs, reflétés par son âme »** - Prichvine - « Деловые люди получают мотивы своих действий непосредственно от жизни ; мечтатели, в поступках своих, руководствуются мотивами, преломленными в их душе ».

L'intelligence amortit la honte de l'action ; sans l'intelligence, l'action est pure et bête consolation. Mais sans l'action, l'intelligence est initiatique et féconde ! Les enfants de l'intelligence sont tous des bâtards, victimes d'une déshérence. Plus l'action s'inspire de l'intelligence, plus elle est vaine. « L'histoire des actes : l'alternance de la pudeur et de la pesanteur relapse » - Jankelevitch.

En interrogeant mon soi, hérissé de mouvements intraduisibles ni en actes ni en paroles, et en cherchant, désespérément, d'y mettre de l'ordre, je finis par préférer le terme organique de fidélité, au terme mécanique de cohérence. La tentative la plus probante, c'est l'écriture d'un livre, duquel, inexorablement, surgiront des images ou des sentiments, loin d'être des empreintes du réel. Et que dire des actes, qui ne sont que des écritures ratées ? Seuls ceux qui ne créent pas sont cohérents avec eux-mêmes. Le créateur est fidèle à sa création.

On emploie le même terme de fait, pour parler du réel, dictant notre action, ou de l'idéel, structurant nos représentations ou soutenant nos interprétations. Mais si la soumission aux faits donne de la consistance à l'action, elle est signe de servilité de l'intellect, elle y prend quatre formes : en représentation – négligence pour la modalité des faits ; en formulation de requêtes – routine des références apprises, manque de métaphores ; en démonstration de propositions – oubli du sujet, des hypothèses ; en interprétation – confusion entre les faits réels et les faits modélisés.

On se trouve en hauteur, sans le moindre effort ; pour atteindre la profondeur, il faut y plonger. Ceux qui s'y décident finissent par surnager, pour, ensuite, continuer à ramper. Ces espèces ont rarement assez de souffle, pour être aspirées vers la hauteur. Celle-ci n'est pas dans les nues, elle est dans le détachement de tout lieu.

Toute bonne définition doit comporter des indications pour passer à l'acte ; la vérification est déjà une première action. Et Platon a raison de rester balbutiant dans ses définitions du Bien, puisque « entre paroles et actions l'harmonie n'est jamais accomplie », le Bien étant au Commencement comme le Verbe.

Ils accordent à Dieu un rôle honorable, en se demandant : qui propose et qui dispose, qui s'agite et qui mène ? Plus l'homme pense être mené par Dieu, plus il se fourvoie et plus Celui-ci doit être ennuyé, face à la navrante similarité des sentiers battus, auxquels aboutit toute virée vers les Béatitudes, qu'elle soit dictée par la haute Providence ou par un bas calcul. Les méfiants se contentent de leurs culs-de-sac, aménagés en temples laïcs - en nobles ruines.

Le soi-disant homme libre : quelles conséquences aura mon action ? Le soi-disant esclave : ai-je bien agi ? Voyez-vous la différence entre cet homme libéré et le robot ? Je ne suis pas là où j'agis, dit l'homme, dégagé des calculs et esclave de son âme.

Si, parmi les paramètres d'évaluation de mon action, aucun ne tient compte ni de sacrifices gratuits ni de fidélités aveugles, la valeur morale et ma liberté y sont nulles. Les motifs et la volonté y sont de bons indices, mais de piètres juges. « Les opinions ne m'intéressent que si elles conduisent aux sacrifices » - H.Hesse - « Meinungen interessieren mich nur da, wo sie zu Opfern führen ».

Dans leurs impératifs catégoriques, ils parlent beaucoup trop de fins et de moyens, ils oublient les commencements : il faudrait agir, comme si ton action, dégagée du contingent, pouvait être le premier pas d'un élan devenue nécessaire. Et tout le reste est fioriture.

La force se prouve par l'action ; celle-ci devrait donc s'occuper de racines, sans se mêler de fleurs et encore moins – de cimes. L'esprit est l'adorateur principal de la force : « L'inaction sape la vigueur de l'esprit » - de Vinci - « L'inazione sciupa l'intelletto ». La vigueur provenant essentiellement de la terre et l'esprit gagnant surtout par sa profondeur, on n'est pas prêt à opter pour l'action, si l'on est muni d'ailes.

Ce ne sont pas les traces - ni, à plus forte raison, les preuves ! - qui me font rêver (R.Char), mais l'imagination de brisées non battues, que je ne profanerais pas non plus avec mes pas affairés. Une mélodie n'est ni trace ni preuve, mais épreuve et race.

Ils ne savent pas ce qu'ils font reproche-t-on même à ceux qui savent, que ce qu'ils font n'est pas ce qu'ils disent. Aujourd'hui, chacun sait ce qu'il fait - le pardon devint plus problématique. Le physicien n'a plus besoin de Bergson ou Heidegger, pour savoir ce qu'est le temps ; le logicien se rit de la logique hégélienne, comme le mathématicien - du néant de Sartre ou de Badiou. Le philosophe se retrouve quelque part entre l'instituteur et le journaliste.

Les faits n'ont ni voix ni volume ni rythme ni intensité. Autant dire que le mot devrait n'y voir que, tout au plus, - un champ de résonances, un écran plat, et prendre sur soi-même tout souci d'harmoniques. L'accord entre les deux - dictum - factum - ne peut être qu'abracadabra !

L'écrit est toujours une caresse ou un adoucissement : dans l'immense majorité des cas - caresse d'un amour-propre ou d'une futilité, et très rarement - adoucissement d'une honte ou d'un mal, réels ou imaginaires. Le mot est le contraire de l'acte, ou un remède de l'acte, acte, qui ne peut être que blessure.

Je suis mon soi inconnu (ce qui produit mes songes), je deviens mon soi connu (ce que mon talent produit). Impossible de devenir ce que je suis, mais je peux être ce que je deviens. Ce que je deviens est déjà déchiffré ; ce que je suis est intraduisible en actes.

Pour le sot, la valeur de tous, y compris la sienne, se réduit aux actes. Seul Narcisse aime dans son visage ce qui n'est qu'en puissance et déteste ce qui est en actes.

Pour chercher les fondements du quoi des performances, il faut creuser en profondeur ; mais pour ceux du pourquoi et du comment des compétences, il faut des ailes, qui vous porteraient en hauteur. Mais aujourd'hui, tous les pourquoi et comment ne portent que sur les performances.

La volupté est la volonté de ne pas agir, les yeux ouverts, mais de rougir ou rugir, les yeux fermés. La volonté en puissance est un thème à creuser, puisqu'on sait que : « la volonté d'agir écrase la pensée »** - Heidegger - « Der Wille zum Handeln überrolt das Denken » - il faut donc choisir entre volonté en tant que corde tendue ou en tant que flèche décochée, ou, comme dirait Aristote, entre la volupté en puissance et la volonté en acte.

Si j'ai la sensation de terre ferme, sous mes pieds, je suis bon pour la marche ; pour la danse, il faut que la terre se perde sous mes pieds. L'appel des horizons ou l'attrait du firmament.

Le mot est un entrebâillement minuscule dans les murailles des actes non-tentés, dont je m'entoure. La lumière n'y pénètre guère ; j'y colle les yeux, je vois, par-delà créneaux et meurtrières, - tout l'Univers en armes, à la recherche d'un panache rassembleur. Le meilleur chantier, pour élever des châteaux forts des mots, ce sont des ruines des actes, dont les sous-sols regorgent de mémoire verbale. « La langue garde les trophées de son passé et les armes de ses futures conquêtes » - Coleridge - « Language contains the trophies of its past and the weapons of its future conquests ».

Chez les sots, l'auteur se lamente de l'indigence du porte-parole ; chez les délicats, ils forment une indissoluble société par (in)actions.

L'acte d'homme ou l'action des hommes, dans la modernité, deviennent activisme de mouton ou activité de robot.

Je m'égosille à opposer une noble geste antique à la platitude du geste moderne, et je ne m'aperçois qu'au dernier moment, que ce mot, aujourd'hui, signifierait gestion ou procès-verbal, et ma bonne ironie se rit de ma bonne honte.

Le verbe laisser aurait dû se ranger du côté des capitulards ; au lieu de cela, il favorise la bougeotte des courants triomphateurs : laissez-faire, laissez-aller, laissez-passer ; même le laissez-être eckhartien (Gelassenheit) est entraîné dans l'activisme existentialiste.

Quand je vois l'homme d'action, l'homme de compétence ou l'homme de performance (fabrication, représentation, interprétation) - patauger, impuissant, en compagnie du mot, je suis presque prêt à acquiescer à l'exagération de Heidegger : « Seul l'être en puissance du mot confère l'être aux choses » - « Das verfügbare Wort erst verleiht dem Ding das Sein ».

Penser avant d'agir ou après, le résultat est presque le même - voyez le Zeus moqueur, face à d'Épiméthée, celui qui pense après, ou à son frère Prométhée, celui pense avant, - et qui, Zeus, finit par faire appel au dieu du lucre, Hermès, pour suppléer à leurs lacunes - l'oubli de la loi et de la honte.

Dans son tombeau des actes, l'homme ne songe plus à la réincarnation dans les mots, puisqu'il ne voit plus autour de lui que des mots mortels, prenant, en tout, fait et cause pour les actes.

Curieux chiasme diachronique des termes dynamique et énergie : aujourd'hui, le premier s'associe au réel (cadres dynamiques), et le second – au potentiel (énergie dormante ou accumulée), tandis que chez Aristote, ce fut l'inverse : le premier était en puissance, et le second – en acte.

Acte – ce qu'on fait pour les autres ; action – ce qu'on fait pour soi.

Pour réfléchir sur l'irréversibilité de nos actions : défaire, to undo, abmachen, переделать - démolir, annuler, rejeter, recommencer - volonté, logique, dynamisme, fatalisme.

Un vocable n'accède au noble titre de mot qu'en s'émancipant de la réalité ; pour les autres, les roturiers, on dit : « L'action est mère de tous les mots » - Gorky - « Все слова рождены деянием ».

Changer d'avis ou se repentir, en grec, se diraient avec le même mot - métanoïa ; mais le meilleur repentir est d'avoir honte de l'action même, tout en gardant le même regard sur ses motifs et fins.

De tous les dons - pan-dora - l'espérance fut le seul, qui ne se propagea pas de la boîte de Pandore. Cherche-la avant toute action, à la Pro-méthée ; n'oublie pas, que la femme imprudente fut donnée à l'après-action, à Épi-méthée.

Les hommes apprécient ce et ceux, principes ou hommes, qui font bouger le monde ; ô combien plus intéressants sont ceux qui y dénichent quelque chose de délicieusement immobile, invariant, apparenté à l'éternel ! « Ceux qui peuvent saisir ce qui est toujours égal à soi sont philosophes »*** - Platon. L'enfer, c'est le prurit des pieds ; et « l'immobilité, ce seul fragment de notre ressemblance à Dieu, qui nous reste du paradis »** - F.Schlegel - « Müßiggang, einziges Fragment der Gottähnlichkeit, das uns noch aus dem Paradies blieb ».

J'observe, chez moi, celui qui produit et celui qui choisit (her-stellen contre vor-stellen), et je penche, sans hésiter, vers le second. Ce qui ouvre la porte au plagiaire et au charlatan, mais interdit d'entrée l'oracle et le turlupin. Produire, c'est remplir les lignes de signes ; choisir, c'est barrer les lignes indignes et éclairer les lignes malignes.

L'ironie du flemmard : l'action cédant en attraits à son cadre, qui se mettrait à chercher un tableau convenable.

L'ironie et l'action : l'ironie des symptômes, l'ironie du diagnostic, l'ironie des palliatifs. Se moquer du hasard, de l'intelligence, de la force. Prendre au sérieux la musique, qui est leur antimatière, en-deçà de l'âme.

Ascèse joyeuse des pieds, extase mélancolique du rêve - deux battants, sans marches, d'une échelle menant à la hauteur.

Les hommes à conscience éveillée furent jadis, en même temps, parmi les plus actifs et entreprenants. Aujourd'hui, l'humanité se divise nettement en coupables et en capables, presque sans intersection.

Celui qui cherche le repos intérieur provoque le plus d'agitations extérieures ; de mes appels à l'immobilité extérieure j'espère retirer quelques turbulences intérieures.

C'est dans les ruines des actes qu'on prêche le mieux l'errance des pensées. Les toits et auges des étables fixent les visées et limitent les vues.

La chose, pour laquelle ma tête se démène le plus, est l'immobilité de mes bras. La bougeotte des périphériques s'explique souvent par la faiblesse de l'unité centrale.

La justification anatomique de la position couchée - préservation de la verticalité du regard et de l'horizontalité du goût : « Les yeux sont horizontaux et le nez - vertical » - le Bouddha.

Qu'est-ce qui s'oppose au monde schopenhauerien ? Quelque chose d'immonde, de ce qui subordonne, à l'inverse d'Arthur, la volonté à l'intelligence et la représentation - à l'interprétation. La vie et l'art - à l'action.

S'imposer des contraintes, c'est se trouver un handicap permettant de mieux scruter la distance à ne pas parcourir.

La pensée en puissance, c'est ce qui compte, mais la pensée en acte, c'est ce qui se conte.

Ce n'est qu'en croisant les bras qu'on fait voir son vrai visage.

L'écriture, la poésie et la philosophie nous furent données par des rêveurs ahuris et passionnés - Prométhée, Orphée ou Narcisse - et que profana, bêtement, le calculateur Icare, en tentant de traduire ces rêves musicaux dans les actes mécaniques. Nos héros nous apprirent aussi la multiplicité du visage féminin, à travers Pandore (la fatalité des maux), Eurydice (la fatalité de l'avant-dernier pas), la nymphe Écho (la fatalité du reflet et de la solitude).

Sur quelle face de notre dualité – l'ange et la bête, le rêve et l'acte, le bien voulu et le mal commis - veulent-ils exercer leur catharsis ? La première ne peut être plus pure, et la seconde est vouée à la noirceur. La vraie catharsis se réduit aux contraintes prismatiques, portant sur les axes entiers et irradiant des arcs en ciel de tout faisceau de lumière ou d'ombres.

La pureté : n'être que récipient, aux formes douces, et ne connaître ni désirer de contenu, au fond amer. Outil sans application, regard sans chose, volonté sans acte. Maîtrise de l'acte en puissance, désintérêt pour la puissance de l'acte. Face à la réalité parfaite, la puissance comme fin de la volonté, à l'opposé de Thomas d'Aquin : « L'acte est plus parfait que la puissance » - « actus est potentia perfectior ».

Sur notre liberté : on trouvera toujours un tel angle de vue sur notre libre choix, qu'il semblera sortir tout droit d'une inertie quelconque. Et de plus, l'action s'y présenterait comme inaction, le sceptique - comme acédique. « La réflexion aboutit, tout droit et légitimement, - à l'inertie, c'est à dire, au je-m'en-foutisme »* - Dostoïevsky - « Законный, непосредственный плод сознания - это инерция, то есть сознательное сложа-руки-сиденье ».

Ce que je suis, face à ce que je manifeste (dont ce que je fais), donc à ce qui trouva un langage – des actes, des signes, des idées. Le miraculeux, le parfait, le lumineux, face au créatif, au réel, à l'ombré. La honte, tempérée par la prière. La vénération, face à l'admiration. La source du particulier, justifiant l'aboutissement général. Le soi inconnu, entre-aperçu par le soi connu. Narcisse, découvrant son visage secret.

Le sage préfère le mystère à la solution, reconnaît que ses paroles n'épuisent ni la merveille de ses rêves ni celle du monde, ne passe à l'action qu'acculé par l'indifférente nécessité. À comparer avec les matérialistes : « La sagesse a trois applications : choisir de bonnes solutions, parler sans faute, agir comme il faut » - Démocrite.

La liberté ne se manifeste que dans ou par la discontinuité ; c'est pourquoi, en fuyant l'inertie, je me retrouve dans le pointillé. Je suis esclave, tant que j'explique le supérieur par l'inférieur (A.Comte), ou vice versa. La liberté se reconnaît dans l'écart par rapport à la raison courante, et Goethe s'y plante complètement : « La liberté n'est rien d'autre que la possibilité d'agir selon la raison » - « Freiheit ist nichts als die Möglichkeit das Vernünftige zu tun » - la tâche du robot !

Il est humain de rêver des victoires ; il s'agit de bien choisir leur lieu, qui doit être la hauteur, où ne me défieront que des anges. Les fruits des victoires se trouvant dans la platitude, je dois renoncer aux chemins des actes. Il ne me restera que le rêve, dont aucun acte ne tirera parti. Vaincre, sans lever mon petit doigt, puisque mon âme serait déjà assez élevée.

Ce n'est pas parce que la cible lui « fait défaut » (Nietzsche) que le nihiliste néglige de lâcher ses cordes, mais la vulgarité des flèches lui fait mépriser le métier d'archer. Comme d'ailleurs les métiers de vivre ou d'écrire : « Avoir écrit te laisse comme un fusil, une fois le coup parti » - Pavese - « Aver scritto ti lascia come fucile sparato ».

C'est le souci de l'acuité de mes flèches et de la bonne tension de ma corde qui doivent me préoccuper davantage que la raison ou même la hauteur de la cible ratée. « Quand l'archer rate sa cible, c'est en lui-même qu'il cherchera la raison de l'échec » - Confucius ; il restera aussi bête, s'il ne la trouve pas dans le relâchement des cordes.

La fidélité au désir ou son sacrifice, l'épicurien ou le stoïcien, auraient pu s'équivaloir si, au lieu de s'intéresser à la volonté, c'est à dire à l'inertie ou à la fuite en avant, ils se penchaient sur la puissance, c'est à dire sur l'intensité et son retour éternel ; c'est ainsi que Nietzsche interpréta la misérable idée spinoziste : la béatitude (le conatus) résiderait dans l'augmentation (le progrès, donc, – à l'opposé de l'éternel retour) de la puissance d'agir, tandis que, pour Nietzsche, il s'agit de la puissance de rêver. Comme quoi, les (pseudo-)parentés philosophiques se fondent sur les mots et non pas sur le sens.

Le Grec chantait la pose d'archer, et le Romain - l'efficacité des flèches. « Je loue la direction si ferme de tes flèches » - Lorca - « Canto la firme dirección de tus flechas ». C'est déjà mieux que de chanter les cibles atteintes, mais moins noble que de n'admirer qu'un arc tendu. La foudre d'Héraclite est une flèche décochée, tandis qu'il vaut mieux se contenter de créer une tension entre la flèche immobile et sa cible filante.

Pour rehausser la vie, sois court en art et bref en action. Les indifférents l'élargissent, les secs l'approfondissent, surtout depuis que la vie est longue et l'action - sans danger. Qui comprend encore ceci : « La vie est courte, l'art est long, l'action périlleuse » - Hippocrate - « Vita brevis est, ars longa, experimentum pericolosum » ?

Le renoncement honorable à la lutte n'est pas dicté par la peur de perdre, ni même par sa certitude, mais par l'impossibilité de rencontrer un ange ou un démon et par la profusion de moutons et de robots, sur toutes les arènes. Avant de tirer l'épée, pense à la fin d'Ajax : une méprise avec le troupeau surévalué, la honte, la folie, le suicide. Mais ce n'est peut-être qu'à cause du fait qu'il fut le seul héros de l'Iliade à ne pas avoir été assisté par les dieux vengeurs : « Si Dieu veut te perdre, il te rendra d'abord fou » - proverbe latin - « Quem deus vult perdere, dementat prius » - cherche donc la bienveillance des dieux ou la complicité des anges.

Tous ceux qui, tout en marchant sur un chemin, prétendent suivre leur étoile ou leur démon, se retrouvent dans une étable.

Le seul moyen, aujourd'hui, de sauver l'homme serait de le rendre faible. Toute force, vécue comme une ivresse, désormais, mène vers une bonne conscience et, donc, est source d'ignominies. À leur ébriété lucide de repus de la manne monétaire, je préfère une ivresse éperdue des assoiffés près d'une bonne fontaine. Les orgueilleux se prennent pour Alexandre le Grand : « ce qui ne me tue pas, me rend plus fort, me nourrit » - sans prendre ses risques, ou pour des matadors des arènes minables : « lo que no mata, engorda » - proverbe espagnol.

Si la vie est un jeu, ce n'est ni le jeu d'échecs, trop géométrique, ni un jeu de hasard, pas assez analytique, mais un jeu algébrique, où il s'agit d'inventer, en permanence, de nouvelles règles et de nouveaux enjeux. Hélas, nous sommes réduits au rôle d'interprète onirocritique d'une langue, que nous ne maîtrisons pas, et traduttore - traditore - en même temps transmetteur et traître, entretenant la tradition de la tradition. Vivre, c'est savoir résister à l'éveil. Il faut corriger Calderón : la vie est de plus en plus une veille, sobre et collective, et c'est de mon songe, enivré et solitaire, que je devrais tenter de faire ma vraie vie.

Les plus belles paroles ou notes sur l'héroïsme et le combat furent composées par des capitulards : « Résignation ! Quel misérable refuge, et pourtant il est le seul qui me reste » - Beethoven - « Resignation ! Welches elende Zufluchtsmittel, und mir bleibt es doch das einzig übrige ». Hélas, tous les autres refuges se transforment fatalement en caserne, étable ou salle-machines.

Le raté, contrairement à un simple incapable, ne saurait pas se servir de la force, qui lui fût donnée, pour rejoindre la meute de ceux qui tirèrent leur épingle du jeu. « Par délicatesse j'ai manqué ma vie »* - Rimbaud.

Il vaut mieux ne pas savoir sa place plutôt qu'être contraint à ne pas la céder. Socrate ne s'appelait-il pas atopique !

Quand je comprends, qu'aucune lumière n'est à moi, et que je ne suis qu'un manipulateur des ombres, je prête plus d'attention à l'irréalisable, qui doit percer dans mon action ; de même - à l'invisible dans mon regard ou à l'innommable dans mes mots.

Dans cette triade : le choix de buts, la recherche de contraintes, l'accès aux moyens, - la liberté ne se manifeste que dans les deux premières tâches : par le goût et par la noblesse ; le choix de moyens, l'intelligence, est un exercice servile.

Non, je n'enterrai pas mes dons ; je ne les fructifiai certes pas ; je les laissai au stade de fleurs, l'espace d'un matin, auquel je réduisis la vie.

Ils l'ont bien compris : la stabilité est dans le mouvement : de la stabilité viennent les tables (de loi), les tableaux (d'amortissement), les étables (d'abrutissement). Le seul moyen d'y échapper, c'est encore l'immobilité.

Piètre vertige que celui qui vient de la sensation d'avancer. Celle-ci devrait réveiller l'ironie qui, au lieu de nous laisser patauger dans le paysager, nous plongerait dans le climat de l'immuable.

On ne peut s'attacher pour de bon à l'immobilité, que si l'on a compris, que remonter le courant est aussi sans issue glorieuse que de s'en laisser entraîner.

La révolte – contre la bêtise, l'injustice des autres ou ma propre condition – cette révolte est toujours dégradante (pour moi-même, et utile – pour la société). La seule révolte digne de mes remords est celle qui naît de la honte de voir mes rêves profanés par mes actes.

Signe d'avance vers la sagesse : on connaît de plus en plus de choses à négliger, à ne pas remarquer, à ne pas s'arrêter dedans. Et l'on finit par tourner les yeux vers l'intérieur.

Il va de soi, que je me déplaise dans ce que je fais et même dans ce que je pense ; je dois me plaire dans ce que je n'arriverai jamais à traduire en actes ou en mots ; le problème, c'est de trouver un lac pour mon regard, lac, dans lequel se refléterait fidèlement mon visage, c'est à dire mon rêve.

Plus je me mesure avec les autres, plus je suis abusé par le misérable culte de la force ; je ne commence à cultiver une noble faiblesse qu'après d'honorables défaites, face à mon adversaire de choix, mon soi, inconnu et invincible. Cette volupté d'abandon et de sujetion est appelée, par certains, force : « Toute force s'acquiert dans le combat avec ton soi et par son dépassement » - Fichte - « Alle Kraft wird erworben durch Kampf mit sich selbst und Überwindung seiner selbst » - dépasser ce qui est immobile ne fait tourner la tête que chez les adorateurs des pieds, oublieux des cervelles.

La force me renferme dans le comparatif ; la faiblesse me laisse une issue vers la prière qui est hymne du superlatif.

Le goujat, une fois installé dans sa confortable réussite matérielle, se met à se plaindre de la malveillance des jaloux, qui empruntaient le même chemin, sans succès. Il ne reconnaîtra jamais, que l'ennui, ce ne sont pas les obstacles, mais le chemin lui-même (médiocre et rampant - Beaumarchais). Celui qui mène vers la défaite n'est pas plus reluisant, mais le troupeau et sa puanteur y sont moins denses. « La reptation du médiocre mène plus loin que le vol du talent » - Schiller - « Die kriechende Mittelmäßigkeit kommt weiter als das geflügelte Talent » - pour celui qui vise la hauteur, ce lointain est risiblement plat.

Les crédules font autant de mal que les méchants, mais ils s'imaginent que certains acteurs, dont eux-mêmes, seraient épargnés par la contagion du mal, qui frappe toute action.

Compétence - savoir ce qui est important ; performance - savoir peindre ou résoudre ce qui est important. Quand l'origine de la première et la fin de la seconde se touchent, on est un homme complet.

Quatre acteurs agissent en mon nom : devant tout le monde, ce sont les pires de mes interprètes - le sous-homme et les hommes ; sans témoins, se lève, quand elle n'est pas trop atrophiée, l'autre moitié - l'homme et le surhomme. Ma valeur peut rester sans expression devant tout le monde et ne s'exprimer que hors toute estrade. Le valoir, contrairement au devoir, pouvoir et vouloir, est plus dans l'impression que dans l'expression. Les grégaires pensent, que les gestes les plus nobles ou héroïques s'accomplissent devant les témoins. Le plus noble en moi est ce qui n'a pas besoin de témoins, qu'il s'agisse d'actes ou de valeurs, contrairement à ce qui est vulgaire : « Sans spectateurs ni témoins, la richesse perd toute sa valeur » - Plutarque.

Devenir meilleur – une de ces sornettes, de la famille de se battre pour la justice, chercher la vérité. À l'opposé - une grâce, ne demandant ni effort ni changement ni intelligence, et qui te rend sensible à la grandeur ou, mieux, capable de la produire. Mais qu'en faire à une époque abandonnée par la grandeur ?

Bien dessiner un but est aussi honorable que se refuser certains moyens ou s'imposer certaines entraves.

Contente-toi du monde, qui t'est donné - c'est ainsi que le matérialiste vulgaire voit le tracé de sa frontière avec l'idéaliste ; lui, qui n'a que les yeux pour voir, tandis que le regard, le vrai, naît de la reconnaissance des traces du merveilleux, dans toutes les sphères du monde.

Jadis, le besoin ou la passion d'actions nobles faisaient de l'homme un héros. Aucune tyrannie ne s'y opposant plus, cet homme, aujourd'hui, est rapporteur devant une Commission parlementaire ou Maître de conférences. Ceci pour justifier le fait, hélas, indéniable, que ce livre est vu par R.Debray comme un écrit de moine. Le moine est le héros se privant d'actions.

Le même soupir chatouille toutes les lèvres : le technicien le traduit en solutions, le journaliste le représente en problème, le poète l'interprète en mystère.

L'intelligence de la performance est la maîtrise de ce qui est en deçà des frontières. L'intelligence de la compétence - de ce qui est au-delà et, surtout, au-dessus.

Celui qui avance davantage par résolution de contraintes que par attirance de buts est plus pointu. Celui qui sait formuler d'excellentes contraintes est plus subtil qu'un visionnaire téléologique. L'art est davantage dans l'imposition de tabous que dans leur violation - cristallisation par la défiance. C'est dans le choix des contraintes que notre visage se manifeste (« pour vivre, on a plus besoin d'avoir devant soi un visage qu'un but »** - Canetti - « mehr als Ziele, braucht man vor sich, um zu leben, ein Gesicht »), comme dans nos types de négation (« dès que j'affirme, je deviens interchangeable » - Cioran).

La magie du conçu rendait sans importance le vécu. Désormais, seul le vécu sans magie donne de l'importance au conçu vendable.

Le rationnel se répand et envahit la vie au point, que le métier d'artiste - prospection, extraction et raffinage de l'inutile - perdit toute rentabilité.

Les lieux, où est encore possible l'audace du premier pas, ce sont l'art et la philosophie, et pratiquement jamais la science ou la technique. L'homme est le commencement, et le robot - l'enchaînement algorithmique ; on sait maintenant où nous conduirait la science.

Les produits de nos mains deviennent parties de la réalité, mais l'essence des fruits de notre esprit reste dans nos représentations. Pour nos mains, la réalité formule des cahiers des charges, supervise les finitions, réceptionne l'édifice habitable. Nous demeurons dans le réel. La démarche est la même avec l'esprit, mais le savoir, qu'échafaude la représentation, s'attache à celle-ci, sans contact immédiat avec la réalité ; il se formule dans un langage, et tout langage est bâti au-dessus d'un modèle, sans avoir de sens absolu. Dans Je sais que je ne sais rien socratique, le premier verbe concerne la représentation, et le second - la réalité.

Dire que la vie est une permanente résolution de problèmes, c'est soit une anodine, précise et indéniable observation, quand on se limite au cerveau, soit une infâme profanation du mystère de la vie, quand on résume ainsi l'homme tout entier.