AMOUR

Je dis, que j'aime, lorsqu'un visage ou un son recréent pour moi un monde entier, plus lumineux, plus complet, plus palpitant, le seul destiné à me placer au centre. Ce monde naît dans un premier mouvement, dont on ne voit jamais la source. Et je me mets à lui consacrer mon dernier souffle, mes derniers secrets, mes derniers retranchements. On ne prouve sa liberté qu'en s'abandonnant à cet esclavage.

P.H.I.



 


Noblesse

L'amour est toujours secousse d'armoriaux et invention de nouveaux titres de noblesse. Un aristocrate peut se réveiller gueux, et le gueux se découvrir une vocation de finesse ou de morgue. L'amour est le mépris des démocrates et un faible pour une tyrannie tempérée par le déicide. Aimer, c'est se rire du dieu barbu et narquois et jouer avec le dieu ailé, au carquois.
VALOIR

Intelligence

L'intelligence est beaucoup plus encombrante que la bêtise, pour faire rentrer l'amour dans la vie. Elle nous gonfle de proclamations ; la bêtise, elle, nous écrase sous des acclamations. L'intelligence pourra servir d'ersatz d'amour, quand celui-ci s'en sera allé : c'est elle qui aide à fermer les yeux et à boucher les oreilles, sans toutefois la spontanéité de l'amour.
VALOIR

Art

Dans l'art cultivé par nos contemporains, l'amoureux disparaît en tant que climat et souffle, tout en continuant à avoir du prestige en tant que paysage et girouette. L'amour de l'art s'inspire aujourd'hui du même appât du gain que la prédisposition à la jurisprudence ou à la comptabilité. Les victimes de la fusion de l'art avec la vie, - le renvoi, à cause de sous-emploi, de verbes aimer et rêver.
VALOIR

Solitude

Quand vous voyez un imbécile prêcher la solitude, vous pouvez être certain, qu'il est amoureux. Le vrai solitaire ne quitte sa tanière que pour aimer. Même l'amitié traduit l'attrait du troupeau, mais seul l'amour porte deux solitudes ensemble, les rendant plus étoilées, sans les étioler. Pour être seuls, vivons amoureux !
VALOIR

Souffrance

Le bon Dieu voulut, que tout un chacun poussât de temps en temps quelques lamentos de mascarade. Même aux pachydermiques, l'amour inflige de fausses cicatrices, qui prennent volontiers le nom de souffrances. La douleur est un aliment, qui préserve la pureté de la flamme amoureuse, avant que celle-ci ne se transforme en foyer alimentaire.
DEVOIR

Russie

Quand l'amour oriente mes sens sur les mêmes objets que le bon sens, je reste fidèle à moi-même. Avec la Russie, on se perd, on se surprend, on se dépasse. L'horreur glace le regard, et pourtant le rêve continue à fasciner par tant de fatalité des fins ultimes de l'homme qu'on lit dans cette terre russe plus forte que les hommes.
DEVOIR

Action

À ses débuts, l'amour voit du rêve dans chaque action ; il finit souvent, hélas, par ne voir que l'action comme salut du rêve. Ses yeux ne sont plus à lui. L'amour déplace bien des étoiles et arrête le cours du temps ; dès que le muscle ou l'attraction terrestre lui prêtent main forte il devient aussi vulgaire qu'un levier ou une montre.
DEVOIR

Cité

Vérone n'est pas la seule cité à bannir ses amoureux. Deux minables familles se chargent de maintenir le citoyen dans les limites de l'apaisante grégarité : la droite et la gauche. La peste sur vos deux maisons ! Hommes sans cœur, tout subordonnant au veau d'or ; hommes sans cervelle, s'apitoyant sur le sort de l'esclave au lieu de supprimer l'esclavage !
DEVOIR

Proximité

Une des ambitions douteuses de l'amour est de rapprocher deux êtres. Plus lointaine est l'étoile, qui influe sur nos orbites, plus prodigieuse est son attirance. Que les cœurs prennent part à l'ivresse des corps, mais que les âmes continuent à s'entrelacer, sans se toucher. Le cœur n'a pas d'yeux, tandis que tout ce que l'âme regarde à ras d'yeux est voué à l'indifférence.
VOULOIR

Ironie

Il y a peu de voisinages aussi incompatibles que celui de l'amour et de l'ironie. C'est pourquoi l'amour heureux, c'est-à-dire aveugle, survit mieux chez la gent grave. L'ironie égalise, et l'amour vit de chutes ou d'envolées. Ironiquement on s'avoue vaincu, et l'amour conquérant est porté par une vision de nimbes.
VOULOIR

Doute

L'amour est le seul dogmatique, dont je salue l'ostracisme du doute. Il n'est beau que bardé de vérités éternelles et implacables, ombrageuses ou lumineuses, bien que leur langue ait le plus souvent l'accent cafouilleux des doutes fébriles. Quand le bon archer vise le firmament entier, on est secoué d'incertitudes amoureuses, on écoute les cordes et se rit de l'archer.
VOULOIR

Mot

Les plus beaux mots d'amour naissent d'un amour des mots. Pourtant c'est en écoutant le silence d'un amour éloquent qu'on comprend, que sa langue est la seule à ne pas avoir besoin de mots. Tout peut servir d'ornement d'un amour, toujours nu pour être vrai, mais seul le voile des mots permet d'apprécier ce qui, en lui, n'est beau que vêtu.
POUVOIR

Vérité

S'il n'ajoute pas beaucoup de vérités aux panoplies savantes, l'amour donne le goût des mensonges naïfs et pénétrants. L'amour n'est que le miracle répété du premier pas, le seul réceptacle de la vérité divine, que nous n'apercevons normalement que dans de mornes enchaînements de pas intermédiaires.
POUVOIR

Bien

L'amour est censé, aujourd'hui, faire du bien comme la gymnastique, le code pénal ou les cercles d'anciens combattants. Aimer, c'est oublier la honte, la condition de tout premier pas vers le bien. Donc, aimer, c'est redevenir barbare et laisser un chaos sentimental se substituer à l'ordre moral. Les caresses faisant oublier les rudesses.
POUVOIR

Hommes

Dans toutes les confrontations modernes, à l'amour imprévisible les hommes préfèrent une visible réussite, comme cadre et pâture. Un champ de moutons au détriment d'un chant du cygne. On se force à aimer les hommes, pour tempérer son orgueil ou pour deviner un dessein divin quelconque, mais on finit par comprendre, que cet amour sera dilapidé au détriment de l'homme.
POUVOIR
 

 


 

L'amour s'associe bien aux trois symboles de la vie : au désert, à cause de ses mirages et de ses solitudes ; à l'arbre, à cause de ses saisons et de ses climats ; et surtout, à la montagne, à cause de ses paysages et de ses vertiges.

L'amour peuple ma solitude et me rend tellement seul dans la multitude. Ce qui me prépare à ma future angoisse : « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé »* - Lamartine.

Pourquoi l'amour s'éteint-il ? Parce que tu profanes et galvaudes sa lumière en en éclairant tes pas. La lumière incompréhensible devrait n'illuminer que ton rêve. La lumière amoureuse devrait surtout faire danser les plus étonnantes des ombres.

En cherchant à rapprocher un amour affectif d'un amour effectif, on les rend tous les deux défectifs. Le premier se met à ne se décliner qu'à l'instrumental, le second à ne plus se conjuguer qu'au présent.

Plus grand est l'amour et plus grand est le doute dans l'essentiel. Les abjurations, ne seraient-elles pas suites d'un grand amour ? Le doute grandit de l'amour, l'amour grandit du doute, tout en le redoutant. Avec la sérénité s'installe la platitude.

L'homme tente la pensée, la femme - le sentiment. Tout, chez l'homme devrait n'être qu'attente, chez la femme - que tentation. Il serait aile d'Icare ; elle - île aux sirènes.

Ni l'art ni le savoir ni la puissance n'arrivent à libérer la vie de son accompagnement d'absurdité ou d'angoisse. Même le livre, qui réunit ces trois grandes illusions, finit par se lézarder ou s'écrouler. Seul l'amour réussit à préserver un semblant de consolation ou satisfaction. Ç'aurait dû être une grande victoire du Christianisme sur l'Antiquité. Mais seules les défaites apportent de la durée à ce qui est noble.

Avec la vie comme avec la femme : vénérée en tant que mystère, aimée en tant que problème, soupçonnée en tant que solution.

Toutes les passions logent assez nettement dans la cervelle avant de contaminer les mains, les pieds ou l'âme. Sauf l'amour. On ne sait jamais quelle cellule en serait frappée en premier. Face à lui, l'épiderme comme le cœur deviennent poreux, se laissent envahir par ses émanations, éruptions, courants, souffles, caresses. La cervelle abdique, l'espoir enfantin se met à bouleverser, le hasard aveugle à prendre l'allure du destin, la belle liberté à perdre ses titres de noblesse, le mystère à portée des grenouilles à auréoler le quotidien.

L'amour paternel, illustré par Abraham et Dieu le Père : laisser égorger son propre fils. Heureusement, on trouve toujours, au dernier moment, un agneau ou une colombe de service, pour qu'on ne laisse pas d'encenser le bon géniteur.

Deux facettes sont impliquées dans l'art de la vie : créer et admirer, imaginer et sentir, se tendre et s'assouplir - bref, masculinité et féminité. Avec la première, l'art gagne en pureté et perd en pulsations, la vie y est plus placide et plus factice.

C'est la caresse, et non pas le regard, qui remplit le mieux l'horizontalité, le lointain se substituant à la proximité, le caressé se détachant du caressant. Quant au regard, son lieu de naissance n'est pas l'horizon, mais le firmament, l'enveloppant motivé par la hauteur, l'enveloppé tenant à la profondeur.

Pour sauver ce qui, en étendue, n'entre pas en unisson avec la vie, il faut tenter d'en emprunter la dimension verticale. C'est ainsi qu'on garde, dans la profondeur, l'espérance, qui est pourtant plus courte que la vie, et entretient, en hauteur, l'amour, qui en est pourtant trop long.

En effet, Dieu est peut-être amour. Je me résigne assez facilement, que tous fassent la sourde oreille face aux mots, soufflés par mon esprit, ou que personne ne soit attiré par la hauteur que je vise, - mais, mon Dieu, comme il est difficile de porter la caresse non sollicitée par personne ! Dieu serait-Il caresse ? La caresse serait-elle Son commencement ? Suivie de ou précédée par l'émotion : « Au commencement était l'émotion » - Céline. Même l'éternel retour est le mieux illustré par les métamorphoses de la caresse, vues par Lucrèce : Vénus-volupté, Vénus-amour, Vénus-paix, Vénus-nature - le monde, au bout de la chaîne, retombant sur la caresse.

Toute rencontre de deux êtres peut se réduire à la métaphore de l'unification d'arbres : pour les esprits, l'entente se ferait par les racines, pour les âmes – par les fleurs, pour les cœurs – par les cimes. Aux hommes de science on ne demandera pas « le degré d'amour, avec lequel ils regardent leurs arbres » - Dostoïevsky - « степени любви, с которою они смотрели на деревья », puisque le scientifique lève rarement son regard, familier surtout des feuilles de ce jour.

Plus que dans l'intelligence, plus que dans le pouvoir, plus que dans l'art du jeu - c'est dans ma faculté de caresser - par la main, le mot ou le regard - que je place mon amour-propre suraigu. Si ma caresse n'est recherchée par personne, rien ne me sauvera de la paralysante honte.

Tout amour se réduit à la caresse, et non seulement l'amour, puisque le seul point commun entre le beau, le bon et le vrai semble être la caresse, qu'éprouvent mes sens esthétique, éthique ou intellectuel. Dieu, visiblement, en fut tellement obsédé, que même ma peau en porte des conséquences.

Je ne peux aimer que ce qui pourrait me faire rougir : une femme, un état d'âme, un poème. Au-delà de l'amour, la vénération nostalgique : la nature, l'enfance, la pureté lacunaire. En deçà, l'attachement simiesque : la liberté, la justice, la vérité mercenaire.

La possession est un terme qui couvre tout un axe, allant du savoir à la femme : de la plus raisonnable des maîtrises à la plus folle des extases ; Ève en serait un symbole. Et cet axe est parfaitement parallèle à celui de l'homme, allant de l'ange, humble créateur, à la bête, fière et dominatrice.

On aime le mieux celui qu'on connaît le moins. On doit donc aimer soi-même. Et aimer Dieu est une très sage résolution ; Montesquieu : « Je n'aime point Dieu parce que je ne le connais pas, ni le prochain parce que je le connais » - a de graves problèmes avec ses facultés d'admirer ou de s'étonner.

Deux amoureux, deux solitaires s'enivrant de leur inaccessibilité. Et Rilke : « L'amour, c'est ceci : deux solitaires se protégeant, s'effleurant » - « Das ist Liebe : daß sich zwei Einsame beschützen und berühren » - les rend trop impatients. « Entre tes bras, ma solitude commence » - Berbérova - « Одиночество моё начинается в твоих объятьях ». C'est dans la solitude qu'on subit souvent l'invasion des autres ; reste avec moi, pour que je garde ma solitude, - dit-on à son meilleur ami. Seul l'amour fait entrevoir aux hommes d'aujourd'hui le mystère de la solitude, et non plus, comme jadis, l'inverse : « L'incommunicable solitude nourrit l'amour » - Levinas.

Les mérites, la réciprocité, la compréhension - ce sont des nuisances qui brouillent ce qu'il y a de pur dans l'amour. Si je t'aime, tes actes et tes raisons n'y sont pour rien.

L'éloignement, en unités du palpable, d'un être cher est cette belle indétermination, qui laisse notre imaginaire, et non pas nos calculatrices, chercher le cadre pour ce qui est derrière le visage.

Qu'est-ce qui, chez l'homme, est le plus digne de notre admiration ? - son âme. La voix de quelle âme est la plus indubitable et bouleversante, même en restant indéchiffrable ? - la tienne propre. Celui qui n'est pas narcissique ne sait pas s'écouter.

Dans l'amour, plus on érige de contraintes sur le visible, plus indicible (pour les amoureux) devient tout pas vers des buts, de plus en plus illisibles (pour les autres). La fin de l'amour surgît le jour, où l'on usera de force de l'illisible, pour le réduire au visible.

Pour rappeler aux hommes Son grand dessein, Dieu voulut rendre brutalement et mystérieusement inconnu - l'être, dont ils tombe(ro)nt amoureux. « Aimer, c'est voir l'homme tel que le vit Dieu » - Tsvétaeva - « Любить - видеть человека таким, каким его задумал Бог » - sans qu'on sache jamais si au commencement était l'amour ou le mystère. Parmi les dieux païens, Cupidon fut le dernier-né ; d'après la règle last-in-last-out, la mort de Dieu(x) signifierait la mort de l'amour.

L'amour est la poésie de l'enthousiasme, et, comme toute poésie, il doit se désintéresser de la vérité. On ne sait pas de quels vérité, amour ou poésie parle Plutarque : « Amour qu'on doit avoir pour vérité, la poésie ne s'en soucie guère ; sans vérité, elle use de variété ».

On tombe amoureux de nous à cause de notre regard, qui fait oublier les choses vues, mais nous sommes déchus, le plus souvent, à cause des choses, sur lesquelles notre regard est surpris de s'arrêter.

Les miracles de la vie s'éclosent dans la félicité, ses mirages - dans le malheur. Je suis moi-même dans la joie et ne me reconnais plus dans les cauchemars. Pourtant, c'est dans les cauchemars que je manifeste le mieux mon caractère (« comme si je n'avais la vraie sensation de mon moi que lorsque je suis infiniment malheureux » - Kafka - « als bekäme ich das wahre Gefühl meiner Selbst nur wenn ich unerträglich unglücklich bin »). Morale : le meilleur de nous-mêmes ne se montre pas dans la force. Le meilleur ne se prouve par rien.

L'amour peut se refléter sur d'étonnantes facettes. Croire dans ces éclats plus qu'en illuminations ciblées et ombrageuses de la raison.

L'esprit qui s'attarde sur les petits défauts de la femme empêche le cœur d'en découvrir les grands charmes.

En poésie, l'assouvissement est plus important que la soif. Avec la femme, c'est l'inverse, mais le déséquilibre est du même ordre. Il y a de l'âme, dans les deux cas, tandis que l'équilibre entre désir et possession est signe de quelque chose sans âme.

Puisqu'il faut agir, l'homme libre devrait en choisir la seule forme, qui en fasse oublier le fond, - aimer ! - « Les tyrans prétendent agir au nom de l'amour » - La Rochefoucauld - et ils finissent par ramener la forme haute et le fond même - à la platitude.

Au-dessus de l'âme - la passion et le génie. Le génie est le pressentiment de la liberté dans des étendues à perte de vue de l'esclavage. La passion est le choix de l'esclavage, face à une piètre liberté. C'est ainsi qu'on nomme un génie ou une passion bâclés - folie géniale, folle passion. Rien n'amuse tant la hargne du vulgaire qu'un géant tombé ou un saint succombé.

L'homme des petites passions habite une seule planète, aux pôles uniques, qui orientent sa volonté. Les grandes passions nous aimantent à jamais et, dans nos pérégrinations interstellaires, rendent superflus les pôles et les itinéraires. L'âme y sentira son nord, sans consulter des cadrans ou des annales. L'homme passionné est plutôt une aiguille poignante qu'une aiguille enseignante. « Toutes les choses doivent ; seul l'homme est l'être qui veut » - Maître Eckhart - « Alle Dinge müssen ; der Mensch allein ist das Wesen das will ».

La vie devenant de plus en plus mécanique, l'amour devient de plus en plus un amour malgré. Jadis, il s'affirmait contre le monde entier ; aujourd'hui, il est même contre le soi-même trop prévisible. Jadis, l'action pouvait exprimer un caractère ou une passion ; aujourd'hui, elle est signe d'alignement sur la vie sociale. Moins je m'engage dans des actions pour mon amour, moins il sera fantoche.

Toute passion, qui se détache de moi, emporte une partie de mon âme. Développer des barrages et soupiraux, pour maintenir sa force ou l'envelopper de mots, qui entretiendraient sa faiblesse royale et nue ? La partialité privilégiant la faiblesse, s'appelle amour, la plus défaitiste des passions ! « L'amour est la plus noble des fragilités de l'esprit » - Dryden - « Love's the noblest frailty of the mind ».

Plus subtile est la nature de l'homme, plus incoercible est son sens vital, face à la pression des vicissitudes, et plus docile, face aux passions.

Le malheur a mille visages, le bonheur n'en a qu'un et, qui plus est, ne sachant pas devenir masque. La poésie est un masque (plus beau, en général, que le visage), c'est pourquoi elle ne s'en prend qu'aux malheurs. (Seule exception, la musique, cette marée de bonheur qui, en nous submergeant, fait resurgir des cimes du malheur - telles des îles inhabitables.)

Le malheur est corrosif, il pénètre partout et imprime à tout le ton dolent et éploré. Le bonheur se concentre dans un seul endroit, celui qui est frappé par lui et laisse le reste sans parole.

Les dictionnaires du malheur sont inépuisables, mais le traduisent en langues étrangères. Rien n'est plus pauvre en paroles que le bonheur, mais c'est bien dans sa voix que j'entends mes idiomes.

L'enfer a ses cercles écarlates, le paradis - ses spirales rosâtres, avec des chutes, qui me rappellent mes sources - péchés ou béatitudes. Dans la perspective ironique, les deux ne sont qu'un royaume des morts, où Ulysse, Orphée, Sisyphe et peut-être Jésus furent de bons guides. Et les vrais retours sont dans le vertige, hors la platitude résurrectionnelle.

En mettant à l'origine du péché - l'amour charnel, le christianisme entoura nos caresses d'une aura supplémentaire. Qui apporta le plus à l'urbanisme des idées ? - des entreprises de leur démolition !

La création, la contemplation, l'ascèse sont des états enviables de l'homme évolué. L'homme, là-dedans, est un matériau comme une pierre, une merveille comme une vache, une impossibilité comme Dieu. Être sous-développé : quand, en même temps que moi-même, l'univers entier pourrit, se décompose, perd son sens.

La sécheresse du cœur se reconnaît non pas dans le goût pour l'abstraction, mais dans l'incapacité de vibrer devant une belle abstraction, comme on vibre devant une belle femme.

Le cœur ne sait pas chercher, il trouve ce qu'avait cherché l'esprit. La vie nous introduit partout, mais c'est l'âme, qui referme la porte. Mais une fois rentré chez soi, dans ses chaudes ruines, il vaut mieux ignorer les toits et même les portes laisser ouverts les toits et même les portes, être ouvert à la vie et à la mort.

L'amour peut tout toucher et tout éclairer, tant qu'il n'est ni poing ni chandelle. « Protecteur de paresse, Amour sied aux oisifs » - Parménide. Celui qui en attend des certitudes lumineuses risque de se retrouver en pleine grisaille : « Ô étoile, ô mon étoile fidèle, quand est-ce que tu me donneras un rendez-vous moins éphémère, loin de tout, dans la région de tes clartés durables ?  » - L.Visconti - « O stella, o fedele stella, quando ti deciderai a darmi un appuntamento meno effimero, lontano da tutto, nella tua regione di perenne certezza ?  ».

Béni soit celui dont l'amour est assez irréel et immobile, pour ne pas se laisser entraîner par les courants du réel et du désamour, qui le guettent ensemble au matin de la vie. Que l'exil vespéral soit mon éternelle patrie, où je rêverai d'éternels voyages : « Nombreux sont ceux qui cherchent dans l'amour une patrie éternelle ; d'autres, rares, - un éternel voyage » - Benjamin - « In einer Liebe suchen die meisten ewige Heimat. Andere, sehr wenige aber, das ewige Reisen ».

La résignation, pour ne pas être une simple lâcheté, doit être dictée par la noblesse, apaisée et réfléchie. Le contraire de la résignation, c'est l'amour, c'est à dire un mélange de folies et d'élans. « Une résignation, non pas mystique ni détachée, mais une résignation en éveil, consciente et guidée par l'amour, est le seul de nos sentiments, qui ne puisse jamais devenir un faux semblant » - Conrad - « Resignation, not mystic, not detached, but resignation open-eyed, conscious and informed by love, is the only one of our feelings for which it is impossible to become a sham ». Pourquoi cette peur devant ce qui est inventé ? Peu scénique en coulisses - contrairement au dynamisme anti-théâtral - la résignation gagne d'être mise en scène, par la honte et l'absurde.

Penser avec son cœur et sentir avec son esprit, folie raisonnable et ratiocination tout de cœur - ne serait-ce pas cela, l'âme de la féminité ? Ou de la croyance populaire : « Voici le fruit de l'esprit : amour, paix, bonté, foi, maîtrise de soi » - St Paul, puisque tout, dans cette liste, ne peut être que fruit d'une folie, d'une résignation ou d'une méprise, et jamais - de l'esprit.

L'amour est une perpétuelle confusion de genres, où le comique des oreilles voisine avec le tragique des yeux : les sens nous poussent à rire et le sens - à pleurer. Le rôle de l'obscurité, des foyers et des entractes (dans l'amour, plus longs que les actes) est aussi à saluer.

Dans la découverte de l'inattendu, la lumière a une fausse réputation. Pour accéder aux mystères, on a besoin d'obscurité, où se procurent les plus chaudes des caresses. « La caresse ne sait pas ce qu'elle recherche. Elle est faite de l'accroissement de faim »*** - Levinas.

La proximité de l'autre est un moyen ; le but, c'est s'éloigner de la vie, pour la prendre de haut, à son grand dam.

L'amour ne peut pas s'entendre avec le bonheur. Celui-ci est dans l'ignorance des limites et vit dans une autarcie alimentaire, celui-là est tout de troc et d'emprunt.

Les plus sensuels de mes désirs ne sont assouvis ni réussis que par des crapules à la délicatesse des pachydermes. L'ascèse doit venir du dégoût plus souvent que de l'enthousiasme. « Le goût est né de mille dégoûts » - Valéry.

L'esprit, ce serait une raison discrète dévoilant un sentiment pudique.

Croire et ne pas croire la même chose en même temps et de la manière la plus fanatique, cela s'appelle aimer.

Deux déviations de la passion : idéal (système, école, tribu) ou geste (pouvoir, gloire, paix).

L'amour n'a pas de curriculum vitae : son ascendance est anonyme, son lieu de naissance est elliptique, ses études sont marquées de néant, ses expériences sont compromettantes, ses prétentions prohibitives.

Chez les autres, je ne vois que le sens et non pas le désir. Chez moi, au contraire, tout ce qui compte - la vie, la femme, la vérité - n'est que désir.

Pour porter des fruits il faut quitter la saison des fleurs. C'est aussi vrai que la parabole du grain qui meurt. Ne pas confondre le grain et la paille. Le feu, qui se propage, ou le feu d'artifice d'une naissance.

Tout, même le bonheur, n'est que transaction. Un jour il faudra rembourser ses largesses onéreuses. D'où l'intérêt de l'ironie, qui est la déflation emphatique. La vie est l'huissier, dont le zèle est attisé par la chute des cours des matières heureuses.

Quand la première idée de protéger son bonheur survient, ce n'est plus le bonheur qu'on défendra. « L'amour est beau, tant qu'il n'a ni mains ni pieds »** - proverbe allemand - « Die Liebe ist süß, bis ihr wachsen Händ' und Füß' ».

Un stoïcien : doute du malheur, croie en bonheur. Un cynique : un petit doute tue un grand bonheur.

Le volume du bonheur promis est le même pour tous. La platitude ou la bassesse des joies permettent de s'agripper à la vaste terre. Ces joies sont larges et molles et amortissent les écueils, qui menacent nos pieds. Mais si des ailes sont données à la joie, les pieds quitteront la terre, et la vie aptère s'éloignera avec tout le fardeau des désirs déracinés. « Être né avec des ailes est le meilleur des dons de la terre » - Aristophane.

Si un bonheur s'apprête à habiter des hauteurs, n'oublie pas, qu'il n'y a, là-haut, que disharmonie, silence et avalanches.

Entouré d'esclaves, je subis la passion, j'admire le génie. Et je sais qu'aujourd'hui, on gère celle-là et l'on négocie celui-ci. Au royaume du goujat qu'instaure la liberté, dans ses Éleuthéries modernes, où l'esclave se prend pour maître.

Il y a, autour, tant d'esclaves libérés et si peu d'hommes libres acceptant une tyrannie captivante, despotique et douce.

Les causes imaginaires s'imposent au nigaud, qui ne sait pas déchiffrer l'anonymat des effets. Le propre des passions du délicat est l'anonymat des causes et l'imposture des effets.

L'amour est une sainte simplicité ou une hérésie sans défense ; en bûcher ou en iconostase, il est tantôt Phénix et cendre, et tantôt épines et larme ; une mort et une résurrection, prises pour une maladie.

Désirer, c'est chercher à se débarrasser d'une vérité. Mais il ne faut pas la balancer seule, mais la flanquer de son contraire, pour donner à ton désir un vrai élan, celui d'une négation forte. « Le trait le plus marquant de l'homme est son sens des choses à ne plus croire » - Euripide.

Une tendresse pudiquement retenue a une étrange propension à tourner en un sarcasme cynique. Quel ironique déchiffrera ta bile ?

Être poète, c'est être amoureux ; mais la poésie procède par phylogenèse, en quittant l'espace, et l'amour, en quittant le temps, est ontogénétique. Les prosateurs consolident, les poètes rendent impondérable. Aimer d'un poète, c'est se sculpter, ou sculpter ses divinités, être, au choix, Narcisse ou Pygmalion. « Les polissons sont amoureux, mais les poètes sont idolâtres » - Baudelaire.

Les pauvres en esprit et riches de cœur ne comptent que sur une foi. L'amour est une foi ; la vie - une hérésie, une superstition, un choix (hérésie = choix ! ). Aimer signifie ne rien attendre ; vivre - prévoir. L'amour n'est souvent qu'une parabole, que la vie prend à la lettre, pour s'en rire.

L'amour, comme la mort, vit sur la vie. Ils naissent en niant celle-ci, mais, au zénith de leur entente, ils nous poussent à l'aimer. La philosophie de la mort pourrait commencer par les origines de l'amour. La folie de l'amour - « amantes, amentes !  » (Térence) - pourrait se justifier par l'au-delà de la mort.

L'amour est cécité des choses, pas leur révélation élective, une hiérophanie générale. Pas chant léger, mais lourd étourdissement. Pas illumination soudaine, mais lumière pudiquement éteinte à temps. La cécité fut un attribut initial de Cupidon.

Le bonheur est la direction la plus plausible, où nous entraîne l'inertie de l'amour. Mais c'est aux tournants du malheur que nous vivons sa liberté. Qu'est-ce que la liberté ? - la conscience maîtrisée d'échapper à l'inertie, quel que soit le nombre des possibilités, qui s'offrent à nous.

C'est dans un mélange de simplicité et de mystère, d'abandon et de fanatisme, qu'on finit, dans l'amour, par aimer et ses douleurs et ses joies, qui s'alternent et se substituent, sans qu'on sache où est la ligne de fuite. Plus on accumule ses brûlures, mieux on goûte à ses douceurs. L'inverse, hélas, est aussi vrai : « De mon désir je brûle ; d'où vient l'atroce feu des pleurs ?  » - Pétrarque - « S'a mia voglia ardo ; ond'è 'l pianto e tormento ?  ».

On peut prouver sa noblesse aussi bien en étant maître de son cœur qu'en triomphant par lui : « nobles rêveurs, nobles dompteurs des rêves » - O.Spengler - « edle Träumer und edle Bezwinger der Träume ». La noblesse est la forme du devenir formant le fond de l'être.

Tout ce qui est somptueux - la vie, l'art, la langue, la femme - peut être vécu comme mystère, comme problème ou comme solution. Il nous faut trois âmes, chacune ne relevant que ses propres défis et non ceux des autres. Le mystère devrait être sans défense, ni résistance.

Quand on aime, on aime une chimère animant un visage réel ; quand on n'aime plus, c'est bien le visage même déserté de chimères.

De tous les désirs, le moins bien articulé quoique le plus vital, est le désir d'être aimé. Et le seul échec irréconciliable est de définitivement ne pas l'être. Le meilleur en nous ne s'articule guère ; on ne peut être aimé que pour la face cachée de notre être. Je suis mon épiderme et ma cervelle ; je NE suis ni mon invention ni mes pulsions. C'est pourquoi il est inepte de dire : « J'aime mieux être haï pour ce que je suis que d'être aimé pour ce que je ne suis pas » - Gide.

Sur dix tentatives de parler de choses tendres, neuf laissent derrière elles la honteuse imperfection, photographique ou langagière, qui m'oblige à ne plus chanter que la fonction et non les exploits des organes (« Non seulement aimer, mais être l'amour » - Angélus - « Wir sollen nicht nur lieben, sondern die Liebe sein »). De même, la pudeur sexuelle se sauve vers l'ambigüe poésie. L'amour est le seul nom, dans lequel s'entendent merveilleusement les trois verbes irréconciliables : l'avoir, l'être, le faire.

Savoir s'absenter, l'un de l'autre, en amour, est plus judicieux que savoir se retrouver. Les yeux bien accommodés trouvent ce dernier chemin, les yeux en proie au vertige des promesses - le premier.

Chaque sens, quand il devient despotique, est un imposteur de l'amour : le toucher qui propulse le corps, la vue qu'éblouit une beauté, l'ouïe qui cède aux tendres sirènes, l'odorat qui invente des parfums artificiels, le goût qui éveille le rapace. L'amour, c'est la fusion inconditionnelle des sens, perdant leurs fonctions premières.

Oui, le cœur n'a pas de rides, puisque la cervelle l'a noyauté et l'a blindé par greffes inusables. Des rides d'un cœur, comme des ruines d'une tour d'ivoire, peuvent garder des fantômes mieux que des monuments ravalés.

Le vrai regard est comme une caresse - l'art d'attouchement initiatique, tout en surface ; la profondeur, comme une possession, crée un paysage, mais fausse le climat. « Tout vrai regard est un désir »** - Musset.

Surproduction de bile à usage interne, surproduction d'amour à destination externe, leur non-sollicitation, leurs coupes respectives pleines, leur mélange inutilisable, pour ulcérer les douceâtres ou étancher les soifs des doux et ne pouvant servir que d'encre sympathique.

Pour se savoir fort, la connaissance la plus utile est de se savoir aimé. L'ignorance la plus utile est d'ignorer pourquoi on n'est pas aimé. Socrate s'y connaissait : « Je ne sais rien d'autre que les choses de l'amour ».

Comme dans tous les métiers, pour exercer le bien ou le beau, les diplômes aident : une licence dans la vie délivrée par la faculté de l'amour, une maîtrise de la vie, que délivre l'école de la vérité.

On ne peut aimer que l'objet, dont on ignore le véritable fond, et dont la forme séduit inconditionnellement, aimer en amateur, crédule et enthousiaste. Dès qu'on commence à maîtriser le fond, on devient un professionnel, rigoureux et raseur. Tenir à la maîtrise de la forme, notre meilleure chance d'entretenir un regard vibrant. Dilettante du fond, expert de la forme.

Aimer : quand, sous mes yeux incrédules, le corps, l'esprit et le cœur de l'être aimé deviennent âme.

Rencontre merveilleuse du désir et de la jouissance, s'arrêtant au seuil infranchissable du manque - le rêve, avec son autre nom : volupté ou mieux Lust ! « Qu'est-ce en somme la rose - que la fête d'un fruit perdu » - Rilke.

Une dose d'horreur peut donner du piquant à l'amour, comme une certaine élégance donne du sel à l'exécration.

Qu'est-ce qu'une vraie imagination ? - l'art de me convaincre, à tout instant, que je suis amoureux ou héroïque ! C'est à dire - philosophe : « Je vois dans la philosophie un moyen de rétablir les droits de l'héroïsme »** - Badiou.

Qu'est-ce qui nous laisse aimer ou être mélancoliques ? - le don béni de ne pas regarder jusqu'au bout des choses et de ne pas céder à l'injonction immédiate de l'enthousiasme.

Il n'est pas de plus forte et irrésistible béatitude que de se noyer dans les yeux d'un être aimé ; mais, pendant un instant, détache ses pupilles de son corps désirable, de son cœur aimable, de son âme qui sent tout et de son esprit qui voit tout, - je verrais dans ses trous noirs, monstrueux et vides, ce que ressentirait un Martien : les pupilles d'un poulpe, d'une hyène ou d'une chauve-souris qui me guette. Et devant mon miroir j'éprouverais la même horreur.

Aimer charnellement le corps et spirituellement l'esprit - est banal et improductif ; il faudrait aimer charnellement l'esprit et spirituellement le corps, ce qui élève et l'esprit et le corps. Surtout si l'on croit, que « entre le pénis et les mathématiques, il n'existe rien ! C'est le vide !  » - Céline. Alterner les hauts et les bas : « Tu es ardent dans le glacial, glacial dans l'ardent » - Cicéron - « In re frigidissima cales, in ferventissima friges ». Entre deux éléments, l'eau et le feu, il faut choisir : « L'esprit n'est pas un récipient à remplir, mais un feu à entretenir »* - Plutarque.

Les cendres ne nous révèlent pas grand-chose du feu, et encore moins de l'arbre. « L'amour : une année de feu et flammes, trente - de cendres » - L.Visconti - « L'amore : fuoco e fiamme per un anno, et cenere per trenta ». Quand on manque de souffle d'imagination et n'est guère l'oiseau Phénix (voir Tsvétaeva), on n'arrive pas à inverser cette proportion.

On se décide pour la solitude - et l'on trouve l'amour comme récompense. Chez les autres, qui ne savent pas rester seuls, l'amour est une punition.

« On aime seulement des qualités et jamais la personne » - si Pascal a globalement tort (aimer, c'est être attiré par la personne, par l'être, sans y être conduit par ses qualités), il y a, tout de même, une seule qualité, sans laquelle, en effet, toute personne s'effondre, c'est son regard. Cependant, à quel regard on atteint, quand on réussit à devenir, un court instant, homme sans qualités ! « Le regard n'est plus réducteur, mais fondateur de l'individu »*** - Foucault - début du nihilisme et du rêve : « On serait tenté d'appeler l'homme sans qualités - nihiliste, celui qui rêve des rêves de Dieu »*** - Musil - « Man mochte den Mann ohne Eigenschaften einen Nihilisten nennen, der von Gottes Träumen träumt ».

J'aime, tant que je garde l'image de l'être aimé - dans un lointain hors de ma vue, et si cet être s'approche trop près, je risque d'en perdre l'image véritable. Je devrais aimer par des coups d'ailes, sans mettre le pied ou les yeux sur terre.

L'amour, l'irréfutable, craint le continu et la lumière persistante ; il survit par éclairs, par éclats, retrouvant la fraîcheur des images dans des ténèbres ; toutes ses apparitions sont des renaissances ; et peu importe leur fréquence : « Il faudrait aimer rarement, pour aimer beaucoup » - Camus - est une mauvaise piste - il faudrait aimer discrètement !

La liberté démystifie l'amour ; l'amour fait mépriser la liberté. On sait où conduisent l'esprit libre et l'amour libre - vers le robot et le mouton.

Au commencement de l'homme était peut-être le désir du bonheur ; c'est lui qui, à son tour, donna lieu à l'angoisse de la création et de l'amour, car « le bonheur n'entrait pas dans les desseins de la création » - Freud - « die Absicht daß der Mensch glücklich sei, ist im Plan der Schöpfung nicht enthalten ».

La promesse du bonheur se mesure non pas par l'étendue de ce qu'on cherche à en remplir, mais par la hauteur de la béance qu'on prépare pour l'accueillir.

L'amour, comme la vie, comprend la partie banale du pourquoi du bon et la partie créatrice du comment du beau. La sagesse consiste à aimer la rose sans pourquoi (Angélus), tout en vivant les épines domestiques (Montaigne) sans comment. Réduire la vie ou l'amour – à l'art.

En hauteur règne l'obsession ; la concession apaise la profondeur ; la possession arrange ce qui déborde en ampleur. À moi de choisir le ton, l'accord ou la grammaire : « À force de largeur, l'amour touche aux proportions de l'idée pure » - Flaubert.

Que rien ni personne ne puisse se maintenir longtemps en tant qu'objet d'amour, que le beau finisse toujours par désespérer, que tout pas vers le bien te fasse traverser le mal, - faut-il en conclure à l'absurdité de ce monde et te morfondre dans l'abattement ? - n'écoute pas trop l'objet créé et aimé, écoute ton âme, capable d'aimer, écoute ton esprit, capable de créer.

J'aime, tant qu'au créer ne se substituent ni le bâtir ni le construire, tant que l'élan de la forme me préserve du contact avec le fond.

La largesse est la dimension naturelle du cœur, comme la profondeur - celle de l'esprit et la hauteur - celle de l'âme. Il semblerait, que le seul mouvement qui, simultanément, élargisse le cœur, approfondisse l'esprit et rehausse l'âme, ce soient les passions.

L'amour est peut-être l'antagoniste le mieux inspiré de ma manie de renoncer aux yeux, pour se vouer au regard ; il s'enivre dans les yeux et se moque de regards ; il prend pour lumière ce qui n'est que ses ombres : « Lumière de mes yeux, tu es mon regard même » - Hafez.

Esclaves de la raison, ils éteignent ou abaissent leur passion et tirent leur orgueil de s'être mis au-dessus d'elle, pour la maîtriser.

L'amour est ennemi de la tolérance ; aimer, c'est découvrir la platitude de tous, sauf un être qu'on découvre à une hauteur vertigineuse et dont on est amoureux, sans savoir si l'ivresse provient de la hauteur ou de l'être aimé. Le sot s'y voit propulsé vers un rang supérieur. Le supérieur s'y découvre sot déchu, sans envier la sagesse des autres, sans chutes. « Tomber amoureux, ce n'est pas encore tout à fait - aimer » - Dostoïevsky - « Влюбиться, еще не значит любить » - aimer, c'est aimer la sensation de chute, c'est à dire la disparition de toute pesanteur.

La basse liberté consiste à refouler ses passions et à ne suivre que ses intérêts ; pour les hautains, « la liberté est sensibilité » - Valéry. On ne prouve sa haute liberté qu'en agissant contre la voix de la basse raison ou en acceptant une haute servitude ; la liberté est un désordre, salué par l'âme ; les robots professent le contraire : « La liberté consiste à instituer hors de soi un ordre de raison » - Levinas. L'acte, appuyé sur le seul calcul et derrière lequel ne palpite aucune sensibilité, ne peut être libre : « Aimer et haïr, les deux choses les plus libres au monde »** - Sénèque - « amare et odisse, res omnium liberrimas ».

Je suis l'homme de notre Loi et l'homme de mon étoile (ce sont, d'ailleurs, les deux seules choses qui émerveillaient Kant) ; et je ne devrais les convier ni au même moment ni pour débattre d'un même problème : la justice et l'amour doivent ignorer jusqu'à leurs existences respectives.

Pour faire de leur compagne un ange, les uns s'attellent à cultiver un paradis, les autres s'y faufilent en tant que serpents, les troisièmes se contentent d'y entretenir un arbre. Les actifs, les lascifs, les créatifs. Mais c'est le prix des pommes qui détermine aujourd'hui les choix de l'ange et le mute définitivement en bête, à côté des spéculatifs.

Une passion est pure, quand elle ne doit rien ni à l'adversité ni à la contradiction.

La comparaison la plus féconde, en logique ou en amourettes, est celle qui débouche sur une unification : naissance d'un arbre avec plus de ramages ou d'ombres et plus de promesses de fleurs ou de sèves. Et peu importe si c'est l'arbre requêteur ou l'arbre interpréteur qui apporte plus de nœuds ou d'ombres. Celui qui aime plus, qui a plus d'inconnues dans son arbre.

La chose la plus sinistre, accompagnant un amour éteint : personne ne peut me devenir plus étranger que celle que j'ai aimée.

Il est facile de savoir si on aime vraiment : quand toute proximité devient impensable et impossible, une fois le sentiment d'amour évaporé.

La caresse, ce dénominateur commun entre deux pulsions centrales de l'homme : chercher une maîtresse ou une reconnaissance ; l'orgueil est vaste, la volupté est profonde, mais la caresse, elle, est haute !

Pourquoi les amoureux sont les meilleurs des écrivains ? - parce que l'amour est le plus grand annulateur de tous les parcours du regard ; et le point zéro de l'action, de la réflexion et du sentiment sont les premières conditions d'une écriture originale et noble ; des livres sur des livres, genre florissant chez des rats de bibliothèques, n'ont de valeur qu'anecdotique.

J'aime voir le point zéro de l'écriture comme le dernier chaînon de : on est trois dans la naissance, deux - dans l'amour, un - dans la mort…

L'amour de Platon, l'amour d'Aristote, l'amour du Christ (tendresse, volupté, sacrifice/fidélité - agapé, éros, philia), trois révoltes contre nature, qui, pourtant, constituent l'homme.

Tout élan finit par s'avérer pitoyable, sans pour autant me détacher de la merveille de la vie, sauf l'appel de l'amour ; ou, peut-être, lorsque l'amour même s'écroule sur mon échelle de valeurs, mon suicide serait l'issue la plus juste. « On se supprime, quand l'amour se révèle misère, infirmité » - Pavese - « Ci si uccide perché un amore ci rivela miseria, infermità ».

Quand l'amour commence à omettre l'article défini devant plus ou moins, il n'est plus dans son milieu naturel - un gouffre ou un firmament immobiles. Tout signe de (dé)croissance est son acte de décès, quoi qu'en pense Chateaubriand : « L'amour décroît, quand il cesse de croître ».

Il est facile de faire subir à n'importe laquelle de mes effervescences la métamorphose, qui la ferait prendre pour mon amour ; mais pour ressentir l'amour de l'autre, aucune manipulation des sens ne t'aidera dans cette supercherie. « On aime d'amour ceux qu'on ne peut pas aimer autrement »** - N.Barney. Les pauvres d'imagination s'exposent au désastre : « Il y a seulement de la malchance à n'être pas aimé ; il y a du malheur à ne point aimer » - Camus.

Aimer, c'est la caresse d'une jouissance irréelle ; être aimé, c'est la caresse de l'amour-propre bien réel ; l'amour partagé, c'est la rencontre du songe et du réveil. « Aimer, c'est jouir, tandis que ce n'est pas jouir que d'être aimé » - Aristote.

La bizarrerie du français fait, que le même mot - la honte - s'applique à Ève et à Judas, à la volupté naissante et à un bien à l'agonie ; la honte entretient le besoin d'aimer et le besoin d'être bon ; elle pointe des lieux d'un fragile bonheur : « Le besoin d'aimer - suprême Bien et félicité suprême » - Kierkegaard.

Si aucune honte n'accompagne mon sentiment lumineux, c'est à dire qu'il ignorerait toute ombre, alors, sans doute, je me trouvais sous une mauvaise lumière. « Un grand sentiment ne craint pas la honte ; il n'est qu'une ombre d'une authenticité future » - Tsvétaeva - « Большие чувства не боятся стыда. Они - тень грядущих достоверностей » - ce qui resterait juste, même si ce sentiment n'était qu'une invention intemporelle de l'âme.

La meilleure ironie naît du trop d'amour ne trouvant ni preneur ni réceptacle.

Les percées de l'esprit, de l'âme ou du cœur ont le même secret, la même formule : un sacrifice inspirateur suivi d'une fidélité créatrice ; leur dénominateur commun s'appelle amour : l'amour du vrai, l'amour du beau, l'amour du bon. Être libre et savoir se sacrifier seraient-ils synonymes ? - « Plus l'âme se sacrifie sans retour, plus elle est libre »*** - Fénelon.

Le vrai bien et la vraie immortalité nous donnent le goût de l'impossible ; ils ne valent qu'en tant que désirs ou promesses ; l'espérance est promesse de bien, comme l'amour est promesse d'immortalité.

On dirait, que chacun de nos sens, sans exception, fut créé avec la seule fin de tendre vers sa transfiguration extatique par le simple fait d'aimer ; on ne sait même pas lequel en est le mieux marqué. « L'amour est la poésie des sens »* - Balzac.

Se dire, sobrement, qu'aucune possession, en amour, n'est envisageable, et se griser, ensuite, en faisant mystère ou fantôme de ce qu'on aime - le contraire de La Rochefoucauld : « L'amour n'est qu'une envie de posséder ce que l'on aime, après beaucoup de mystères ».

Le rêve est l'image qu'on peut aimer, sans qu'elle bouge, grandisse ou s'inscrive dans la réalité ; il est la fusion du premier et du dernier pas, sans qu'on ait besoin de pas intermédiaires ; et l'homme et la femme de Wilde désirent peut-être la même chose : « Les hommes veulent être le premier amour de la femme ; les femmes voudraient être le dernier rêve de l'homme » - « Men want to be a woman's first love. What women like is to be a man's last romance ».

On n'arrive à associer l'idée d'immortalité ni au corps, ni à l'âme, ni à la conscience ; ce qui s'en rapproche le plus, c'est la caresse que je voue à un visage, à un souvenir, à ce qui m'avait muni de regard, aux mains de ma mère, bref à l'absurdité insondable d'un aveugle amour, qui ne dure qu'un moment : « L'immortalité : un instant, pour le génie, une longue vie – pour les médiocres » - Prichvine - « Для гениальных бессмертие - в мгновении, а для обыкновенных - в долготе жизни ». L'immortelle caresse, au-dessus de l'immortalité d'une conscience selon Pythagore, ou Socrate, d'une pensée selon Aristote, d'une foi selon le Christ, d'une création selon l'Artiste.

Quand je vois tant de visages anonymes de nos contemporains interrogateurs, sans écho, sans réponses, je comprends que l'amour fiche le camp de ce monde, voué au silence. À l'amoureux, « il fallait bien, qu'un visage réponde à tous les noms du monde » - Éluard.

Si l'amour ignore l'heure, c'est qu'il ne devrait connaître qu'un zénith et des ténèbres, sans aucun intermédiaire : « La lumière de l'amour croît ou, constante, luit : qu'il passe son zénith, et déjà c'est la nuit » - J.Donne - « Love is a growing, or full constant light ; and his first minute, after noone, is night ». Le signe paradoxal de cette nuit est trop de netteté dans ce qui ne promettait jadis qu'une belle obscurité.

L'amour, gratuit et inexplicable, de la femme, du savoir, de la nature se transforma, de nos jours, en un avoir garanti et perdit sa (dé)raison d'être ; le dernier à déserter le cœur humain sera l'amour maternel - la chose la plus viscérale, qui liera la mère à son môme, sera l'intensité des cours de gestion du patrimoine familial qu'elle lui administrera, du berceau au mouroir, disposés en usufruit.

La tragédie, la trahison, la honte, la caresse perdue, immémoriale, immatérielle, l'amour à perdre la raison, c'est ce qu'on doit éprouver au souvenir de nos parents disparus. Et c'est ce que j'entends chez Mozart : « Dieux de vengeance, entendez-vous le serment d'une mère » (« Hört, Rachegötter, hört der Mutter Schwur » - die Zauberflöte) - ce furent ses dernières paroles ; pensait-il à sa mère ? pensait-il à son père, avec le Commandeur ? derrière les oiseleurs et cocuficateurs s'y profilent le Mal et l'enfer. Tout bon fils finit par se sentir scélérat (« Pentiti, scellerato »).

Plus j'aime ce qui n'existe pas, plus je suis seul ; le plus grand absent, Dieu, généralise cette règle : « Qui aime Dieu ne doit s'attendre à en être aimé » - Spinoza - « Qui Deum amat conari non potest ut Deus ipsum contra amet » - plus je m'en approche, (prodeo pro Deo) plus je suis invisible, même pour un cartésien, « caché devant Dieu » ou « masqué, pour être comme Dieu - larvatus pro Deo ».

Encore de l'abus de la négation : je suis invité, explicitement, à aimer mes ennemis, mais les ennemis de Dieu ne bénéficient pas de la même faveur écrite ; et puisque tout dévot a la manie de proclamer ennemi de Dieu toute tête qui ne lui revient pas, il détestera, en toute quiétude, tout ce qui lui paraît détestable.

Pour Socrate, Éros, en tant que fils de Pénia (la Carence) est philosophe, sans autre lit que la terre, et en tant que fils de Poros (l'Abondance) est raisonneur permanent et sophiste. C'est ainsi, en additionnant la profondeur et la hauteur, qu'on aboutit à la platitude, au lieu de ne leur appliquer que des opérateurs unaires.

Le siècle des robots s'ouvre par des sentences comme : « L'amour, c'est l'espace et le temps rendus sensibles » - Proust ; il sera définitivement mûr, c'est à dire totalement aseptique et insipide, quand on les prendra au sérieux.

Le culte de la caresse, c'est préférer l'appel obscur de la faiblesse à l'obligation criarde de la force, la maîtrise - à la possession, l'invisible - à l'évident. Caresser une peau, une image ou une pensée, c'est maîtriser, en s'abandonnant, en ne se saisissant de rien.

La dimension temporelle va de pair avec l'horizontalité, jusque dans la platitude ; parier sur la durée, c'est condamner tout séjour dans la hauteur, dont la seule mesure est l'intensité hors temps ; l'amour est une hauteur, et lorsque le temps s'y faufile, l'écroulement est inéluctable ; ce n'est pas de l'inconstance qu'il faut se lamenter, mais de notre incapacité de rester immobiles dans le temps. D'ailleurs, l'autre nom de la hauteur serait - espace libéré du temps.

Dans une caresse peu importe son objet - épiderme, amour-propre ou talent - on suspend son vol, on vit de la tension de sa corde et l'on oublie sa cible, on est atteint, comblé par le fragment de ce qui reste incompréhensible, poétique : « Nous ne pouvons recevoir des impulsions de poésie qu'à travers des fragments » - Bachelard.

L'amour est une sacralisation, par un cœur crédule, d'un grandiose sans mérite. L'agenouillement devant l'humain ou le divin, devant la femme ou devant Dieu, la raison désarmée bénissant ma reddition. Loin de l'agapé platonicien (et de sa vérité), proche de la philia chrétienne (et de son humanité), indiscernable de l'éros (et de sa caresse).

L'amour, comme la philosophie, c'est la découverte du potentiel de mes faiblesses et l'art de tout ramener au point zéro soit du sentiment, soit de la réflexion. « D'un fond de faiblesses et de nudités surgit l'amour, et à partir de là - la fécondité » - J.G.Hamann - « Auf Schwächen und Blößen gründet sich die Liebe, und auf diese die Fruchtbarkeit » - l'inertie drape la nudité, la puissance sans volonté abaisse mes faiblesses, seuls les commencements sont féconds.

Le beau se réduit aussi peu à la géométrie ou à la physique des ondes, que le bien - aux bonnes notes décernées par des Maîtres, ou l'amour - au fonctionnement des glandes ; bien que les Modernes prétendent le contraire : « La psychanalyse est la seule vraie tentative moderne pour faire de l'amour un concept » - Badiou - et ce concept triomphe, si l'on en juge d'après la disparition de chevaliers et de suicides, des chroniques amoureuses.

Je ne connais pas à l'amour de talents de prestidigitateur ou de guérisseur ; il est une divinité païenne, divinité créatrice et nullement salvatrice, aimant le temple vide, l'autel ardent et le sacrifice vital. « Notre amour ne peut se maintenir que par des sacrifices »* - Beethoven - « Kann unsere Liebe anders bestehen als durch Aufopferungen » - la fidélité permet de tenir des promesses, mais c'est le sacrifice qui permet d'entretenir la flamme.

Dans notre relation avec autrui, intervient toujours un tiers - un pays, une époque, une éducation - dont l'ampleur ou la profondeur servent de fond, pour jauger nos qualités ; l'amour en est une exception et même une inversion : c'est de sa hauteur que seront jugés et le fond et la forme de notre existence.

L'horizontalité socio-économique devint la seule dimension, dans laquelle évoluent les passions des hommes ; la verticalité de la vie s'articule autour de la profondeur de la réalité et de la hauteur du rêve, mais l'homme prosaïque veut abaisser le rêve, en le rapprochant de la réalité, tandis que le poète, c'est à dire l'amoureux, découvre du rêve en tout point réel, autour de l'être aimé, - des sublimations mystérieuses et immédiates.

On se dégrise en assouvissant ses soifs ; seules la forme et les étiquettes des bouteilles, le regard et l'écriture, nous tiennent encore en vertiges, nous enivrent sans vin.

La grande utopie amoureuse : faire de l'amour - contenu et beauté de la vie. Mais en embellissant tout ce qu'il touche, l'amour tarit en couleurs intérieures. L'amour est tout d'interrogations, tandis que tout contenu, dans la vie, ne consiste qu'en réponses.

Je me moque de leurs angoisses, nées des images abstraites d'infini ou de néant ; la seule que je respecte est celle d'un manque concret d'amour, de fraternité ou de créativité : ne plus savoir aimer, ne plus vouloir être consolé, ne plus pouvoir produire des métaphores.

La première fonction de la consolation, aussi bien en religion qu'en philosophie, c'est de nous retourner vers l'amour. « La consolation nous sert à prévenir la désaffection »** - Jankelevitch. Comme la première fonction de l'analyse langagière devrait être d'entretenir la passion des métaphores.

Dans le regard, il devrait y avoir de la grâce et de la pesanteur, de ce qui est charmant et de ce qui est charmeur, comme dans le regard de femme, qui prolonge ou complète ce que la bouche n'ose pas prononcer. « La femme enrichit la hauteur de la vie et en multiplie la profondeur »*** - Nietzsche - « Durch Frauen werden die Höhepunkte des Lebens bereichert und die Tiefpunkte vermehrt ». Elle voit plus de branches à variables que de constantes racines. Le regard est un interprète, et l'interprétariat, c'est le contraire de l'empreinte.

Le but, c'est la musique et non pas la passion ; d'une âme apaisée peut couler une mélodie bouleversante ; un torrent pathétique peut ne produire que de la cacophonie ; l'idéal, c'est l'amplitude - entre la profondeur du ressenti et la hauteur du ressentant, le tout rendu par une ample voix.

Si la raison se tait, l'amour devient bavard ; quand celui-ci veut parler, la raison devrait lui dire de se taire. Dès que l'amour parle, ce n'est plus l'amour, hélas, qui parle… Il doit prêter sa voix, pas ses mots (qu'il n'a pas ! ). Son silence, ce sont ses caresses : « Le baiser est la plus sûre façon de se taire en disant tout » - Maupassant.

L'esprit manipule des valeurs au comparatif, fournies par des capteurs ; l'âme, elle, n'est sensible qu'au superlatif, auquel réagissent ses cordes. « Il existe ces drôles de cordes dans l'âme humaine ! Insensibles aux appels tonnants elles se mettent soudain à vibrer aux mots prononcés tout bas » - Dickens - « There are chords in the human heart, which will remain senseless to appeals the most passionate, and respond at last to the slightest casual touch ». Le cerveau traduit les mots, nettement filtrés par l'oreille, mais le cœur en connaît la langue originelle, qui ne jaillissait que des yeux silencieux.

Le type d'homme, le plus dénoncé par les sots, est l'homme, qui n'aime ni la vérité, ni la réalité, ni le naturel. Mais pourquoi tant de nigauds parmi ceux qui se répandent en déclarations d'amour pour le vrai, tant de stériles chez ceux qui collent à la réalité, tant de féroces auprès des laudateurs du naturel ? Et s'il fallait réserver l'amour à ce qui, seul, le mérite : une passion ou un génie, sans empreintes sur les choses ? En vase clos.

La langue perdue, comme une femme perdue, ne pourront être retrouvées qu'en étrangères. Tous finissent en exilés du pays de l'amour, du paysage, du mot ; seul le pays des robots naturalise ces naufragés, avec la femme et la langue à maîtriser et non plus à aimer.

L'heureux hasard nous rendait amoureux, à cause d'un regard détourné du réel et promettant l'impossible. De nos jours, le hasard devint opportunité, le pur regard - yeux entachés de calcul, la promesse - contrat, l'impossibilité - utilité.

Cœur comme matière exige beaucoup d'impassibilité. Cœur comme outil n'est utilisable qu'en et par pulsions.

Je suis avec mon soi connu, lorsqu'il s'agit de faire, de réfléchir, de ressentir ; mais pour que je sois avec mon meilleur soi, avec le soi inconnu, il faut que j'aime. « Quand je n'aime pas, je ne suis pas moi-même »** - Tsvétaeva - « Я, когда не люблю, - не я ».

L'amour : les hommes en meurent, et les femmes en vivent ; l'homme aspire au mouvement et la femme à l'immobilité ; et l'amour, le vrai, donne l'immobilité ; l'amour féminin se désengage, l'amour de l'homme s'engage.

Moins on habille l'amour, moins il aura froid. Peu de gens savent cet art ludique, le déshabillage. Dénuder l'amour est aussi amusant que désarmer une vérité. Notre regard, c'est l'habit, mais notre nudité apparaît le mieux dans et par l'amour : « L'amour nous révèle dans notre nudité »* - Pavese - « Un amore ci rivela nella nostra nudità ».

La meilleure façon de donner est de se donner ; pour créer, rien ne vaut s'être créé ; mais pour aimer, s'aimer n'apporte rien et gâche, souvent, tout : « Veux-tu qu'on t'aime ? Ne t'aime pas » - Hugo.

Quand je comprends, que « ce qu'on donne à l'amour est à jamais perdu »** - Desbordes-Valmore - je ne regrette plus ni la lumière ni la flamme sacrificielle, que je dépose sur un autel. Les offrandes amoureuses sont des hécatombes.

Trois hypostases, à hiérarchie variable, nous résument : celui qui crée, celui qui connaît et celui qui aime. Leur fusion (l'ambition des sots) n'a aucun sens, bien que même Nietzsche succombe à l'illusion : « Toute création est l'envoi de messages : tout y est un - ce qui connaît, ce qui crée, ce qui aime » - « Alles Schaffen ist Mitteilen. Der Erkennende, der Schaffende, der Liebende sind Eins ». L'illusion vient de la fausse association du philosophe avec la connaissance et du saint - avec l'amour (« Le philosophe, l'artiste, le saint - c'est tout un » - Heidegger - « Der Philosoph, der Künstler, der Heilige - Eins »), tandis qu'ils n'en sont que chantres, sans être ni savants ni amoureux ; réunis, ils forment un poète. Les connaissances – contraintes négatives, l'amour – positives. La création – chemin.

Le bonheur, c'est très simple : aimer ce qu'on désire.

L'amour compréhensif dispense de penser, puisque ses heures heureuses font oublier les minutes minutieuses. Même en respirant, au lieu d'inspirer ou d'expirer, son souffle sera toujours pris, par un Croire amoureux, pour un éternel éternuement.

L'amour, c'est la soif artificielle naissant à la vue d'une fontaine artificielle, prête à jaillir, et qu'on découvre dans les yeux, dans la voix, dans la peau de l'être aimé. Entretenir la soif auprès de la fontaine, le premier souci de l'amoureux : la « soif s'étanche en un manque plus vaste » - Melville - « thirst is slaked in larger dearth ».

Par analogie avec les Chinois, qui voient dans le détachement spirituel - de la fadeur, menant à une harmonisation du sens, on peut dire que l'attachement sentimental est de la saveur d'un chaos des sens.

Le sentiment n'est vivant qu'immobile, tant qu'une roulade parfumée en émane. Lorsqu'il se frétille, on ne sait jamais quelles ailes le portent. La joie de l'essaim est prise aux adieux d'une fleur.

La volupté nous conduit au seuil de la chute, et l'esprit en crée la hauteur ou nous munit d'ailes. « La spiritualisation de la sensualité s'appelle amour »** - Nietzsche - « Die Vergeistigung der Sinnlichkeit heißt Liebe ». La spiritualité est créatrice d'images soudaines, indéchiffrables et éclatantes, en sursaut ou en pointillé, dont se nourrit l'ombrageuse sensualité, adepte du continu.

Choisir entre Werther (laisser son imagination se traduire en réalité - une tragédie) et Don Juan (laisser la réalité réveiller l'imagination - un vaudeville), ce choix stendhalien ne se pose plus aujourd'hui, où la réalité et l'imagination ne communiquent plus entre elles, ce qui est une des origines de l'extinction de l'amour, dans les cœurs ataviques : « C'est dans l'amour que le rêve et la réalité ne font qu'un »** - Nabokov - « Мечта и действительность сливаются в любви ».

L'amour est un plongeon dans la source du rêve, où vivote, d'ordinaire, notre soi inconnu ; avec le dessèchement du pays du rêve, entraînant une non-vitalité de l'amour, on ne reste qu'en compagnie de son soi connu, bien enraciné dans le terre-à-terre. « L'amour d'un être nous fait pénétrer dans une vie inconnue et faire bon marché du reste »** - Proust.

L'objet de l'amour narcissique est le soi inconnu, incarnant l'excellence de l'espèce et ignorant la comparaison des genres. Le mystère de cet amour contient le mystère du monde entier ; et ce mystère est non pas seulement observé, comme avec autrui, mais vécu. On ne peut aimer que ce qu'on ne comprend pas, et non pas l'inverse : « Tant que l'homme ne parvient pas à se connaître, tant il lui sera impossible de s'aimer » - J.G.Hamann - « So lange es den Menschen nicht möglich ist, sich selbst zu kennen, so lange bleibt es eine Unmöglichkeit für ihn, sich selbst zu lieben ». L'amour du connu ne peut être que gentillâtre, le vrai amour est idolâtre.

Les plaisirs de l'esprit ou du corps ne sont pas si différents de nature ; il suffit d'observer, que la source des meilleures voluptés, que procurent soit les images fortes soit les mains accortes, est la même - la caresse. Le philosophe doit y être aussi expert que l'amant. Nietzsche, ne voulait-il pas être amant de la vérité même (der Wahrheit Freier) !

Tant qu'on est avec soi-même (avec le soi connu), on peut être cohérent et honnête, on ne peut pas aimer ; aimer, c'est s'abandonner à son soi inconnu, ce fond, qui prendrait la forme d'un être aimé ; se retrouver est souvent le signe d'une grande perte. « Quand l'amour s'arrête, advient le grand retour vers soi-même » - Tsvétaeva - « Когда любовь кончается, наступает великое возвращенье в себя самоё ».

Parmi tous les excès qui rythment mon existence, l'amour est celui qui me met le plus près de mon soi inconnu : je me reconnaîtrai dans l'espérance, dans la caresse, dans la solitude et dans la souffrance, et je les exalterai, tandis que la vie des autres sens ne cesse de les dégrader.

Dans la vie plate, nous vivons des forces claires, et voilà que l'amour nous fait découvrir d'obscures sources de faiblesses. Et tout élan vers une faiblesse envoûtante nous élève à une hauteur, où seul un souffle d'amour permet de respirer. La souffrance, c'est la faiblesse. L'art de chanter la faiblesse, c'est la poésie. « Je veux chanter l'amour, et voilà qu'il devient souffrance. Mais dès que je veux chanter la souffrance, elle devient amour » - Schubert - « Wollte ich Liebe singen, ward sie mir zum Schmerz. Und wollte ich Schmerz nur singen, ward er mir zur Liebe ».

Ni réflexion ni pulsion n'atteignent ni ne délimitent mon soi inconnu ; sa seule manifestation indubitable est l'amour qu'on me porte. « Où est ce moi, s'il n'est ni dans le corps ni dans l'âme ?  »* - Pascal - il est ma source profonde, il est le haut firmament de ceux qui m'aiment.

L'amour est fait de sensations nettes et d'images vagues ; dans les premières nous sommes tous égaux, ce n'est que par notre capacité de divaguer sur ce qui est net que nous pouvons encore être originaux.

L'inspiration : s'arracher, ou être arraché, à l'inertie, tomber sur un point zéro sans cause, passer le flambeau à une fibre créatrice. Cette rencontre entre l'inspiration et la création s'appelle culte des commencements, dont vivent l'artiste, l'amoureux et le rêveur ; dès que la première impulsion est éteinte, intervient la routine, palissent l'art, l'amour et le rêve.

À l'enfer, avec sa tentation par la révolte, au purgatoire, avec sa tentation par la perfection (Chateaubriand), je préfère mon paradis, avec ma tentation par le désir et la caresse. Ni l'éternité de débandade, ni l'avenir de mascarade, mais le présent de toquade.

Le secret de la réussite, réelle et banale, c'est le suivi, l'enchaînement, la durée ; seuls les amoureux, c'est à dire des poètes, baignés par la défaite, imaginaire et glorieuse, ne s'attachent qu'à l'instant ou à l'éternité.

Toute forme de lyrisme, dans le regard des hommes, fiche le camp ; et la culture de la féminité sera peut-être la dernière victime de cet assèchement planétaire ; personne ne comprendra plus Fontenelle : « Il y a trois choses que j'ai aimées, sans rien y comprendre : la musique, la peinture et les femmes » - puisque ces choses seront parfaitement transparentes, accessibles et purement décoratives.

Le culte ignoble de la paix d'âme, dans l'Antiquité, découle, peut-être, de l'absence de la femme des horizons intellectuels et même sentimentaux. À comparer avec le rôle des maîtresses à la Renaissance ou avec les salons des élégantes parisiennes au siècle des Lumières. Avec la femme en point de mire, déboulent des chantres, des chevaliers, des musiciens et se sauvent les sages raseurs.

La jeunesse - une facile acquisition d'habitudes ; la vieillesse - la difficulté de s'en débarrasser. La passion est le seul obstacle de ces inerties, qu'elle soit un amour ou un enthousiasme ; dans les deux cas, c'est une créativité, celle du cœur ou celle de l'âme, qui nous y conduit ; toute créativité est une victoire sur le temps et son implacable logique.

L'amour n'est beau que quand il se résigne à être un éternel élève ; l'amour-maître, l'amour qui parle soi-disant son langage, est un imposteur. Il n'a pas de mots à lui ; il plagie et pille les vocabulaires finis de notes, pour en tapisser la voie vers un infini purement musical. La langue natale de l'âme (Baudelaire) ne comprend que des interjections.

L'amitié attend de nous la fidélité, et l'amour - le sacrifice ; quand on les confond, on se trompe ou trompe l'autre.

De la ponctuation dans l'amour : ouvert par un point d'interrogation chancelant, il serait consolidé par un deux-points prometteur, préparant l'enchaînement de ses bienfaits, séparés par de joyeuses virgules, tandis que « il n'y a dans l'amour que des points d'exclamation, de suspension, de fin » - Don-Aminado - « В любви есть три знака препинания : восклицательный, многоточие и точка ».

Non, l'amour ne nous grandit point ; tout au contraire, il nous réduit à un seul point vécu comme la source de tout rayonnement. Et il ne produit que des balbutiements en discontinu. C'est l'absence d'amour qui délie et déplie les plumes et les ailes. L'amour est le retour aux sources sauvages, il est « l'appétit de la matière première » - F.Bacon - « appetitus materiae primae ».

L'âme et l'esprit, frappés par l'invisible ou l'indicible, abandonnent la partie au profit du cœur, deviennent cœur, dans le pourquoi du bien ou dans le comment de l'amour. « Mon amour n'est pas dans le combien, mais dans le comment » - Tsvétaeva - « Я люблю Вас не настолько, я люблю Вас как ».

Les yeux d'amoureux, la vue de sage, le regard de créateur - le bouquet complet, la fusion d'un cœur, d'un esprit, d'une âme - à offrir à un talent.

Tout amoureux veut inventer un langage d'amour inouï et remonte ainsi aux délires primordiaux. « Le langage de l'amour pour celui qui n'aime pas est un langage barbare » - St Bernard - « Lingua amoris ei qui non amat barbara est ». Il l'est aussi pour l'amoureux ; mais aimer, c'est aimer à lire le chaos primordial et intraduisible. Vivre sans amour, c'est exiger le mot-à-mot de toute éruption ou irruption étrangère.

Il faut entretenir l'inquiétude du cœur : dès qu'il se met à battre, même dans le vide du sentiment, la nuit m'enveloppe, je rêve, j'aime ; s'il ne se réveille que lorsque je crois aimer, je me trouverai en plein jour, je veillerai.

L'amour est un vecteur et non pas une valeur ; il est le contraire d'une foi, c'est un diktat du cœur déraisonnable et libéré, comme une religion est un diktat de la peur raisonnable. Le cœur croyant, d'habitude, y capitule, au nom des valeurs insidieuses ; c'est la raison méfiante de notaires qui commande les prix à afficher. Toutefois, l'amour est plus près d'un confessionnal que d'un ambon.

Quand le regard, le mot et le geste de l'autre, au lieu d'ex-primer une solution en pure forme m'im-priment un mystère, je deviens traducteur-inventeur-créateur du fond. « Aimer quelqu'un, c'est l'inventer » - R.Gary.

L'amour, qui est éternel tant qu'il dure, peut être comparé avec le parcours des dieux : « Les Dieux furent immortels » - S.Lec.

On dirait que la phobie du serpent, l'inclination devant la rose, la répugnance devant le mensonge sont des reliques de nos sentiments métaphysiques nés du bon (la chute), du beau (la perfection), du vrai (l'harmonie avec le monde). En dehors de ces trois branches, je ne connais qu'un seul sentiment, résistant à toute tentative de notre volonté ou de notre réflexion de nous en débarrasser, c'est l'amour. « Le cœur peut, à son gré, accueillir l'amour, mais non s'en défaire » - Publilius - « Amor animi arbitrio sumitur, non ponitur ».

Ils pensent que l'amour meurt de soif, à cause de notre inaptitude à remplir ses fontaines. Mais c'est plutôt à cause de nos soucis pour des sources indignes, où nous assouvissons de mauvaises soifs. L'amour vit mieux, lorsqu'on sait mourir auprès de sa fontaine première, créée pour entretenir la bonne soif.

L'amour, c'est le souvenir de l'invisible, l'intelligence de l'indicible, l'oubli de l'incurable. « L'amour naît du souvenir, vit de l'intelligence et meurt par l'oubli » - Lulle.

La foi et l'amour, ces supports palpables de nos espérances, quittent les cœurs avilis des hommes. L'espérance, c'est l'appel et l'attrait des chimères, et ce qui la remplace, dans nos cœurs, est le calcul, qui est l'appât du visible. « L'espérance est ce rêve, qui tient en éveil ton âme »** (Aristote), apothéose d'une âme vaincue : « L'espérance est la plus grande victoire, que l'homme puisse remporter sur son âme » - Bernanos, et même son agonie : « Se déshonore quiconque meurt escorté des espoirs, qui l'ont fait vivre »*** - Cioran.

Voir, dans l'objet de ton amour, ce qui n'existe pas ; ne pas y voir ce que tous voient - les yeux fermés font de nous - un regard libre, car ne suivant que des contraintes incalculables.

Le regard de l'homme amoureux lui fait découvrir la hauteur et les ailes, et les yeux de la femme amoureuse y créent une profondeur et un souffle. « Des anges et de l'air la pureté première, de l'homme et de la femme ainsi l'amour diffère » - J.donne - « As is twixt Aire and Angells puritie, ‘twixt womens love, and mens, will ever bee ». On n'approche le sublime qu'en se faisant invisible, en s'absentant ou en rougissant. Il n'y a pas d'ascension, l'air n'y est propice qu'aux chutes. La pureté est la faculté de voir, les yeux fermés. Les larmes sont à l'origine de la première pureté ; au bout de la seconde, se tient la honte.

Le beau nom de volonté n'est vraiment grand que lorsque derrière lui on devine aussi bien l'esprit que l'âme, le cœur et le corps, la puissance y étant rejointe par la hauteur, la passion et la caresse.

Une aberration du français (comme de l'anglais et de l'allemand) : savoir signifiant tantôt maîtriser et tantôt ne pas ignorer - quand on sait aimer, on n'aime pas, puisque aimer, c'est ne pas savoir. « Si tu aimes, tu ne sais plus ; et si tu sais, tu n'aimes plus »** - Publilius - « Cum ames non sapias, aut cum sapias, non ames ». D'autres exemples, chez Pascal : le cœur et ses raisons, que la raison ignore, ou, chez Sartre : des tenants du monde sans conscience ou des fanatiques de la conscience sans monde… Il n'y a pas de contradiction entre être artiste de son amour et avoir une tête sans droit au chapitre.

Le printemps de l'amour : en tout on vit une renaissance, on sème, parce qu'on s'aime, sans savoir pour quelles saveurs futures ; son été - beaucoup d'angoisses, de soucis d'ivraies, d'arrosages intenses ; l'automne - on se découvre fécond, on découvre le prix et la paix d'une moisson ; l'hiver - lire les souvenirs congelés, les mettre en mouvement, grâce aux regard et cœur immobiles. Ne sois pas l'homme d'une saison, sois un climat !

La femme est bien un paysage qu'anime un climat : le poète, l'homme. « Votre âme est un paysage choisi » - Verlaine. Les décors mécaniques et les thermostats programmés se substituent de plus en plus aux âmes de la nature, aux échappées de vue.

Que ce soit la vie, la création ou l'amour, il n'y a que deux choses qui comptent - la poésie et l'intelligence. La poésie est la rencontre, hors toute frontière spatio-temporelle, du talent et de la noblesse ; l'intelligence est le flair pour la profondeur et le goût pour la hauteur, plus l'ampleur du regard.

Un jour, on comprend que la chair, contrairement au corps, est aussi immatérielle que l'âme ; l'âme, dispensatrice des caresses invisibles, la chair, réceptacle des caresses du regard et de la peau.

On se trompe de dimension, de genre ou de langage, quand on voit dans l'amour un vaste problème (une comédie) ou une profonde solution (un mélodrame) - il est un haut mystère (une tragédie). « L'amour doit être une tragédie. Et le plus haut mystère du monde » - Kouprine - « Любовь должна быть трагедией. Величайшей тайной в мире ».

Chez les écrivains, il y a une énigmatique relation entre la qualité de leurs amours secrètes et le degré de fébrilité de leur style ; mais je ne saurais déterminer où est la cause et où est l'effet. Les amours délicates favoriseraient les classiques (Goethe, Flaubert, Valéry), les amours banales réveilleraient les romantiques (Lamartine, Hugo, Pasternak), les amours vulgaires pousseraient les véhéments (Tolstoï, Nietzsche, Cioran). L'esprit, le cœur ou le corps y sont conducteurs de leurs émois. Mais il semblerait que le plus parfait organe de l'amour est, malgré tout, l'âme (Goethe serait du même avis) ; et c'est l'exemple unique de Tsvétaeva, qui connut toutes les trois sortes d'amour et n'aima que de l'âme, et qui en est la plus belle et la plus tragique illustration.

On sait qu'on aime, tant que toute découverte, chez l'être aimé, ne fait qu'épaissir son mystère, tant que son voile n'est pas percé par les yeux trop ouverts, tant que le meilleur attouchement se produit à l'insu des mains et des cerveaux. Dès que le mystère tourne en problèmes et le souci bavard remplace la caresse indicible, on n'est plus amoureux ; la solution finale n'est pas loin.

Que le délire philogyne des vieux Casanova, Goethe ou Tiouttchev me séduit davantage que ne me convainquent des savantes analyses des misogynes, vautrés dans leur misère sexuelle, tels que Byron, Schopenhauer ou Nietzsche ! Un manque cruel d'ironie, pour bien digérer ses déboires. Un manque, plus cruel encore, d'imagination, pour chanter ce qu'on ne connaît pas.

Le bonheur, c'est la chance de parler à une oreille infiniment lointaine et compréhensive, ce qui se transforme inévitablement en extase, en délire divin, au contraire du à bout portant, qui est à l'origine des petits bonheurs et des grands malheurs. « On est d'autant plus heureux qu'on a davantage de formes de délire » - Érasme - « Quisque felicior, quo pluribus desipit modis ».

L'homme oublia, que l'amour divin et l'amour humain n'étaient qu'un seul et même amour. Aujourd'hui, tous sont persuadés que Dieu aime le chiffre converti et déprimé et l'homme aime le chiffre convertible et imprimé.

Le bonheur n'est pas une neige blanche immaculée, même lui a besoin d'ironie, qui est blanchisseuse de la vie, voyante du rêve et berceuse des ambitions. L'ironie, nous sauvant des gestes pathétiques : « L'homme, qui va se pendre, court encore à son bonheur »** - Pascal.

L'âme n'est ni éternelle ni porteuse d'une éternité ni même en contact avec une éternité, elle est élan vers l'inexistant atemporel, élan qui est à la fois agentia et amantia (Lulle), ce besoin de caresses sacrées, animant nos meilleurs images, regards ou frissons. Mais puisque cet élan est toujours tourné vers l'au-delà des choses et des idées, on accorde à l'âme, métaphoriquement, un voisinage avec l'éternité.

Tomber amoureux, c'est ne plus suivre ses yeux et être transporté par son propre regard. Coup de foudre se dit aimer dès le premier regard, en allemand et en russe : Liebe auf den ersten Blick - Любовь с первого взгляда.

L'esprit est juge en dernière instance, dans toutes nos controverses intérieures, sauf en amour, où cette prérogative appartient à l'âme. C'est l'âme qui, devant les attaques de l'amour, assure la glorieuse reddition de l'esprit, du corps et du cœur.

Ce qu'on dit de l'amour : « L'âme est le lieu de ses mystères, le corps son Livre Révélé » - J.Donne - « Love mysteries in soules doe grow, but yet the body is his booke » - s'applique aussi à l'art et à la science, qui sondent les mystères du beau et du vrai, mais doivent se contenter de rendre lisible, c'est à dire charnel ou formel, ce qui, au fond, n'est qu'intelligible. Le corps de l'art et de la science s'appelle représentation. Ce que l'oreille entend dans l'Écriture, l'œil devrait graver dans la Table des Lois.

La vie gardait son sens grâce à deux vides, côté tête et côté cœur : la curiosité de l'esprit et la soif de l'âme, qui ne cherchaient qu'à se remplir. « Stop to fill your head with science - for to fill your heart with love is enough » - Feynman - « Ne cherchez pas à remplir de science votre tête, car remplir d'amour votre cœur, c'est déjà suffisant ». Le plus fascinant, c'est que, apparemment, la source, d'où coulent l'émotion ou l'intelligence, n'est ni dans la nature ni dans le hasard, - elle est en nous ! Comme une règle, qui ne demande qu'être appelée. Et peut-être, de surcroît, cette source est la même, pour ces deux courants qui s'ignorent.

La soif de l'amour élève et redresse ; la soif de la vie abaisse ou humilie. La vie ténébreuse de l'amour éclaire l'artiste ; l'amour béat de la vie l'éteint.

La caresse est à l'âme ce que l'algorithme est à l'esprit, et l'orgie – au corps. La caresse est l'esprit, devenu charnel, ou le corps, devenant spirituel.

Pour devenir dionysiaque, Apollon n'a qu'à adopter la voix d'Éros.

Homme et femme d'aujourd'hui : deux cervelles, se dévisageant et ne communiquant que par des chiffres. Dans les âmes ataviques - les couleurs sont perçues comme longueurs d'ondes ou revêtements étanches. « L'avenir de l'homme est la femme ; elle est la couleur de son âme » - Aragon. L'avenir des hommes ne dépasse plus leur agenda ; leurs couleurs ne sont que des mixages mécaniques.

On nous invite à cultiver la femme comme on cultive un champ. C'est ainsi que ce, qui promettait des fleurs, finit par être traité en courges, quand ce n'est en épouvantails. La femme est plutôt affaire du suc que du soc, plutôt du jour que de la nuit.

La raison, c'est le culte de lignes droites ; le sentiment, c'est toujours du pointillé, de la rupture, de l'arrondi. « Les hommes suivent la ligne droite de l'intellect ; les femmes - les courbes de l'émotion » - Joyce - « Men are governed by lines of intellect, women - by curves of emotion ». Les deux risquent de se trouver, au bout du chemin, droit ou oblique, - robot ou mouton, s'ils ne font pas halte dans l'impasse de l'amour.

Les ressources de la faiblesse sont plus riches et imprévisibles que celles de la force : « L'homme aime tant qu'il peut ; la femme aime tant qu'elle veut » - Klioutchevsky - « Мужчина любит сколько может ; женщина любит сколько желает » - il est plus facile de munir le désir d'une volonté que la volonté - d'un désir.

La femme apprécie les hommes, qui la font rire, et l'homme - les femmes, qui le font pleurer. Mais la femme le fait en pleurant, et l'homme - en riant.

On ne cisèle l'image monumentale d'une femme que les yeux naufragés et la main affolée. Toujours recommencée : « Cherche à lui donner un nom, une figure, la recréer cent fois, l'effacer à mesure, ne la trouver qu'en songe et pleurer au réveil » - Lamartine.

Une complète différence de nature entre ces deux voluptés : la caresse à donner ou la caresse à recevoir, entre mon corps touchant et mon corps touché ; j'extrapole la vie sur l'art, et je trouve un énorme gouffre entre mon âme touchée et mon esprit touchant, ces deux outils du corps : pour interpréter ou pour représenter le monde, et qui, à tour de rôle, se renvoient de la matière à caresser par le verbe. « La volupté recherche les choses belles, sonores, suaves, agréables au goût et au toucher » - St Augustin - « Voluptas pulchra, canora, suavia, sapida vel gustavi vel tetigi discernitur » - décidément, la caresse est la curiosité et du corps et de l'esprit, et c'est l'âme qui les unit.

Les contraintes mathématiques ou érotiques, bien formulées en problèmes, promettent de l'élégance et dans les solutions algébriques et dans les mystères lubriques. La volupté y est davantage dans la séduction que dans la possession, non dans l'être-là, mais dans le naître des pas qui y mènent.

L'érotisme est peut-être le seul domaine, où tout homme puisse devenir artiste. « Grandeur de l'homme dans sa concupiscence – d'en avoir su tirer un règlement admirable » - Pascal.

Celui qui se connaît ne peut pas être narcissique ; seule une belle femme peut le faire se perdre et se mettre ainsi à s'aimer.

La plus belle victoire de l'amour est dans une glorieuse défaite, où il serait abandonné par ses alliés félons : l'amitié, la perspicacité, l'élégance - pour être exilé auprès des sauvages et égrener ses batailles perdues, face au plus fort que lui.

L'âme qui aime n'est plus à l'homme, elle se donne ou se vend à l'ange. Dieu n'apprécie que le troc, le diable tient aux intérêts. Tous les deux sont témoins, quand on déclare la perte.

C'est en renonçant à toute course qu'on ressent le mieux le courant amoureux. Vivre, c'est toucher à ce qui est évanescent. On ne touche à l'éternel que par un regard immobile. Aimer, c'est donc désapprendre à vivre. « Aime et fais ce que tu veux » - St Augustin - « Ama et fac quod vis » - autant dire, ne fais rien et sois l'acquiescement du monde. Renonce à la chose, pour le nom de la chose. Lulle : « qui n'aime pas, ne vit pas » - met une négation de trop, dans n'importe quel ordre.

Les yeux, quand ils s'humectent ou se ferment au bon moment, font des découvertes ou des pertes des deux côtés des pupilles : regards sur complice, égards pour Narcisse. « Ce que tu vois, l'amour le voilera ; ce qui est caché fait entrevoir l'amour » - Arioste - « Quel che l'uom vede, l'amor gli fa invisibile ; e l'invisibil fa veder Amore ».

Le cœur se gonfle, de l'extérieur, par l'ambition et se dégonfle, de l'intérieur, par l'amour. Tous les élans s'étant essoufflés et tous les chemins s'étant aplatis, aucune secousse ne met plus les cœurs à l'épreuve. L'ambition se recycla en plan de carrière et l'amour - en plan de manières.

Des nectars ou élixirs, accompagnés d'amuse-gueule, telle devrait être la seule nourriture de l'amour ; dès que, de gourmand il devient gourmet, il revit une santé et ne s'aperçoit même pas de la mort du vertige ; cette mort est la perte du goût. Dès que la langue de l'amour s'intéresse de trop près au goût des aliments, ceux-ci deviennent insipides. Les yeux et les oreilles sont les meilleures gardes du palais de l'amour. « La faim assaisonne le mets » - Cicéron - « Cibi condimentum fames est ».

Le meilleur feu – sentimental, littéraire, héroïque - engendre non pas la lumière, qui est anonyme, mais de belles ombres, comme dans la caverne platonicienne, avec un seul spectateur. « Briller est vain, brûler est peu ; la perfection unit la flamme à l'éclat » - St Bernard. Il n'y a que deux perfections : la réalité et le génie. Dans la première - tant de lumière et de froide immobilité ; dans la seconde - tant d'envies de projeter des ombres et d'entretenir le feu montant au ciel.

Le talent imite le réel ; le génie s'en sert, pour recréer ce qui est aussi parfait que le réel. Il faut du génie, pour unir ce qui s'exclut ; le talent suffit, pour désunir ce qui se fusionne. Briller est féminin, brûler est masculin - le génie, c'est savoir être sa propre Muse, être Narcisse.

Quand les yeux amoureux sont là, fermés ou écarquillés, les caresses envoyées dans la pleine lumière valent les caresses soufflées par l'obscurité. « L'ombre est si belle, où m'attire ta main » - Desbordes-Valmore. Tant que l'amoureux suit la lumière invisible qui l'attire, l'ombre en reproduit les contours recherchés. Quand le cerveau se met à apporter des chandelles, l'ombre devient muette.

Ce ne sont ni gouffres ni falaises qui brisent l'élan amoureux, mais, le plus souvent, la platitude. « La barque de l'amour se brisa contre la platitude » - Maïakovsky - « Лодка любви разбилась о быт ». Le plus shakespearien poète du siècle dernier savait traiter son époque comme Shakespeare l'Antiquité. Au siècle suivant on comprendra qu'on puisse voir en Lénine ce que Shakespeare discernait dans Antoine ou Rimbaud dans le roi Ménélik.

Si je devais interpréter âme selon Aristote, passion selon Descartes, désir (conatus) selon Spinoza, rire selon Kant, liberté selon Sartre, amour selon Barthes, je me réfugierais plutôt dans l'impassible, le servile et le végétal.

Cache les dictionnaires de ta langue maternelle à ce qui s'apprête à parler de ton amour. La langue de l'amour doit être toujours étrangère. Que ce qui répond, en toi, au nom de l'amour soit incompréhensible ou intraduisible !

Comment se fait-il, que dès qu'on aime on croit, et dès qu'on croit, on aime ? Et dès qu'on aime ou croit, l'espérance et le désespoir, ses saisons incompatibles ailleurs, constituent un même climat. Ses trois vertus surnaturelles ou théologales correspondent curieusement aux trois seuls prénoms féminins d'origine exclusivement russe : Nadejda, Lioubov, Véra

Un mystère de l'amour : vivre le même rythme, sans partager la moindre partition ni livret ni souvenir. Être chef d'orchestre d'un ensemble de cordes et de souffles, derrière un rideau tombé.

Chez l'homme on respecte surtout la volonté et chez la femme – la spontanéité. C'est pourquoi l'amour non-partagé rend la femme – digne de pitié, et l'homme - pitoyable.

L'amour enténèbre le lumineux, couvre de bigarrures l'incolore ; ce goût de paradoxe en fait même un faux-monnayeur, « qui change les gros sous en louis d'or, et qui fait de ses louis des gros sous » - Balzac. Le regard du sot gagne avec de bons yeux ; celui du sage - avec de bonnes paupières. « D'un rustre même Éros fait un poète » - Euripide.

Ils s'imaginent une cohabitation sereine possible entre l'appât du gain, qui les possède, et l'appât de la femelle, qu'ils veulent posséder. « L'affection illuminant un œil et le calcul éclairant l'autre » - Dickens - « With affection beaming in one eye, and calculation shining out of the other ». L'accommodation dominante finira vite par faire oublier la source de l'affection et se retrouver dans des cloaques du calcul. Non seulement les yeux ne rayonneront plus, mais ils oublieront jusqu'au plaisir d'être fermés.

Tout amour, au début, est amour de l'inaccessible, et le stratagème le plus subtile consiste à éloigner ce qui, dans ton amour, se mettrait à portée de ta main, ton cœur t'en remerciera. « Tu dois toujours vivre en amoureux de quelque chose, qui te soit inaccessible. À force de tendre vers le haut, on devient plus grand »* - Gorky - « Нужно жить всегда влюблённым во что-нибудь недоступное тебе. Человек становится выше ростом от того, что тянется вверх ». Mais c'est l'attraction de la platitude, accessible et sans amour, qui rendit les hommes mesquins et aptères. L'amoureux du haut est idolâtre ; l'amoureux du plat devient grisâtre.

Les cœurs authentiques sont les mêmes chez tous, mais ils n'ont pas de langage à eux ; seuls les cœurs inventés parlent ou chantent. « Il y a des hommes, dont l'esprit crée leur cœur, et d'autres, dont le cœur crée leur esprit » - Tchaadaev. Mais l'esprit inventé n'existe pas ; le cœur ne maîtrise que deux langages - le bien et l'amour, deux manières de dominer l'esprit.

C'est l'amour qui trouve le meilleur emploi pour tous les éléments de mon arbre : « L'amour s'élève jusqu'à votre hauteur et caresse vos branches les plus délicates. Il descendra jusqu'à vos racines et les secouera là où elles s'accrochent à la terre »** - Gibran - « Love ascends to your height and caresses your tenderest branches. Love shall descend to your roots and shake them in their clinging to the earth ». Et il m'apprend à vivre en déraciné, à la nouvelle étoile, sous de nouvelles ombres. Et je comprendrai, que le soi, c'est la hauteur, où naissent des couleurs : « Les ombres rehaussent les couleurs »*** - Leibniz.

Ils cherchent la paix et l'auto-satisfaction, en dominant leurs misérables affections. Sans vertiges ni honte vivifiante, dominés par leurs cervelles de robot, - que peuvent-ils entendre encore des affections de leurs âmes ataviques ?

Romantique à l'époque de l'amour romantique, la musique est robotique aujourd'hui, où, dans les cœurs des hommes, règne le robot. Ce qui se déroule entre deux amoureux peut être deviné d'après l'époque, dans laquelle ils se plongent : « Le jeu des deux sexes, c'est de la musique pure » - Kontchalovsky - « Игра двух полов — это чистая музыка » - de la pureté troublante ou aseptisante.

L'amour est une permanente élévation d'idoles et un besoin de reconversion. Tout charlatan d'encens ou de statues y trouve sa grâce. « Amour, je t'ai servi sous tous les dieux » - C.Marot.

Toute passion, tout rêve, finit, tôt ou tard, par être rejoint par la raison condescendante. L'amour paraît être le sentiment livrant la résistance la plus longue à ce compromis. « Plus la raison l'attaque, et plus il se roidit ; plus elle l'intimide et plus il s'enhardit » - Corneille - et tout cela pour finir par capituler devant un cœur sans raison.

La vie entretient les plus belles promesses ; l'action les tient et par là même les tue ; l'amour, c'est la recherche de promesses immortelles.

Dès le matin, dès que je suis debout, irrésistiblement, je me mets à calculer. L'amour est l'oubli matinal des chiffres et le penchant nocturne pour les opérations. « L'amour est le plus matinal de nos sentiments » - Fontenelle.

Le seul état où il vaille mieux être quitté de toute espérance est l'état amoureux.

Parmi tant d'injustices et de brutalités, s'épanouissaient le rêve et l'amour, souvent main dans la main, cœur sur le cœur. On pouvait même dire qu'« il n'est de grand amour qu'à l'ombre d'un grand rêve » - E.Rostand. Aujourd'hui, la justice et les droits de l'homme calmèrent nos envolées, une lumière blafarde chassa toute ombre, le rêve agonisant est la risée de tous - l'amour devint une pièce de musée, que les touristes condescendants appellent romantique.

Tout le monde cherche un sens à la vie, tandis qu'il faudrait en deviner la musique ou, à défaut, écouter son bruit, pour le transformer en ta propre musique. « La vie est dans le Désir, non dans le Sens »** - Chaplin - « Life is a Desire not a Meaning ». Le désir est dans les Sens, pas dans la Vie. Le sens est dans le Désir, pas dans la Vie.

Quand j'apprends à reconstituer, en solitude, l'éclat, le frisson et l'aveuglement de mes meilleurs sentiments, je comprends, que l'essentiel est dans leur reflet dans le regard d'un être aimé et non pas en eux-mêmes.

On reconnaît trois tons distincts dans la littérature : de ceux qui ne sont pas aimés, de ceux qui le sont, de ceux qui s'en fichent. Ceux-ci : Dostoïevsky, Flaubert, Valéry. Les deuxièmes : Montaigne, Tolstoï, Rilke. Les premiers : Pascal, Nietzsche, Cioran.

L'amour est à sa place dans la jungle des sentiments ou dans le désert des pensées. Mais, à force de chercher une domestication ou un apprivoisement, ce qui aurait dû être un aigle, ou au moins une chouette, s'avère poule ou dindon. On ne peut pas asservir le ciel - aux besoins de la terre ; en se fiant au ciel, on se libère. Descendu sur terre, le volatile rebelle se mue en reptile modèle.

Celui qui n'a jamais lu l'amour dans les yeux d'une femme posés sur lui, peut-il chanter l'amour ? Peut-on chanter le sourire en oubliant la bouche ? Notre âme contient toutes les cordes de tout ce qui est beau en puissance, et elles peuvent résonner sans aucun contact avec la chose exaltée par le chant.

J'ai tant aimé ce qui est invisible en toi, que, par un débordement de tendresse ou d'imagination, j'ai fini par aimer ton visible.

Celui qui croit, qu'une vérité quelconque puisse naître de l'amour est bien bête : « L'amour est à l'origine de toute vérité » - Fichte - « Die Liebe ist die Quelle aller Wahrheit ». L'amour devrait rester indifférent, face aux valeurs de vérité ; chez les moutons, « Le mensonge tue l'amour, mais avant le tue la franchise » - Hemingway - « Lying kills love. However, it is only by sincerity that it is really killed ».

L'abandon du rêve, c'est à dire le retour à la vérité, marque le tarissement final de l'amour, au-delà duquel sévira la platitude sèche et mécanique : « L'amour - la procédure, qui fait vérité de la disjonction des positions sexuées » - Badiou - pauvre fonction, pauvre procédure, pauvre position…

La vérité, c'est le savoir et la maîtrise - d'où son incompatibilité avec l'amour. « Ce serait vilain, si l'amour avait quelque chose à faire avec la vérité » - Remarque - « Es wäre scheußlich, wenn Liebe was mit Wahrheit zu tun hätte ».

L'amour, porté en soi, sans objet ni espérance, n'est que tendresse, se nourrissant d'elle-même. L'amour est un réveil des soifs de l'âme ; la tendresse irrigue le cœur endormi. L'âme est gorgée de soifs inassouvies, auxquelles l'amour invente la fontaine. Avec la tendresse, je suis à la paisible et certaine œuvre du bien ; l'amour me fait découvrir l'intensité vibrante sur tout l'axe du bien et du mal, de la pureté de l'ange au remords de la bête, le grâce à se convertissant facilement en malgré.

Quand ton cœur amoureux bat sa secrète cadence, le reste du monde se dépeuple au-delà des horizons de ton île déserte : « La vie devient un lieu désert, dès que notre bonheur se réduit à l'amour » - Bélinsky - « Если бы наше счастие заключалось в любви, жизнь была бы пустынею ».

L'amour et l'intelligence, deux scintillements intérieurs indicibles, et il y a un net parallélisme entre les tentatives de les dire à autrui : la foi et le poème - pour l'amour, et pour l'intelligence - la philosophie et l'intelligence artificielle.

L'amour est la seule manifestation pulsionnelle du beau, entraînant dans le même tourbillon et l'âme et le corps. On a peur d'imaginer, que les vibrations de ceux-ci ne s'accordent plus jamais. « Ne plus aimer, c'est ça, l'angoisse ; ne plus oser, c'est ça, l'enfer » - Maïakovsky - « Страшно - не любить, ужас - не сметь » - heureusement, l'angoisse s'avérera ennui et l'enfer – un paradis ennuyeux.

L'angoisse devrait servir d'armures à tes amours et audaces, avant qu'elles ne te surprennent, désarmé. Dostoïevsky (plagié par Bernanos) montre la même faiblesse : « Qu'est ce que l'enfer ? - La souffrance de ne plus pouvoir aimer » - « Что есть ад ? - Страдание о том, что нельзя уже более любить ».

Les uns s'angoissent dans le désir, d'autres - dans son absence : « Quand meurt le désir, naît l'angoisse » - Gracián - « Cuando se muere el deseo, nace el miedo ». Le bonheur est le trop plein d'une âme, qui déborde : « L'enfer est dans un cœur vide » - Gibran - « Hell is in an empty heart ».

Quelles sont les premières victimes d'un coup de foudre que m'inflige une femme ? - ma liberté, son égalité, notre fraternité.

L'homme laid exhibe sa virilité ; la femme laide cache sa tendresse. Tout homme sensé est conscient de sa laideur, qui est la distorsion entre le regard et le geste. Et quand le mot se charge de concilier la tendresse du regard avec la rudesse du geste, ça s'appelle ironie.

La beauté féminine a un effet équilibrant sur la répartition de l'intelligence chez la gent masculine : « Nul si fin que femme n'assote » - Baïf - ce qui sera davantage aggravé, si je rétorque : nul si sot que femme n'affine. En tout cas, on bêtifie beaucoup, en béatifiant.

Au-dessus du sens - le culte de la source perdue du premier mot et la joie de la divination de la finalité du dernier. « Chez la femme, le sens est porté par le dernier mot, chez l'homme - par le premier »*** - L.Salomé. L'homme est musicien d'antan, la femme est Muse de l'instant : le rythme, c'est l'émoi, né à la source et prolongé par le courant créateur ; le commencement, c'est l'émoi sans durée ni coordonnées. Le fleuve cherchant à rester fidèle au sens de sa source - telle fut le sens du rythme antique.

Le désir de devenir, ou même la certitude soudaine d'être - pur, parfait, au sommet de mes dons, de mes soifs, de mes regards, - tels sont les symptômes d'un état amoureux. Les purs découvrent un récipient de leur pureté, et les impurs découvrent la source d'eux-mêmes. « L'imparfait a plus besoin d'amour que le parfait » - Wilde - « It is not the perfect, but the imperfect, who have need of love ».

Chez l'amoureux, la bête devient ange, comme toute profondeur devient hauteur. « Ni les anges, ni les forces des hauteurs, ni celles des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l'amour » - St Paul. L'amour - prescience créatrice de volumes infinis dédaignant la science des dimensions.

La liberté subit le même renversement que l'intelligence, chez l'amoureux : « L'amour est ce qui réduit en esclavage les hommes libres et apporte aux esclaves la liberté » - Lulle. Aux uns il donne la fontaine et la chaîne, aux autres - l'eau courante et l'hygiène, aux meilleurs - la soif, dont ils meurent.

Le noble esclavage : sacrifier le vrai proche au bon ou/et au beau lointain – et c'est ce qui fait naître l'amour et la liberté supérieure. Le bas esclavage : n'écouter que la claire voix de mon intérêt immédiat, ne suivre que la voie nette du vrai, sous mes pieds.

À l'entrée des places fortes, où s'écoule la vie, on vous rogne vos ailes. Aimer vous en redonne de nouvelles, et ce ne sont pas des places assises, elles sont faites pour voler ; vous savez ce qu'il vous reste à faire, sur terre.

La poésie - comme les meilleures de ses dérivations : l'art, la noblesse, la philosophie - est une valeur féminine, au moins ne se justifiant que par une présence féminine. L'ignominie des temps modernes vient de la considération des valeurs masculines comme des seules valeurs humaines.

Deux manières de voir le présent : en faire un vide et le remplir par la profondeur d'un passé creusé ou par la hauteur d'un avenir rêvé, ou bien en vivre un débordement, ce que nous apporte l'amour, qui n'est qu'un perpétuel présent rejaillissant sur le passé ou sur l'avenir. Mais l'avenir est banal et le passé imprévisible. Le souvenir, comme le rêve, sont des poèmes, n'en faisons pas des chroniques ou des plans.

Tomber amoureux, c'est devenir regard, face au monde, qui redevint inconnu. Un dérèglement de l'accommodation des yeux. « L'amour est tout yeux et ne voit rien » - proverbe chinois. Les yeux de l'amoureux, embués et tournés vers le haut, ne servent qu'à éclairer son âme, devenue ombrageuse.

La désillusion est la terre, comme l'illusion est l'air ; la beauté est l'eau de la fontaine, où ta soif est feu. « C'est en reculant sans cesse que la beauté garde son attrait. Nez-à-nez avec elle, l'amant n'étreint que sa propre désillusion » - Melville - « The beauty's power lies in its ever-receding nature. When the gap is closed, the lover embraces only his own disillusion ».

Il est facile de voir le vrai élément de l'amour - dans le feu de mon désir, dans l'air où se déploient mes ailes, dans la terre qui veut garder des traces de mon passage. Mais l'eau semble être l'élément le plus proche du mystère amoureux, et non pas seulement à cause de la sacrée soif, mais aussi - pour l'immensité de l'illusion qu'elle crée, aussi bien en grâces qu'en pesanteurs : « Le bonheur, c'est l'eau du filet que tu tires » - proverbe russe - « Наше счастье - вода в бредне » - et si, en plus, je pensais au naufrage et aux voiles plus qu'à la criée, je prendrais les profondeurs pour altitudes.

Tout homme porte en lui des calculs de robot et des instincts de mouton ; et lorsque, miraculeusement, ces deux voix, simultanément, se taisent, il se découvre sa vraie vocation, il est amoureux, il renonce à la liberté commune, pour s'adonner à une servitude rien qu'à lui.

Sous les pieds, on perd la terre ; dans la poitrine, on a son souffle coupé ; dans les yeux de l'autre, on se noie. C'est plus authentique que : « L'amour n'est pas un feu, l'amour est de l'air. Sans l'amour on étouffe » - Rozanov - « Любовь вовсе не огонь, любовь - воздух. Без нее - нет дыхания ».

La quintessence amoureuse est dans la disjonction des attirances, tandis que « l'essence de tout amour consiste dans la conjonction » - Swedenborg. Pour ce qui est de la négation, elle en est la substance.

Depuis que les éclairs et les illuminations ne pénètrent plus la grisaille démagnétisée des hommes, on ne prête son ouïe qu'au bruit des choses, qui remplaça le tonnerre des rêves. Dans le champ amoureux, les aiguilles sont au point mort et ne sentent plus les pôles d'attirance céleste.

Ce stupéfiant parallèle entre l'écriture et … l'amour : la volupté d'un verbe (désir) naissant, accompagné, va savoir pourquoi, d'une créativité (fécondité) de l'acte d'écrire (d'aimer).

Dans X aime Y, la source et le charme est dans le Y, la forme et l'intensité – dans le X, mais le fond et la hauteur – dans le aime. Ressentir l'amour pour de bon, c'est voir et admirer la relation, privée des objets liés ; et la hauteur n'est habitée que par ce qui est sans objet.

Quand la musique n'est plus là, on n'aime plus. Ce n'est pas aimer ou être aimé qui rend heureux, mais percevoir ou créer de la musique des sens – comme dans la naissance et dans l'entretien de l'amour.

On ne peut pas aimer ce qu'on possède déjà ; aimer la vérité fixe ou la liberté acquise est signe de bêtise ou d'insensibilité ; on devrait apprendre l'art de la dépossession et de la réinvention.

La liberté n'est belle que dans la conquête, l'amour - dans la capitulation. N'aimer que la liberté naissante ; n'être enchaîné que par ce que l'amour t'impose.

Le doute ne fait pas grandir l'amour, mais il le rend plus irrationnel et fébrile ; la certitude le berce et le classe parmi les acquis. Aimer, c'est une passion sans but, la certitude en donne un, et par là le dégrade, en faisant de lui un problème à résoudre et non pas un mystère à vivre. Le doute ne lui donne que des contours enchanteurs et un fond en trompe-l'œil.

Pour savoir si j'existe toujours, être aimé apporte sans doute plus de doutes vertigineux qu'avoir cogité n'apporte de certitudes apaisantes.

L'amour nous caresse par ce délicieux paradoxe : il fait croire profondément en ce qui aurait mérité le plus haut doute.

De jour, l'amoureux est frappé de cécité d'esprit, et de nuit - de perspicacité d'âme. L'alouette chante aux autres, le rossignol - à l'autre. Aimer, c'est perdre l'instinct migrateur, puisque l'appel des astres s'est fixé en moi-même.

Connaître, c'est reconnaître - aimez ce que vous ne connaissez pas. Aimer, c'est découvrir un arbre, où tout n'est qu'inconnu ; il s'unifie aussi bien avec le monde qu'avec le vide. L'amour qu'on nous porte, plus que la création que nous portons, est reconnaissance de notre soi inconnu, non cultivé, inarticulable, naturel – Hegel ne disait pas autre chose.

Plus délicat est le sentiment, plus fragile est son réceptacle. En voyant ton vase brisé, ne regrette pas, qu'il fut en porcelaine et non pas en bronze.

Le vrai soi, le soi réel, celui qui est le proche de la perfection, c'est peut-être le soi inconnu, digne de notre amour : « C'est simple amour de soi, d'être inconsolable à la vue de ses propres imperfections » - Fénelon.

Pour ne pas souffrir de la passion pour la femme, Démocrite se crève les yeux, et les Chrétiens veulent que leur âme soit sourde à l'appel de cette voix. Mais la vue et l'ouïe n'y sont peut-être pas les sens les plus troublants, et le toucher, ou son absence, créent davantage de tensions entre la jouissance et la souffrance. Le corps caressé, comme le mot châtié, traduisent mieux notre goût que la vision des contours ou l'écoute des horizons.

Dieu nous munit d'instincts de l'amour, du bien et du beau, sollicitant notre corps, notre cœur ou notre âme ; l'esprit les prend en charge, et pour cela il dispose de deux structures d'accueil - la raison et l'imagination : pour les développer jusqu'à leur insertion dans des algorithmes du réel ou pour les envelopper de rythmes imaginaires et mystérieux ; il faut choisir entre la justesse apaisante et la caresse troublante.

Aimer, contrairement à toutes les autres passions, c'est aspirer à ce qui n'est absolument pas moi, ne désirer aucun partage, donner sans me déposséder, découvrir les délices d'un éloignement, qui ne m'approche que de moi-même, échanger des messages, dont j'ignore, moi-même, la langue magique.

Dieu est Éros ou Caresse, puisque c'est bien la caresse qui se trouve à tous les sommets : du sentiment, du verbe, de la pensée. Dieu est Agapé, puisque de toutes les merveilles de la Création, seul le bien ne trouve aucune matérialisation crédible. Bref, Dieu est Amour.

L'amoureux voit tout en grand. Et ce qu'il fait, on doit le voir avec ce regard d'amoureux et non pas avec les yeux ouverts. « Je n'ai jamais rien fait de grand que sous le regard d'une femme » - Teilhard de Chardin. Le doigt d'une femme nous fait courir, son pied - nous prosterner, son regard - nous élever.

Dans l'amour, les regards féminin et masculin sont si incomparables, que parler d'égalité n'a pas de sens. L'éclat ombrageux du panache, à la hauteur de la beauté lumineuse du plumage, serait peut-être une équation acceptable.

La passion est un besoin soudain de sacrifier ce qui est fort ou de rester fidèle à ce qui est faible. L'esprit, l'âme ou le corps sont les organes, en général – exclusifs, de ces résistances à l'inertie ambiante. Mais seul l'amour les aligne de front, tous les trois : « L'amour est de toutes les passions la plus forte, parce qu'elle attaque à la fois la tête, le cœur et le corps » - Voltaire.

Le Mongol et l'Arabe persistent chez le Russe et l'Espagnol - les deux réduisent les sentiments de la femme à la patience ou à la pitié et s'imaginent que la femme se donne à l'amant, uniquement parce qu'elle le sent souffrir de son désir.

L'amour est aveugle, puisqu'il devient regard. L'effet le plus immédiat, lorsque tout n'est que regard, c'est que le fond, le poids et le bruit des choses disparaissent, et je me mets à vivre de la pure et impondérable forme, proche de la musique.

En matière de beauté, les yeux d'un amoureux s'arrangent, pour constater ce que le cœur arbitraire décrète. Ils s'accommodent aussi bien de la naturelle démocratie de la tête que de l'autocratie artificielle du cœur. Et au lieu d'aimer ce qui est beau, on crée le beau de ce qu'on aime.

Le mal dégrossi est toujours dispos, d'aplomb et d'attaque. L'homme délicat est dégoûté non pas des autres, mais émoussé par sa propre incapacité de vivre une tendresse, vraie, non inventée.

Le fort est rarement aimé ; la terreur ou l'envie sont vécues par lui comme substituts d' lamour ; c'est pourquoi il s'aime ; aimer sa force est ignoble, on ne peut aimer, au fond de soi-même, que sa faiblesse ou sa solitude. Mais même ce dernier carré est si fragile : « On cesse de s'aimer si quelqu'un ne nous aime » - G.Staël.

Au lieu de preuves, l'amour devrait vivre d'épreuves. Comme l'essentiel de l'âme est invisible aux yeux, son existentiel est indémontrable par l'esprit.

Être vieux, c'est ne croire plus que ses yeux. Des rides dans les cerveaux sont précoces, de nos jours, tandis que chez les crédules même le cœur est sans rides. Dans la jeunesse, le cœur iconoclaste entraîne une âme crédule ; dans la vieillesse, c'est l'esprit incrédule qui entraîne le cœur sans foi.

L'amour étant une superstition, on est toujours placé devant les autels. Avec la vraie religion on se sacrifie, avec la fausse - on sacrifie les autres. L'amour est une prière, une oratio ignata ; seule la superstition me fait entendre une réponse déchiffrable. Dans l'art, il vaut mieux en avoir la religion que l'amour. Et d'ailleurs : « L'amour vrai dégoûte de l'art » - Van Gogh.

Le cœur vit surtout de ses accélérations, que ce soit par des arrêts ou par des impulsions soudaines. Les deux regards, qui interfèrent, s'annihilent ; sans regards, les cœurs amoureux s'emballent. « Quand tu me regardes, tu me déchires. Quand tu ne me regardes pas, je me déchire » - proverbe espagnol - « Se me miras me matas. Se no me miras me muero ».

Tomber amoureux, c'est avoir ignoré l'existence des roses et soudain en découvrir une, au milieu des ronces ou des céréales. Le reste n'est qu'affaire des serres ou des fleuristes. Quand on ne trouve que ce qu'on cherche, on ne festine plus, on butine : « Celui qui pour aimer ne cherche qu'une rose, n'est sûrement qu'un papillon » - Rivarol. La rose serait créée de l'écume de mer, à la naissance d'Aphrodite (Anacréon) ; à ne pas confondre avec des algues.

Ce qui est éternel - l'amour, la beauté, la vie - ne l'est que tant que cela dure. L'éternité n'est qu'une contrainte ; quand elle est finie, on peux se consacrer au secondaire, aux fins. Aimer, c'est ne pas voir les fins et vivre de recommencements.

L'écoute soudaine du soi inconnu est le signe même d'un amoureux, et le poète est un éternel amoureux, puisqu'il est le seul à en imiter la voix. « L'essence de l'amour : le sacrifice de la conscience de son soi et sa redécouverte et maîtrise dans cet oubli même » - Hegel - « Das wahre Wesen der Liebe besteht darin, das Bewußtsein seiner selbst aufzugeben, doch in diesem Vergessen sich erst selber wirklich zu besitzen » - on abandonne son soi connu, pour se fusionner avec l'inconnu. Et puisque la poésie correspond exactement à la même définition, le poète est l'éternel amoureux, sacrifiant ce qu'il possède à la fidélité à ce qui le possède.

Toute caresse, que ce soit par le mot, par le regard ou même par la main, est si facile à profaner : il suffit que le réel fasse irruption dans le domaine, réservé exclusivement au rêve : « Ce monde trop réel est obscène »** - Baudrillard.

Depuis Sénèque ou de Lenclos, on sait, que les passions donnent de l'esprit aux sots et rendent sots les hommes d'esprit. Mais, l'impassibilité est un égalisateur des cervelles encore plus efficace. La passion déchaîne la meute ou anime la solitude, l'impassibilité élève le troupeau et rabaisse la solitude.

En fermant les yeux, le sage approfondit son regard et l'amoureux rehausse son aveuglement.

La tête peut bien forcer la main à se serrer contre le cœur, frapper le front ou remplir la bouche, elle ne peut pas lui apprendre l'art des caresses.

L'amour s'annonce par la vague, qui nous pousse vers une rive. L'astronomie, mieux que la géographie, y rend compte des distances et des courants, que nos yeux éblouis y déchiffrent. Heureusement que pour habiter une étoile on n'ait pas besoin de ramer. Y faire naufrage y est un vrai dés-astre, perte de ton astre, mauvais déracinement.

La figure de l'amour vit de métamorphoses : le romantisme le transfigure et la familiarité - défigure. Quand on en aura un portrait fidèle, il sera juste bon pour un boudoir ou pour une cuisine.

Ce qu'on voit dans un humain, ce sont ses attributs secondaires ; son essence est transparente, et c'est l'amour qui la met à nu. Deviner, inventer, recréer - tout le contraire de constater. Se fondre des yeux plutôt que se croiser de têtes.

L'amour ignore les suites d'idées et la cohérence, crie famine en permanence et n'invente que des premiers pas ; il ne peut ou ne veut ni alimenter ni ordonner la vie.

Aujourd'hui, ceux qui réussissent leur vie n'aiment pas l'art. « Qui aime l'art ? - celui qui a raté sa vie » - Klioutchevsky - « Искусство любят те, кому не удалась жизнь ». L'homme réussi ne peut même pas savoir ce que c'est que d'aimer, l'amour fou étant le goût des désastres délicieux. L'amour sage, lui, c'est savoir colorer sa vie tantôt de chutes, tantôt d'élans, à l'opposé de la platitude des hommes réussis.

Dans la mise en place du rendez-vous avec ma Muse, la raison c'est le choix du lieu, de la date, du décor. Mais, en cachette, ce rendez-vous est attendu par mon esprit, mon corps, mon âme – la séduction, la volupté, la jouissance. L'enfant de l'âme s'appelle volupté : Psyché et Hédoné.

Une pudeur embellit nos rencontres avec la femme autant qu'avec la noblesse ou l'art. « Même dans l'art, le beau est impensable sans la honte » - Hofmannsthal - « Das Schöne, auch in der Kunst, ist ohne Scham nicht denkbar ». Le beau est le regard de l'homme devinant la hauteur au féminin.

Le parallèle est saisissant entre ce que le Verbe apporte à l'esprit et ce que la Caresse procure au corps ; mais le contre-point est encore plus fascinant, lorsque l'esprit s'incline devant la caresse ou le corps s'élance après le verbe.

L'erreur, remontant à Diogène, fut de chercher à séparer l'âme du corps. Il faut reconnaître, qu'ils ne voient dans le corps que des cadences du hard et non pas des caresses du soft. Le poète procure des jouissances au corps, même par des caresses verbales, musicales ou mentales. L'âme ardente sans le corps n'est qu'une raison froide.

Vivre signifiait, pour les hommes, soit croire soit penser, ce qui causa la prolifération de moutons et de robots. On apprendra aux machines à croire et à penser, on ne leur apprendra jamais à aimer : vivre, c'est aimer.

Il y avait des objets d'expérience et des objets d'imagination, que maîtrisaient nos bras ou nos esprits. Et il y avait l'amour, qui venait surprendre nos âmes et rendait nos existences et nos rêves purement artificiels et hautement heureux. Aujourd'hui, même l'amour est un objet d'expérience, dans cette chaîne de (re)production naturelle, que devint la vie. Les cerveaux et les cœurs sont au plus bas, au service des griffes.

L'horreur de cette époque, traquant le sens et se séparant des sens. On vivait jadis de l'émotion des idées ; ils ne vivent plus des émotions, mais de l'idée des émotions. Cet éloignement à l'horizontale de l'esprit ne te sort pas de la platitude. Seule la verticale de l'âme permet de vivre pleinement l'harmonie d'un désordre et l'ordre d'une beauté.

L'amour est ce qui crée le vrai fond de la vie, tous les autres sentiments n'y ajoutant que de la forme ; il est, dans la vie, ce que la poésie est dans l'art. Plus que de sens, la vie a besoin d'intensité et de mystère, dont la munit la poésie et l'amour, ces sens méta-vitaux.

Ce qui fut vécu comme un mystère est, un jour, compris comme un problème – la trajectoire de l'amour éteint, la solution finale de son énigme initiale.

L'état normal du cœur est le vague, et celui de la pensée – le placide ; mais la pensée, à son apogée, a son pathos, et le cœur, au fond de lui-même, – sa clarté. C'est ce qui devrait être préféré à la clarté de la pensée et au pathétique du cœur. « On se rapproche par ses clartés ; on s'aime par ses obscurités »*** - Pascal. La pensée éclot dans un climat, le cœur s'épanouit dans un paysage.

Pourquoi la flèche représente l'amour mieux que la corde tendue ? C'est ta corde, vibrante et sans prix, que Dieu l'espiègle met à l'épreuve. Laisse la flèche frissonnante, mais immobile, sur ton arc bandé, si tu ne veux pas la voir retomber, sans pointes ni empennages, à tes pieds impies et en paix. Étant donnée la flèche, l'amoureux serait, à la fois, l'arc et la cible (« zugleich Bogen der Ziele und Ziele von Pfeilen » - Rilke) ; il serait encore mieux inspiré de s'occuper surtout de la tension de sa corde.

L'amour n'est pas une lumière durable, mais une étincelle, dont l'extinction peut passer inaperçue, quand on finit par évaluer l'ardeur intérieure par des capteurs sociaux extérieurs. Son identité s'y déclinera au locatif, et sa descendance ne se conjuguera qu'au passé tout simple.

L'amour est un triomphe de la faiblesse, mais le désir est la force même. La caresse est traduction de la faiblesse, et la possession – inertie de la force. L'amour, ce n'est donc ni se serrer, ni même se parler, mais bien s'écouter, se consumer, ne plus peser, se laisser soulever.

Dante est dans le regard, Béatrice est dans la hauteur. « L'éternel Féminin nous aspire vers le haut » - Goethe - « Das Ewig-Weibliche zieht uns hinan ». Élever son regard devient question de conservation de l'espèce : « Psyché est fécondée par le regard d'Éros » - Salomé. Heureusement, le vrai regard a une bonne source : « L'amour est le regard de l'âme »*** - S.Weil.

Avec l'amour, tous les hommes reçoivent la même part de lumière, mais ceux qui s'entourent de ténèbres le ressentent avec beaucoup plus d'éclat, jusqu'à placer cette lumière près de leur étoile.

Les moments les plus précieux de la vie, ce sont deux états opposés : soit une focalisation sur une idole, soit une perte de toute échelle de valeur – tout est trouvé ou tout est à chercher. Et c'est ce que t'apporte l'amour : soit il t'électrise, soit il te désaimante. Le courant de l'invisible alimente la tête en vertiges ; les champs de l'impossible désorientent la volonté et lui font perdre son nord.

Notre âme est nomade, et l'amour est un appel à la sédentarité. Tant que l'étoile éclaire le gîte et non pas les chemins, tant que l'amour fait tourner les yeux vers le firmament plus souvent que vers les horizons, les amoureux voueront leur magnétisme au foyer béni, à ces hautes et palpitantes ruines, et se méfieront de vastes et monotones migrations. À moins qu'une terre promise apparaisse au-dessus de la hauteur acquise et nous fasse rêver.

Le fond de l'amour se réduit, peut-être, à une biologie ou à une astuce divine, mais la forme la plus sublime de sa manifestation, c'est la caresse ; c'est elle qui relance la flamme, que cherche à souffler toute satisfaction de mes désirs. L'amoureux et le créateur vivent les mêmes affres, la forme sauvant le fond : « Une passion, s'éteignant dans une forme, - voilà ce qu'est la création »*** - Prichvine - « Творчество - это страсть, умирающая в форме ».

L'esprit et l'âme ne sont que deux hypostases (sive animus, sive intellectus – même si Descartes aurait dû y mettre anima et non animus), se muant facilement l'une dans l'autre, en fonction du climat de notre cœur. C'est l'amour, la Chair, la Caresse qui, en revanche, restent irréductibles et couronnent ou complètent notre divinité jusque dans une triade. Le Verbe doit (pro)céder (de) à la Caresse.

Le non-amoureux devrait fuir la solitude comme une peste, puisqu'elle noircit ce qui, aux yeux amoureux, doit rester lumineux, et illumine ce qui doit rester dans les ténèbres. On ne connaît la bonne, la haute, la juste solitude, la solitude à deux - qu'une fois amoureux.

Cette manie bien niaise d'associer à l'amour des qualificatifs tels que vrai ou légitime. Lui qui fait briser tant de bonnes règles, véridiques et légales. Le logicien, comme l'avocat, sont de mauvais juges de ce qui ne vit que de son hérésie honnie. Comme, d'ailleurs, le bien, qui est toujours une déviation de l'orthodoxie ; il est bête de croire, que « à l'instant où l'homme serait vrai, il serait aussitôt bon » - Grillparzer - « Wär' nur der Mensch erst wahr, er wär' auch gut ».

Il ne faut pas parler à l'amour pour être cru, mais pour le faire croire à l'indicible. L'implantation de vérités décoratives dévaste et déprave le paysage de l'amour. L'amour naît d'un inexistant, donc - d'une contre-vérité.

Tout le monde sait, que Dieu est Amour. Peu ont l'honnêteté de reconnaître, qu'Il est aussi Souffrance et Obscurité. « La vie du Christ est du début à la fin un amour malheureux » - Chestov - « Жизнь Христа есть одна непрерывная, неудачная любовь ».

La faiblesse du cœur aide à aimer, et donc à acquiescer, à une même perfection ; la force de l'âme permet de munir d'une même intensité et l'acquiescement et la négation. Deux manières de vivre un retour du même.

La créature animale et la créature divine, en nous, ne se trouvent jamais aussi fusionnées que lorsqu'un amour aveugle envahit notre âme. Mais l'ironie humaine aide à n'y voir qu'un stratagème du pécheur, une inversion diabolique : la honte du divin, tempérée par la foi en l'animal.

Mon écrit part d'un besoin de caresser le mot ou d'être caressé par un regard complice ou fraternel. Comme le corps, il est travaillé par des fantasmes fous ou honteux, mais s'exprimant, allégoriquement, par le cerveau libre ou le muscle servile.

Trois stades dans l'amour : l'absence vécue comme une souffrance, le désir de caresser, l'universalité dans la caresse et dans la souffrance – tout contact – d'épiderme, de regard ou de mots – comportant des caresses ; la facilité, avec laquelle la caresse devient souffrance et la souffrance – caresse.

Pour l'homme d'aujourd'hui, la seule inégalité intouchable reste l'inégalité des comptes en banque. L'une des dernières, l'inégalité sacrée, dans un amour entre un homme et une femme, est en train de s'effacer, au profit d'un contrat entre partenaires égaux en tout : « L'amour est une fusion avec ton proche en esprit, avec ton égal en dignité et en vocation » - Berdiaev - « Любовь есть слияние с родным по духу, равным по достоинству и призванию ». - fini, le beau lointain, ignorant les dignités et vocations, qui attirait nos âmes néophytes.

Je suis regard et visage, pour aimer ou être aimé, avec la même source d'ombres ou de lumières - mes yeux ; le pire drame - mes ombres décolorées ou ma lumière froide - mes yeux éteints, privés de formes naissantes et de fond inné.

On n'aime que ce qu'on ignore ; on ignore le réel, on en connaît la représentation ; on aime donc la personne réelle et non pas ses qualités représentées, quoiqu'en dise Pascal. Les qualités sont contingentes, elles sont dans le quoi aléatoire et dans les comment et pourquoi nécessaires. Mais la personne est dans la liberté, sans pourquoi. Comme dans la poésie, l'accès à l'objet, aimé ou admiré, se fait par des qualités, ces références furtives.

L'intelligence a beau chanter la liberté ; elle ne parvient pas à ouvrir les prisons, dans lesquelles se renferme le cœur. De jour, celui-ci élit ses geôles dans des souterrains sans issue. De nuit, pour défier l'intelligence, il se réfugie dans des ruines sans entrée. Et partout il reconstitue la hauteur d'une tour d'ivoire.

Si, en effet, l'amour nous munit d'une vertu unitive (virtus unitiva), c'est sous la forme d'unification d’inconnues, dont il enguirlande l'arbre de vie.

Le regard, c'est la faculté de découverte, au milieu des choses visibles ou invisibles ; il est donc condition d'un amour qui s'entretient, plus que de celui qui tient ses promesses. Ne pas se voir de près et se vouer un regard lointain. La mémoire des yeux et celle du regard ne sont pas les mêmes. « Pour sombrer dans l'oubli, rien de plus efficace que se voir tous les jours »* - Akhmatova - « Лучший способ забыть навек - видеть ежедневно ».

Le goût du secret, un langage codé, l'adversaire presque toujours imaginaire, la vie d'un camp retranché, des sièges, des dangers nocturnes, le sens aigüe de hiérarchie - « L'amoureux est un guerrier » - Ovide - « Militat omnis amans ».

Dans toutes les sphères de sa vie, l'homme, désormais, fait ses choix, en suivant des algorithmes infaillibles ; l'amour aura été le dernier recoin, où la folie des rythmes imprévisibles trouve encore un refuge, et où le choix incalculable se fasse contre le calcul. « L'amour électif est le seul amour effectif » - Prichvine - « Любовь избирательная и есть настоящая любовь ». À l'opposé du calcul et de la paix d'âme : « L'amour est un bonheur d'enragé » - Cioran.

L'âme, c'est la faculté d'aimer quoi qu'en disent les sens ou le bon sens.

Qu'attends-tu de l'autre ? - une excitation ou un amour ? Ce qui excite, c'est notre génie, ces dons divins, qui constituent notre soi inconnu. Ce qu'on aime en nous, c'est notre caractère, notre activisme, ce qui résume notre soi connu. Inventer un amour est une tâche à portée de notre imagination ou de notre intelligence, tandis que créer une excitation est hors de portée de l'art. Le choix d'artiste est choix d'amant, puisque son réel est son imaginaire.

Vouloir se débarrasser des illusions – telle semble être la devise de l'homme moderne. Il commença par jeter par-dessus bord le rêve collectif – le sacré ou la fraternité, pour finir encore plus près du mouton, et bientôt il se libérera du rêve personnel, de cette seule illusion que l'homme crée vraiment lui-même – de l'amour, et il deviendra un lucide robot.

Pourquoi la honte est le sentiment humain primordial et irréductible ? - parce que je ne peux jamais savoir si je suis digne d'amour ou de haine, que ce soit à mes propres yeux ou aux yeux des autres.

Il faut profiter des accalmies, pour mieux peindre les tempêtes, puisque quand je vivrai celles-ci, je ne rêverai que de celles-là. « Tant que je n'aimais pas, je savais très précisément ce qu'était l'amour » - Tchékhov - « Пока я не любил, я отлично знал, что такое любовь ».

L'amour est dans l'ivresse des réponses lumineuses aux obscures questions. Il ne faut pas chercher à rendre celles-ci trop précises : « En amour, on pose toujours trop de questions, et quand on se met à vraiment vouloir connaître les réponses, l'amour s'en va » - E.M.Remarque - « Man fragt in der Liebe immer zuviel, und wenn man anfängt, die Antworten wirklich wissen zu wollen, ist sie bald vorbei ». Les réponses sont inoffensives, c'est le pas suivant, la tentative de leur donner un sens, qui est fatal, puisqu'il pousse à les traduire en gestes.

Il y a tant de manières de s'unifier, en arbres, avec des idées, des hommes, des images - par des racines, des ramages ou des ombres. Mais seul l'amour crée en nous des inconnues en tout point des deux arbres, qui devraient rester infiniment loin l'un de l'autre. « Si mes paroles sont en résonance avec toi, c'est que nous ne sommes que deux branches d'un même arbre » - Yeats - « If what I say resonates with you, it is merely because we are both branches on the same tree ».

J'aime ceux qui rapprochent l'homme de la tentation de l'arbre. Ève et Adam, ignorant encore les sirènes volatiles, en compagnie du reptile. Daphné répondant aux assiduités d'Apollon par métamorphose en arbre ; la mère d'Adonis, Myrrha, qui, une fois arbre, produit la myrrhe, dans l'éphémère jardin de son fils. Ce bon Ovide laissant Jupiter transformer le couple d'amoureux, Philémon et Baucis, en deux arbres (la dernière partie de leurs corps, à passer dans le règne végétal, - les yeux ! ).

Aux amoureux, il vaut mieux être deux arbres à part, aux branches chargées d'inconnues, et vivre la naissance fusionnelle d'une mélodie unifiée, harmonisée. Et garder, chacun, sa solitude, dans un élan vers la même cime : « dans une fuite, où être deux ne signifie que double solitude » - Musil - « eine Flucht, auf der das Zuzweiensein nur eine verdoppelte Einsamkeit bedeutet ».

La raison refuse d'unifier le comment et le pourquoi de l'amour, seule la poésie réussit à les mêler ou fusionner. « Il y a le ferme amour et le fol amour. L'écriture essaie de concilier les deux » - C.Marot. C'est-à-dire la forme ferme et le fond fou.

Le mystère est présent aussi bien dans l'être du réel que dans le devenir - devenir soit de l'inertie algorithmique (voulue par Dieu, sous forme de science ou d'apprentissage), soit de la création (artistique ou sentimentale). L'invention inspirée paraît se rapprocher davantage du fond du réel que de la représentation rigoureuse ; l'invention, c'est l'imagination non maîtrisée par la volonté ; et quand la poésie anime l'imagination, c'est le beau se fusionnant avec le bon et produisant l'amour, cette poésie de l'imagination. La poésie de l'intellect (Valéry), c'est également de l'invention heureuse. Aimer, c'est s'arracher à l'inertie de la cervelle et se laisser guider par l'invention du cœur. « L'amour est une espèce de poésie » - Platon.

Fêter les non-rencontres avec ce que j'aurais pu aimer. Déplorer les pas, qui rabaissent de belles distances à ne pas parcourir. « Le sentiment non-déclaré ne s'oublie jamais » - Tarkovsky - « Невыраженные чувства никогда не забываются ».

Le corps, en tant que support de l'âme, ce ne sont ni la physiologie, ni l'âge, ni l'anatomie, ni les nerfs, mais la mémoire des voluptés ou défaillances de nos caresses, au milieu des rêves, des mots, des attouchements. Ceux qui se laissent influencer par les tracas de leur estomac, par la profondeur de leurs larmes, par la hauteur de leur rire, font, d'habitude, pleurer d'ennui.

La noblesse de l'esprit, la passion du cœur, la caresse de l'âme, c'est le même climat, se manifestant aux saisons différentes de notre soi, gravitant autour d'une vie mystérieuse. « La passion seule donne aux images – esprit, vie et langage » - J.G.Hamann - « Leidenschaft allein giebt Bildern - Geist, Leben und Zunge ».

Avec l'âge, on connaît de mieux en mieux les autres et se méconnaît davantage – une condition nécessaire pour devenir misanthrope et n'aimer que soi-même.

La recherche de réussites est une manie des hommes, dont seul l'amour nous fait douter ; l'ombre d'un malheur menaçant et fatal pèse toujours sur la lumière amoureuse. Les plus perspicaces créent eux-mêmes ces ombres de toutes pièces, puisque « on se plaît dans un amour malheureux » - Th.Mann - « in einer unglücklichen Liebe gefällt man sich ».

L'être aimé est irremplaçable, tant qu'on réussit à fuir le temps, c'est à dire à rester amoureux ; c'est l'être aimé qui avait créé cette place, place intemporelle, qui naît et meurt avec l'amour.

Les passions nous surprennent, la plupart du temps, sur des voies obliques, que ne trace aucune raison rectiligne. Si une passion se proclame sincère ou droite, on peut être sûr qu'elle n'est qu'un calcul ; elle serait, comme l'homme authentique, - un authentique pantin ; la passion, comme l'homme, n'est digne que défrisante et porteuse de honte, plus que de sérénité et d'orgueil.

Ceux qui cherchent la vérité sont, généralement, encore plus raseurs que ceux qui se gargarisent de l'avoir trouvée. Les deux en sont, probablement, des amis, mais je leur préfère des amants ! Ceux qui sont à l'origine d'un langage, langage de requêtes, de regards, de soupirs, de perplexités, d'où surgit la vérité auréolée de substitutions des belles et mystérieuses inconnues. La possession, fût-elle furtive, hypothétique et inavouable, donne du piquant à la recherche.

La distance apporte de la lumière à l'amitié et de l'obscurité à l'amour. Mais le meilleur, et le plus rare, en toi, perd en saveur, à tout afflux de netteté. Cherche donc la compagnie de l'ami et dérobe-toi à l'assiduité de la maîtresse : dans la clarté amicale, réjouis-toi de l'attrait des ombres vacillantes et dans des limbes amoureux, inspire-toi d'une lumière intraitable.

L'art : suggérer, pudiquement, par quelques reliefs, contours ou fragrances, le sens, la charge et la hauteur d'un regard sur ce qui appelle adulation, sacrifice ou possession - tout art est, donc, érotique. Où encore la volupté frôle de si près la honte ? « Mes pensées sont mes catins »* - Diderot. Les intentions du bon Dieu n'y sont pas sans ambigüité non plus : entre être l'Amour ou faire l'amour, Il s'est réservé être et ne nous invita qu'à faire.

L'oubli des vraies passions se devine dans l'aberration étymologique du mot passion (Leidenschaft, страсть), associant à la transe – l'endurance.

Pour Dieu, Son œuvre et notre prochain, le Chrétien emploie le même verbe - aimer, ce qui est source de perplexité et de confusion. On aurait dû y mettre, respectivement : vénérer, admirer, pardonner.

Bonheur, liberté, amour - en français, ces mots feraient penser à une plage des tropiques ; en allemand - à un archipel métaphysique ; en russe - à une île déserte.

Une passion te remplit et les fuites sont inévitables : la tranche de chaque mot débordant dévoile des couleurs et épaisseurs inattendues - le langage l'emporte sur la sincérité.

Avec la poésie - comme avec la femme : l'avoir aimée sans retour peut embellir ton existence nocturne plus que les apparitions mondaines, familiales ou éditoriales, ou une conception d'héritiers, sous un toit commun, fatalement de plus en plus étanche aux messages des étoiles.

Créer, aimer, se résigner - l'esprit, le cœur, l'âme - une triade, où chaque personne ne peux se passer des deux autres. La confection, guidée par l'affection, auréolée de la défection et visant la perfection.

Comme toutes les grandes passions, soit l'amour doit expirer complètement soit tuer en moi ce qui y fut parfait. Toute apaisante mutation y est pire qu'une chute – une profanation. Le souvenir d'une tour d'ivoire n'est beau que dans les ruines.

Le langage est une création divine, et donc, à son commencement était aussi la Caresse : « La clé de la langue est dans l'affection, et sa pleine séduction n'est maîtrisée que par les tendres »** - Ruskin - « The secret of language is the secret of sympathy and its full charm is possible only to the gentle ». Cette clé (d'accès) est déjà, hélas, câblée dans des langages sans affection des hommes-robots triomphants, ce qui justifie sans doute mon renfermement au milieu des défections, dans mes ruines sésamiques.

La caresse est la première fonction du mot, pour envelopper une idée, illuminer un tableau, élever un état d'âme, embrasser un visage aimé : « Il y a de tendres mots, ceux qui caressent l'âme, les mots-paumes » - Tsvétaeva - « Есть нежные слова, гладящие по сердцу : слова-ладони ».

La rhétorique ou l'imagination classiques, le rêve ou la sensibilité romantiques, le fantasme ou la folie postmodernes - cette dégringolade terminologique reflète fidèlement, pourtant, un progrès vers plus d'authenticité - le don sous-jacent, qu'il s'agisse de la créativité ou du frisson, est de nature érotique. Comme si le corps voulut prendre sa revanche sur l'esprit, la caresse se plaçant au même niveau que le bon et le beau.

L'homme se mit à parler, pour exprimer ses passions, et il n'avait, sur sa langue, que des métaphores. La misère de notre temps est, que tout sens, qu'on y donne aux passions et aux mots, est du sens propre. Le métaphorique sombre avec le passionnel, quand ils se réduisent aux étiquettes.

Aimer, c'est ne pas avoir à choisir, d'où l'étrangeté de diligere, signifiant soit aimer soit choisir. Et s'il fallait lire : choisis ton prochain, comme tu choisis toi-même ? - Kierkegaard, avec son « choix de nous-mêmes » le saluerait

Dans le corps, où logent pèle-mêle l'âme, le muscle et la cervelle, aucune étanchéité sûre : on inocule une dose d'algèbre destinée au cerveau, on en retrouve des traces jusque dans notre capacité d'aimer.

N'est véritable passion que ce qui redouble d'intensité, une fois soumis à l'examen, sans concession, de la raison.

Dans chaque homme on trouve la triade chrétienne : le Père - le soi inconnu, le Fils - le soi connu, l'Esprit Saint - l'amour. La dernière hypostase se justifie par le fait, que l'amour est le seul sentiment humain, qui n'appartienne ni à l'ampleur de l'espèce ni à la profondeur de l'individualité, et nous voue à la hauteur des béatitudes, des prières et des souffrances.

Sois poète avec toute passion : cherche à faire durer ses premiers soubresauts en lui attachant le titre de platonique, suivant l'idée platonicienne - en séparant la musique - des cordes ; la poésie, c'est l'écriture de points d'orgue.

Face aux choses hautes, mon mot devient pudique, comme mes caresses - face à la chose charnelle. Mais après le mot, la pudeur redouble, tandis qu'après l'acte elle retombe. La hauteur, dans le premier cas, joue le même rôle que les cloaques du désir, dans le second.

Le savoir, la sagesse, la poésie - la pomme, le serpent, l'arbre. Ah, pourquoi Ève, au lieu de mordre dans la pomme, n'a pas apprivoisé le serpent, ni n'est tombée amoureuse de l'arbre !

Ce que je dénigre sous le nom de calcul et l'oppose à la danse n'est qu'un cas particulier, dégénéré, certes, de l'unification d'arbres. Là où l'amoureux réinvente des palpitations de feuilles d'inconnues ou des ramages ou ombrages, invisibles aux autres, le calculateur ne fait qu'appliquer des formules du sens commun aux nœuds, bâtis en dur par les autres. L'homme, incapable de s'unifier avec l'inconnu de l'amour, s'appelle robot.

Dans l'amour, il faut vivre le miel et le fiel comme précipitations du ciel et non pas émanations des ruches ou termitières. « Rares sont ces amants de la vie, qui avouent, que son miel et son fiel sont également substantiels » - N.Barney.

Et l'amour et l'amitié naissent du besoin de caresses, pour amortir ma solitude – caresser les sens, rêvant de clôtures secrètes, ou caresser le sens, tourné vers l'ouverture discrète. Et toute écriture noble vise une amitié ou un amour : j'écris, parce que je veux caresser ou être caressé, mais je dois être seul, pour qu'on ne confonde pas la caresse d'avec la folâtrerie.

Souvent, les anges ou Jupiter même ne peuvent plus compter sur leurs conduire ou déduire, seul le séduire leur assurant la maîtrise ou la maîtresse ; ils se déguisent en démons ou en taureaux, à qui tant de choses, interdites au ciel, sont permises sur terre.

L'évolution de l'image de la philosophie : une bergère insouciante se transformant subrepticement en berger rongé par le souci (Heidegger). La volupté cédant à la volonté, le soupir - au devenir, le naître - à l'être, la caresse - à la bassesse.

Les plus heureux de tous, c'est bien connu, ce sont les imbéciles ; et puisque l'amour abêtit les sages, ceux-ci y sont submergés de bonheur. De même, l'ambition, jadis si chevaleresque et faisant souffrir tant de têtes, aujourd'hui amène tant de petits plaisirs, puisqu'elle se crétinisa.

L'humain parfait serait celui qui puiserait dans le fond ardent féminin, pour créer la forme amoureuse masculine. « Chez la femme, c'est le cœur qui pense ; chez l'homme, c'est la tête qui aime » - Bélinsky - « Женщина мыслит сердцем, а мужчина любит головой ».

L'amour fuit les preuves et les développements ; il veut réduire à la forme de maximes caressantes tout le fond écrasant de la vie ; la caresse, que la main lascive ou le verbe furtif m'offrent, c'est une maxime d'un bien suspendu. « Laisse-moi l'aphorisme ; j'attends l'arbre et l'amour »** - Valéry.

L'amour est le seul outil de justice intellectuelle : « Le juste amour fera, par souci de partage, éclairer le niais et aveugler le sage »** - Dryden - « Love works a different way in different minds, the fool it enlightens and the wise it blinds ». Il s'y agit vraiment de la raison la plus triviale, et non pas d'une sagesse quelconque : « L'amour est une sagesse du sot et une folie du sage » - S.Johnson - « Love is the wisdom of the fool and the folly of the wise »

L'amitié se bâtit sur la profondeur des sentiments ouverts et nets ; l'amour surgit dans la hauteur d'un sentiment exclusif, incompréhensible et indicible ; l'abîme d'amitié et le sommet d'amour.

Ce qui doit régler nos passions, ce qui peut dérégler nos idées - la double origine de toute philosophie du vouloir. La passion est le premier mouvement de toute belle idée.

Les amis ou les amants de la sagesse - deux familles, presque sans intersection. Je ne fréquente que les seconds : le culte de la caresse, l'ivresse de l'obscurité, le goût pour des contacts téméraires, suivis du refus d'en assumer les conséquences. Mais les amis dominent : en créant des salons et écoles, en traquant, en pleine lumière, la sobre vérité, en s'enorgueillissant d'une cohérence entre leurs dits et leurs faits. Aut factum aut dictum (St Augustin) est plus intelligent que dictum - factum.

Comment échappe-t-on au monde des évidences ? Le philosophe - par la logique, l'amoureux - par le physique, le poète - par la musique. Ils créent des cadences, des transes, des danses, qui ne sont que des apparences de la vie, des rythmes humains extrapolant les algorithmes divins. « J'existe comme les chiffres de mon rythme » - M.Serres.

L'amour doit être mystique ; seulement érotique, il n'est qu'instinct ; l'amour tout court, c'est le mystique sublimant l'érotique. « Aucune route ne mène de l'amour sensuel à l'amour spirituel, de nombreux chemins mènent du second au premier »** - L.Salomé. La sensualité est la jouissance des sentiers et des pas perdus ; la spiritualité - l'art d'aménager les impasses.

La féminité la plus subtile et attendrissante est dessinée par les plumes les plus volages – Pouchkine, Verlaine, Tolstoï ; chez les prudes et graves, on trouve l'insipidité de la Samaritaine, de la Nouvelle Héloïse, de la Marguerite de Goethe ou de M.Boulgakov. L'authenticité du sensuel est dans la peinture du désir, plus que dans celle de l'objet désiré.

L'amour est un catalyseur de nos meilleures faiblesses, sans lesquelles nous ne chercherions plus la solitude, ne saurions plus justifier la noblesse, n'éprouverions plus de douleurs inexplicables. « On n'est jamais aussi vulnérable que lorsqu'on aime » - Freud - « Niemals sind wir so verletzlich, als wenn wir lieben ».

L'amour et la caresse sont des réveils de notre pudeur, le besoin de la nuit, l'impossibilité ou le refus de se manifester au grand jour.

La tragédie, c'est devoir sans vouloir ; la comédie - devoir sans pouvoir. Aimer, c'est vouloir ce qu'on ni ne doit ni ne peut.

Le cœur et l'ancre forment la croix camarguaise. La croix et l'encre sont pour nous, et nous ne partagerions avec le Christ que le cœur, puisque Lui, d'après Thomas d'Aquin, Il n'eut ni foi ni espérance, mais le seul amour. L'éventail évangélique y ajoute Verbe et Vérité, la grisaille spinoziste - Nature, Substance, Attributs. Les plus rusés se contentent de synonymes aussi inexistants que Dieu lui-même, par exemple - Être.

L'axe contrainte - liberté reste assez insignifiant ; à contrainte il faut chercher un opposé, suivant le sens du toucher, et je le verrais dans caresse. Au commencement était peut-être le toucher : la caresse ou la contrainte (die Zucht de Nietzsche).

Pour que nous nous aimions les uns les autres, il ne faut ni des buts, ni des chemins, ni des moyens, ni même des contraintes, mais une frontière, une limite, une ligne de crête, dont l'appel ou la vue ferait venir des larmes dans nos yeux fraternels.

La femme vaut par la hauteur du désir qu'elle entretient dans l'homme. Dès qu'elle se mêle de la platitude du féminisme, des droits, de la compétition, sa valeur s'effondre, c'est à dire elle se marchandise. D'où la disparition des amoureux, c'est à dire des poètes.

Je dois servir mon âme non pas en chevalier, avec son armure et son panache, mais en amoureux désarmé, avec sa lyre et son angoisse.

La peinture d'un enfer coule de source, même chez ceux qui ne connurent ni flammes ni honte. C'est le paisible paradis qui se refuse aux pinceaux sans frisson. Celui-ci ne peut venir que de l'amour : Dante fut guidé par Béatrice, Goethe fut l'éternel amoureux, mais Gogol brûla la seconde partie des Âmes Mortes, faute de Muse. La présence de Dieu n'aide que les charlatans.

Se libérer, successivement, des points d'appui, des points de départ, des points de parcours ; devenir le pointillé, le bond, la liberté.

Puisqu'on n'aime que ce qu'on ignore, 'aimer Dieu' est une proclamation, ayant d'excellentes chances d'être véridique.

Par le développement du solide on crée des alliances ; dans l'enveloppement par l'aérien on réveille le sacré, un amour par exemple.

Depuis Jésus, on sait que Dieu est Amour (Éros), mais Marx lui oppose Polémos, Nietzsche – Dionysos, Freud – Thanatos. Le soupçon tue l'amour.

Qu'a-t-Il créé, notre Dieu, au juste : l'homme, la vie, la matière, l'espace-temps ? On n'y comprend pas grand-chose. Mais encore beaucoup moins – pourquoi Il créa le bien et l'amour, avec leurs flagrantes irrationalité, immatérialité, inutilité ?

Encore sur les quatre éléments du Temps. Seul l'élément liquide parle amour et naissance avec Aphrodite ; les autres ne présentent que des drames : le feu avec Prométhée, la terre avec Antée, l'air avec Icare.

Comparée à la Création divine, la création humaine est comme les ruses d'un flirt à côté d'un amour sans rime ni raison.

Aimer, selon des calculateurs (Aristote ou Thomas d'Aquin), serait souhaiter du bien à l'aimé ; mais aimer, c'est se trouver au-delà du bien, du beau, du vrai et même de son soi connu : « Qui aime se trouve au-delà de soi » - H.Broch - « Wer liebt ist jenseits seiner Grenze ». Pouvoir se passer du vrai, pour savoir et même pour être : « Tant de choses tu sais de l'être que tu aimes, sans les tenir pour vraies »** - Canetti - « Sehr vieles weiß man von den Menschen, die man liebt, und hält es doch nicht für wahr ».

Même dans l'amour, l'ignorance étoilée est l'état d'âme le plus probant et souhaitable ; dès que le pourquoi s'illumine ou touche la terre, le qui devient trop visible et le comment – trop lisible.

Dans l'action – aucune trace de Dieu ; dans le vrai, l'homme se passe de Dieu ; dans le beau, il est Son rival. Il reste le Bien, humainement intraduisible et, de toute évidence, - divin ; c'est pourquoi je comprends ceux, pour qui Dieu est Amour, qui est un bien extatique, miraculeusement incarné, la caresse, opposée à la maîtrise. Étant plus près de l'outil que de la fonction, je dirais que Dieu est Caresse, puisque celle-ci traduit l'amour en mystère céleste, au lieu de le réduire en solution terrestre.

Ne pas aller au-delà des premiers sentiments (après, on plane), mais toujours exiger des secondes pensées (pour trébucher au bon endroit). « Revois deux fois pour voir juste ; ne vois qu'une fois pour voir beau » - H.-F.Amiel. Vivre de revenez-y des idées et de reste-là des sens primesautiers. Ne tenir qu'à ce qui est de première ou de haute main. Sachant que la hauteur et le premier sentiment ne promettent pas de paradis ; l'enfer n'est-il pas « l'œuvre du haut savoir et du premier amour » - Dante - « fecemi somma sapienza e l'primo amore » ?

L'amour, comme mon soi inconnu, le bien, le bonheur ou Dieu, s'impose comme une pure présence-absence, sans que je puisse manipuler la distance qui m'en sépare ou y ajouter mes propres couleurs. « Ce que tu cherches ou ce que tu fuis ne saurait être du bonheur » - Lermontov - « Он счастия не ищет и не от счастия бежит ». Le peindre est le recréer.

Le désir, dispose-t-il d'un même organe, pour se manifester au monde, sous toutes ses formes ? Le désir de vibrer, le désir d'être, le désir d'avoir - la musique d'ailleurs, la cadence intérieure, le bruit extérieur. La passion, la curiosité, l'appétit - les cloisons s'y imposent.

Oui, la vie est un rêve, diurne ou nocturne, la raison ou l'érotisme, l'être ou le néant. Et comme toujours, c'est à travers leurs perversions que nous en touchons le fond : l'acte ou la possession, agir ou avoir. On jouit toujours à deux, et l'on jouit le mieux avec un partenaire vécu comme un mystère, et que ne voient pas ceux qui ne s'occupent que de problèmes visibles : « La physique est aux maths ce que faire l'amour est à se masturber » - R.Feynman - « Physics is to math what sex is to masturbation ».

Un casse-têtes psychologique : si, en plus de mon âme, ma raison même me persuade, qu'il est dans mon intérêt de sacrifier ce qui rapporte ou de rester fidèle à ce qui me ruine, serais-je libre ou amoureux, en suivant cette ligne de conduite ?

La hauteur semble être la seule position, où l'on puisse aimer sans attache (l'amour tout court, ou la charité de Pascal), espérer sans attache (la philosophie de transcendance, ou la spem sine corpore d'Ovide), croire sans attache (la philosophie d'immanence).

L'une des contraintes les plus subtiles est celle qui, à un rare moment choisi, fait taire la raison, pour laisser la parole à la volupté irrationnelle - verbale, sensuelle ou chimérique. « Pour bien jouir, il serait sage de se priver » - Matisse.

Signe d'authenticité aimante : ce qui aime, en moi, n'hérite d'aucune expérience, comme si je n'avais jamais aimé. Signe d'affectation agissante : jamais je n'ai agi ainsi. L'action ne vaut que par les yeux désenchantés a posteriori, l'amour vaut par le regard enchanté a priori.

Le sentiment vaut par la part de la noblesse, qui est l'équilibre entre la forme et le fond, entre la profondeur et la hauteur. C'est pourquoi il se traduit le mieux par la caresse d'épidermes ! Là où le Fond domine, le Sentiment est vrai, net et … insignifiant ! Pour se couvrir de beaux voiles, il faudrait que dominât – la forme !

Le sacré devrait fuir la force ; et là où règne la faiblesse, c'est à dire l'amour, le sacré surgit, sans qu'on ait besoin d'en désigner la source. « Sentir l'être sacré frémir dans l'être cher »* - Hugo.

L'amour est la plus flagrante preuve, que la belle espérance ne dépasse pas le stade des commencements. « Le désespoir consiste à manquer de commencements » - Kierkegaard.

Ni en amour ni en musique, les idées (interprétations des signes) n'affleurent guère ; quelques pulsions sans queue ni tête, tout au plus. La musique est l'un des langages les plus immédiats de l'amour, langage, où il n'y a pas de signes, que des intensités et non pas des idées.

L'érotisme opposé à la transaction, la caresse – à la possession. Quand on a connu la folle jouissance de caresser un mot, un corps, une idée, on se rit de la sobre satisfaction de maîtriser un sujet, une rigueur ou une puissance.

L'art d'écriture au féminin consiste à mettre derrière les mots un doigt en mouvement. Là où l'homme s'ingénie à mettre une main entière - pour enfermer, serrer, accaparer. « Je n'aurai jamais ma main »* - Rimbaud.

L'épreuve par ses faims est, pour le corps, le pire des surmenages ; l'âme, au contraire, s'en nourrit et y gagne en pugnacité.

Céder ou résister aux passions ne sont pas deux postures opposées (l'Aquinate) ; l'essentiel est de (re)vivre leur musique, sans la réduire ni aux voies communes ni aux voix immunes.

Dès qu'on affiche son amour de la vérité, je suis sûr de me trouver au milieu d'un troupeau beuglant ou des imbéciles. Et je ne surprends la vérité de l'amour que dans des lieux solitaires, purs et silencieux. La vérité, par définition, est sans vie ni mouvement, et se passionner pour elle est signe d'une maladie mentale, par exemple : « Le fanatisme, ce redoutable amour de la vérité » - Alain - pour la vérité on devrait ne faire que calculer.

Parmi les mystères du Bien, le plus étranger à la raison s'appelle amour ; quand on lui succombe, on devient étranger à tout ce qui est dicté par l'intérêt, par l'instinct d'équilibre et de paix, on souffre métaphysiquement. Ce qui épaissit cette énigme, c'est que, inversement, avoir éprouvé une vraie souffrance nous jette dans les affres d'un amour encore moins compréhensible. « Nous ne pouvons vraiment aimer qu'avec la douleur, et seulement par la douleur »* - Dostoïevsky - « Мы истинно можем любить лишь с мучением и только через мучение ».

En présence de l'être aimé, on cherche l'horizon (« présente, je vous fuis »), en son absence, on dépose ses trouvailles dans les nues. La présence serait horizontale, l'absence verticale.

L'amour masculin : les yeux, assoiffées de formes ; l'amour féminin : le regard, se délectant du fond. « Elles aiment mieux que nous, elles sont aveugles » - A.France.

Aujourd'hui, qu'est-ce qui aime et admire ? Avec le dépérissement du Bien, remplacé par les codes, le cœur devint inutile et légua ses fonctions à la raison. Avec l'extinction des âmes (l'agonie de l'âme européenneValéry), l'esprit reste le seul juge du Beau, devenu Joli, suite aux attentes de la foule raisonneuse et calculatrice.

Le beau vaut par l'amour qu'on lui porte ; Narcisse ne se juge pas le plus beau, mais trouve en lui-même la source et l'instrument de toute palpitation devant la beauté universelle, il n'a pas besoin d'intermédiaires.

Que l'amour échappe à la manie universelle humaine de reconnaissance est attesté par la persistance de la douleur dans un amour partagé. Non partagé, il nous taraude, tout en gagnant en pureté et en hauteur et en nous laissant seuls face à un Bien irréalisable. Le sel est plus près du ciel que le miel.

La sagesse, c'est toujours de la maîtrise, donc du savoir ; on ne peut pas aimer la sagesse, puisqu'on n'aime que ce qu'on ignore, mais on peut assagir l'amour, en en faisant un grand consolateur.

La noblesse d'esprit est dans l'égalité profonde des pensées, la noblesse d'âme est dans la haute fraternité des sentiments, la noblesse du cœur est dans la vaste liberté de l'amour.

Le nom d'amour a servi d'étiquette à tant d'imposteurs : l'or, le sort, le corps - le hasard qu'on calcule. Le hasard, auquel on a cru, s'appelle amour.

L'amour réveille les superlatifs : « Aimer, c'est une espèce d'action, visant la volupté ; être aimé ne mène à aucune action, être aimé est une forme de supériorité » - Aristote - de supériorité sur ses semblables, tandis qu'aimer, c'est la supériorité de la source de tout Bien, de mon soi inconnu, sur mon soi connu.

L'excellence dans le beau semble incompatible avec l'excellence dans le bon : l'amour a plus de chances de faire de moi une crapule, vautrée dans le mensonge, qu'un chevalier, poursuivant le noble et épris du vrai.

Le plus convaincant des discours sur le bien est celui, où la bienfaisance est absente. La seule exception est l'amour, qui est peut-être le seul bien, traduisible en actes : parler d'amour sans amoureux est ridicule. Dieu est peut-être le Bien, Il n'est certainement pas l'Amour, puisqu'Il est inexistant.

La passion de et pour l'inconnu entretient et la science et l'amour ; il faut introduire de nouvelles inconnues dans l'arbre de la connaissance voluptueuse et réveiller, ainsi, des unifications inespérées avec l'arbre de la vie. Stendhal appelle cette magie – cristallisation (des branches recouvertes de nouveaux cristaux) : « opération de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections ».

Le vrai amour est celui qui surgit d'un contact immatériel avec le soi inconnu de l'autre ; mais c'est toujours à cause de mon soi connu, bien matériel, que je n'aime plus.

Le vrai est soumis aux caprices profonds des langages ; le Bien extrême remplit l'ampleur de l'amour ; le beau culmine dans la hauteur de la musique. Et c'est tout naturellement que ce bouquet se forme dans le poète, cet éternel amoureux : « Le centre du monde se trouve dans le cœur du poète » - Heine - « Das Herz des Dichters ist der Mittelpunkt der Welt ».

La volupté est dans l'acte furtif et aveugle, et non dans le rêve absent ; mais l'acte est rare en amour qui vit du rêve, d'où le spectre de la souffrance, qui hante l'amour. Et l'acte, hélas, c'est le mal : « Dans le mal se trouve toute volupté » - Baudelaire.

Le plus beau compliment que je puisse te faire : je ne connais aucun vaste chemin-solution, menant vers toi ; je ne connais aucun milieu-problème, où nous pourrions nous dévisager profondément ; je ne te connais qu'à travers un élan-mystère, qui nous fait frissonner à une même hauteur, sans que nos mains ou pensées se touchent.

L'homme vit de l'esprit, et la femme – du cœur. La secousse, l'élan de leur attirance mutuelle, réduit l'esprit de l'homme au souci du corps ou à la musique de l'âme, tandis que la femme reste fidèle à son cœur immutable. Cette fidélité inconsciente auréole la femme ; l'homme se confirme dans la conscience du sacrifice intérieur.

Ils saluent l'amour, comme le chômeur – un job providentiel ; se libérer de la solitude ou de l'oisiveté et gagner du confort. « L'amour, la béatitude, parce que la fin à la solitude est venue » - Maupassant. L'amour est la découverte d'une solitude unifiable avec une autre solitude.

Le savoir sert à bien mesurer, peser, situer les ombres, il n'est pas une lumière. Seuls le sont le Bien et l'amour, qui font ressentir, dans toute ombre, la présence d'une lumière originaire, tantôt profonde et tantôt haute, jamais plate.

Il suffit d'être intelligent, pour comprendre que l'action ne parvient jamais à traduire un élan du Bien. Pour comprendre qu'un élan d'amour aboutit aux actes muets, décousus ou aléatoires, il faudrait, en plus, une dose d'honnêteté ou d'ironie. La vie de celui (Wordsworth), pour qui « la plus belle page de la vie – les actions dictées par l'amour et le Bien » - « the best portion of life are acts of kindness and love » – doit n'avoir été qu'un malentendu.

Une honte m'inonde, chaque fois que je trouve trop de douceur dans ma voix ; l'écriture en contre-point du sentiment semble être la plus noble. La rudesse, plus que la mollesse, doit animer la voix d'ange. « Le diable, visant le cœur, n'a pas dans son carquois de flèche plus sure que la voix douce » - Byron - « The devil hath not, in all his quiver's choice, an arrow for the heart like a sweet voice ». Le diable est indifférent ; c'est l'ange qui doit être fanatique.

Le plus pur des amours – quand personne n'aime l'objet de ton amour. C'est ce que se disait sans doute Narcisse.

Pour comprendre quelqu'un, il faut savoir ce qui le fait rire ; pour aimer quelqu'un, il faut voir ce qui le fait pleurer.

En matière des voluptés, tous sont interpellés par les mêmes pulsions. C'est la nature d'accès à l'objet du désir qui nous divise en poètes ou en automates. Le poète est ennemi du plus court chemin ; il cherche des voies et des regards obliques ; il est maître de la caresse, qu'il applique avec la même élégance aux mots, aux idées et aux corps. Saoulé par le sang et l'encre secrets, il ne voit pas le temps et l'ancre concrets.

Pourquoi, dans le royaume des mots, la violence mystique de la débauche des corps me séduit davantage que la légitimité esthétique du mariage (Kierkegaard) des cœurs ? L'éthique de l'esprit, si bavarde dans le royaume des idées, n'y a visiblement pas son mot à dire.

Celui qui dit, que l'amour est question d'hormones et de glandes, en exhibe la confondante vérité ; mais il devrait, en plus, comprendre, que l'amour n'est grandiose que par les mensonges du cœur fou, auxquels se soumet, ravi, l'esprit le plus sage.

L'amour est une vérité du cœur et un mensonge de l'âme : les ombres s'y découvrent la pureté de la lumière, la faiblesse y présente la grandeur de la force, la misère y est vécue comme une richesse inestimable. Tout seul, on y incarne l'univers.

La larme est facile chez l'amoureux. On crut, que c'était une affaire de fuites et se tourna vers des serres, des tuyauteries et des imperméables, au lieu de la transformer en sang ou encre.

Ils vivent du sens, de ce qui est relativement absolu - la force, la reconnaissance ; il faut vivre des sens, de ce qui est absolument relatif - le bon, le beau, l'aimé.

Dans ce monde robotisé, l'existence même de la tragédie, de l'amour, de la poésie semble être si incongrue, incompréhensible, que le robot étudie leur naissance, sans sentir leur extinction.

Le meilleur signe de l'amour n'est ni la force ni le sacrifice ni la fidélité, mais la furtive caresse, portée par un regard, une main, un mot. Sur un axe, allant de la volupté à la consolation.

Tout humain porte un soi inconnu, dont l'aura invisible émane de son visage. Lorsque cette aura se révèle à un autre visage, l'illumine ou l'embrase, se produit un miracle qu'on appelle amour. En définitive, on n'aura embrassé que des fantômes ou des spectres.

La plus profonde sagesse consiste à comprendre où et quand la raison doit céder à la folie. La folie la plus vaste consiste à écouter et à vénérer la voix du bien. La musique la plus haute de cette voix s'appelle amour. Or, la sagesse aujourd'hui est basse, et la folie - assagie.

Découvrir l'ampleur de la noblesse dans la noblesse, la profondeur du regard sur le regard, la hauteur de l'amour de l'amour – tout le sens de l'existence est là-dedans, dans cet absolu sans objet. Tandis que l'application de ses merveilles me laisse dans la platitude. « Je n'aimais pas encore et j'aimais à aimer » - St Augustin - « Nondum amabam, et amare amabam ».

Le triomphe de l'homo faber sur l'homo loquax, de la praxis sur la poïesis, de la fabrication sur la création, est dû, hélas, à l'adoption volontaire par le poète de la mesure et du regard des ingénieurs. Les vainqueurs, avec un sérieux, qui fait froid dans le dos, proclament, doctes, qu'il faut « prendre acte de la fin d'un âge des poètes, convoquer les mathèmes, penser l'amour dans sa fonction de vérité » - Badiou - on dirait un robot crachant des conclusions d'un syllogisme ; aucune envie d'enterrer le poète, d'énigmatiser les mathèmes, de chercher du vrai, dans la folie amoureuse.

La famille cultive les sédentaires, le travail assagit le rétif et l'atelier inocule le robot ! Comment ne pas comprendre, que « l'amour errant a semblé aux romantiques plus poétique que la famille, et le vol que le travail, et le bagne que l'atelier » - Michelet.

Tant qu'on voit dans une chose - des métaphores, elle restera un miracle, qui animera une ironique foi des ermitages. Dès que la poésie s'en évapore, la chose se pétrifie dans des archives ou temples, vides et graves : grandiloquence ou mémoire.

Deux infâmes charlatans réduisent nos passions, respectivement, à la raison (« À toutes les actions, auxquelles tu es déterminé par une passion, tu peux l'être sans elle par la raison » - Spinoza - « Ad omnes actiones, ad quas ex passione, determinamur, possumus absque eo a ratione determinari ») ou aux glandes (les passions de l'esprit comme répressions ou suppressions - Freud - Unterdrückung ou Verdrängung) ; à un noble esclavage ils préfèrent une pâle liberté de robot ou une sale liberté de cochon.

L'amour, la femme, l'image gagnent à n'être vus qu'en tant que fantômes intouchables. Et Dieu mort, c'est à dire, Dieu, qui perdit tout besoin d'une référence au réel, Dieu devenu fantôme, rejoignit les meilleures sources du beau chez les vrais créateurs.

En français et en russe, la pensée (мысль) est au féminin, elle est en attente du mot, qui la pénètre. En allemand (der Gedanke) et en italien (il pensiero), elle se masculinise en vue d'inséminer le mot efféminé (la parola) ou neutre (das Wort). En tout cas, une relation érotique, hétérosexuelle, entre la passion et la pulsion, entre la source sacrificielle et le fleuve fidèle, entre la création et sa muse, partout, est nette, qu'il s'agisse de la littérature, de la noblesse ou des voluptés charnelles.

L'âme n'a pas de mots à elle. La poésie seule, en bousculant les dictionnaires, peut jouer à l'interprète imposteur, l'illusion naissant dans l'étrangeté des arabesques et des idéogrammes, à la prononciation gutturale imprévisible. Toute illusion de la vie est plus sonore que la vie, question de la disposition des bonnes cordes. L'âme n'a que des ailes : « L'amour, c'est la paire d'ailes, dont Dieu a pourvu l'âme, pour qu'elle s'élève à Lui » - Michel-Ange - « Amore ‘mpenna l'ale, né l'alto vol al suo creatore, l'alma ascende ».

L'homme fut créé, pour rêver et aimer, en succombant, vers trente ans, à la première attaque de l'effectif sur l'affectif. C'est la prolifération de vieux qui précipita l'encanaillement des hommes. Leur laideur le doit à la médecine. On devrait éliminer l'homme au premier rêve envolé, au premier cheveu tombé ou chenu, au premier calcul disloquant un songe. « Quand on est aimé des dieux, on meurt jeune » - Plaute - « Quem dei diligunt, adulescens moritur ».

L'heureuse imprécision des flèches d'amour, chez l'homme d'antan : souvent il touchait un cœur de femme, tout en visant plus bas. Aujourd'hui, ces flèches devinrent immanquables : elles visent plus haut et ne touchent que la tête racoleuse de femme, où déménagea son cœur cachottier.

Qui rêve le plus intensément d'une folie des sens ? - un maître du sens, un sage. L'érotisme est la folie la plus irréductible et, donc, la force d'esprit en est un adversaire, mais c'est à sa faiblesse consentie qu'appartient d'en résumer les égarements. « L'esprit a besoin de son impuissance pour faire l'amour » - Valéry – joli calembour !

La force garantit un équilibre mécanique, la faiblesse promet un vertige organique. D'où les bienfaits surréels du sexe faible : « Sans les femmes le commencement de notre vie serait privé de secours, le milieu - de plaisirs et la fin - de consolation » - Chamfort. Étonnant parallèle avec les rôles joués par la langue, au cours du temps, dans l'évolution de mon regard sur la vie, – la mère, l'amante, la consolatrice.

Pas de chemin commun menant à l'amour ou à la haine : l'amour est une cause de mon espérance d'âme ; la haine est un effet de ma désespérance d'esprit.

En pensant à la nuisance et au rejet de corps étrangers par le mien, je me félicite de mon narcissisme, puisque l'affection de soi ne conduit à aucune infection.

Le talent, aussi bien artistique qu'érotique, consiste à ne pas suivre le sot conseil d'abandonner la surface et de se plonger tout de suite dans les profondeurs de la chose désirée. Dans toutes les profondeurs je tombe sur de nouvelles surfaces, qu'il s'agit de savoir caresser, avant que la chose n'enfante d'une progéniture, digne de mes ardeurs. Mon imagination est plus prolifique sur la première surface, où mon âme domine encore mon corps.

Les reflets, en moi-même, de ce qui est aimable dans le monde sont si fidèles, que, comme Narcisse, je peux aimer les choses, tout en m'en détournant. Avec, évidemment, une seule exception, la femme : « Ce n'est pas en tant que miroir, reflétant mon image adorée, que je veux aimer le monde, mais en tant que femme, car elle est différente » - Chesterton - « I want to love the world not as a mirror in which I like my reflection, but as a woman, because she is very different ».

Face à un étranger, on cache ses plus beaux sentiments et exhibe les minables, qu'on n'éprouve même pas. Des tricheries courtoises, la pudeur féminine et la ruse masculine.

Comment naît le paradigme du théâtre, qui nous attire tous ? - par le besoin de sortir des gestes obligatoires, des rôles collectifs, des situations répétitives, des mots vétustes – donc, par le rêve. Et puisque la femme est une créature de rêve et l'homme – un créateur d'action, « l'actrice est une femme au carré, l'acteur – un homme dont on extrait la racine » - K.Kraus - « die Schauspielerin ist die potenzierte Frau, der Schauspieler der radizierte Mann ».

L'esprit désire la même chose que la femme : concevoir dans l'amour, enfanter sans douleur. Et comme la femme, il succombe à la séduction des badauds et se fait avorter des embryons illégitimes.

Dans tout ce qui est simplement humain, il est impossible d'être original ; mais l'inhumain, dans lequel on peut briller ou se singulariser, relève soit de la bête soit de l'ange ; et c'est par une volonté diabolique que s'affirme la pureté angélique. Le médiocre n'est qu'humain : « L'homme n'est ni la bête ni l'ange ; son amour ne doit être ni bestial ni platonique, mais humain » - Bélinsky - « Человек не зверь и не ангел ; он должен любить не животно и не платонически, а человечески ».

Un grand amour ne peut naître que dans une grande solitude, et comme celle-ci n'existe plus, l'amour, dans ce monde de la petitesse, ne peut être que petit. En tout cas, « pour fuir la solitude, l'amour est le moyen le plus sûr » - B.Russell - « love is the principal means of escape from the loneliness ». Il est plutôt un cul-de-sac, où, fuyant la multitude, les amoureux rencontrent deux immobiles solitudes. Tomber amoureux, c'est devenir solitaire ; sans l'amour, les hommes auraient déjà oublié ce qu'est la solitude.

D'Aristote à Leibniz, en passant par Plotin et Spinoza, cette ineptie : le but de la philosophie serait de nous apprendre ce qu'il faut aimer. Celui qui sait, qu'on ne peut aimer que ce qu'on ne connaît pas, s'en rit. L'amour est une espèce mystérieuse du Bien inexplicable ; et la philosophie, cette protectrice des mystères, devrait nous apprendre à nous contenter d'un fol amour, autrement dit – à nous consoler. Non pas à ouvrir, mais à fermer nos yeux.

Comme le Bien se profane dans toute tentative de le traduire en actes, l'amour s'abaisse dans tout récit de ses pérégrinations. « Dans l'amour parfait on vit la plus belle des frustrations – l'impossibilité de l'exprimer »** - Chaplin - « Perfect love is the most beautiful of all frustrations because it is more than one can express ».

La raison n'est qu'un témoin de l'amour, c'est l'âme qui en est la nourrice. Avec le dépérissement des âmes, la raison se substitua à elles. Jadis malveillante : « La raison contre l'amour ne peut chose qui vaille » - Ronsard – elle en est, désormais, imposteuse.

Une vie sentimentale à deux perd de la profondeur, quand la femme veut définir l'harmonie des fins, et cette vie perd de la hauteur, quand l'homme veut se charger de la mélodie des sources. « L'homme dicte le rythme et l'harmonie ; la mélodie naît dans la femme » - Nietzsche - « Der Mann bestimmt Rythmus und Harmonie ; die Melodie stammt vom Weibe ». L'erreur double les condamne à la platitude.

Les plus nobles des passions se moquent de la connaissance ; les danses de celles-là se passent des béquilles de celle-ci. Et Spinoza a presque raison : « Les passions marquent toujours une connaissance mutilée » - « Passiones semper indicant contra nostram mutilatam cognitionem » - seulement il prend une cause pour un effet.

Dans tout homme, l'amour réveille un poète, qui se met à inventer des noms et des modes d'accès nouveaux aux choses, aux idées ou aux images. « L'amour commence par une métaphore » - Kundera.

L'érotisme est le seul domaine, où l'âme est plus près de la matière que de l'esprit. Et le bel humour de Wilde : « Pour le philosophe, les femmes représentent le triomphe de la matière sur l'esprit, et les hommes – celui de l'esprit sur la morale »** - « Women represent the triumph of matter over mind, men represent the triumph of mind over morals » pourrait passer pour le triomphe de l'âme.

L'amour doit être éperdu et désorienté ; celui qui connaît la cible de ses flèches (le soi-même ou les autres, ces cibles augustiniennes, menant soit à la ruine de mon cœur, soit au renoncement à moi-même), ce connaisseur est peut-être bon archer mais mauvais musicien. Je ne connaîtrai jamais la vraie cause de la tension de mes cordes, mais mon cœur infaillible en inventera l'imaginaire, aussi irréfutable que l'image de Dieu - l'icône, ou de la vie - la perfection, et me rendra idolâtre.

L'incompréhension de l'essentiel, tel est le milieu naturel, dans lequel l'amour peut s'entretenir. Et commencer à comprendre est souvent le symptôme de sa proche extinction. « L'amour est fait du désir de comprendre, et à force d'échecs répétés, ce désir meurt » - J.Green - quel galimatias ! Le premier symptôme de l'amour est l'absence de tout désir de comprendre et la cécité du sens critique.

L'apport de la philosophie à l'action, à la connaissance, à la pensée est nul et non avenu ; sa première fonction est la création et la garde de la frontière du sacré, où sont exilés, désarmés et incertains, l'amour, le rêve et la musique : préserver un doute pulsionnel, plutôt que consolider des certitudes impassibles.

J'aime tellement ta lumière, que je n'attends plus rien de tes ombres. La lumière, irradiée par ta beauté et nourrissant la naissance de mes houles. Les ombres de tes gestes ou de tes paroles. Mais pour boire ta lumière, je me réfugie à l'ombre de mon corps et de mon esprit ; peut-être aimer, c'est ne plus pouvoir, ou vouloir, quitter cette ombre, qui ne vit que tant que tu m'illumines. Et qu'on prend souvent pour l'ombre de l'autre, l'ombre qu'on aura créée et aimée.

Le bien est paralytique, et l'amour est aveugle ; ils s’entraident, pour ne pas dépeupler notre facette sacrée, qu'ils sont les seuls à animer. L'homme se manifeste, vers l'extérieur, par la science et l'économie, mais sa trinité intérieure complète est faite du philosophe, de l'artiste et du saint, et puisque Dieu seul est saint, le bien et l'amour sont les seuls témoins de notre origine divine. Si le soi connu se charge de notre intelligence et de notre création, le soi inconnu représente le sacré ou, au moins, le noble.

L'aristocratie est le régime politique, qui convienne le mieux au règne de l'amour. Et comme dans la vie de la cité, la tyrannie des sens, avec ses privilèges immérités, s'écroule sous les coups de la démocratie du mérite, qui lui aura succédé. Contrairement à l'avis courant, l'amour n'anoblit pas ce qu'il touche, il l'asservit.

L’amour est peut-être le seul sentiment qui atteint les sommets, quel que soit l'organe qui s'y adonne : l'esprit, l'âme ou le corps. Et d'ailleurs, ses plus beaux triomphes s'emportent, lorsque un seul de ses trois alliés fait taire les deux autres. Ainsi l'amour n'y a rien de nécessaire, mais tout lui y est suffisant.

Une curiosité sociologique : dans les civilisations, où la femme occupe un statut subalterne, la laideur se propage et se tolère partout, de l'urbanisme à la poésie, du vêtement au divertissement. « Tout ce qu'il y a de beau sur terre est né de l'amour pour la femme. La hauteur d'une culture est déterminée par le regard qu'elle voue à la femme » - Gorky - « От любви к женщине родилось всё прекрасное на земле. Высота культуры определяется отношением к женщине ».

Le soi connu nous donne de l'ampleur ; le soi inconnu, lui, se décompose sur l'axe vertical : la profondeur de ce dont nous sommes porteurs et la hauteur de ce vers quoi nous nous sentons portés - nos dons, d'un côté, et nos passions, de l'autre. On nous respecte, ou tombe amoureux de nous, à cause de ce que nous portons - notre talent, notre beauté, notre rayonnement, mais on se sent heureux de vivre à côté de nous - à cause de nos palpitations silencieuses, ou de nos ombres, face à la lumière du bien, du bon, du vrai.

N'en déplaise à la fatuité des hommes du monde, les plus beaux chants furent composés par ceux que n'aura inspiré aucune muse. Pire, la présence d'inspiratrices fait souvent pencher les palettes vers des recettes de cuisine et de vaines lumières. Les présence de ou grâce à deviennent des buts banals ; les absence de et malgré restent contraintes vitales.

L'amour : un hasard, qui fait fusionner les yeux et les sens, dans un même frisson, un hasard, sur lequel l'esprit ferme les yeux et l'âme ouvre le regard. Dès qu'une loi y touche, l'amour ne sert qu'à renforcer la Distribution du Grand Nombre. L'intuition : un hasard auquel a cru l'âme. Comme la volupté se dévoilant au corps.

Après l’âme, le cœur lui aussi quittera bientôt les hommes ; il ne leur restera que le désir, sans amour ni noblesse. Personne ne comprend plus ces finasseries de S.Freud : « Là où ils aiment, il n’y a pas de désir, et là où ils désirent, il n’y a pas d’amour » - « Wo sie lieben, begehren sie nicht, und wo sie begehren, können sie nicht lieben ».

L’Europe unique, lyrique, se forma à la Renaissance, grâce à Dante et Pétrarque, les premiers à se détourner de la misogynie antique et à créer l’image d’un amour courtois pour l’éternel Féminin. La vulgarité asiatique ou la mécanique américaine sont des formes de misogynie déguisée. La Russie en représente un compromis fragile et ambigu.

Mieux je vois le chiffre, dans l’œuvre divine, plus bouleversante en apparaît la musique. Plus d'intelligence profonde, plus d'émotion haute. Dès que je ne suis plus volcanique, je deviens plat ou sot ou insipide, comme l'est toute intelligence mécanique.

Je parviens à imaginer, que je reste moi-même, privé de tous mes sens, sauf le toucher, ce symbole même de la caresse. Et même les autres sens, à leurs sommets respectifs, culminent aux caresses : la beauté – pour les yeux, la musique – pour les oreilles, l'arôme – pour le nez, la saveur – pour la langue. Et l'intelligence – caresse de l'esprit, comme l'amour – caresse de l'âme.

Le mariage est une tentative de fusionner les trois hypostases grecques de l’amour – agapé, éros, philia - la sensibilité, l’adoration, l’imagination. Et sa ruine la plus fréquente résulte du manque d’imagination, comme l’abandon par l’Esprit-Saint nous sépare et du Père et du Fils.

Le culte du saint amour ou de la sainte écriture consiste à en vivre le saint commencement. La téléologie ou le changement en sont ennemis. « L’amour redoute le changement plus que la destruction » - Nietzsche - « Vor dem Wechsel graut der Liebe mehr als vor der Vernichtung ».

L’amour est le miracle d’une lévitation en hauteur ; dès que la platitude nous attire ou la profondeur nous aspire, nous amorçons la chute. « Plus l’amour confine à l’adoration, plus profonde est la déception » - Bergson – ton adoration, sans doute, confinait à la pesanteur profonde et non pas à la grâce haute.

Toute création humaine – de théorèmes, d’arbres, de poèmes – part d’un besoin divin, et Aphrodite, plus nettement que Mercure, pousse mon âme ou mes mains vers une rupture avec l’inertie du monde mécanique. Mais pour être complet, c’est à dire universel à l’échelle divine, je dois compléter mon jury céleste par Athéna et Apollon, en flanquant l’amour d’intelligence et de beauté. Et je m’adresserai à Zeus, maître des foudres critiques et amateur des volontés de puissance.

Ce n’est pas aux yeux, enfin ouverts et irréfutables, que, le plus souvent, se doit le trépas d’un bel amour, mais à l’incapacité de continuer à croire en fantasmes indéfendables des yeux fermés.

L’homme tragique est celui, chez qui cohabitent la hauteur d’ange et la profondeur de bête. Mais si la bête est omniprésente chez tous, dénicher un bon ange s’avère une tâche insurmontable. Pour une obscure raison, la trace qui y conduit le mieux semble être la correspondance amoureuse, et j’y tombe sur Dostoïevsky, Flaubert, Kafka, A.Blok, mais seul le premier exhibe une bête aussi puissante que l’ange.

Que ton amour surgisse de l’illusion ou bien de la réalité, l’attirance initiale serait du même ordre ; mais si tu peux alimenter l’illusion par ton imagination, rien ne sauve la réalité de sa végétation finale. Donc, même ébloui par la seule réalité, sache la munir d’une illusion, si tu veux défier le temps.

L’origine de ce qu’une femme inspire à l’amoureux est si insondable et inextricable, que rien que pour cela l’amour mériterait une place à côté non seulement des mystères de l’art mais aussi des énigmes de la science. « Certains hommes s’acharnent, toute leur vie, à comprendre le fond d’une femme. D’autres se consacrent aux choses plus faciles, comme, p.ex., la relativité » - A.Einstein - « Manche Männer bemühen sich lebenslang das Wesen einer Frau zu verstehen. Andere befassen sich mit weniger schwierigen Dingen z.B. der Relativitätstheorie ».

La possession ou la caresse, ce qu’on obtient ou ce dont on rêve, l’esprit dans les profondeurs ou l’âme aux anges, la danse hors espace ou l’espérance hors temps.

Si les raisons d’un engouement sont claires, celui-ci ne mérite pas le nom de passion. Le vague en soi ne suffit pas non plus pour le rendre noble. Il doit être d’origine divine, pour donner raison à D.Hume : « La raison est et ne doit qu’être l’esclave des passions » - « Reason is, and ought only to be, the slave of the passions ». Toutefois, res cogitans, qui ne serait pas res amans, ne serait que res extensa.

Aimer, c’est croire en l’inexistant et le vénérer ; c’est pourquoi le poète est un éternel amoureux.

Rien de ce qui est lisible, par exemple ce qu’est ou fait mon soi connu, ne peut être attribut de mon soi inconnu (qui n’a pas d’attributs, il n’a que des vecteurs, des élans, des convergences vers mes limites inaccessibles). Le rêve – être aimé pour mon essence illisible et qui aurait touché une âme pénétrante. L’amour pour le palpable est affaire des glandes et des hormones ; il se forme sur les mêmes cordes que la haine ou l’indifférence.

Tout amoureux devient poète et en adopte la langue, incompatible avec les vérités du langage commun. Là où chante l’amour, ces vérités se taisent ; son arbitraire exclut la logique, et L.Feuerbach : « Pas de vérité où il n’y a pas d’amour » - « Wo keine Liebe ist, ist auch keine Wahrheit » - confond l’amour avec la raison, la représentation idolâtre avec l’interprétation, seulement iconoclaste. Ce qui surgit de l’amour est non seulement au-delà du Bien, mais aussi au-delà du vrai.

L’amour est une étoile, qui munit tes commencements de la hauteur, ton parcours – de la lumière, tes buts – de la tendresse. Mais cette étoile a sa propre orbite : « L’amour n’est pas un but ; il n’est qu’un voyage » - D.H.Lawrence - « Love is not a goal ; it is only a travelling ».

Aimer, c’est laisser la parole à son soi inconnu ou deviner le soi inconnu de l’être aimé ; dans tous les cas – malgré les limites du soi connu : « être aimé, en dépit de soi-même » - Hugo.

Ce n'est pas pour ses qualités qu'on s'aime (quoiqu'en pense Pascal) ; ce n'est pas pour ses défauts qu'on se quitte. Dans l'amour, comme dans l'art, c'est la part du malgré, qui est plus éclairante. L'opacité face aux autres rend parfois délicieusement transparent, face à un ami ou à une amante.