BIEN

Devant les assauts méthodiques de la machine, le Bien, avec le beau et le mystère, fait partie des derniers bastions. On ne peut plus, hélas, claironner en les déclarant inexpugnables ou imprenables. Un travail de sape introduit dans nos châteaux assiégés des hérauts de charité proclamant la conscience en paix, des mercenaires de la joliesse dressant des étendards mercantiles, des messagers pseudo-mystérieux porteurs d'images cryptiques à usage mécanique.

P.H.I.



 


Noblesse

La noblesse de la bonté consiste à vouloir être bon sans retour et même en pure perte. Il est des courants, dont la destinée serait de nous traverser, sans que nous en infléchissions le sens ni la vitesse. Comme si notre mission n'était que d'en garder l'inaltérable pureté. Être une rive connaissant mieux le fleuve que ne le font ses flots.
VALOIR

Intelligence

L'intelligence nous commande l'intérêt d'une société sans cœur, car générant un PNB supérieur. Il faudra bientôt nous décérébrer, pour que nous retrouvions l'idée de tendre une main à celui qui tombe. Aujourd'hui, on reconnaît un homme intelligent par la qualité de sa nourriture, de ses vacances et de son argumentation justifiant le refus d'aumône.
VALOIR

Art

Pourquoi un cœur d'or peut-il mener à un art impitoyable ? Parce que l'art, c'est l'oubli des mystères autour des idées et la tentative d'en recréer d'autres autour des mots. L'art, c'est revêtir la nudité de nos premières images et de mettre à nu notre dernière honte. Habilleur de ce qui n'existe pas, déshabilleur de ce qui, hélas, existe.
VALOIR

Solitude

Il faut avoir vécu une inexorable solitude, pour comprendre, qu'un cœur tendu vers l'intérieur mérite davantage l'aumône qu'une main tendue vers l'extérieur. L'ultime ressource du solitaire - vouer au ciel sa charge de Bien. Quand celle-ci est ressentie comme un fardeau sans destinataire, c'est le comble d'esseulement et de désespoir.
VALOIR

Souffrance

Le mérite principal du Bien n'est pas dans l'évanouissement de la souffrance, mais dans le rehaussement de son lieu. Je souffre moins du mal, qu'un autre m'inflige aveuglement, que du bien, que mon cœur se figure et que ma main défigure. En fait de fidélité, rien n'égale le regard. En fait de sacrifice - le bras tombé.
DEVOIR

Russie

Comment s'appelle le pays, où l'on mélange et oublie la justice et le bourreau, et s'apitoie sur le bagnard et le pendard ? La Russie. Que l'Asie cherche son nirvana en s'oubliant, que l'Europe trouve sa paix en fouillant sa mémoire - la Russie n'a plus ni mémoire ni oubli, ces facultés mécaniques, - elle réinterprète ce qui n'a plus de représentation.
DEVOIR

Action

N'importe qui peut faire du bien, il suffit d'être fidèle au poids des habitudes ; pour être bon, il faut un sacrifice, il faut renoncer à peser et à encenser l'action. Le meilleur départ du Bien se trouve sur ton front qu'auréole la honte ; le pire - dans une main traduisant un dessein de la cervelle au repos. L'action est pour le Bien ce que le fard est pour le sourire.
DEVOIR

Cité

La charité est bien vue par la cité ; elle rend les canines et griffes presque aimables, anime les jours des affamés et calme les nuits des repus. La fraternité aristocratique ne promet qu'une déchirante liberté des vaincus ; la liberté démocratique apporte la lisse fraternité entre esclaves et maîtres. Sur tous les abattoirs flotte le drapeau rose du bien public.
DEVOIR

Proximité

Le synonyme du Bien est la honte. C'est en rougissant aux mêmes lieux ou instants que je reconnais mon proche. Aux hommes à bonne conscience, au front plissé et au cœur en bronze, la proximité est question de topologie monétaire et tribale. Plus l'étranger m'est proche, plus proche je suis du Bien. En me reconnaissant dans les lépreux je me rapproche de la santé.
VOULOIR

Ironie

Difficile, pour un ironiste, d'en appeler à la munificence. À moins de marquer du rouge crocodilesque le front et les yeux. Le cynique veut le Bien et en discourt, le stoïque le peut et le voit, l'ironique le doit et lui fait la nique. Le Bien, pour lui, sort, placide, du dédale du cœur, pour s'égarer, penaud, dans la droiture des actes.
VOULOIR

Amour

Il est très facile de se rendre compte qu'on n'est plus amoureux : on perd l'envie d'être bon avec tout le monde et l'on se résigne à être une crapule comme tous les autres. Aimer, c'est sentir, que tout le Bien et tout le beau se donnèrent rendez-vous aux bouts des doigts ou des yeux aimés. Savoir se passer de juges et de justice.
VOULOIR

Doute

L'homme de bien est plus soumis au doute que l'indifférent, car la logique du robot ne connaît que des certitudes. La traduction du motif en geste a beau se réclamer de la bonne volonté, leurs verbes ne se déclinent pas sur les mêmes registres et produisent des messages incompatibles, des mélodies qu'il est impossible d'écouter simultanément.
VOULOIR

Mot

Associé à la bonté, tout mot transforme en vaudeville ce qui avait de bonnes chances de rester comédie. Le mot est aussi impuissant avec le Bien qu'avec le bonheur : il devrait les priver de leur côté actif, désir et vouloir, et les voiler d'une épaisse passivité - pudeur et devoir. Le succès des tragédies prouve, que le meilleur outil du mot est la négation.
POUVOIR

Vérité

Les vérités vivent dans un pays ou l'on ne reçoit qu'un seul ambassadeur des hommes, leur cerveau. La bonté, comme la beauté, y sont des agents secrets, pour faire parler le vrai, méfiant et évasif. Au lieu d'envahir la vérité, il vaut mieux lui imposer des échanges de type colonial : ses matières premières contre ton savoir-écrire.
POUVOIR

Hommes

Notre contemporain dit, en citant l'Histoire, que plus on veut apporter de la santé aux pensées des hommes et plus l'émotion de l'homme en sort malade. L'homme devint atrocement robuste côté cervelle et lamentablement flasque côté cœur. Jamais l'humanité ne faisait autant de bien social et jamais elle n'était aussi froide.
POUVOIR
 

 


 

L'attitude inepte : vilipender le progrès en brandissant les noms de la St Barthélémy ou de l'Holocauste. La seule régression, qui vaille la peine d'être épinglée est l'automatisme de la bonhomie. « Nous sommes automates dans les trois quarts de nos actions »*** - Leibniz - ce taux (qui fut de moitié-moitié chez Pascal), aujourd'hui, décupla : « L'homme tourne à l'automate ; tout y sera, moins l'esprit ; cette loi est celle du troupeau »** - A.Suarès - ce qui t'échappa, c'est que l'esprit même, aujourd'hui, tourne au troupeau. Les cœurs y sont illégitimes, et les âmes - orphelines.

Le Bien n'est jamais dans les buts, ceux-ci sont toujours louables. Il l'est encore moins dans les intentions, celles-ci sont toujours hypocrites. Il est dans la nature des contraintes, que je n'ai même pas besoin de résoudre, pour les accepter. « La grandeur de l'ame n'est pas tant tirer à mont, et tirer avant, comme sçavoir se circonscrire »** - Montaigne.

Pour réduire le litige entre le Bien et le mal à une querelle de mots, je dirais qu'elle est dans le rapport entre l'éternel et le perpétuel.

Du bon usage des libertés : la liberté éthique, découverte dans le sens du sacrifice ou de la honte, nous rend fraternels ; la liberté esthétique, sur l'axe du Bien, faisant tourner à la même intensité artistique les valeurs opposées, nous rend créateurs.

Un geste de bien (si un tel geste est possible) est rarement compatible avec l'assurance et la certitude ; il est accompagné, plus souvent qu'une visée franchement maligne, par la confusion et l'hésitation. Le Bien est suspension de notre pouvoir faire.

C'est peut-être l'embarras, infligé par l'idée de la pitié, qui explique, que la tristesse se blottisse instinctivement en nous, tandis que la joie cherche à se répandre vers l'extérieur. Et comme l'écriture puise surtout dans l'au-delà de l'épiderme, elle est mieux pourvue en grimaces qu'en sourires.

La révolte du mal contre l'avoir avait engendré l'idylle socialiste ; celle du Bien contre l'être - le souriant humanisme. De nos jours, les accointances du Bien avec l'avoir et du mal avec l'être enfantèrent du monstre froid du libéralisme.

Le Bien simplifie, le mal complexifie. C'est pourquoi il y a plus de diables que d'anges.

Je n'efface pas le mal d'autrui par du Bien. Mais par le mal, j'efface mon propre Bien. Laisse le Bien rêver au fond de ton âme, et ne le réveille pas, pour le confier aux bras : « On ne peut libérer le Bien, sans libérer le Mal »* - Baudrillard.

Une belle sensation : je me verse dans l'infini, c'est-à-dire, sans rien ajouter ni modifier dans une somme monumentale. Même une chute peut en être l'origine : « Qui tombe ne soustrait rien au Nombre sacré. La chute sacrificielle rejoint la source et nous y guérit »** - Rilke - « Wer fällt, vermindert die heilige Zahl nicht. Jeder verzichtende Sturz stürzt in den Ursprung und heilt ». Peu importe si c'est pour t'en réjouir ou pour « te tourmenter de visions infinies, qui te dépassent » - Horace - « quid aeternis minorem consiliis animum fatigas ». Admirer l'horizon « assez vaste, pour permettre de chercher en vain » (S.Beckett) ton regard délicieusement insignifiant.

Au-delà du Bien et du mal, on tombe sur le bon ou sur le mauvais, ce qui est peut-être plus instructif, mais moins constructif. Pour bâtir les châteaux en Espagne, on a plus besoin de nuages que de briques.

L'homme libre dénonce d'autant plus facilement la mentalité d'assisté, que la non-assistance à l'homme en détresse n'est un flagrant délit pour aucun code (on ne peut être pris que sur le fait). La pitié devint l'un des sentiments les plus honteux chez l'homme évolué. Chez le Français elle réveille du mépris, chez l'Allemand - de l'irritation, chez l'Anglo-Saxon - de l'indifférence sarcastique.

Ils voient la racine du mal dans le mensonge, dans le trucage, dans l'irrationnel. Tandis qu'il envahit le vrai, le translucide, le raisonnable. Le mal est vraiment radical (« das radikal Böse » de Kant, dont on ne voit aucune raison compréhensible - kein begreiflicher Grund ist da), et la racine s'appelle (tout) acte (et le poing nu y est aussi pernicieux que la technique, dans laquelle Heidegger place son mal radical à lui, semblable à Sartre ou aux Orthodoxes, avec leur manque d'être, en tant qu'origine du mal, à rapprocher de l'oubli de l'être). Et aucun péché originel n'en couvre la moindre parcelle ; le seul palliatif étant agir, les yeux et l'âme éteints.

Je veux suivre la vertu, la tolérance, la compassion, ou bien je cède au vice, à la passion, au mépris – on s'aperçoit très vite, que la seconde attitude est plus prometteuse, pour séduire ; les sots finissent par n'exhiber que ces noires valeurs et par avoir honte des couleurs trop transparentes : « Un monstre gai vaut mieux qu'un sentimental ennuyeux » - Voltaire. Le sage prend en charge l'axe entier, sur lequel toute valeur reçoit la même intensité de ses pinceaux.

La préméditation du mal cédant à l'automatisme du bien - les hommes y gagnent, l'homme y perd.

La vraie pitié est indissociable du sentiment de sa propre honte ; sans celle-ci, celle-là n'est que de la sensiblerie. Dans l'action, la honte est de la juste pudeur, et dans la réflexion - de la justice pudique ; et puisque les deux seuls dons, que Zeus voulut répartir équitablement parmi les hommes, furent la justice et la pudeur, la honte est primordiale, pour que le feu humain de Prométhée ait une coloration divine. « La vertu supérieure n'est pas vertueuse, la vertu inférieure ne quitte pas la vertu »** - Lao Tseu.

On passe dans le camp du mal, chaque fois qu'on préfère au rêve - un acte : « Les bons sont ceux qui rêvent ce que les méchants font »** - Platon. Nous sortons tous ex-æquo de l'épreuve des actes ; c'est le rêve qui, seul, nous fait pressentir la troublante présence du Bien, au fond de notre moi immobile.

Non seulement le faire, mais déjà le dire, nous expulse du royaume du Bien, pour nous livrer au mal ; le Bien appartient à l'écoute, au silence, à la contemplation ; c'est le Bien qui est condamné à rester secret et à ne relever que du mystère ; penser le contraire est bête : pas de dit sans dédit, pas de fait sans méfaits.

Épicure s'approche du Bien par la souffrance du corps (il fut cacochyme) et par le plaisir de l'âme (sage, raisonnante), tandis que c'est le plaisir du corps (dans l'aveuglement des sens) et la souffrance de l'âme (devant l'infaisabilité du Bien) qui nous le font découvrir et vénérer.

La destruction relève du Bien, car elle innove, donc elle nie. Le maintien et la consolidation sont des mérites du mal, qui préserve ce qui est acquis. La femme serait donc plus près du mal que l'homme.

La bonté est la faiblesse des hommes de cœur, la méchanceté est la force des hommes sans cœur. Préférer l'optimisme de la faiblesse au pessimisme de la force, l'impasse au sentier battu. « Du pessimisme, il y a toujours une issue, de l'optimisme - aucune » - Don Aminado - « Из пессимизма еще есть выход, из оптимизма - никакого ».

Le vrai optimisme est optimisme de fait et non pas de décision, ce dernier cas étant propre du vrai pessimisme. Le cruel pessimisme périodique est utile comme une intervention chirurgicale amenant la santé optimiste. Les pessimistes de fait sont amenés à la cruauté des tortionnaires, qui ne font que combattre les contagions.

Pensée sans regard de la charité est demi-pensée. Charité sans analyse de la pensée est charité double.

Tenir au soi, connu et bien enraciné, c'est végéter. On gagne en vitalité, quand on suit l'appel du soi, inconnu et déraciné. Au lieu d'un arbre, te voilà un oiseau. Se faire partie de quelque chose, qui est plus évolué que les deux soi, et qui est prêt à t'accepter pour frère.

La seule liberté, digne que je m'y appesantisse, est la liberté noble, éthique, et son volume ne dépend nullement de mes convictions ou de mes doutes : il est égal à la part de la raison, que je suis prêt à sacrifier, pour rester dans le Bien, indicible, intraduisible ni en logique ni en actes.

Ne regrette pas de ne pas t'appartenir. Regrette de ne pouvoir te donner.

Je cesse d'être mon soi (ou deviens plus que moi-même), dès que je produis un mot ou une note, qui ne découlent de rien (le moi n'a ni paroles ni notes) et qui émeuvent les autres. C'est pourtant le seul moyen de manifester, que je reste moi-même. Ces signes naissent près de ce point ineffaçable en moi, que n'atteignent ni les chaînes ni les courants.

Que j'envie celui qui est guidé par une étoile, dont la lumière atteigne la surface de sa vie et fait voir au chanceux la hauteur d'un présent vivable. La platitude de l'avenir et la profondeur du passé sont de mauvais séjours : « Celui qui est attaché à une étoile ne se retourne plus » - de Vinci - « No' si volta chi è fisso a una stella ».

La veille : l'angoisse du cœur et la paix de la tête. Le sommeil : la révolte de la tête et la charité du cœur. Bercées par la mort dans l'âme.

Le Bien ne se manifeste que dans le Beau. Le Vrai maintient la forme du Beau. Le Bien en sacre le fond.

L'explication de la paix d'âme du salaud d'aujourd'hui : contrairement aux époques précédentes, il ne voit plus les bleus, plaies et bosses de ses victimes. Le bâton pesait sur la conscience beaucoup plus que le papier et les cartes de crédit. « La conscience tranquille nuit à la santé de l'âme »* (Euripide) et finit par l'étouffer. Et sans l'âme, c'est à dire sans conscience, ils vivent en torpeur, sans connaître la honte : « Les blessures de la conscience ne se cicatrisent jamais » - Publilius - « Cicatrix conscientiae pro vulnere est ».

Deux attitudes également inacceptables : coller, avec certitude, des étiquettes du Bien ou du mal sur tout geste ou ne pas croire à l'opposition du Bien et du mal. Agir, c'est labourer ; dormir, c'est libérer. Le besoin de garder secret le Bien n'est que l'aveu de lucidité remarquant une strate du mal dans toute couche retournée du Bien.

Le double miracle, éthique et esthétique, de la conscience : le Bien inexprimable et l'Intelligence qui s'exprime.

Les frontières entre l'actuel et le virtuel s'estomperont dans le siècle à venir. Dans un musée, on vous fera voir des idées, des mots ou des images, que cultivaient des siècles bornés par la souffrance, le doute et l'arbre. La transaction et l'interaction évinceront définitivement le vol et le don, le poing et la larme.

Jadis, pour être juste il fallait être bienveillant ; aujourd'hui, il suffit d'être bienveillant, pour être injuste - l'impartialité est le sens de la justice des machines.

Ma mauvaise conscience ne vient pas d'une méchanceté commise, provoquant des regrets et me plongeant dans un repentir. Elle vient plus souvent du Bien qui m'habite, de mes bons motifs, de mon action anodine et, finalement, d'une cuisante sensation d'un gouffre entre la musique de mon Bien et le mutisme de mes actes.

Il faut s'en prendre au devenir, à ce passage de la bienveillance divine à la calamité de ses traductions humaines visibles. « Le mal de malveillance, qui est le mal d'initiative humaine, tient à la mauvaise constitution de l'Être » - Jankelevitch – l'être n'y est pour rien, la malveillance, chez les sauvages, fait, visiblement, partie de la nature humaine ; le mal de bienveillance est plus profond et frappe surtout les âmes évoluées et sensibles.

La mathématique ensembliste se prête à merveille au travail de représentation du monde matériel ; pour trouver un parallèle pour le monde des valeurs métaphysiques, la musique semble en être le prolongement le plus évident : rien ne rend mieux nos rapports avec le Bien et le beau, rapports instantanés, que toute continuité condamne au Mal ou à l'inexpressivité.

On comprend l'homme par sa réaction, face à une hyène égorgeant une gazelle. Trois familles se présentent : justifier, maudire, faire confiance à la vie - réalistes, humanistes, ironistes.

Quand il n'y aura plus de pollution matérielle, les belles âmes s'en prendront à la pollution verbale. Toute personne, employant des expressions non-traduisibles immédiatement par des machines, verrait chuter ses chiffres de vente.

La hauteur du goût, la largesse du geste, la profondeur de la parole ne devraient pas être dictées par le cadre de ta vie. Parfois, en changeant celui-ci, on arrête, par le même, la générosité du riche, l'appel à la justice de l'esclave, le panache du poseur.

La certitude de bien faire éloigne de la compréhension, ou plutôt de la sensation de ce que le bien est. La liberté consiste à briser les liens mécaniques entre l'être et le faire. L'oubli du faire, opposé à l'oubli de l'être. Et Socrate ne comprenait rien à la liberté : « La liberté – le pouvoir de faire le bien ; la servitude – les contraintes qui nous en empêchent » - toute la liberté se reconnaît par la noblesse des contraintes qu'on s'impose !

Prendre fait et cause du faible, au nom des valeurs du fort, - telle est l'attitude confortable des intellectuels d'aujourd'hui à indignation facile. Je suis pour le noble, à résignation difficile, et qui est toujours un faible et qui méprise la morale du fort.

Impossible de mettre les ailes au service de nos exercices de reptation terrestre. Sur Terre, l'aile pèse et freine ; dans l'air, étouffe la gravitation.

Signe d'artiste : fuir la paix, chercher le cygne à protéger ou l'hydre à abattre. Sans combat, je suis machine ou macchabée déambulant. La vie est un miroir de nos solitudes ou un mouroir de nos attachements.

Comme la poésie nous soulève par son inspiration de l'inexprimable, le Bien nous touche par la conscience de sa propre impossibilité, ou plutôt de celle d'émaner de nous-mêmes : « le Bien réel ne peut venir que du dehors, jamais de notre effort » - S.Weil. Nous ne pouvons irradier que la pitié : « La pitié est un retour vers nous-mêmes »** - La Bruyère.

Le Bien imaginaire est incolore, le mal imaginaire est multicolore. Le Bien réel est inépuisable, le mal réel est creux. Comment être sincère dans une pièce d'imagination ?

La grandeur, dans ce monde, est sans pitié, et la charité - sans grandeur. La sagesse du serpent ne sait plus s'entendre avec la pureté de la colombe. L'homme libre, cet esclave-maître, prit parti pour le mal. « L'homme de bien est libre, même s'il est esclave ; l'homme mauvais est esclave, même s'il est maître » - St Augustin - « Bonus etiam si serviat, liber est ; malus autem si regnat servus est ».

Il ne faut pas penser, que les amputés du sens de la honte soient des cyniques ; le plus souvent ce ne sont que des innocents - et si c'était la même chose ? - le vrai casse-tête !

L'éthique n'échappe à l'ironie que par ses moyens esthétiques. L'esthétique ne peut s'appuyer sur l'ironie que si elle se donne des fins éthiques.

Aphrodite, touchant la matière, deviendrait un démon ; si tu tiens au beau, au Bien et à l'intelligence, libère-toi des choses et ne t'attache pas à l'action.

Ni le beau ni le vrai n'ont de contraires intéressants ; ils n'ont que des complémentaires, tels ennui ou rêve ; de même, le Bien se complète par l'ironie, et puisque le Bien est divin, on est tenté d'attribuer l'ironie - au Satan ; j'ai beau chercher ceux qui maîtriseraient les deux, je ne trouve que Dostoïevsky. La profondeur de nos démons reflète la hauteur de notre ange - cette formule goétique ne s'applique qu'à ceux qui connurent la souffrance ou la pureté ; elle exclut les repus de la terre.

Le sens de la pitié commence par le renoncement à l'ambition, c'est pourquoi les femmes ont la dent moins dure que les hommes. Le sens du beau commence par le visage de femme, c'est pourquoi il y a si peu de femmes-artistes et pourquoi, pour certains, la vérité occidentale est dévoilement d'Orientales.

L'imbécile de demain dira de plus en plus souvent - je veux comprendre, le médiocre - je peux faire et le sage - je dois me taire.

Dans le monde futur, il n'y aura pas de contraintes morales, chacun consacrera, librement, au moins 7% de ses revenus aux œuvres de charité, ne demandera jamais plus de 3% d'intérêts sur les prêts octroyés à ses enfants et versera des sommes correctes sur le compte de sa mère renvoyée dans un mouroir. Des siècles de l'art on passa au siècle-dollar.

Tantôt il faut se laisser guider par l'origine du premier pas, tantôt par le barycentre des contraintes, tantôt par l'épicentre des buts. Et non par la circonférence de la galerie.

L'homme de troupeau, c'est l'homme fort ; la pitié reste l'apanage de l'homme noble en déroute ; les valeurs sans prix ne gagnent rien dans une transvaluation ; l'intelligible est un matériau de l'art plus souple que le sensible - quand on comprend tout cela, on ne garde de Nietzsche que ses métaphores et l'on jette sans regret, à la poubelle, ses pensées.

On s'aperçoit un jour, que tout ce qui est perfectible en l'homme n'est que secondaire. Et que l'essentiel est incorrigible, irréparable et immuable. On abandonne, avec regret, Tolstoï et se joint, à son corps défendant, à Dostoïevsky. On oublie la révolte bruyante, pour vivre de l'acquiescement musical.

Ils pensent, que le mal vient de la faute, tandis qu'il vient beaucoup plus souvent de la certitude d'être immunisé contre elle. L'innocence ou la perfidie produisent le même taux de forfaits (les premiers passant du rêve à l'acte, les seconds dotant l'acte - de rêve). « Justifier à moi-même mes propres actions - dernière infirmité du mal »** - Byron - « To justify my deeds unto myself, the last infirmity of evil ».

Derrière le mal je ne vois aucun visage, tandis que tout Bien cherche à se loger dans un sourire familier. Le diable, c'est l'anonymat des hommes, le diable n'existe donc pas ; Dieu, c'est le désir de confier ma joie aux yeux chers, yeux absorbant mon regard.

Une larme, dans laquelle se déforment les lignes et les choses, inspire plus de grandes divinations que les lentilles grandissantes de la praxis.

La misérable géométrie spinoziste trace un parallélisme entre le Bien et la joie, entre le mal et la tristesse ; mais le plus grand Bien fut toujours accompagné de la plus grande tristesse, pour trois raisons : source mystérieuse, traduction problématique en actes, caractère passager de la solution trouvée.

En quête du sens de la vie, tous les hommes se retrouvent plus ou moins aux mêmes horizons. La vraie différence réside peut-être non pas dans les itinéraires pressentis, mais dans les sens qu'on étouffe pendant le parcours. Les plus prometteurs, pour que l'on puisse prétendre à la droiture et au souffle égal, paraissent être la honte et la pitié.

L'ignorance présente toujours des signes extérieurs du mal (et un intérieur sain et vide), le savoir en porte des tumeurs intérieures (et un extérieur plein et livide). La sottise étouffe la honte, l'intelligence la camoufle.

Les hommes de demain seront de trois castes : développeurs, exécutants, marchands. Les décideurs d'aujourd'hui deviendront tous marchands, les chercheurs - développeurs, les artistes et les incapables - exécutants.

Ce temps béni, où la graisse, en leur montant à la tête, irriguait, en passant, le cœur ! Aujourd'hui, la graisse se dépose directement dans les têtes, et le cœur s'enfonce dans un régime sec.

Nos symboles animaliers du Bien et du mal, agneau ou hyène, sont trop criards et banals. Chez les Hindous, le cygne ou la vache intriguent davantage, le premier interprétant le mal et la seconde incarnant le Bien.

Le mal - tout ce qui m'oblige à lutter (même le doux Jésus m'y invite : « que celui qui n'a point d'épée vende son vêtement et achète une épée », par la voie de Mercure, de surcroît ! Et que ce décembriste, ami de Pouchkine, y est plus chrétien : « Nos mains cherchèrent l'épée et se trouvèrent chargées de fers » - « К мечам рванулись наши руки, и - лишь оковы обрели »

Le Bien - tout ce qui me rend capable de fidélité ou de sacrifice. Et l'intersection n'est jamais vide. Le sacrifice se prouve par détachement du visible, la fidélité - par attachement à l'invisible. « La vie est un combat entre sacrifice et fidélité, entre reconnaissance du commun et préservation de l'individuel » - H.Hesse - « Das Leben ist ein Kampf zwischen Opfer und Trotz, zwischen Anerkennung der Gemeinschaft und Rettung der Persönlichkeit ».

Être au-delà du Bien et du Mal paraît - à Nietzsche et à Valéry - être la condition de la liberté. C'est une liberté qui est déjà à portée des meilleures des machines. L'esclavage du rouge au front ne se programme qu'en deçà de l'homme.

Qui est plus débonnaire - celui qui compatit aux bourreaux du Christ, vannés et mal payés, ou bien celui qui, sans états d'âme, investit massivement en Celui Qui allait gagner (il fallait être un Byron, pour aimer Hérode) ? Que ceux qui misèrent bien aient maintenu la profession décriée et même qu'ils en aient augmenté la solde est sans importance.

L'horreur de notre époque : la haine n'emplit que des âmes incapables de pitié pour le faible ; la pitié ne visite que ceux qui sont incapables de haine du fort.

Le monde sans haine, sans ombres, sans négation, exclurait l'amour qui, tout en unifiant les choses, a besoin d'inconnues, tandis que « si la haine n'était pas dans le monde, toutes les choses n'en feraient qu'une » - Empédocle.

Un goût ne peut pas être parfait sans l'ironie, cette arme du vaincu ; une âme ne peut pas être haute sans l'élan de la pitié pour un malheureux plus pur que toi. Valéry, qui ne fut jamais meurtri ni n'eut d'amis en ruines, reste affreusement incomplet.

Aux yeux des autres, la hauteur s'associe avec ce qui est cruel et la goujaterie - avec le débonnaire. Tandis qu'à leurs propres yeux le hautain défait et honteux se morfond sur un banc des accusés et le mufle triomphant s'érige en procureur ou juge, ignorant la pitié.

Tout le monde veut faire le bien ; et le Mal, ce n'est pas le manque de Bien, c'est une équation impossible entre le Bien inspiré par Dieu et le bien expiré dans l'acte de l'homme.

L'homme parfait : une fusion entre Rousseau (la pitié de l'homme naturel) et Cioran (l'ironie de l'homme inventé). Les grands imparfaits : Nietzsche - le faible sans pitié, et Valéry - le fort sans ironie.

Presque malgré moi je suis réduit à l'état, où je ne peux plus nuire à personne, à l'état d'innocence ; et je découvre, que l'innocence est le boulet le plus sûr, pour nous attacher au banc des accusés.

Le Bien ne survit pas à son cocon originel de rêves ; éclos en chrysalide de reptation, il se métamorphose en répugnant parasite d'actes. Rêver, c'est renoncer à l'irréversible.

Le Bien n'est peut-être que sym-bolique, l'Un platonicien ; c'est dans le multiple, le dia-bolique, que s'incarne le mal. La parabole va au symbolique, l'obole sied au diabolique. C'est pourquoi l'inventeur de nouvelles variables - le créateur d'inconnus de Nietzsche - cherche dans l'unification un rachat ou un équilibre. « L'harmonie est l'unification, la pensée commune de ce qui pense séparément »*** - Pythagore, qui mérite vraiment son titre d'Apollon Hyperboréen !

Le mal se faufile, se colle à toute tentative de faire le bien, telle une ombre. Et l'on cherchera à se détacher des choses, pour rester pure lumière, pour être le Bien.

Les dogmatiques de tout poil pensent que, en agissant, ils engendrent soit le Bien soit le mal ; la-dessus, ils suivent, étourdiment, le mal-inspiré Platon : « Les bons sont causes du Bien, hors de cause pour tout mal ». On peut être dans le Bien, jamais - le faire.

De l'influence néfaste de la langue sur l'éveil du sens moral : en français, il n'y a pas de mots non ambigus, pour désigner le Bien et le mal. Bien manger et avoir mal aux dents occultent ce que voient si nettement Allemands et Russes.

La pitié, aux yeux de l'homme moderne, désigne un faible, et son inquiétante hantise, c'est d'en faire partie. Il préfère la justice du robot à la pitié de l'homme.

Je préfère la pitié, fibre tendue par un appel intérieur, à la compassion, flèche fixée sur sa cible. Jaillissement d'une source vitale ou adaptation au relief aléatoire.

Aujourd'hui, c'est un robot qui t'accorde l'aumône. Le salut du mendiant suivit le progrès humain : la pitié, la lâcheté, la mécanique. « Au lieu de faire de l'éthique une dimension de la pitié, on en fera la maxime de processus » - Badiou - vos processus impitoyables déterrent des situations et enterrent la pitié.

Le mal éthique, comme la barbarie esthétique, ont pour origine l'application de la facilité de la vérité à la déraison du bon ou au chaos du beau. La préférence du littéral au figuratif. « Le littéral, c'est le barbare »* - Adorno - « Das Barbarische ist das Buchstäbliche ». C'est quand on arrive à vivre de métaphores qu'on devient homme de bien. Le barbare ne perd jamais le contact avec ce qu'il évoque, c'est un homme fermé ; l'homme Ouvert vit de ses limites - que le littoral m'est plus sympathique que le littéral !

Quand mon âme fait taire tous les motifs, le Bien apparaît comme tentation et même chute (« La tentation est pire que le meurtre » - le Coran). Je me mets à douter de l'origine des ailes, qui cachent ma honte. J'apprendrai à porter mon âme en écharpe.

Ce qui me rendit le Bien sujet digne de curiosité, c'est l'unique cafouillage, chez les sages, pour le définir : « la connaissance des choses » - Sénèque ; « ce qui est utile » - Spinoza ; « ce qui élève et valorise » - Goethe. Mais je ne peux pas le voir comme « ombres furtives, accablements humides, nuages fugitifs » - Nietzsche - « Zwischen-Schatten, feuchte Trübsale, Zieh-Wolken ».

Le vrai ne se juge qu'en profondeur - d'où le peu d'intérêt que je lui porte. Le beau m'emballe par la hauteur - d'où mes démangeaisons aux épaules. Mais le vrai casse-tête, c'est le bon, qui ne convainc que par l'absence de toute épaisseur, de toute propagation, tout en étant à l'opposé de la platitude et de la clôture, c'est un Ouvert vivant de ses limites inaccessibles.

Dieu créa le remords, pour nous donner le rêve des défaites ; les hommes créèrent le repentir, pour que nous rebondissions vers une promesse de victoire.

Ils attribuent aux autres la volonté de faire le mal et se bercent de la certitude de ne pas vouloir en faire eux-mêmes. Des âmes malivoles (Rabelais) n'existent pas. Le mal est dans la fusion même du vouloir et du pouvoir (appelée souvent - ô ironie ! - le devoir), et l'ultime chance du Bien étant une barrière étanche entre eux.

L'origine du mal - l'objet de ta bonne action n'est jamais le bon ; et non pas à cause de ta faiblesse ou hypocrisie, mais parce que le Bien est sans objet ; le mal, c'est ton choix de l'objet qui porterait le Bien. Le Bien commence par l'invisibilité du choix initial et l'illumination de la fin.

Chez les Grecs et les Russes, le beau et le bon se fusionnent aussi étroitement que, chez les Romains et les Français - le beau et le vrai (le compromis entre les deux serait une philocalie, l'union des trois). Le mot de Dostoïevsky : « Le monde sera sauvé par la beauté » - « Красотой спасётся мир » - mènera les premiers vers la bonté et les seconds - vers la vérité : « Ce qui s'y présenta comme une beauté s'avérera vite une vérité » - Schiller - « Was wir als Schönheit hier empfunden wird bald als Wahrheit uns entgegengehn ». C'est d'autant plus frappant que la seule beauté, d'après Dostoïevsky, c'est le Christ, celui même qui disait être la Vérité !

Une source certaine du mal - la justification de l'acte par le motif ou par la finalité. Pourtant, c'est dans le motif (sub ratione boni, ex integra causa) ou dans la finalité (ad finem) que se trouve la seule possibilité du Bien. Le Bien serait-il pure potentialité, et le mal - son développement toujours intempestif ou défectueux (ex quovis defectu) ? La morale devrait se situer, en entier, avant toute action, qui est amorale dès son déclenchement.

Le mal n'est jamais dans une déviation, ni dans l'existence du chemin ni dans ses provenances ou destinations, - mais dans le cheminement même. À moins que le départ réel des pieds ne serve qu'à entretenir l'exil immobile et virtuel de l'âme : « Les vrais voyageurs sont ceux-là seuls, qui partent pour partir » - Baudelaire.

Je suis à l'œuvre du mal, dès que je me sens débarrassé de la honte. Mais même la conscience d'être en faute, face à l'omniprésence du mal, n'est guère un antidote. Le mal se faufile dans toute œuvre du bien, comme le terrible précède le beau.

Pour te mettre à rêver, ne laisse pas ta nuit de Walpurgis se transformer en nuit d'orgie.

L'effroi, le jour où je me dirai : il ne reste plus un SEUL beau livre, que je n'aurais pas encore lu ; et la conscience, jusqu'à présent étouffée par la bonne lecture, qui se remettra à me tarauder de plus belle. « De bons livres plus une conscience en paix, voilà la vie idéale » - Twain - « Good books and sleepy conscience : this is the ideal life ».

Le mal : avoir la liberté de traiter son prochain en créature divine et le traiter en robot ; le Bien : avoir la liberté de traiter son prochain en robot et le traiter en créature divine.

Au-dessus du Bien et de la liberté de le choisir (« Dieu n'a point fait l'homme droit, mais capable d'être droit » - St Augustin - « nec Deus fecerit rectum hominem ; sed qui rectus posset esse ») est la miraculeuse faculté d'y prêter attention, faculté, qui s'appelle conscience.

Le vrai appartient à la raison ; le beau réside dans l'âme. Mais nos rapports avec le Bien se forment à travers l'un ou l'autre : « le beau est un enjeu terrible ; pour le gagner, le diable défie Dieu, et l'âme humaine est ce champ de bataille » - Dostoïevsky - « красота страшная вещь, здесь Бог с диаволом борется, а поле битвы - сердца людей ».

Les balivernes nietzschéennes sur le surhomme et sur la volonté de puissance proviennent de sa méprise : il prit la recherche de la vérité - effectivement, une manie des sots ! - pour la morale (qui suppose le respect du faible et le sacrifice par le fort). Heidegger, en n'y voyant que la machine, fut plus lucide : « La vérité de l'être revendique le sacrifice de l'homme » - « Die Wahrheit des Seins nimmt das Opfer des Menschen in Anspruch » - de deux concepts cadavériques résulte ou, plutôt, surgit le geste vital, le sacrifice, ce concept vital appelant, en général, au renoncement du geste ou même au suicide en musique : « La mort est la hauteur insurpassable de la vérité de l'être dans le chant du monde » - Heidegger - « Der Tod ist das höchste Gebirg der Wahrheit des Seyns im Gedicht der Welt ».

La plus grande liberté, comme le plus grand esclavage, se résument dans une même formule : accomplir la volonté d'un autre et non la mienne propre. Si cette contrainte extérieure m'est imposée par des hommes, plus puissants que moi, je suis esclave. Si elle m'est soufflée par mon propre soi inconnu, par cette voix d'un Bien inné et sacrificiel, je suis homme libre, homme divin. Cette liberté est une merveille irrationnelle, accessible même au dernier des hommes ; la liberté animale, celle du choix d'un acte dans un ensemble des actes possibles, est une merveille rationnelle, accessible même aux fourmis.

Nietzsche veut se débarrasser des ombres de la honte, qui gênent son obsession par la lumière, - il attend le grand midi. Je suis indifférent aux lumières terrestres ; je ne produis que des ombres, le plus souvent à la lumière de mon étoile ; il se trouve que les plus denses et intenses se créent le matin. Sans les ombres, tout devient le même ; avec mon étoile, le même, c'est mon soi inconnu.

Le suicide serait une question d'incapacité de renouveler ses réserves : « Tant que l'on peut donner, on ne veut pas mourir » (Desbordes-Valmore). Tant que l'on veut prendre, on peut vivre. Tranquillement. En esclave : « On n'a la liberté de tout faire que lorsqu'on a tout perdu » - E.M.Remarque - « Erst nachdem wir alles verloren haben, haben wir die Freiheit alles zu tun ».

Nous avons peut-être deux âmes : une forte et héroïque, sachant faire des sacrifices, et une faible et sainte, osant la fidélité. Elles auraient deux canaux d'échanges : l'ironie face à la force et la pitié pour la faiblesse. Dans la pitié, la noblesse fait que l'âme sacrifie sa force impure à la pure faiblesse.

Sur la balance du Bien et du mal, la conscience est son point d'appui ; plus elle tend vers le Bien, plus d'effet prend le levier du mal et plus chargée doit être l'extrémité du Bien, pour espérer un équilibre.

Ne s'intéressent au bien des hommes ni ne le recherchent que les régimes tyranniques. Ce qui engendre un mal si cyclopéen, que pratiquer un Bien secret et personnel devient accessible même aux indifférents.

La honte disparut chez nos semblables, avec l'intrusion de la raison dans tous les compartiments de l'âme. Et lorsqu'ils trouvent, qu'il n'y a pas assez de raison dans leurs microscopiques émotions, l'embarras qui les gêne sera appelé par eux - honte. Ils ne comprendront jamais, que ce qui est hors de la raison peut ne pas être contre la raison. Tout homme sensé est hanté par la vague sensation de souillure, de péché sans acte ni expiation, dont il ne décèle aucune origine raisonnable.

En dehors des cas pathologiques, le choix entre le Bien et le mal, avant l'action, ne se pose quasiment jamais. Ce n'est pas le choix, mais la sensibilité au problème même du mal, qui désigne l'homme du bien : savoir déceler, après toute action, le fil du mal qu'elle produisit ou introduisit. Le mal, c'est la manipulation, « le bien, c'est la manifestation » - Kierkegaard.

Aucune relation entre ta (non-)participation à l'œuvre du bien et l'intensité de l'angoisse, qui t'étreint. La gratuité du bien est absolue. L'être y est plus près de la source mystique que le devenir : être bon y est la seule solution du problématique faire le bien. Certains prêtent au Christ (à travers Nietzsche) cette belle parole : « Pour être bon, il suffit d'être faible »*** (Enthoven).

Cette sotte fiction : l'âme humaine déchirée entre Dieu et Satan ; le vrai déchirement - trouver satanique toute action s'inspirant de la pensée tournée vers Dieu. Il n'y a pas de Satan, il y a inaccessibilité de Dieu par l'action. Voir le Satan, c'est manquer d'ironie, qui en confirme l'inexistence : « L'ironie est un trait d'esprit, qui dévitalise la réalité du mal » - Baudrillard.

De l'irréductibilité des sens : dans le Bien, le beau ne doit jouer aucun rôle ; dans le beau, il faut aller au-delà du Bien. La pitié est la valeur extrême du Bien, il faut donc aller même au-delà de la pitié, devenir impitoyable - tel est le message - nullement anti-humaniste ! - de Nietzsche ! Mais la pitié est aussi une des valeurs extrêmes du vrai, « qui nous conduit sur les bords privés de mots, où subsistent seules la pitié, la tendresse et l'amertume »** - Valéry.

Le sot pense être capable d'être bon et juste ; le sage comprend, que l'existence même des sens de Bien et de justice en prouve la tragique inaccessibilité. Fausse espérance et vrai désespoir. Épicure n'y comprit rien : « Le juste reste hors inquiétude ; tandis que l'injuste en est frappé au plus haut point ». C'est la montée du rouge au front qui me fait sentir la proximité de la justice : plus je me sens juste, plus je suis coupable.

La sublimation du mal, par le ton de mon verbe, ne le ramène pas au royaume du Bien : la profanation du Bien, par l'action de mes bras, l'entache du mal indélébile. La sublimation est une opération d'esthétique et non pas d'éthique.

Le mal se nourrit de toute action ; le seul moyen de l'épuiser est de ne jamais lever le bras. L'homme est à l'opposé de Méphistophélès (« Une partie de cette force, qui veut toujours le mal, et fait toujours le Bien » - « Ein Teil von jener Kraft, die stets das Böse will und stets das Gute schafft ») - il est l'un irréductible qui, en même temps, veut le Bien et fait le mal. Le faire est le mal, et le désirer est le Bien.

Pour traiter les maladies, dont nous accable le Mal, le Bien tire d'excellents diagnostics, mais il est vague ou réticent dans les remèdes et finit par ne recommander que le repos de nos bras et l'exercice de notre cœur, sans objet, sans trace extérieure.

Que ton cœur soit plus près du plus faible ; que ton esprit ne défie que le plus fort ; que ton âme ne s'attarde en aucune compagnie et reste seule et désarmée.

Plus stoïque est ta sérénité face au mal, plus ironique est ton « angoisse devant le Bien » (Kierkegaard)

Le sens du Bien, c'est le sens de la honte : proclamer l'innocence du devenir, c'est avouer le vide de l'être.

Le bon et le juste ne sont que d'arbitraires et relatives projections des absolus Bien et Justice. Et Maître Eckhart y est étonnamment bête : « La bonté s'engendre dans le bon, et cela est également ainsi du vrai et de la Vérité, du juste et de la Justice, du sage et de la Sagesse » - « Die Güte zeugt sich in dem Guten, das gilt auch ebenso von dem Wahren und von der Wahrheit, von dem Gerechten und von der Gerechtigkeit, von dem Weisen und von der Weisheit ».

L'être débute avec la honte de la faute originelle (« Au fond de l'être de l'étant se trouve la faute » - Jaspers - « Seiendes ist im Grund seines Seins schuldig ») ; versé dans le devenir, il se mute en destin (« Le destin est la vocation du vivant pour la faute » - Benjamin - « Schicksal ist der Schuldzusammenhang des Lebendigen ») ; ce qui me gêne dans le devenir, c'est son innocence (« Unschuld des Werdens » - Nietzsche).

Le Bien est intouchable ; aucune réflexion, et encore moins, aucun acte ne t'en approche. Le mal est fait dans les mêmes proportions par des avertis et par des ignares, par des agités et par des fainéants. Et Arendt a tort : « La triste vérité, c'est que le plus de mal est fait par ceux qui ne se posent jamais la question du Bien ou du mal » - « The sad truth is that most evil is done by people who never make up their minds to be good or evil ».

Cloué au banc des accusés, je ne perçois pourtant aucun juge ; ni le réquisitoire de Dostoïevsky ni la plaidoirie de Nietzsche - « qui a le droit de juger ?  » - ne me concernent ni ne m'intéressent. L'éthique se ressent, et l'ontologie se réfléchit ; le coupable en moi a la primauté sur le capable.

Être conscient du mal : savoir, que dans tout mon arbre, héraldique, idéel ou gestuel, se niche un serpent ; et je ne sais jamais si, pour me tenter, il me tendra un fruit, une fleur ou une ombre. En l'attendant, que l'espérance s'occupe de mon arbre : « Si ton arbre reste verdoyant dans ton âme, un chant d'oiseau y naîtra peut-être » - proverbe chinois.

Le Bien est essentiel, car il n'a pas de contraire (et Plotin y jongle mal : « il est nécessaire qu'il y ait des maux, s'il faut qu'il y ait quelque chose de contraire au Bien », tout en étant, ailleurs, meilleur logicien que Sartre : « l'être n'a pas de contraire »). Le mal naît du changement de lieu d'exercice, lorsque, au lieu de jaillir au cœur, la source du Bien se met à emporter le bras.

Le Bien est faux, s'il est cause ; le mal est vrai, s'il est effet d'une action. Maintenant vous savez ce que veut dire : « Tous les faux biens produisent de vrais maux » - proverbe chinois.

Je me projette vers l'extérieur - je suis inondé de honte d'engagement ; je me recroqueville à l'intérieur de mon âme - j'y bois la pureté de dégagement. De la rencontre entre ces deux regards naît la sagesse ; Platon se montre bigleux en opposant le philosophe aux coupables et aux âmes saintes.

Pourquoi est-il impossible de se débarrasser du mal ? - parce qu'il est impossible d'être juste sans loi ou d'être véridique sans logique.

L'action, dans la sphère du Bien, est comme l'observateur, dans un microcosme, - elle perturbe la bonne mesure. Une fois débarrassé de cette gangue, on pourra dire, que « de toutes les choses, la plus exacte mesure est le Bien » - Aristote.

Réévaluer n'est pas renommer (umwerthen - umnennen de Zarathoustra) ; un nouveau langage est changement de modèle, beaucoup plus que de vocabulaire. La raison accepte facilement la mutation du vrai en faux, par une substitution de langages ; mais le cœur renâcle, lorsqu'on procède de la même manière avec le Bien et le mal. Pourtant, l'analogie est irréfutable. C'est que la raison est plus près du langage temporel et le cœur - de l'interprète intemporel.

Dieu créa l'axe du Bien, sans en fixer ni le point zéro ni l'unité de mesure ; reconnaître l'inquiétante mobilité de ces deux paramètres est signe de la liberté et de la noblesse d'un homme, mais c'est ce qui le prive et de la paix d'âme et de la sérénité d'esprit. Le sot soit encense un Bien absolu soit fustige un mal absolu, tandis que n'est absolue que l'existence de l'axe. Aucun repère n'éloigne définitivement ton acte de la proximité axiale du mal.

Les âmes naïves s'imaginent, que le malheur du monde ne viendrait pas de la force des pires, mais de la faiblesse des meilleurs ; c'est la force même qui est l'origine du mal, et le pire mal se produit, lorsque les meilleurs y accèdent et s'en servent.

Pour être dans le Bien, il suffit de rester en soi-même ; pour faire le bien, il faut se porter au lointain et ne pas en voir les effets. Le Bien n'est question ni d'étendue ni de volume, mais d'une seule dimension - de la hauteur. Moins bas on met la racine du Bien, plus on se fait du bien au sommet de soi-même.

Un homme fort et sociable prônant la morale nietzschéenne ne peut être qu'un salopard ; elle n'est noble que chez ceux qui, comme Nietzsche lui-même, sont et se sentent infiniment seuls et faibles.

Oui, l'homme a une inclination naturelle au Bien et une vocation à porter le fardeau du remords ; mais il ne peut plus s'en apercevoir, sur les routes plates, où le porte la facile inertie.

Si je devais associer le Bien avec un élément, je choisirais la terre, cachottière et immobile ; l'air soulève, et le Bien est sans ailes ; l'eau coule, et le Bien est hors le temps ; enfin, le feu doit être alimenté, et le Bien est auto-suffisant. Gibran en fait un drôle de gourmet : « quand le Bien a faim, il cherche des aliments jusqu'aux sombres souterrains, et quand il a soif, il l'étanche même avec des eaux stagnantes » - « when good is hungry it seeks food even in dark caves, and when it thirsts it drinks even of dead waters ».

La honte face au Bien inaccessible, le sacrifice au nom du beau - ce sont nos faiblesses ; tandis que tout usage de notre force est banal et presque mécanique : « L'originel ne peut apparaître que dans la faiblesse »** - Hölderlin - « Das Ursprüngliche kann nur in seiner Schwäche erscheinen ».

Le Bien n'est jamais dans l'œuvre ; il est irrémédiablement entaché par toute forme de force, que ce soit dans le geste ou dans la pensée. C'est l'âme coupable et non pas l'esprit capable qui colore nos actes, et Hamlet cherche des couleurs du mauvais côté : « il n'existe ni le Bien ni le mal, c'est la pensée qui les crée » - « there is nothing either good or bad, but thinking makes it so ». Le Bien est l'émoi silencieux, pudique, humble et immobile de l'âme, bien que son objet puisse être altier, grandiose et remuant.

Le Bien est une fin de l'homme, mais le mal, ce n'est ni une déviation ni une tentation sur le chemin, c'est le chemin lui-même. Tout cheminement nous fait pencher du côté du mal : « penchant pour le mal, destiné au Bien » - Kant - « Hang zum Bösen, Bestimmung zum Guten ». Le libre arbitre (Willkür) fondu avec des choses vues, c'est le mal ; le regard, moulé par la liberté, c'est le Bien.

L'opposition entre le Bien et le mal (le ressentiment de Dostoïevsky, l'idée empruntée par Nietzsche) est bête, puisque le vrai mal naît de l'incompatibilité entre le muscle et le rêve. La vraie innocence est la vraie honte, puisque, pour atteindre à l'une ou l'autre, il faut aller au-delà du Bien et du mal, dans une même direction.

Ils pensent que le mal vient des créatures du souterrain ; tandis que c'est, au contraire : puisque le mal est omniprésent à tous les étages, l'homme conscient se réfugie dans un souterrain ou se contente d'une ruine.

Le fond de l'homme est fait du Bien ; mais toute tentative de lui donner une forme, c'est à dire d'agir, produit du Mal, qui donc n'est que de la forme.

La merveille de l'éthique humaine est la reconnaissance que le Bien le plus irrécusable loge dans nos faiblesses, jusque dans notre immobilité. Mais cette reconnaissance demande de la force, même si notre faiblesse est plus humaine, c'est à dire divine, que la force : « L'homme n'est pas une force, mais une faiblesse au cœur de l'être » - Merleau-Ponty.

Pour savoir si l'homme tient vraiment à l'œuvre du bien, il lui faudrait mettre d'abord une camisole de force : l'homme « aux bras liés est capable d'accomplir énormément de bien » - Dostoïevsky - « со связанными руками может сделать бездну добра ».

La vision la plus bête - et la plus répandue ! - du problème du Mal : il y aurait deux antagonistes, Dieu et Satan, qui, dans notre cœur, se livreraient à une lutte (c'est une mélecture de Dostoïevsky) ; je me trompe ou je me laisse séduire par Satan, et voilà que j'œuvre pour lui. Dieu peut se passer de Satan et de luttes ; Il crée notre conscience et nous laisse libres.

La honte précède toute prise de décision (hypo-crisie ! ) et se mue, à la fin, en conscience trouble, chez l'homme libre et conscient, ou en bonne conscience - chez l'esclave insensible. « La honte est un mouvement de sens opposé à la conscience » - Levinas - conscience psychique ? conscience morale ? C'est la conscience interne, et non pas le fait externe, qui reflète et incarne - je dirais même - crée ! - le Mal.

L'idée est ce qui doit être justifié ; la bonté et la beauté sont mouvements d'âme se passant de toute justification ; ce qui est dit de bonté - donc, des idées - n'est pas bonté, et dire, que « la beauté est idée, beauté et vérité sont une seule et même chose » - Hegel - « die Schönheit ist Idee, so ist Schönheit und Wahrheit dasselbe », est inepte !

Si tu n'es ni paralytique ni laideron ni idiot du village, il existe sur Terre au moins un être humain, que tu as rendu malheureux. Comment peut-on vivre sans honte ? Aujourd'hui, on l'étouffe par une anesthésie douteuse du véridique : « Le bonheur, c'est pouvoir dire la vérité, sans faire souffrir personne » - Fellini - « La felicità è poter dire la verità senza far soffrire nessuno ». Jadis, talonné par la honte, on était plus exigeant, comme Socrate ou Tolstoï : « Le bonheur, c'est le plaisir sans remords (repentir) » (« Счастье есть удовольствие без раскаяния »), et l'on vivait malheureux.

La liberté, si importante en éthique, est inutile en esthétique : la grâce ou le donné s'y passent de notre liberté et vont tout droit à l'âme, sans interpeller notre volonté. « La liberté n'est pas de décider, mais d'être décidé » - Enthoven - la liberté est de savoir au nom de quel sacrifice je décide et au nom de quelle fidélité je suis décidé !

Ils ont beau aller au-delà du beau et du hideux (Baudelaire), ou du Bien et du mal (Nietzsche), la bonté et la beauté, inséparables de l'âme, nous rattrapent tous. Les plus obtus, ou les plus rapides, ou les plus sourds, s'imaginent y tomber seulement sur le vrai livide ou sur l'être insipide et se mettent à hurler à la mort de Dieu, tandis que, par cette fission, c'est leur propre vie qui fiche le camp au profit de la seule cervelle.

Le vrai Mal ne sort blanchi d'aucun confessionnal ; le Mal est, par définition, sans rédemption possible ; il est sécrété, chaque fois que l'âme croit avoir entendu une réponse à son interrogation du Bien, ce grand muet, contrairement à ce grand orateur qu'est le Beau.

Je ne vois pas comment on pourrait assassiner un fantôme et conclure à la mort de Dieu. Je n'en vois ni l'intention ni l'arme ni le lieu. La honte ne serait pas l'effet plausible, mais la cause immédiate de toutes ces confuses annonces. Et l'origine de la honte est toujours la même : le pénible décalage entre le penser et le faire, entre l'image et le mot, entre la hauteur du sensible et la platitude de l'intelligible.

Les valeurs métaphysiques n'ont pas de négation : le Bien, qui nous travaille, n'a pas besoin d'un Mal, qui n'existe que dans l'acte et jamais - dans le cœur, comme le frisson du Beau dans l'âme n'a rien à voir avec le frisson du dégoût dans les yeux ou dans la raison.

La liberté dans notre métaphysique : le Bien n'est pensable que grâce à la liberté de faire des sacrifices ; le vrai ne se fixe que dans la fidélité au langage, au libre arbitre dans la construction de modèles ; mais le beau n'a aucun rapport avec la liberté, l'art est une liberté en soi.

Le Bien est l'essence de l'homme, entourée d'inévitables accidents, dont le nom est - le Mal. Mais toute définition doit se fonder sur la nécessaire essence et non pas sur la contingence des accidents : « À quoi te sert ta philosophie, si tu t'attardes au mal accidentel » - Shakespeare - « Of your philosophy you make no use, if you give place to accidental evils ».

Le besoin, qu'a un cœur profond d'agir, est une source du mal, au même titre que le besoin, qu'a un haut esprit de nommer, est une source du hasard. On va jusqu'à les confondre : « Le Mal est la volonté de nommer à tout prix » - Badiou.

Qu'est-ce qui est à l'origine de l'homme, la chute d'un ange ou la socialisation d'un prédateur ? La première version, la rousseauïste, est invraisemblable, le progrès global paraissant être une norme. Mais la seconde hypothèse voudrait dire, que Nietzsche a raison, et que la pitié mène à la décadence, à la chute. Seulement, il ne faut pas oublier, que sans la pitié, la société ne peut converger que vers deux modèles : le mouton et, en second lieu, - le robot, les deux espèces ignorant aussi bien la chute que l'essor.

Progrès en pureté : exhiber la main donnante, cacher la main par l'objet qu'elle donne, voir, dans les deux, des ombres honteuses d'un regard lumineux.

Le premier sentiment des paléochrétiens fut la repentance (et qui réapparaît chez Luther comme sa première thèse ! « La vie entière d'un croyant doit n'être que repentir » - « Omnem vitam fidelium poenitentiam esse voluit »), métanoïa, - une noble pose ! Car le mal, c'est faire souffrir ; mais il n'est pas de geste, dont ne souffrirait quelqu'un ; donc, le seul moyen de se rapprocher du Bien est la honte primordiale. « Le repentir, un gage troublant, mais précieux, de notre nature plus noble » - Fichte - « Es giebt Reue, ein beunruhigendes, aber doch köstliches Unterpfand unserer edleren Natur ».

Dans un crime, il est difficile de distinguer la part du dessein de celle du hasard. Mais c'est bien le hasard qui se chargea d'ériger la loi, qui réclame la preuve du dessein.

L'intelligence sait, qu'il n'existe aucun vaccin contre le mal, que je ferais ; et c'est un silence et non pas un conseil qu'elle attend de mon cœur : « Le dernier mot de l'intelligence est une humble et douloureuse requête à la bonté » - A.Suarès.

Le face-à-face, le Bien contre le mal, n'existe pas ; n'existe que le Bien, qui introduit le mal, chaque fois que mes mains levées au ciel sans réponses tombent et s'occupent de la terre sans questions.

Notre étonnante faculté de rejouer, mentalement, une mélodie, sans qu'aucun bruit ne retentisse ; le mal, c'est comme ce bruit, il n'est pas l'absence de Bien, mais cette onde sonore ravageuse, que produit le Bien renonçant à la musique du rêve et se matérialisant en bruit des actes.

Misérable ! - si tu penses pouvoir choisir entre le Bien et le mal, comme on choisit entre le respect et la violation d'une loi, et que tu prétendes ainsi accéder à la liberté, - tu n'es qu'un esclave d'une raison sans cœur.

Comprendre ou maîtriser le monde – tant d'évidentes envies me conduisent à cette vision du rôle, que la providence me réserva ; mais seul le Bien me souffle ce besoin, vague et miraculeux, de dorloter ce monde. La caresse, si grandiose et pure, à côté de la grisaille de l'acte et de la mesquinerie de la pensée. Dépourvue de langage, indicible, intraduisible, innocente, réceptacle de ma honte.

Donner, c'est semer au champ de l'esprit ce que je récolte au champ de l'âme, aux saisons intemporelles. « Tout ce qui n'est pas donné est perdu » - proverbe indien. Perdu pour l'éternité, c'est à dire pour l'intemporalité. Le marchandage est une poinçonneuse de l'heure.

On me juge le mieux, lorsque je me donne ; mais dans ce que je donne, c'est à dire dans mon offrande en tant qu'œuvre, on ne perçoit que la direction vers moi, ou mon soi déjà articulé, jamais mon soi inconnu, celui qui me poussait à me donner - un cercle vicieux, c'est ce que voulaient dire Nietzsche ou Sartre : « On se perd en se donnant »**.

L'origine de l'éthique ne peut se trouver que dans la hauteur d'un ciel vide ; les misérables cherchent à la fonder dans de vaseuses cogitations ontologiques.

La fonction primordiale de la comédie et de la tragédie est d'entretenir en nous l'ironie et la pitié, ces deux meilleurs sentiments humains ; j'ai bien peur, que la tragédie soit morte, puisque la pitié a définitivement tari dans les cœurs des hommes ; pourtant c'est la pitié qui apporterait à nos passions - la purification (catharsis) - Aristote, elle serait même « le premier sentiment relatif qui touche le cœur humain » - Rousseau.

Une certaine noblesse des Anciens venait de la distinction, qu'ils faisaient entre la morale pour l'âme et celle pour l'action ; chez les modernes, seule la dernière survécut, ce qui, paradoxalement, amena la funeste paix d'âme, aequitas animae, dont rêvait l'Ancien, tout en les débarrassant du ballast de la noblesse, qui est, avant tout, le sentiment de honte, periculum animae.

Le Bien est le seul universal qui échappe non seulement à une traduction en actions, mais aussi à une représentation par idées. « C'est la passion du Bien, ce n'est pas l'idée du Bien, qui changera le monde » - J.Benda - laissons le monde en paix, c'est l'intranquillité humaine qui y trouvera son compte.

Ce ne sont ni les passions ni les idées qui changent le monde, mais une mauvaise inertie chargée d'un bon fatalisme. Toute accélération de l'histoire moderne est tangente et contingente. Par ailleurs, l'idée devrait n'être qu'enveloppement d'une passion, comme « les passions ne seraient que les idées au premier stade de développement »** - Lermontov - « страсти не что иное, как идеи при первом своём развитии ».

Celui qu'ennuie l'affrontement belliqueux entre convictions et trahisons devient fataliste et/ou nihiliste, qui invente la paix des sacrifices et des fidélités.

Deux lamentables artifices, fondés sur une négation mécanique : Baudelaire et Nietzsche, s'imaginant qu'en renonçant au beau ou au bon, on puisse les rejoindre, les réinventer ou les réévaluer au-delà du Bien et du sublime, qui, eux, sont toujours en-deçà de nos épidermes, cervelles et âmes.

Génie du Mal est une élucubration jamais réalisée ; tout génie porte haut son cœur d'humaniste ; la seule hiérarchie verticale, qui ne s'écroule pas sous un regard croisé du vrai, du beau et du Bien, est donc la hiérarchie des talents. Aucun génie que je connaisse ne manque de noblesse ; celle-ci en fait partie intégrante.

Pour survivre ou seulement pour pouvoir vivoter sans trop de cauchemars ni remords, le Bien, plus que de cécité, a besoin de paralysie. Le Bien conscient ou agissant est un imposteur. Le Bien est une langue muette : « Le Bien, c'est une langue, qu'entend le sourd et voit l'aveugle »* - Twain - « Kindness is the language which the deaf can hear and the blind can see ». Homère, découvrant le beau, Œdipe découvrant le vrai, en deviennent aveugles.

Le genre de sacrifices et de fidélités, qui prouve ton attachement au Bien et à la liberté, n'admet aucun principe formel et ne découle d'aucun trait de caractère. C'est pourquoi on sent le sacré et le divin dans le sacrifice.

Ce qui est tragique, ce n'est pas que le mal triomphe du Bien, mais que tout axe du Bien doit forcément comporter une composante du mal, dès que l'action ou l'intelligence se joignent au sentiment.

Aucune lumière n'éclaire le problème du mal ; on ne peut en mesurer l'ampleur incontournable qu'à l'ombre de ta honte ; n'écoute pas Confucius : « La conscience est la lumière de l'intelligence, pour distinguer le Bien du mal » - la bonne conscience n'est faite que d'ombres !

Le seul Bien, inaccompli, indubitable, inarticulé, est en moi ; une fois hors moi, et portant mes initiales ou empreintes, il est juste bon pour le remords ou la honte. Et St Paul n'a qu'à moitié raison : « Dans ma chair, le Bien n'habite pas : vouloir le Bien est à ma portée, mais non pas l'accomplir »**.

Trois modes de manifestations métaphysiques chez l'homme : la nécessité, la création, le miracle - l'inéluctable du vrai, l'irrésistible du beau, l'incompréhensible du bon. « La source du Bien est à chercher non pas dans le fixe et l'habituel, mais dans le miracle » - Bakhtine - « Добра надо ждать не от устойчивого и привычного, а от чуда ».

L'une des plus grandes énigmes de la Création : le mal métaphysique, le mal moral et le mal physique auraient la même origine. Et là où le linguiste réclamerait trois noms différents, le sage percevrait le souffle du même Verbe.

Pour Nietzsche, au-dessus, ou mieux, au-delà de tous les axes, Bien - mal, puissance - maladie, nihilisme - acquiescement, surhomme - dernier homme, seigneur - esclave, ce qui compte, c'est la mesure dite intensité, la pose, véhémente et incohérente, et non pas une position, sobre et argumentée. Pour se permettre d'être impitoyable et éhonté, par combien de hontes et de pitiés avalées a-t-il dû passer ! Et de même, Platon, avec ses diatribes contre la démocratie et les poètes dans la cité. On ne connaît que trop les positions des philosophes ; on n'en connaît pas assez les poses. De Vinci ou Valéry, apportant à l'art davantage d'intensité, en incluant la science au même axe artistique. Héraclite, chantant l'harmonie d'opposés.

Le plaisir, intellectuel ou sensuel, humain ou animal, telle est l'origine de mes penchants mystique et esthétique. Mais le Bien défie toute explication d'origines ou de causes, aucun passage de l'être au faire n'y est percevable. Les sermons et discours n'y mènent nulle part, n'y sont crédibles que le chant, la prière ou la honte.

Les plus lumineuses des vertus, comme les plus sombres des vices, gagnent à ne pas être avoués ou divulgués, gagnent soit en pureté soit en intensité. Les plus belles lumières et ombres vivent de l'hypocrisie.

Le Bien se loge loin des bras, et encore plus loin - du cerveau ; le fait et le pensé, même appuyé par le bel écrit, ne nous rapprochent en rien du bon (le beau est l'aveu d'impuissance du bon) ; la morale descriptive et l'éthique prescriptive n'ont aucun contact avec le Bien.

Le Bien se blottit en-deçà de mon cœur, et au-delà - reste invisible ; le Mal, lui, saute aux yeux, chaque fois que je lève un bras ; ceux qui disent que voir le Mal, c'est mal voir (Leibniz), ont un regard trop presbyte.

Il existe un bel et grand mystère du Bien, avec sa jauge, qui s'appelle la Honte, mais il n'y a pas de mystère du Mal. Le mal s'annonce, menaçant, à toute tentative de traduire le mystère du Bien en problème, il s'incarne dans sa traduction en solution.

La liberté humaine est dans le choix d'actes et de mots, censés rendre nos sentiments, qui restent grands muets ou grands absents de la scène vitale ; ni l'amour ni le Bien ne sont connus qu'à travers traductions ; tout langage du Bien, qu'il soit verbal ou gestuel, ne peut être qu'elliptique (réduit à l'action, le mal, lui-même, ne serait qu'« ellipse du Bien » - Plotin).

Le mensonge non suivi d'action peut n'être que songe ; la vérité traduite en action est toujours porteuse de mal ; tandis qu'une sagesse de foire proclame que « le mal est entré dans le monde par le mensonge » - Kant - « das Böse ist von der ersten Lüge in die Welt gekommen ».

La rancune de ceux que je rendis malheureux soulage le poids de ma honte ; c'est leur gentillesse et leur sourire qui sont proprement insupportables.

Tant que j'habite la réalité, c'est à dire l'action, la mauvaise conscience me suit ; on ne peut la calmer qu'en plongeant dans le rêve : « Je sais que je suis enchanté ; cela suffit, pour garder ma conscience en paix » - Cervantès - « Yo sé que voy encantado, y esto me basta para la seguridad de mi conciencia ».

Le premier calmant des troubles de la conscience est l'action, avec ses illusions sur le droit (consistant en connaissance des lois et des codes) et la puissance (se réduisant de plus en plus à l'appui sur un bouton). « Que nos bras forts soient notre conscience »** - Shakespeare - « Our strong arms be our conscience » - la cécité des muscles se compléta par la surdité des cœurs et le mutisme des âmes.

La vertu, aujourd'hui, est si bien calculée, si sage et presque intelligente, que, sur ce fond, le vice apparaît comme plutôt sympathique et naturel. On n'est plus au bon vieux temps, où n'importe quel Pécuchet, ayant effleuré quelques almanachs, pouvait clamer que la vertu « est belle, car le vice est bien bête » - Flaubert.

Dans les questions d'éthique, notre force est neutre, mais nos faiblesses réveillent en nous la voix du Bien, du sacrifice ou de la honte. Du meilleur usage de l'accroissement de nos forces – les diriger à justifier le recours à nos faiblesses ! Mais seul le surhomme peut se sentir fier de sa faiblesse.

Ce qui nous exclut des orbites du Bien, c'est que nos trajectoires sont tracées par des Codes.

Peut-on être caressant, le ventre creux ? Il y a plus de chances de tomber sur un tendre chez les affamés que chez les rassasiés. Tous les pieux appels de remplir les estomacs avant les têtes, pour améliorer l'humanité, donnent à l'estomac rempli un poids démesuré et vident la tête de tout doute impondérable.

La confusion entre être bon et être bon pour quelque chose (confusion héritée, peut-être, de Platon et de son agathon : « L'essence de l'idée platonicienne est de rendre bon pour quelque chose » - Heidegger - « Das Wesen der idea ist, tauglich zu machen »), elle explique la perte de prestige du Bien en Occident ; le russe, avec ces deux termes nettement séparés (хороший et добрый), continue à y voir quelque chose de sacré.

Deux genres d'hommes, qui profanent le problème du Bien : ceux qui ne suivent que leur foi et ceux qui n'obéissent qu'à leur raison. Les deux finissent par voir le Bien, qui ne l'est qu'invisible. Le Mal, lui, n'est visible qu'à ceux qui n'ont pas que les yeux pour voir.

J'ai vécu au milieu des sauvages, qu'aucune modernité n'avait déviés de leur état de nature, et de terribles violences et brutalités constituaient leur quotidien. Le vrai ne figurait guère à leurs horizons microscopiques, le beau n'illuminait point leurs firmaments bien bas, mais le bon était nettement plus présent dans leurs cœurs que chez les humanistes universitaires. Rousseau vit juste : l'état de civilisation, engagé sur la voie du vrai et du beau, nous éloigne du Bien.

Être bon n'est souvent qu'une évidente bêtise des hommes d'esprit, tandis qu'être méchant témoigne parfois de leur esprit ; l'ironie est leur esprit, comme le sérieux est la bêtise des écervelés.

Le sacré n'est pas au-delà du Bien et du mal, il en est la frontière verticale, comme la loi en est la frontière horizontale. Créer du sacré, c'est trouver au Bien une place en hauteur, soulevant de la terre celui qui y élèverait ses yeux, en quête du sacrifice, ou démonisant celui qui y mettrait sa main, porteuse de sacrilèges.

Le vice - se servir de la fontaine du Bien comme de l'eau courante, d'un système d'irrigation ou d'arrosage, y voir un outil ou un moyen ; la vertu - mourir près d'elle, les mains et les genoux pliés, y voir une noble contrainte.

Tant qu'on n'évoque le Bien, le Beau, le Vrai que pour valider les faits réels, on reste dans le provincial ; les valeurs universelles ne surgissent que du renvoi aux cœurs, porteurs d'un Bien muet, aux esprits, plongeant dans les mystères divins, aux âmes, rendant audible la lointaine musique du rêve.

La mauvaise conscience est une excellente conscience ! C'est celle qui s'élève en nous, pour nous accuser, même sans citer de faits. Ce qu'ils appellent bonne conscience est, en fait, une très mauvaise conscience, car elle les prive de toute honte. « Conscience en paix - meilleur oreiller » - proverbe allemand - « Ein gutes Gewissen ist das beste Ruhekissen ».

On est face à un vrai arbre et non pas à une structure conceptuelle, botanique ou généalogique, quand on est capable de faire, mentalement ou sentimentalement, le parcours complet entre ses racines et sa cime, ses fleurs et son ombre. « Même l'arbre en fleurs ment, dès l'instant, où l'on le regarde fleurir, sans percevoir l'ombre du Mal » - Adorno - « Noch der Baum, der blüht, lügt in dem Augenblick, in welchem man sein Blühen ohne den Schatten des Entsetzens wahrnimmt ». L'oubli d'un attribut ou d'une saison de l'arbre est source du Mal, et l'ombre est soumise à cette loi aussi bien que les fleurs. La pose la plus favorable pour une vision unificatrice de l'arbre s'appelle, hélas, - immobilité ; et cet angle de vue unificateur s'appelle hauteur ; l'arbre artificiel ainsi unifié étant dédié à la perfection de la réalité. La connexité entre fleur et fruit, racine et sève, cime et ombre, c'est cela, l'arbre.

La seule haute félicité au monde est le frisson - enthousiaste ou tragique - devant le miracle de la vie (le beau) ou de l'homme (le Bien). La rencontre de ces deux frissons s'appelle amour, ce nom inconnu, qu'on donne souvent au Dieu connu. L'amoureux se sent Dieu ou en est le plus proche.

Il n'y a que deux valeurs métaphysiques - le beau et le Bien, puisqu'ils échappent à toute nécessité ; les aveugles du beau tâtonnent sur l'être, les sourds du Bien se disputent l'avoir. La nécessité commande le vrai ; c'est pourquoi, tout en le découvrant en nous-mêmes, on le retrouve, miraculeusement, hors de nous, la rencontre de la transcendance et de l'immanence. Mais les plus éclopés se vautrent dans la platitude du vrai, qui n'est pas de leur fait et donc dépourvu de beauté profonde et de haute bonté.

La morale articulée, servant de justification de nos actes, n'a pas grand-chose à voir avec la morale inarticulée, cette valeur métaphysique, à l'origine de nos péchés, de nos hontes et de nos enfers. On a raison de bannir la première de nos meilleures sources, mais il n'est donné à personne d'endiguer le flux de la seconde, flux né dans des hauteurs inconnues des actes.

Tous savent, que sur la voie du mal on n'atteint jamais le Bien ; peu savent que toute voie du Bien mène au mal ; les vraies routes du Bien sont impraticables et ressemblent, en tout point, aux impasses.

Le Bien est grandiose, puisqu'il n'est, Dieu merci, que possible ; le mal est minable, puisqu'il est, hélas, nécessaire.

On rêve de l'acte vertueux, ensuite - de l'acte exempt de péché, puis - du péché sans pénitence, et l'on finit, systématiquement, avec la honte, le seul vestige inébranlable de nos édifices moraux.

L'homme défait, l'homme du sous-sol, abandonné des choses et des hommes, lie sa déconfiture à la perversion de la morale ambiante, veut s'ériger en surhomme par un affect du commandement, mais finit par témoigner de la pitié la plus banale, la pitié de soi-même ; faute de contacts reconnaissants ou reconnaissables, il proclamera la distance même - intensité, ce qui n'est visible et sensible qu'à lui-même.

Le bon choix d'objets de mon ironie et de ma pitié : me moquer de ce qui n'est grand que parce que pesant, caresser ce qui n'est petit que parce qu'impondérable.

Ni l'analogie ni la négation, à partir du Bien, ne nous éclairent sur la nature du mal, mais le déchirement tragique entre le Bien métaphysique, que nous portons dans notre âme, pure et infinie, et l'action, imposteuse et finie, et qui se charge de la traduction impossible de ce Bien inarticulable.

La démocratie est dans la négation : l'énumération exhaustive d'actes passibles de peines publiques ; la tyrannie, c'est l'affirmation - du bonheur, de la grandeur, de la justice. À réfléchir, pour ceux qui voient le mal dans la négation ; non pas pour renier la démocratie, mais pour se résigner à vivre dans le mal et pour se méfier du bien, qui ne se contente pas d'affirmer, mais passe à l'acte.

Dans ce que notre sens inné perçoit comme manifestations, ou tableaux, du Bien, l'action proprement dite ne joue que le rôle de pinceau ; un bon regard peut y passer outre, sans nuire à la vérité ou à la complétude de la perception du tableau. Mais le mal, sur le tableau vital, c'est la présence du pinceau lui-même : « Le problème entier du mal bascule dans la sphère de l'acte » - Ricœur.

Dieu plaça en nous un ver du remords et de la honte. Toute la modernité s'efforça de nous en débarrasser, en envahissant nos oreilles de bruits rassurants et endormants. Mais « la bonne conscience est une invention du démon »** - A.Schweitzer. Toute la philosophie de l'Antiquité fut au service du Malin, tandis que « le philosophe doit être la mauvaise conscience de son temps » - Nietzsche - « der Philosoph hat das schlechte Gewissen seiner Zeit zu sein ». Tant que le bon droit n'est qu'écrit, son encre se substitue au sang. Le sang ne charrie que le remords. La bonne conscience est une question de circulation.

Il n'y a que deux espèces qui, face au problème du Mal, gardent une conscience tranquille : les moutons, puisqu'ils vivent dans l'action, et celle-ci, étant collective, n'interpelle pas leur âme individuelle, et les robots, puisqu'ils évoluent selon des algorithmes et ceux-ci, étant infaillibles, n'imaginent plus de bugs spirituels. Le muscle et la cervelle, livrés à eux-mêmes, - deux ennemis du Bien.

La volonté est bonne, quand elle reste dans son enfance appelée désir. Passée à l'acte et déjouée par le hasard, elle s'éloigne du Bien. Et, enfin, même si la volonté humaine est mauvaise, l'homme est visiblement né de la bonne volonté de Dieu (c'est ainsi qu'il faudrait lire la Bible). Dieu éprouve la liberté qu'il donna à l'homme ; mais au lieu de la traduire en larmes, l'homme en fit une arme : « La Bonne Volonté n'existe pas. La volonté est un mal ; elle est l'écrasement des autres ou l'égoïsme » - W.Blake - « There can be no Good Will. Will is always Evil ; it is persecution to others or selfishness ».

La logique rend limpides nos rapports avec le vrai ; le goût justifie nos enthousiasmes face au beau ; mais rien ne calme nos hontes et nos doutes devant l'énigme du bon - ni la volonté ni l'humilité ni la justice ne peuvent y être juges. Et la philosophie, au lieu des litanies pseudo-logiques à la gloire de la vérité et des sermons pseudo-esthétiques pour la défense de la beauté, devrait se pencher, avant tout, sur les prières balbutiantes au nom du Bien.

Être-coupable est ma demeure, la ruine de mes faits, où se dresse, invisible, la tour d'ivoire de mes cauchemars et de mes rêves. Ma justice fantomatique. Mais la justice robotique des hommes trace si facilement le chemin entre l'injustice commise et le verdict de culpabilité.

Pauvreté du dictionnaire : la liberté-grâce de l'esthétique n'a pas grand-chose en commun avec la liberté-ascèse de l'éthique et encore moins - avec la liberté-regard de la mystique.

La vertu et le vice sont, aujourd'hui, soit des produits vendus sur marchés publics, comme les licences d'apothicaire, soit des ressources d'ascension sociale, comme les diplômes.

Les actions, censées bonnes, sont souvent plus ambigües et troubles que d'évidents vices ou péchés ; Dieu serait donc plutôt bon, et ce serait l'homme qui inventa le Malin.

Qu'est-ce que la vertu ? - l'art de créer un équilibre entre le désir et la réalité. Tout vice naît par excès ou par défaut, soit de désir soit de réalité.

La vertu est immatérielle, et pourtant on ne peut pas douter de sa miraculeuse présence innée dans notre âme. La vertu est manière, et le vice est matière ; nous prêchons la première et pratiquons le second. On peut démolir le vice ; on n'arrivera jamais à extirper de nous la vertu ; la vertu reste constante et immuable, quels que soit le volume du vice aboli, écarté, commis ou favorisé.

Les tentatives de traduire le Bien en mots fidèles échouent aussi lamentablement que de le traduire en actes fidèles. Tout hymne au Bien se transforme en banalités disgracieuses. Si je tiens à la qualité littéraire, je dois renoncer aux valeurs ponctuelles et ne m'attacher qu'à l'axe entier, s'inspirant d'un infini et se projetant vers un autre, tous les deux inaccessibles.

Jadis, c'est dans le châtiment que notre inconscient trouble lisait sa faute. Aujourd'hui, c'est notre conscient en béton qui n'a pas honte à voir du mérite jusque dans ses crimes.

Le Bien, aujourd'hui, n'est évalué qu'à l'échelle économique ; la plus-value évinça la valeur ; tout activisme cérébral devint préférable à la générosité du cœur ; toutes les crapules disent que « le Mal agissant vaut mieux qu'un Bien passif » - W.Blake - « Active Evil is better than passive Good ». Le Bien, agissant et sûr de son fait, ne peut être qu'un mal. Obnubilé, comme tous les autres, par l'action, vous ne risquez pas d'en avoir la berlue. Et votre idole, l'équanimité du bonze, est honnie par le Bien, porteur d'une conscience trouble.

La liberté, dans les affaires de l'amour ou du Bien, ne sert à rien ; dans les deux cas on subit un profond esclavage, qui nous fait rêver de hauteur ; dans l'amour, on devient regard, pour voir dans l'objet adoré toute la beauté du monde, et dans le Bien, on devient ouïe, pour écouter sa conscience silencieuse et désorientée.

S'attarder sur ce qui n'existe pas est signe d'une courte cécité ou d'une longue clairvoyance. Voyez les gnostiques, tel Cioran, traquant le Malin, de toute évidence inexistant, et le proclamant Prince du monde et lui dédiant tant de véhémences. Pourtant, seul le Bien indubitable prouve son existence par ta honte et ton désespoir. « Se désespérer de son amour ou de son honneur, c'est la meilleure preuve de leur existence » - Bakounine - « Отчаяние в своей любви и в своем достоинстве служит наилучшим доказательством их присутствия в человеке » - avec le Bien, c'est encore plus flagrant.

La puissance éthique - la pitié, la puissance esthétique - le talent, la puissance mystique - la création ; c'est bien étrange que le surhomme, prônant la volonté de puissance, ne le voie pas, et se rabatte sur la fumeuse vie, dans laquelle ne réussissent, aujourd'hui, que des sous-hommes. Étrange aussi de voir dans la volonté de puissance - une solution de tous les mystères, tandis que, pour un créateur, elle est le mystère même des commencements, ne se muant même pas en problème.

Le Bien est dans le mystère, et tout mal vient de sa profanation par un problème ou de sa trahison par une solution. Le Bien est donc dans l'infini, et le mal - dans des tentatives de le réduire au fini ; Aristote dit exactement le contraire.

Mesurer, sur les axes métaphysiques du Bien, du beau et du vrai, est une opération assez banale ; c'est le choix d'origines et d'unités de mesure qui est délicat. Sur l'axe du vrai, l'origine est dans l'axiomatique et l'unité - dans l'élégance déductive ; sur l'axe du beau, l'origine est désignée par le libre arbitre du goût et l'unité s'évalue par rapport aux autres artistes ; enfin, sur l'axe du Bien, l'origine coïncide avec le commencement de tout acte et l'unité est dictée par l'intensité de la honte.

Le Mal n'est pas un défaut de l'Être, ni même une propriété du Faire, mais une déchirure incurable entre l'Être, porté vers une vague liberté, et le Faire, net et asservissant. Assumer cette béance est rester dans le vrai : « L'esprit conquiert sa vérité à condition de se retrouver soi-même dans l'absolu déchirement » - Hegel - « Der Geist gewinnt seine Wahrheit nur, indem er in der absoluten Zerrissenheit sich selbst findet ».

Il est très instructif de se rendre compte que les critères, à l'origine de ces couples d'opposés : le talent - pour beau-inexpressif, l'action - pour Bien-mal, l'intelligence - pour vrai-faux, sont si profondément différents, que chacun d'eux est presque inapplicable aux deux autres couples.

Dans mes propres violences ou affections, je me sens esclave des premières et maître des secondes ; c'est pourquoi je m'absous si facilement du mal que je commets dans un état passionnel, mais que le mal, qui accompagne une franche tendresse, me taraude et ne fait que gagner en intensité.

On nous a tant attendris avec la mesure du Bien et tant terrorisés avec la démesure du mal, que j'ai fini par vénérer l'impénétrable démesure du Bien, hors toute réalité, et par me désintéresser de la trop transparente et réelle mesure du mal.

L'unification, au sein d'un même homme, de la pureté et de la honte, de l'ange et de la bête, est le mystère central de la morale et qui rendait Pascal - ironique, Dostoïevsky - perplexe, et Nietzsche - lucide.

Deux axes primordiaux, sur lesquels s'évalue tout homme : force - faiblesse, pureté - impureté, critère social ou critère intime. La bête surgit du premier axe, l'ange se profile dans le second. Mais, pour un créateur, par-dessus ces axes se mettent le talent et la noblesse, dans une unification par intensité.

Si la vertu et la raison justifient les buts et les moyens, l'âme s'occupe des contraintes. Elle sacre le but, en ne validant que les moyens nobles.

Le beau et le bon surgissent avant le vrai ; l'émotion et la honte - avant la pensée ; le cogito est postérieur au rubeo : « J'ai honte, donc je suis » - Soloviov - « Я стыжусь, следовательно, существую ».

On doit posséder le vrai ; on veut faire le bien ; mais le beau, on ne peut qu'en attendre des caresses. Et puisque aucun sauveur, aucun illuminé, aucun prophète ne s'était jamais intéressé au beau, je dirais, une fois de plus, qu'au commencement, peut-être, n'était ni la charité de l'amour, ni la vérité du verbe, mais la Caresse du regard. Le beau, c'est une désespérance qui soulève, le Bien - une espérance venue du fond de la terre, le vrai - une plate certitude.

Si tu manques de penchant spontané pour le Bien passif, que le désespoir actif t'y aide ! Devant le vide des causes premières, soit on garde sa capacité d'emballement (en l'appelant espérance ou désespoir ! ), soit on se met à calculer des causes intermédiaires (et l'on l'appelle raison).

Dans la valeur d'une action, le sacrifice ou la fidélité devraient compter plus que l'intérêt. « L'intérêt n'est la clef que des actions vulgaires » - Napoléon. On se lave très simplement de la vulgarité en noyant l'intérêt dans des intentions moussantes. La clé des actions nobles est inutile, la noblesse étant tournée vers le toit et non pas vers la porte.

En refusant à l'action une traduction fidèle de notre élan vers le Bien, indéniable et irrésistible, nous en libérons notre essence. « La liberté n'a pas à choisir entre le Bien et le mal ; elle annihile le mal, elle le réduit à néant »** - Chestov - « Свобода не выбирает между злом и добром : она истребляет зло, превращает его в ничто ».

Les raseurs éthiques nous parlent d'un penchant à la faute, conduisant l'homme au mal (les plus bêtes, comme Badiou, parlent même de trahison, à travers un simulacre de vérité), et d'un penchant au Bien, le conduisant au salut ; mais le Bien, c'est la sensation de la hauteur, d'un sommet, par rapport auquel tout mouvement nous mènera à une pente, une chute, une déchéance ; et le seul moyen de rester dans le Bien est de rester immobiles, ou, pour lui rester, au moins, fidèles - de revivre sa hauteur comme un souvenir d'un séjour paradisiaque, d'où nous sommes chassés.

Il existent deux approches du Bien et du Mal : une vision profonde ou un haut regard ; la première perçoit la justice et l'action – la liberté et l'égalité, les valeurs des solidaires ; la seconde conçoit la noblesse et le rêve – la fraternité, le vecteur des solitaires.

Ils appellent salut – une paix d'âme, résultant de nos péchés pardonnés ou oubliés, tandis qu'il serait une âme trouble et vibrante, reproduisant la musique de nos rêves immaculés. Le salut, c'est le triomphe de ta musique sur le silence de Dieu et le bruit des hommes.

Quant aux perspectives d'application du Bien, le constat central, amer et navrant, c'est : l'éthique s'arrête au « tu dois ! ». Aucun verbe à l'infinitif (agir, faire, créer), aucun complément d'objet ou de manière (ton prochain, le monde, toi-même, l'intensité) ne peuvent s'y joindre, sans que tout l'arbre éthique ne s'écroule. D'ailleurs, ce serait l'interprétation la plus plausible du silence wittgensteinien.

La beauté n'est pas une lumière, mais déjà une réfraction par le prisme de mon âme ; le retour aux sources n'a pas de sens. Le mal n'est qu'une zone virtuelle du spectre d'une lumière des actes ; avec un prisme exigeant, j'arriverai toujours à l'afficher sur l'écran de mon âme, quel que soit l'acte.

Qu'est-ce qui nous fait renoncer à l'action et fait plier notre genou ? - Dieu qu'on vénère, la femme qu'on adore, le Bien qui émeut. Rien ne nous apprend mieux l'avantage des yeux fermés et du rêve ouvert.

Ils cherchent la consolation dans la banalisation ou la conceptualisation du mal, tandis qu'elle est dans la conscience de la grandeur d'un Bien inarticulable ou d'un beau bien articulé.

Le bon est celui qui a de la pitié pour les rêves et de l'ironie pour les actions ; le méchant est ironique avec des rêves et impitoyable dans l'action. « Les bons sont ceux qui se contentent de rêver ce que les méchants font en réalité » - Freud - « Die Guten sind diejenigen, welche sich begnügen von dem zu träumen, was die Bösen wirklich tun ». En plagiant Platon, tu donnes trop de sens aux rêves (qui doivent rester mélodies insensées) et pas assez - aux actions (qui n'ont que du sens sans mélodies).

Il n'existe ni vérité absolue, ni liberté absolue, ni beauté absolue ; il n'existe que le Bien absolu, puisqu'il n'est traduisible dans aucun autre langage que celui de notre cœur, avec sa muette et irréfutable éloquence. Mais tout ce qui est beau est bon : « Ce qu'on dit sur 'beau' s'applique à 'bon' » - Wittgenstein - « What has been said of 'beautiful' will apply to 'good' ».

Il suffit de ne pas quitter le vrai, pour rester dans le bon, - cette funeste sottise socratique est à l'origine du plus terrible Mal, qui ait jamais frappé le monde, lorsque, au XX-ème siècle, les fanatiques du vrai unique se transformèrent en justiciers. Que le roi Salomon fut plus intelligent, en ne demandant à Dieu que de lui accorder « un cœur attentif, afin de savoir distinguer le Bien d'avec le mal » !

Ou bien Dieu est assez puissant pour tirer le Bien du mal même (Thomas d'Aquin), ou bien Dieu est si puissant, qu'il peut faire sortir le mal du Bien (St Augustin). Le mal n'existant pas à l'origine, ni temporelle ni spatiale (même la Chute l'affirme), St Augustin a doublement raison : toute tentative de traduire le Bien originaire, tapi dans notre cœur, et de le porter à l'extérieur, débouche sur un mal d'action.

Aucune réaction, active et adéquate, à l'appel du Bien ne nous est possible ; nous sommes condamnés à rester passifs, face à la voix pourtant la plus irrépressible. Ni notre désir ni notre pouvoir ne peuvent s'associer avec le nom de Bien. La volonté de puissance ne s'applique qu'aux valeurs de la vie et de l'art ; elle est le refus de réduire celles-ci aux valeurs morales. Dans l'art, fusionné avec la vie, le Bien a la valeur d'excitant et non pas de nourriture roborative.

Le mal accompagne le faire non pas parce qu'on se trompe ou se laisse dévoyer, mais parce le mal est déjà dans le fâcheux écart qu'on constate toujours entre sentiment et acte (l'acrasie aristotélicienne ou dostoïevskienne, l'impossible maîtrise du soi irrationnel, inconnu), mais aussi parce que l'onde, provoquée par l'acte et propagée par la fatalité, mutile nécessairement quelque être ou quelque sentiment sans défense.

Être libre ; échapper à la Nécessité du Vrai et se soumettre à la Volonté du Bon. Mais les hommes préfèrent la nécessité du bon (la règle) et la volonté du vrai (le calcul), et ils proclament, que la volonté et la liberté sont la même chose.

Deux degrés de honte : non seulement je ne suis point fier du regard, qui se forma en moi, à coups des mots, des votes et des abstentions, mais, même à l'intérieur de ce regard, je trouve si facilement des failles, des ruptures, des chutes. Est-ce parce que je ne poursuivis jamais le vrai ni n'envisageai jamais l'incarnation du bon ? Ou bien parce que tout ce qui est viscéral sent trop son milieu d'origine ? D'où mon intérêt pour la peau et sa caresse.

La honte apparaît en hauteur chaque fois que je cède à la tentation d'agir au nom d'un Bien profond ; mais c'est peut-être ce qui entretient une intensité sur l'axe primordial pitié-honte et rend la vie plus dense : « Seuls ceux qui se mettent à l'œuvre du Bien vivent pour de bon » - Tolstoï - « Живут лишь те, кто творит добро » - puisque leur pitié aura rejoint leur honte.

La paix d'âme devint une épidémie, tempérée par l'indignation réglementaire. La résignation et la honte quittèrent les hommes d'aplomb et sans péché. Tous les écrivains prient sur la science, aucun n'interpelle les consciences. « Les bons écrivains sont les remords de l'humanité » - Feuerbach - « Die echten Schriftsteller sind Gewissensbisse der Menschheit ». La bonne écriture part de l'aveu honteux, que nos rêves ne se laissent reproduire ni en un geste ni en un acte ni même en un mot, qui est cependant leur ultime chance. La mauvaise littérature se dévoue à l'enterrement du rêve et à la proclamation des droits de l'acte.

L'homme habite deux demeures, la bestiale et l'angélique ; et le Mal le plus sournois te guette non pas dans la première, celle de la violence, mais dans la seconde, celle de la droiture et de la bonne conscience. Le mal est toujours extérieur, là où s'exercent ton intelligence et ton muscle, mais le sens du mal naît d'un besoin de pureté intérieure.

La pitié a des sources à l'opposé de celles de l'amour, quelque part à côté de la noblesse, tandis que l'amour surgit là où sévit le hasard impitoyable. Donc, il est bête de proclamer : « La pitié est un amour déchu, avili » - G.Bernanos. Un amour muni de titres en règle manque trop de pores, pour résorber les plaies. La pitié est le lot des exilés de la terre, que le monde traite d'exilés du ciel. L'amour s'essouffle, mais la pitié dépasse tout.

On devrait réhabiliter la réputation de l'âne ou de la vache : une épopée sur la patience et l'ironie ou un poème sur la pitié. La naissance et la mort de l'Europe virent, elles aussi, la déterminante présence bovine : en taureau violeur et en veau d'or consentant. Quand on chasse la poésie, ce qui reste ressemble à s'y méprendre à du beuglement. « La pitié est au cœur ce que la poésie est à l'imagination » - J.Joubert.

Le Bien n'est qu'un appel passif de l'amour ; l'amour, comme le beau, a pour organe - l'âme fière, tandis que le Bien loge dans le cœur chétif. Rien de commun, en revanche, entre le Bien et le beau : le beau a aussi bien sa source que ses effets, pleins de grandeur et de puissance, tandis que le Bien n'a qu'une source, vouée à la faiblesse et à l'inabouti. Et Plotin : « Le Bien est l'au-delà et la source du Beau » - ignore, que l'au-delà du Beau est l'esprit et sa source - l'âme.

Je peux être dans le Bien que je sens m'interpeller, au fond de moi-même, - mais je ne peux pas le vivre. La vie est faite d'actes et de rêves, le Malin se tapissant dans les premiers et l'ange m'accompagnant dans les seconds. Les activistes se mettent au service du Malin, lorsqu'ils imaginent que leur bonté puisse combattre le mal ; je devrais ne combattre que l'ange complice, qui me rappellera que tout recours à l'acte me rendra boiteux.

Le faible, qui ne peut pas être assisté, et qui doit donc périr, est celui dont la palette est pauvre, et son pinceau - impuissant ; le fort, qui doit triompher, a la puissance au bout de sa plume. C'est ainsi qu'on doit lire le cas critique de la morale, exploré par Nietzsche.

La force doit pratiquer l'art du sacrifice, et la faiblesse – oser la fidélité ; le drapeau blanc y sied à la force, et la faiblesse s'y manifeste comme une honorable force sans action. Avec l'action, la force nous coupe du royaume du Bien : « N'est Bien que ce qui est soustrait à la force » - Socrate

La fidélité à ce qui n'est plus que ruines est peut-être un sacrifice de plus, et, dans ce cas, Thomas d'Aquin a presque raison : « Toute œuvre de vertu est dite un sacrifice » - « Omne opus virtutis dicitur esse sacrificium », où il faudrait substituer liberté à la place de vertu.

Que peut-on être naturellement ? On peut être naturellement bête, bas, mesquin, mais l'intelligence, la hauteur, la grandeur réclament l'artifice. Je ne vois qu'une seule exception à cette affligeante liste - on ne peut être homme du Bien que naturellement ; toute méchanceté est artificielle.

Chercher le Bien d'après les actes est aussi illusoire que juger le beau d'après son succès commercial. « Il faut mépriser ce qui est jugé beau par la loi et bon par la victoire »** - Gorgias.

Seul le christianisme donna ses titres de noblesse au sacrifice, perçu comme abandon de ses clairs intérêts au nom d'un Bien inarticulable. Et Socrate : « Préférer le nuisible à l'utile, peut-il en être de plus funeste pour l'homme ?  » - est bien un plébéien, n'arrivant pas à la cheville du Christ.

Toutes les idées (qu'elles soient scientifiques, esthétiques ou mystiques) peuvent se réduire soit à une abstraction dans une représentation, soit à une corporéité dans un acte. Une seule exception, et là je suis d'accord avec Platon, - l'idée du Bien, qui fuit le concept, mais fuit encore plus - la réalité de la matière, des esprits ou du temps. On sait où résident l'amour, la noblesse ou l'intelligence, on ignore tout de la demeure du Bien ; c'est un foyer sans portes, toits, murs ou fenêtres, d'où ne part aucun chemin, aucune lumière, contrairement à la vision platonicienne : « L'idée du Bien donne l'être et l'essence aux autres idées » - (pour toi, est bien ce qui te fait du bien – pitoyable !) - toute la splendeur du Bien est tournée vers l'intérieur, vers notre âme. Ni l'intelligence ne peut procéder du Bien, ni l'âme ne peut émerger de l'intelligence.

Jadis, la honte visitait tous les puissants, et ils s'en débarrassaient à coups d'aumône à quelques artistes ou laboureurs de passage. Aujourd'hui, la conscience tranquille s'achète gratis ; il suffit de ne pas contrevenir aux Codes fiscal et pénal, pour se considérer homme de bien ; sans être bons, ils font le Bien, en payant, honnêtement, leurs impôts. « Il est impossible d'être, en même temps, riche et bon » - Platon.

La plupart des idées ou des mouvements d'âme admettent une traduction en matière ou en substance, mais « le Bien est au-delà de la substance, dans une surabondance de majesté » - Socrate - on peut agir au-delà du Bien, on ne peut que rêver au-delà de la substance.

Les bons instruits se déchirent eux-mêmes et se désintéressent des autres ; les mauvais se mettent à déchirer les autres. « L'instruction améliore les bons et gâte les mauvais » - proverbe anglais - « Praise makes good men better and bad men worse ».

En morale, comme en intelligence, les plus belles poses ou idées, surgissent des représentations et non pas des interprétations ; Nietzsche, qui ne voit que des interprétations, est un mauvais juge et de l'une et de l'autre ; il resta au-delà et du Bien et de l'intelligence ; il ne lui resta que la musique, mais qui est au-dessus de tout.

Une manière sure de t'éloigner du Bien - croire en possibilité de ses traductions fidèles en actes. Aucun fanatisme du beau ne corrompt ta foi dans le bon. Le Bien n'est vrai qu'infondé. Il peut être cru, il ne peut pas être démontré.

Dans notre goût du beau, on sent une chiquenaude divine, mais le Bien intraduisible ne témoigne que de Son souffle. « La conscience est la présence de Dieu dans l'homme »** - Swedenborg. Cette parousie intérieure troublante s'accommode bien avec une apostasie extérieure calmante. Dieu s'absentant de temps à autre, les hommes en profitent, pour peupler leurs doutes avec une idole sachant illuminer, d'une pâle lumière, les plus ténébreuses et crépusculaires de leurs impétuosités.

Aujourd'hui, la valeur des personnes se calcule en surface. La même platitude mesure la science sans conscience et l'ignorance avec arrogance, en absence des âmes hautes et de hontes profondes. « La profondeur de ta honte détermine la hauteur de ta personne »* - Iskander - « Глубина стыда определяет высоту человеческой личности ».

Tout homme sensible traîne, toute sa vie, le sentiment d'une irréductible faute. On finit par en voir l'origine dans notre naissance même, être né étant semble-t-il le premier délit de l'homme (Calderón). Depuis Sophocle, ne le comprennent que ceux qui, dans la vie patibulaire, se sentent habitués des bancs des accusés. Pour eux, difficile cohabitation avec la grâce indéniable d'être né ; à tout instant, ils espèrent la grâce, ayant pour circonstance accablante l'inconvénient d'être né. L'homme qui, un jour, comprend, qu'il est né de Dieu, assiste à sa première grâce et à sa seconde naissance, tel Dionysos.

La bonté et la beauté comportent toujours une dose de vérité, mais la vérité est toujours vide. On ne peut que la flanquer de bontés ou beautés purement décoratives. La vraie bonté est toujours défi de la vérité de ce jour ; elle est donc un mensonge, mais : « la bonté et les mensonges valent mieux que mille vérités » - Greene - « kindness and lies are worth a thousand truths ».

Le mal n'existe que parce que je suis condamné d'agir, au lieu de prier ou de rêver. Le bien qui agit est un apostat, retournant au mal. « Que ferait ton bien, si le mal n'existait pas ?  » - M.Boulgakov - « Что бы делало твоё добро, если бы не существовало зла ?  ».

L'incertitude morale étant rivée à nos actes, il est plus honnête de faire de notre conscience un compagnon d'infortune, plutôt qu'une pure inspiratrice. « Il a fait de sa conscience non pas guide mais complice » - Disraeli - « He made his conscience not his guide but his accomplice ». C'est un signe de grande sagesse ! Nous sommes, solidairement, ce qu'est pour nous notre conscience ; nous faisons avec elle équipe, team, Mannschaft, selección, squadra, commando. On se prend pour guide, quand elle est chef, duce, Führer, caudillo, vojd, leader, conducator, timonier… La meilleure place, pour toi et pour ta conscience, est le banc des accusés.

Le Bien souverain : pouvoir tenir à l'excellence, c'est à dire, sur l'axe, que je trace moi-même, avoir l'audace de me (dé)vouer à la valeur la plus noble, la plus brillante ou la plus intelligente, à laquelle s'adonnera ma voix, mais me servir de tous les registres de cet axe, pour ma musique ouverte.

Le devoir moralisateur chrétien, enseigné pendant deux millénaires, de St Paul à Hegel, fut battu en brèche par Nietzsche - vers le vouloir, et par Valéry - vers le pouvoir, qui, curieusement, se rencontrent dans la volonté de puissance.

Le seul Bien, méritant nos frissons, est celui qui implique nos sacrifices et/ou nos fidélités, dans les moments cruciaux de notre existence ; il coïncide donc avec le problème de la liberté éthique, la seule liberté noble. Quant aux autres libertés, c'est une question de dignité ou d'intelligence, et non pas de noblesse. « Dans la vie, tout doit passer par rejet de la tentation de la liberté » - Berdiaev - « Всё в жизни должно пройти через отвержение соблазнов свободы ».

La sensibilité parle au cœur, et j'accueillerai le pauvre et l'assoiffé. L'imagination parle à la raison et j'ouvrirai les bras aux effractions du douteux pauvre en esprit ou assoiffé de justice. Et je chercherai à élever mon cœur avec les mains.

Dans ce monde, la somme des maux n'est plus constante, puisque de plus en plus d'actions se déclenchent par la volonté des machines, que celles-ci soient électroniques ou câblées dans les cerveaux humains. La répartition des maux changea, elle aussi : le mal ne coule plus des mains et des langues, il déborde vers les têtes et les âmes.

Tous les moralistes voient dans l'oisiveté l'origine de nos maux : « Dans l'inaction, tu apprends à faire du mal » - Caton - mais dans l'action, tu désapprends ce qu'est le Bien. Toutefois, l'homme d'imagination n'est jamais moins en repos qu'en repos.

Les mots, bizarrement et peut-être hypocritement, affermissent la vertu plus que ne l'amoindrissent les actions. Contre le viol de mon âme, par ce maraudeur d'acte, il n'existe pas de contraceptif ; et je serai obligé de porter à terme cet avorton de mauvaise conscience et de le garder ma vie durant. En se mettant à concevoir in vitro, l'âme perd sa virginité.

La chute du prestige de la vertu est une question de statistiques : les occasions de la pratiquer, comme utiliser les pièces d'or, devinrent si rares, que l'organe responsable, l'âme, devint atavique. La noblesse, ne serait-elle pas réduction d'échanges et autarcie des besoins ? Et elle serait sans prix : « La noblesse est la seule vertu » - Juvénal - « Nobilitas est unica virtus ».

N'ayant pas atteint la dignité de marchandise, la vertu quitta les lieux d'échange. En tant que contrefaçon de la vérité, elle eut quelques succès sans lendemain. « La vertu est sa propre récompense » - Plaute - « Virtus omnia in sese habet ».

Si l'on savait ce que c'est que le Bien, on lui attacherait aisément le devoir de nos contraintes, le pouvoir de nos actes ou le vouloir de nos buts. Mais la vision naïve domine : « Vouloir est de l'homme, vouloir le mal est de la nature corrompue, vouloir le Bien est de grâce » - Calvin. Tu te trompes de verbe : au lieu de vouloir il serait plus juste de parler de pouvoir et devoir. Ce n'est pas le but, mais les contraintes qui nous orientent vers le mal ; non pas le désir, intime et désarmé, mais la puissance du robot ou l'obéissance du mouton.

Ne créent ni ne prient que les esclaves. Esclaves d'une passion ou d'une vision. Devenus maîtres, ils se mettent à produire. Œuvres et autels se transforment en lignes de produits. On crée et prie devant le rêve, on produit dans la réalité : « Il n'y a plus de résolution symbolique, par le sacrifice, de l'excédent de la réalité »** - Baudrillard.

Le vrai Bien est insensé, exceptionnel et impuissant ; dès qu'il se croit universel et raisonnable, il se met au service du mal. « À cette impitoyable époque, parmi des folies, accomplies au nom du Bien universel, la bonté insensée, pitoyable ne disparut pas » - V.Grossman - « В ужасные времена, среди безумий, творимых во славу всемирного добра, бессмысленная, жалкая доброта не исчезла ». Comme la vérité allant au-delà du sens, comme la beauté dépassant les sens. Y rester attaché, sans qu'aucun regard ne nous surveille, même dans la solitude, - est notre plus beau mystère.

La relation entre le Bien et le mal est celle entre l'arc d'Apollon, à la corde bien bandée, et les flèches ou les cibles, qu'Arès ou Hadès lui tendent.

Dieu nous fit bons ; l'esprit, en ne nous poussant que vers le vrai, nous fait perdre le sens du bon ; et c'est le sentiment qui en pâtit le plus : hors nature et hors d'esprit, il ne suit que la loi mécanique. « Toutes les aspirations saintes de l'homme sont en lui, dès avant qu'il pense et qu'il sente »*** - Proudhon.

Le pauvre ne hurle plus, puisqu'il n'y a plus d'oreilles compatissantes ; il ne clame plus, il réclame.

Le sage a la chance de pouvoir ignorer les plus terribles des maux, qui auraient pu annihilier les plus irrésistibles de ses consolations. Les œillères aident qui a un bon regard. « Le mal qu'on connaît est encore le meilleur » - Plaute - « Nota mala res, optima est ». Le mal, qui infeste la rue, est dérisoire, par rapport à celui qu'on subodore aux bouts de ses propres doigts. Au moins, pour la stature du juge, qui s'en chargerait. « L'homme de bien se juge pécheur, car son regard intérieur perce son péché » - Cyrille I - « Праведный считает себя грешником, потому что у него хватает внутреннего зрения видеть свою неправду ».

Paradoxalement, le Bien inabouti est une des plus riches sources de consolation pour une âme ou une conscience trouble : « Consolation surnaturelle des bons mouvements avortés »* - Jankelevitch.

Écouter la voix autoritaire de sa conscience ou son silence perplexe ? Ce qui vaut pour l'action vaut, curieusement, pour la réflexion.

Ce qui est merveilleux sur la scène du monde, c'est que tout acte de bonté comporte, en même temps, des couleurs du beau et des grandeurs du vrai. « Impossible que cet univers fabuleux ne soit qu'une scène de lutte entre le Bien et le mal. Cette scène est trop large pour ce drame » - R.Feynman - « This marvellous universe can not merely be a stage of struggle for good and evil. The stage is too big for the drama ». L'ampleur du Bien s'y complète par la profondeur du vrai jeu et surtout par la hauteur du beau décor. La vraie merveille, c'est la même intensité du mystère qui y enveloppe et l'espace et le temps.

Nous vivons l'époque des grandes Invasions des machines. Je parie que, contrairement aux premiers barbares, les seconds n'amèneront aucune Renaissance, que du clonage des robots sans honte ni pitié. « Le jour, où la pitié devient moquerie, commence un âge barbare » - Michelet.

Être homme entier, que tout avance en moi en même temps, - c'est souvent un cœur à bout de souffle qui cherche cet équilibre mécanique. L'athlète se sépare de l'esthète et repousse l'ascète. La charité moderne, c'est une épreuve pour handicapés, arbitrée par des valides.

Oui, nous sommes, tous, sortis de la tragédie grecque ; mais les lignes d'héritage divergèrent : de la culpabilité innocente d'Œdipe ou de Prométhée, les uns s'accrochent à l'innocence, décrétée par une loi extérieure, d'autres se morfondent dans la culpabilité, né d'un chaos intérieur. On est livré au robot ou à l'aigle. Au feu prométhéen, le robot d'aujourd'hui préfère les saloperies œdipiennes, face à ses parents, ou les exploits œdipiens, face aux Sphinx mécaniques.

Nous sommes tous condamnés à agir et, donc, à jouer le jeu du mal. Mais il faut chercher en toi l'homme du bien, qui y assiste et en a honte. Oui, la vie est du théâtre ! Le mal n'est que dans l'acte, mais la vraie nature de l'homme, où s'exprime le Bien, se manifeste dans une dramaturgie invisible.

Les mauvaises causes ne font qu'additionner le crime, tandis que les bonnes le font se multiplier. Les mauvaises s'avèrent souvent être aussi soustracteurs des bonnes actions. Depuis que l'effet se moque de la cause, toutes ses références au Bien et au mal n'ont plus de sens.

Une étrangeté de notre vocabulaire spirituel : esprit et âme, ces deux faces d'un même organe immatériel, articulant le vrai et créant le beau ; tandis que le Bien, voué au stade de pure potentialité, fut placé dans un organe matériel – le cœur.

L'ironie est une réaction de la sensibilité au sens, tragiquement intraduisible, du Bien. Quand le Bien théorique (venant de Dieu) fait défaut, on voit dans le bien pratique (allant vers l'homme) - une réaction de l'humour à l'absurdité du destin.

On fit de l'indifférence une vertu, relevant du vrai amour. Dans cette équivoque se reconnaissent de minables acteurs et d'immenses observateurs, l'abject s'abouchant avec la sainteté par le choix du centre d'indifférence, à partir duquel l'éternel Oui est aussi accessible que l'éternel Non (everlasting Yea and Nay - Carlyle).

Pour illustrer l'ampleur de l'axe du Bien, les exemples hyperboliques valent mieux que les statistiques ; un nietzschéen conséquent, au lieu de s'attarder, comme jadis, sur César Borgia, faute de saints ou de martyrs, choisirait aujourd'hui mère Térésa.

Le silence fait du Bien, et le Bien devrait faire, autour de lui, du silence. Le Bien tenté, toujours mâtiné de mal, devrait engendrer la honte.

La meilleure place, pour celui qui veut aimer, est le banc des accusés, puisque tant qu'on juge on n'aime pas.

La certitude de notre débâcle finale rend vitale la tâche principale de la philosophie - la préservation de l'enthousiasme dans notre regard sur le monde (pour faire de nous des envoûtés éternels - Artaud). Même si nos maux essentiels sont incurables, la philosophie, c'est un poème de la santé opposé aux théorèmes de la maladie. Et puisque aucun système éthique ne nous sauve de l'abattement, la philosophie ne peut compter que sur l'esthétique, pour reconnaître, humblement, qu'elle cherche à faire accepter le cosmétique pour le thérapeutique. La philosophie doit être de l'hypocrisie salutaire, anesthésiante, droguante.

Ne meubler ton habitat, les ruines, que d'un banc des accusés, où se morfondrait ton incurable honte - tout le contraire du surhomme, pour qui la culpabilité est un symptôme de dégénérescence, et être bien-portant - le comble des béatitudes ; sur ces deux points, ce brave homme est indiscernable du dernier des goujats. C'est curieux que la bassesse cherche la compagnie des aigles, tandis que la hauteur se réclame des chauve-souris.

Ils sont tellement habitués à voir dans un discours soit une démonstration soit une invitation à agir, qu'ils l'opposent au silence, qui serait le seul support du Bien : « La conscience parle sur le mode angoissant du silence » - Heidegger - « Das Gewissen spricht im unheimlichen Modus des Schweigens » - à moins qu'on y vise la honte ou la pitié, qui sont parmi nos sentiments les plus irrésistibles et silencieux.

Il est plus facile d'accuser debout que de rester assis sur un banc des accusés, mais les deux attitudes devraient s'alterner. Le bon compromis serait de rester couché, puisque la honte des autres et celle de moi-même seraient ainsi plus flagrantes. « Il existe deux philosophies : celle de l'homme ayant envie de donner le fouet à quelqu'un et celle de l'homme fouetté » - Rozanov - « Есть две философии : желающих высечь и высеченных » - le maître qui n'a pas honte de fouetter et l'esclave qui n'a pas honte d'être fouetté.

La culpabilité, est-elle innée ou acquise ? Rousseau penche pour la seconde réponse, et moi, avec Tolstoï, - pour la première. Le Créateur nous tente par deux sortes d'énigmatique liberté : traduire la voix du Bien en actes, ou celle du beau – en création. Mais si la seconde liberté nous donne des ailes, la première nous conduit, inexorablement, au désespoir et à la honte.

Si la bonté du cœur (et non pas de l'acte) est effectivement un signe de supériorité, ce n'est ni un plus ni un moins, mais une parenthèse. Et l'on finit par mettre entre parenthèses tout l'univers, le cœur et la raison, pour ne plus laisser de place à l'être (Husserl : « Was kann als Sein noch setzbar sein, wenn das Weltall, das All der Realität eingeklammert bleibt ?  »).

La vraie culture est dans la redécouverte des traces du péché originel. Dès qu'on s'en sent inentaché, on se couvre de pâtés de barbarie. Mais ce n'est pas dans un passé qu'est placée la grandeur déchue de l'âme, mais dans la hauteur intenable, qu'aucune profondeur ne remplace. Le temps ne rachète pas ce dont nous prive l'espace. On exagère la nocivité du péché originel et n'insiste pas assez sur la monstruosité du péché final - de l'assassinat de la beauté, qui se déroule sous nos yeux.

La sagesse banale classe comme bien ce qui procure un plaisir, et comme mal - ce qui provoque une douleur. C'est un cas du postulat de base : n'est vrai que ce qui marche. Pourtant, même les utilitaristes doivent connaître la peine d'amour et la mauvaise joie, à moins que Dieu, juste en répartition des dons de l'esprit et du cœur, prive certains d'entre nous - de l'âme.

Être capable du Bien veut dire en être pénétré au point, que j'en garde l'attirance et l'émotion, même en absence de tout acte. Le Bien n'a aucune énergie, il n'a même aucune étoffe, il est impondérable. Le mal se dégage de l'énergie et de l'étoffe mises en scène, tout le Bien n'est que dans les coulisses, où ne pénètre aucun acte.

Le regard sur le mal est double : soit on suit l'histoire de la raison, soit celle du rêve – les actes ou les œuvres de fiction, la réalité ou l'invention. Dans la première, on constate des victoires constantes du mal sur le Bien, mais dans la seconde – triomphe le Bien. L'artiste, serait-il celui qui, à l'enchaînement fatal, le rêve – l'acte et donc le Bien – le mal, ajouterait le deuxième chaînon : le mal – la victoire de Dieu sur le mal ? L'artiste est celui qui crée devant Dieu, surtout devant le Dieu inexistant mais irrésistible.

En matière libidinale, l'homme fut, de tous les temps, un fieffé pécheur. Mais ce péché se commet aujourd'hui en mode machinique et non plus ludique. C'est pourquoi on ne voit plus de moralistes, rongés par la repentance et la honte, à la Rousseau ou Tolstoï.

Les hommes libres se débarrassèrent de la honte, considérée comme une forme d'esclavage. Plus ma conscience est tranquille, plus esclave je suis de mes actes, mais l'homme vraiment libre en porte sur lui, en permanence, la honte.

Le Bien, ce ne sont pas de petites étincelles, aisément éteintes par de fausses opinions (Cicéron), mais une lumière inextinguible, que n'obstruent que les actions, projetant des ombres d'opinions, infidèles et vraies.

Le Bien commence où le soi connu et agissant disparaît, au profit du soi inconnu et rêveur ; mais pour l'homme moderne, là où le soi inconnu se met à chanter, le mal se met à parler.

La liberté ne s'exerce que par l'esprit, mais elle met en jeu, respectivement : le cœur, pour sacrifier au Bien désintéressé ; l'âme, pour s'adonner à la hauteur, en abandonnant le terre-à-terre ; le corps, pour accepter la déraison de la volupté.

Le pauvre ne cache même pas, qu'il se vautre dans le vice, par nécessité. Le riche se dévoue à l'encensement des vertus. C'est la surface des faits. Tandis que, dans la profondeur des principes, « le vice est caché par la richesse, et la vertu - par la pauvreté » - proverbe grec.

Nos péchés visibles, ponctuels et aléatoires ne sont qu'un reflet du mal invisible, continu et fatal, incrusté en toute matière, que notre esprit découvre et que notre âme, gardienne du Bien, ignore.

L'action, c'est la trahison de l'intention (qui, toutefois, peut être encore plus pitoyable que l'action). Donc je ne suis pour rien dans le Bien et tout dans le mal. « Pour le Bien, l'action est plus que l'intention ; pour le mal, l'intention est plus que l'action »** - proverbe espagnol - « Para el Bien, la acción es mas que la intención ; en cambio, para el mal, la intención es mas que la acción ».

La honte ne me quittera jamais, puisque, papillon que je suis, et fier de mes ailes, je sais, surtout à travers tout contact avec la terre, que je ne suis, au fond, qu'une larve ou une chenille, parasitant sur les fleurs.

Le vrai sentiment de honte ne naît pas des aveux accablants, mais du constat que tout aveu est un faux témoignage, aucun verbe n'ayant assisté à notre crime d'être né (Calderón, Trakl ou Cioran). L'omniprésence du remords, au cours de la vie, me signale que la vie elle-même porte les stigmates de cette faute.

La raison, chez Kant, a trois hypostases : guidée par la vérité pure elle est esprit, de retour à la bonne pratique elle est corps, soulevée par le don du beau elle est âme. L'esprit et l'âme s'acquittent fidèlement de leurs missions, tandis que le corps, agissant au nom du Bien, s'avère mauvais interprète, imposteur et corrupteur. De tout ce qu'il y a de merveilleux, chez l'homme, le Bien est peut-être le seul appel à ne se fier qu'au rêve et à renoncer à toute traduction en actes. D'où son prestige chez Socrate.

Sur les axes du Bien et du mal, de l'acquiescement et du nihilisme, de l'art et de la vie, la dépolarisation, c'est soit la platitude de l'indifférence, soit l'intensité, égale en artistisme. Des tours, aléatoires et anonymes, ou le retour éternel du même.

La plupart des cyniques, s'imaginant ironiques, ont cette morale de robots : ne faire ni bien ni mal. En effet, le résultat en sera le même, comme lorsque en renonçant à la profondeur et à la hauteur, on se retrouve dans la platitude. Même en dépit de soi, il vaut mieux tendre clairement vers un Bien obscur.

Le bileux, celui qui se ronge, se réjouit de l'appel d'aimer son prochain comme soi-même. Le fielleux, celui qui ronge les autres, s'en moque. Mais moi, qui aime déjà et mon prochain et moi-même, je me dis : « Et alors ?  ». J'envie la foi de ceux qui prêchent le désamour ; je n'envie pas l'amour de ceux qui y arrivent par la foi.

La sainteté a aussi peu à voir avec la hauteur, que le mal - avec la grandeur. Pourtant, c'est bien ainsi qu'on cherche à les peindre. Les plus grands bienfaits émanent aujourd'hui des hommes au service du mal. Et la hauteur se maintient par des soubresauts de la honte.

Plus de noblesse veut mettre mon âme dans ma pose, plus de déchirements et d'hésitations envahissent mon esprit. Mais quelle facilité d'adopter et de justifier une basse attitude ! La vilenie est dans le geste sans remords, la noblesse est dans la pose sans lumière. Le remords du faraud n'est que pose, et ses ombres ignorent la lumière originelle.

Il n'existe pas de lutte entre le Bien et le mal ; c'est la lutte qui est le Mal.

Le vrai dans la seule logique, le beau comme objet de l'esthétique, le Bien étudié par l'éthique, tout cela cerne les valeurs, mais ne renseigne pas sur les vecteurs. Il faut, pour cela, se mettre par-delà le domaine lui-même, pour l'observer à partir des frontières, qui ne lui appartiennent pas.

La Bible promet une bonne circulation sur les routes planes du bon et des chutes sur les routes tordues du méchant. Je préfère la méchanceté des pierres d'achoppement, qui empêchent l'aplanissement de chemins, droits, obliques ou circulaires. La marche aux panneaux fait oublier la danse aux anneaux.

Tous nos actes s'appuient sur une raison du mal. C'est si mécanique que, même si c'est de l'intelligence, alors, elle serait câblée si profondément qu'elle ne serait qu'algorithmique, contrairement à la rythmique du Bien, cette musique incapable de retentir ailleurs que dans notre cœur.

Ils voient de l'amour des hommes jusque dans l'électromagnétisme et la vapeur. Les hommes sont aimantés par le champ du possible ; l'homme est électrisé par la charge de l'impossible. Aux hommes la vapeur fait ressentir une poussée dans les bras ; l'homme en sent son cœur enveloppé de brume.

La liberté spirituelle est une valeur mineure, se réduisant à une banale évaluation de la part du conformisme ; la seule liberté, qui mérite réflexion, est la liberté éthique, le pouvoir de sacrifier son soi connu, ce conducteur du mal, pour rester fidèle à son soi inconnu, à cette source du Bien, être autre La liberté est le pouvoir de rester avec l'intraduisibilité du Bien en actes, qui, toujours, relèvent du mal.

Avoir appris à bien penser ne rapprocha jamais personne de l'œuvre du bien (d'ailleurs, le Bien n'est que dans la pensée et point dans l'œuvre) ; Pascal voyait dans cet apprentissage un bon principe et non pas une préparation au passage à l'acte, et pour Descartes, la morale ne valait que par provision. Dans le domaine du Bien, le comment de la pensée est moins important que le à quelle hauteur. Le poète pense rarement bien, mais il se trompe à une bonne altitude. Le comptable pense bien, mais dans des exercices de reptation. Le principe de la pensée ne devrait-il pas être de travailler sur la morale !

Le savoir hautain (la vanité des doctes - la boria dei dotti - G.B.Vico) se moque de la pitié, il est gêné par sa trop chaude intimité. Il faut encrapuler le savoir par de l'ironie, pour qu'il condescende au tendre.

Les métiers en vogue : commissaires de Dieu, juges des Anges, avocats du Diable (Hamlet). La vocation en perte de vitesse : s'attarder sur le banc des accusés (Phèdre).

Sur son lit de mort, personne ne regrette de ne pas avoir tout fait pour sa carrière. Mais tous regrettent de ne pas avoir tout fait pour leur âme. Que la vie soit faite pour le bon et pour le beau, et non pas pour l'utile, est un joyeux mystère pour un poète, toujours renaissant, et un macabre problème pour un goujat agonisant.

Tout le monde fuit les cloaques du vice ; le sot finit par bien tomber et s'installer dans l'étable d'un vice voisin, et le sage, même découvrant la caverne de la vertu, continue à songer aux fuites. La vertu est un rêve nomade dans la sédentarité des ruines.

Dans la vie, je commence par clamer, dignement, en homme ordinaire, que je préfère le Bien au mal ; ensuite, fièrement, en poète, je reconnais, que la musique du Bien est au-dessus du Bien ; et je finirai, humblement, en philosophe, par savoir créer de la même musique, à partir du mal, - au-delà de l'axe du Bien et du mal, le beau voisinant avec l'horrible.

L'angoisse et le fanatisme s'associent mieux avec la vertu que le courage et la paix d'âme. Ce sont des scélérats qui disent, que « la vertu est sans peur et la bonté - sans crainte » - Shakespeare - « virtue is bold and goodness never fearful ». Le mal, lui, se fait, le plus souvent, dans la sérénité, justifiée par une raison sans faille et accompli par une main sans crainte.

Le langage du Bien, c'est la fatalité du banc des accusés, où tout innocent doit se morfondre. « L'accusé innocent craint la Fortune et non pas les témoins » - Publilius - « Reus innocens fortunam, non testem timet ». Je n'ai pas besoin de témoins, pour découvrir mes fautes. Que je dois à la Fortune.

Que j'agisse ou que je m'abstienne - ces deux lâchetés contre l'éthique ou contre l'esthétique – le remords me rattrapera, mais il est moins cuisant en absence de traces, d'où l'avantage, bien qu'insignifiant, de l'abstention.

Il n'y a que deux axes transcendantaux : le bon et le beau, et il est donc impossible d'aller au-delà du Bien et de la beauté, mais il est possible, grâce au talent, à l'intensité et à la noblesse, de se mettre au-dessus, en hauteur. Le firmament nous gratifie de ce qui est inaccessible à l'horizon, la maxime peut atteindre ce qui se refuse à l'aphorisme.

Ni la vérité ni la béatitude ne sont à l'origine de la philosophie, mais le malaise du constat, que les corvées de l'existence nous obligent à faire et à dire ce que nous ne pouvons reconnaître comme notre moi-même. La philosophie commence avec la honte de soi et par sa réinvention.

Les philosophes d'aujourd'hui : inquisiteurs (psychanalystes), dénonciateurs (critiques), bourreaux (politiciens). Te vois-tu en leur compagnie, sur ton lieu de séjour habituel, le banc des accusés ?

On fait du mal non pas parce qu'on se trompe de bien ou traduit mal les bonnes intentions, mais parce que la langue du Bien est intraduisible en langage des actes. Et tout phrasé agissant comporte un sens maléfique, une dose du mal, à l'insu même du locuteur.

Le Bien, c'est à dire la grandeur et la noblesse, ne s'inscrit jamais durablement dans les actes des hommes ; je finirai par ne plus le trouver que dans les livres, les tableaux, les mélodies et je le refuserai aux hommes. Solitude d'une vie silencieuse, réduite à l'attente d'un art musical.

Pour eux, l'éthique apparaît au moment d'un passage à l'acte net (que ce soit d'après des règles ou anarchiquement), tandis qu'elle ne s'évalue que dans un tête-à-tête trouble avec le sentiment (ou le rêve) du Bien.

Qu'un sens du Bien ait été mis dans notre cœur force notre admiration ; qu'aucun moyen crédible de le mettre en œuvre ne nous ait pas été fourni réveille notre honte. « Qu'il s'aime, car il y a en lui une nature capable de Bien. Qu'il se méprise parce que cette capacité est vide » - Pascal.

Ni Kant ni Linné ni Darwin ne peuvent couper mon extase devant la pure merveille téléologique de la lotte qui pêche, du caméléon changeant de couleur, du flamant marchant dans un marais. Et de l'homme qui a honte.

Les bonnes âmes cherchent à faire entrer le Bien dans le cœur des hommes, mais le Bien ne le quittait jamais, c'est le cœur lui-même qui n'est plus écouté. La demeure dévastée du Bien n'est plus vue que comme un muscle de plus.

Pour atteindre le vrai, l'homme de science s'appuie sur les règles ; pour proclamer le beau, l'homme de goût érige des postulats ; mais pour adhérer au bon et passer à l'action, l'homme de cœur ne peut suivre aucune prescription. « Il ne peut pas y avoir de règles d'éthique » - Wittgenstein - « Es kann keine Sätze der Ethik geben ». Et l'adage chrétien - nul n'est bon - signifie, tout simplement, que nul ne peut faire le bien. On ne peut que le porter et en témoigner, les bras tombés.

Le Bien, c'est une pulsation inarticulée de ton cœur, ayant besoin d'une traduction. Trois interprètes se présentent : le bras, l'esprit ou l'âme – l'action, la raison, la beauté – le traître, le sophiste, l'artiste. « Il faut saisir les problèmes éthiques sous l'angle esthétique » - Kierkegaard.

L'étendue, ou la hauteur, de notre vie se détermine par une pesanteur éthique, nous chargeant de pitié et de honte, et par une grâce esthétique, nous élevant jusqu'à la création ou la noblesse. « L'action du créateur, c'est une tentative d'expier une faute commise sans préméditation »** - Pasternak - « Творческая деятельность есть заглаживание неумышленной вины ».

Dans le beau compte la pureté des fins (l'œuvre), dans le vrai - la pureté des contraintes (la logique), dans le Bien - la pureté des moyens (l'inaction). « Le Bien est transparent, le Mal transparaît » - Baudrillard.

Dans la cité du Bien, la liberté consiste à refuser le lien de cause à effet entre la musique du ressenti et la cacophonie du fait. Cette place devrait être réservée à la nostalgie d'une harmonie inorchestrable ou à la honte des instruments pipés.

On reconnaît l'homme de bien par sa capacité de rester avec sa haute honte, plutôt qu'avec sa basse vérité. Curieusement, les soixante-huitards, préférant l'éthique à la morale, associaient la première avec la fière liberté et la seconde – avec l'humiliante honte. Ce qui montre leur nature d'esclaves.

Un Asiatique disait, que l'univers se produisait par le Bien, l'obscurité et la passion. Je me demande si ce n'est pas la même et unique chose. Cela dit, les trois s'opposent à la machine et la défient.

La liberté est définie par la nature du passage à l'action : ses sources, ses dépassements, sa forme finale. Est libre celui qui, conscient des valeurs mystiques et esthétiques, les traduit en vecteurs éthiques. Et il faut être conscient, que les valeurs éthiques (les fichues vertus) n'existent pas ; ce n'est pas à l'éthique que de dicter nos choix pragmatiques.

Pourquoi n'y a-t-il ni Gnose de la laideur ni Gnose de la sottise, comme il y a une Gnose du Mal ? La rancune serait-elle plus vivace que la nausée ou le dédain ?

Il existent les libertés mécanique, politique, intellectuelle, morale, mais la liberté tout court, la liberté abstraite, est indéfinissable. Spinoza, voulant cerner celle-ci, ne décrit que la liberté des robots : « J'appelle libre une chose qui est et agit par la seule nécessité de sa nature, contrainte, celle qui est déterminée par une autre » - « Liberam esse rem dico, quae ex solae suae naturae necessitate existit, et agit ; coaectam autem, quae ab alio determinatur ». Aujourd'hui, tout âne de Buridan apprit à jeter des dés et se proclame libre. La liberté morale est l'acceptation de nobles contraintes : fidélité à la haute faiblesse ou sacrifice de la force profonde, et donc l'accord avec ses passions. Il faut choisir entre le nécessaire des esclaves ou le possible de l'homme libre.

Que tu te sentes cerné par le mal (le gnostique Cioran) ou habité par le Bien (le béat Socrate), ce qui compte, c'est l'élan et la noblesse, et peu importe dans quel sens – même vers un mal à fuir ou à peindre.

Le soi connu forme une conscience du monde, fondée sur l'esprit ; le soi inconnu forme une conscience du monde, fondée sur l'âme. Le rêve est cette conscience du réel, détachée de nos bras et de nos pensées, et tournée vers le Bien et le beau irresponsables. Mais « la conscience du rêve est la négation du rêve » - Jankelevitch – si cette conscience nage dans le vrai affairé, au lieu du bon ou du beau immobiles.

Dans tout chemin, un homme de bien lit l'appel du mal. Il voue le Bien à la justice du regard perdu, perclus de doutes. On veut prendre les choses de haut, sans jamais suivre un seul chemin, toujours trop bas. Le malheur, c'est d'être attaché aux choses, quelle que soit leur profondeur ; le bonheur, c'est vivre dans le détachement par la hauteur : « Le bonheur est participation à une vie plus haute » - Plotin.

Le devoir intemporel devant Dieu s'étant mué en droit temporel des hommes, tous se jugent dorénavant hommes de bien, selon la loi du jour. Cette dualité séculaire n'existe plus.

En agissant au nom du mal, je n'ai que la peur ; en agissant au nom du bien, j'ai, en plus, la honte.

L'action prouve, et ce qui se prouve n'a pas besoin qu'on y croie ; on ne peut croire qu'en beauté ou en mystère. Tolstoï - « Pour croire dans le Bien, il faut se mettre à le faire » - « Чтобы поверить в добро, надо начать делать его » - confond la cause mystérieuse et l'effet qui n'est que véridique. Pour croire dans le Bien, il faut comprendre que toute action pour le Bien dégénère en mal-faisance.

Le mystère du Bien inaccessible est illustré et par la moralité antécédente, témoin à décharge de la pureté de l'appel, et par la moralité conséquente, témoin à charge de l'écho, de notre honte.

On n'a pas besoin de force, pour être méchant, il suffit de mettre l'exécution au-dessus de l'intention. Tous ont la force d'agir ; toute force employée en dehors du rêve mène au mal : « Il est triste que la bonté n'accompagne pas toujours la force » - Vauvenargues.

La vertu et la liberté semblent se reposer paradoxalement sur les contraintes : « Qui regarde les contraintes comme la base de la vertu, qu'il tienne pour son devoir de l'affermir d'abord dans son âme » - Socrate – puisque l'esprit, lui, est plutôt indifférent et à la vertu et à la liberté.

Il faut posséder un sacré don sophistique, pour trouver à l'ombre et à la lumière, au Bien et au mal – une nature identique (Heraclite). La lumière et le Bien sont des principes divins, et l'ombre et le mal - les actions humaines déployées sur ces axes divins ; toute grande création est pénétrée d'ombres et entachée de mal, qui est ombre de la honte.

Quand je vois, chez moi, le poids décisif de mes contraintes, la plongée exclusive dans mes ombres et le refus du Bien de se fier à mes bras, je suis tout confus de me retrouver à l'opposé de l'auto-épitaphe de A.Blok : « Il fut enfant du Bien et des lumières, et chantre de la liberté ! » - « Он весь - дитя добра и света, он весь - свободы торжество ! ». Pour me livrer aux jeux des ombres, je bâtis mes ruines, ma propre Caverne, pour dire, comme Platon : « Aucun poète n'a encore chanté d'hymne en son honneur ».

Le goût pour la poésie est des plus anti-démocratiques et anti-humanistes. L'absence de honte pour leurs privilèges, implicitement ressentis comme mérités, chez Chateaubriand, Lamartine ou Nietzsche, disqualifie l'homme, mais n'atteint nullement le poète. La honte sociale, chez Hugo, Marx ou Tolstoï, honore l'homme, mais engrisaille le poète.

En l'absence des lois précises, tes actions se soumettaient au jugement soit de ta propre liberté, soit des caprices du prince, du prêtre ou du notable ; la conscience avait, tout le temps, de bonnes raisons de rester trouble ; chacun se sentait pêcheur. Avec la mise en œuvre des normes, le sentiment du péché, inhérent à toute action, disparut, les consciences se calmèrent, d'où une lecture ironique et paradoxale de ce mot de Confucius : « Rares sont ceux qui pêchent par discipline ».

Les passions sont le sel, dans l'océan impétueux de nos drames ; les vertus bonifient les eaux douces de nos banalités. Une fois à terre, laisse les passions animer les mirages ; tandis qu'il y a toujours tant de déserts en toi, qui n'attendent que quelques gouttes vertueuses, pour montrer de nouveau des signes de vie.

Pour nous blesser, on vise, en nous, ce qu'on voit. Ne montre donc pas ce qui ne défie personne : ton cœur, tes ailes. Et qu'on ne voie que tes mains et pieds.

Cette navrante manie des hommes de mettre en pratique ou à exécution leurs bonnes pensées comme leurs rêves. Toute pensée a un côté fonction et un côté outil. Seuls les délicats peuvent apprécier le premier (où se logent et la bonté et la beauté), sans se soucier du second. Qu'est-ce qu'un rêve ? - la jouissance d'une fonction gratuite.

L'art prépare l'âme à recevoir les soi-disant vertus : par l'opposition (je suis contre), à travers la position (je monte la garde autour de mon vide) ou bien, ce qui est le cas le plus rare et noble, - dans la disposition (être aux aguets).

Même à la verticale il n'y a pas de chemin vers le Bien ; et les chemins horizontaux d'action s'incrustent tous dans la platitude et ne conduisent que vers le mal ; je ne peux y intervenir efficacement qu'en repoussant les finalités et en m'attardant sur le seul parcours. « Si la sagesse est impuissante à atteindre le Bien, elle peut au moins allonger le chemin vers le mal » - Iskander - « Если мудрость бессильна творить добро, она удлиняет путь зла ».

Le Bien, prévu par Dieu à ne pas sortir du cœur humain, se déverse, de plus en plus, dans des actions, où le cœur n'a plus de place. Mais les raisons de ne plus tenir au Bien originel sont désormais morales. Au lieu de vivre le Bien, on le fait, et jamais on n'en a fait autant. Sans faire courir à sa fortune le moindre risque et sous la seule pression du fisc. La morale codifiée est un algorithme de plus dans les logiciels, qui gèrent l'homme-robot.

Ce qui existe, sans pouvoir être traduit en actes, peut être appelé immortel. « Le mal doit être constamment ressuscité, alors que le Bien, alors que la vertu sont immortels » - Steinbeck - « Evil must constantly respawn, while good, while virtue, is immortal ». L'immortalité des gestes, en revanche, dure d'habitude jusqu'au prochain échec martial, conjugal ou électoral. Des résurrections, sans stigmates ni descentes aux enfers, se pratiquent à coups de code d'accès aux tombes à concessions renouvelables.

En Europe, on a beau abhorrer le métier de bourreau, l'horreur d'être victime ne se propage pas moins dans les actes. Pour endiguer cette peste, les actes devraient être tenus en quarantaine avant de se mettre au contact des mots.

Faire le bien pour l'amour de Dieu ? - mais les hommes n'aiment que Sa face visible, ils n'écoutent pas Sa voix inaudible et irrésistible, la voix du Bien. On ne peut aimer que l'invisible ou l'illisible, ces belles ruines de l'âme (« Il n'y a dans le visible que les ruines de l'esprit »* - Merleau-Ponty)., mais on ne s'intéresse plus qu'à ce qu'on voit ou lit. On fait le bien par indifférence.

En esthétique, la lumière vient du monde, et les ombres – de ma créativité ; en éthique, les rôles s'inversent : toute la paisible lumière du Bien reste en moi, et toute tentative de la projeter vers l'extérieur aboutit aux ombres inquiétantes. Le bonheur, c'est d'en trouver une cohabitation vivable : « Toute la félicité dans la vie est dans l'alternance de la lumière et des ombres » - Tchaïkovsky - « Прелесть жизни - чередование света и тени ».

Le vrai mal, pour un créateur, est d'ordre esthétique ; ce n'est pas sur l'axe du Bien et du mal (axe du fond) qu'il faut le chercher, mais sur celui du bon et du mauvais (l'axe de la forme). C'est l'une des explications de la généalogie de la morale de Nietzsche.

Immortel, éternel – impossible d'employer ces mots au sérieux. En tant que métaphores, ils pourraient s'appliquer à ce qui, indubitablement, se loge dans notre conscience, tout en restant intraduisible dans un langage rationnel, celui des actes, des pensées, des lois. Le vrai trouve une matérialisation évidente dans le savoir, le beau se transmue dans une création artistique, mais le Bien reste la seule certitude n'admettant aucun transfert vers le temporel. « L'immortalité et la vie éternelle sont réservées à l'éthique » - Kierkegaard.

Tous les vertueux, ceux qui se débarrassèrent de toute violence et de toute ardeur, voient dans les passions une source du mal ou du péché. Tandis que celui qui n'est pas encore absorbé dans la platitude, te donnera un bon conseil : « Tu craindras davantage l'accalmie que le mal ; dans le péché passionné n'est pas le mal, mais la floraison » - Volochine - « Беги не зла, а только угасанья ; и грех, и страсть — цветенье, а не зло ».

Personne ne peut dire clairement ce qu'on est ; mais ce qu'on devient s'écrit en langage de gestes et de mots. Le soi inconnu est ; le soi connu devient. Entre les deux se faufile la liberté, qui s'affirme surtout dans l'écoute du soi inconnu : « Étant moi, puis-je vouloir autrement de moi » - Diderot.

L'action est une tentative de donner une forme au besoin ou au désir, qui surgissent d'un fond. Mais le sens du Bien est condamné à rester dans le fond ; sa traduction dans une forme, dans une action morale, s'appellera, fatalement, - le mal.

Les démons solitaires ou les forces du Mal n'existent pas ; c'est la solitude qui nous rend démoniaques, et c'est toute force employée qui est maléfique. Tout démonisme en littérature est une pose, annonçant la solitude et renonçant à la force.

La plus grande merveille de la Création, chez l'homme : presque toutes les fonctions, qu'on aurait pu découvrir ou imaginer par la réflexion abstraite, disposent d'un organe ! L'exception la plus énigmatique – le Bien intraduisible, réfugié dans le cœur paralysé.

Le sens de la vie : garder, à l'esprit et dans l'âme, la conscience de cette flamme divine, au fond de ton soi inconnu, flamme inextinguible qui s'appelle le Bien, et créer, par ton soi connu, deux traductions de ce message originaire cryptique : l'esprit formant des discours vrais, l'âme forgeant ou se délectant des belles images ; ces traductions sont la connaissance et le rêve.

Pour se livrer, conscience en paix, au mal, ils se sentent obligés de pratiquer le bien expiatoire ; ce qui prouve l'origine divine du sens du Bien ! Surtout aujourd'hui, où le mal ressemble irrésistiblement au bien d'antan. Le remords d'un rapace est presque aussi beau que le vice d'une colombe.

La source intarissable du péché : l'inexistence d'actions libres. « Difficile de faire le bien, sans multiplier des sources du mal »* - Ruskin - « It is difficult to do good without multiplying the sources of evil ».

Savoir, pouvoir, vouloir, devoir le bien sont des attitudes intenables, puisque aucune traduction du Bien en connaissances, en puissance, en volonté, en loi n'est possible. Et valoir le Bien signifierait en faire un autel, sur lequel tu déposerais tes nobles inactions. Le Bien est peut-être notre seule fibre surnaturelle, vouée à la musique et récalcitrante au bruit des actes, des mots, des pensées.

Le choix est entre faire, extérieurement, le Bien, en consolant un malheureux ou en le libérant d’une souffrance, ou être, intérieurement, dans le Bien, par le frisson ou la honte. Plus pur on est, plus radicalement se pose ce choix : « Dans tous les problèmes poignants, il y a le choix seulement entre le Bien surnaturel et le mal » - S.Weil.

Combattre ou tolérer le mal – multiplier le mal qui me ronge ou multiplier le mal qui ronge les autres – face au mal réel, sauver le corps des autres ou condamner ma propre âme à de nouveaux remords. Le Bien est mystérieux, et le défi problématique du mal est sans solution ; le Bien divin n'est bien que sans énergie. « Pitié pour le mauvais, pour sauver le bon »* - Publilius - « Honeste parcas improbo, ut parcas probo ».

Au Bien, qui scintille au fond de notre cœur, la terre n'offre pas beaucoup de faces, qui pourraient refléter, fidèlement, cette lumière incertaine ; il reste ton étoile, découverte par ton intelligence : « L'intelligence déploie sa bonté, multipliée par les étoiles »** - Dante - « L'intelligenza spiega sua bontate, multiplicata per le stelle ».

Les Idées pour Platon, Dieu pour Spinoza, le Beau et le Bien pour moi-même, ce sont des essences sans existence, des contraintes sublimes sans fins atteignables, l'exercice et la volupté de notre liberté, la musique interne naissant de la lecture mystique des notes indéchiffrables externes.

La source du beau est cachée, mais beaucoup d'actes en découlent. La source du Bien est cachée, elle aussi, mais, cette fois, aucune voie vers le moindre acte, elle est l'une de ces fontaines intouchables, près desquelles on meurt de soif. « Je te loue, ô Seigneur, de nous avoir refusé l'exacte connaissance du Bien et du mal » - Saadi. Depuis, on gagna beaucoup en exactitude et en puissance, et surtout on changea son réceptacle : le chœur se substitua au cœur.

La raison cherche à embrasser les choses les plus vastes, et la pitié naît de la solitude de ce que seule une main, et même pas un regard, saurait caresser : « La pitié est dans ce qui est petit » - Rozanov - « Жалость - в маленьком ».

Sur mon île déserte, après un naufrage immérité, mon message de détresse, indéchiffrable ou effacé, au fond des flots voués aux requins, - je penserai que « Dieu guiderait toute chose avec le Bien pour timon » - Boèce - « Deus omnia bonitatis clavo gubernare credatur ».

Les choix évidents de l'égoïsme face aux obscurs choix sacrificiels – tel est le problème de la liberté morale, la plus haute de toutes. Les seconds choix n'étant plausibles et sincères que rarement, la liberté (l'autodétermination morale de Kant) n'est que rarement démontrable. La voix du Bien n'indique jamais la conduite à prendre ; elle nous fait rougir plus certainement qu'agir.

C'est l'existence même des axes du Bien et du beau, et non pas des valeurs extrêmes sur eux, qui empêche que ce monde ne se réduise à une platitude sans dimension divine. « Si vraiment Dieu existe, d'où vient le mal ? Mais d'où vient le Bien, s'Il n'existe pas ?  » - Boèce - « Si deus est, unde mala ? Bona vero unde, si non est ?  ».

La liberté éthique se découvre dans la résignation de mon soi connu de porter une souffrance sacrificielle, que me souffle mon soi inconnu, source de tous les mystères : du Bien, de la création, de la beauté. « Le retournement du moi en soi, le désintéressement en guise de vie, un soi malgré soi comme possibilité de souffrance »* - Levinas.

Pour l'interprétation de la voix du Bien, qui est incrustée dans mon cœur (et non pas dans ma raison), j'ai besoin d'un instrument à cordes. « On veut le triomphe du Bien, mais en se considérant comme son élu et son instrument » - Kierkegaard. L'erreur courante est de faire appel à l'arc (et non pas à la lyre) et de chercher avidement des cibles. Une déviation du sens du toucher : la frappe et l’œil, au lieu de la caresse et du regard. Des empreintes sur la peau du monde, au lieu des complaintes de mon cœur. Que le Bien reste une mélodie, inaudible aux autres, et moi, j'en serai le musicien de ma propre chambre.

Un autre mot-gigogne, qui empêche le Français d'avoir des rapports plus abstraits avec la morale - le mal ; en français, ce mot désigne aussi une douleur, le sens que n'ont ni evil ni Übel ni зло.

Ma liberté éthique est toujours de la violence, faite à mes propres intérêts ; ce qui est l'un des rares cas, où le courage est à saluer : « La liberté est incompatible avec la faiblesse » - Vauvenargues.

Le choix du genre laconique, de celui qui élève une larme ou une goutte de sang, est souvent signe d'un porteur de honte ; l'éhonté nous inonde de platitudes de ses sueurs ou de son encre transparente. « Ce qui s'écrit avec du sang t'apprendra que le sang est esprit »** - Nietzsche - « Schreibe mit Blut, und du wirst erfahren, daß Blut Geist ist » - et le sang ne se verse qu'en gouttes, en perles. Celui qui se répand en largeur ne se repent ni en profondeur ni en hauteur.

Dans l'aurore d'aujourd'hui, j'introduis le crépuscule de la honte d'hier, auréolant la pitié du lendemain. Désir, fidélité et sacrifice, c'est ainsi qu'on reste inentamé à chaque aurore.

Impossible de réfuter quelqu'un, qui dirait ignorer le sens inné du Bien ou le goût câblé du beau, hors toute expérience, hors toute civilisation. La seule chose sensée qu'on pourrait dire, c'est que nous appartenons aux espèces différentes.

La défaite devint une honte, chez l'homme du troupeau triomphant : « Le sentiment que l'homme supporte le plus difficilement est la pitié » - Balzac. La vraie fierté du réprouvé vaincu est d'accueillir la pitié d'un frère.

La honte est la meilleure conscience, comme nous le dicte la nature ; la reconnaissance est la meilleure connaissance, comme nous l'apprend la culture. Peut-être on peut même pousser jusqu'à en faire un cercle : « La honte est, par nature, reconnaissance » - Sartre.

Quand est-ce que je vis pour de bon ? - quand je me connais ? quand je suis mes idées ? quand je suis dans le vrai et mon acte est adéquat à mes convictions ? - non, je vis, quand mon âme vibre, inconsciente et ouverte, à l'appel du Bien ou à la résurgence du beau.

La hauteur n'héberge qu'une seule valeur apriorique – le Bien. Toutes les autres ont des projections cohérentes sur la réalité profonde ou sur la plate action. « Toute moralité, privée de paradoxes, est basse » - F.Schlegel - « Moralität ohne Sinn für Paradoxie ist gemein » - toute morale, même bardée de paradoxes, est une projection ratée.

La langue du Bien est terriblement cryptique ; seuls les grands sont capables de la déchiffrer. Et la culture n'est peut-être qu'une haute traduction esthétique d'un profond appel éthique. Tandis que toute tentative de le traduire en actes naturels débouche sur la platitude.

Les étapes de la démonstration de ta liberté éthique : le calcul de ton intérêt, la honte que celui-ci t'inflige, son sacrifice. « La seule liberté que nous concède la vie, c'est de choisir nos remords » - Rostand.

Donner est facile ; ce qui est difficile, c'est garder ta main donnante en-dessous de la main prenante.

La morale est un mode d'emploi mécanique d'un Bien qui ne peut être qu'organique. Élaborer, formuler ou suivre une morale est donc une œuvre du mal. Autant un appel esthétique réveille des échos extérieurs, qu'un appel éthique doit se tourner exclusivement vers ton intérieur. Au-delà du beau reste tout de même la vie ; au-delà du Bien s'étale le vide, si propice pour y faire retentir nos métaphores sonores.

L'état de compassion est signe de maturité de l'âme. Mais ce qui m'intéresse le plus, c'est quelle en fut l'avant-dernière saison ? Le remords, l'angoisse, la toquade ? Et c'est ainsi que l'amour s'appellera pénitence, faiblesse ou force.

Il est trop commun de clamer d'être pour le Bien et contre le mal. L'homme se trouve toujours quelque part au milieu de cet axe. « L'humanité de l'homme, c'est cette différence de tension affective, entre les extrémités de laquelle le cœur est placé » - Ricœur. L'artiste est celui qui, de cette tension, extrait la même intensité en tout point de l'axe.

La philosophie la plus noble n'est ni métaphysique, ni transcendantale, ni ontologique, ni phénoménologique, mais - axiologique. Le seul à l'avoir mis en pratique (sans jamais l'avoir bien formulé) fut Nietzsche : sa réévaluation de toutes les valeurs signifie, en pratique, que, pour un axe donné (sélectionné par notre goût de noblesse), ce ne sont pas nos valeurs privilégiées qui comptent, mais l'intensité égale (éternel retour du même), dont notre talent et notre intelligence sont capables de munir les deux extrémités de cet axe. Le nihilisme, le Bien et le mal, la volonté de puissance fournissent les exemples les plus frappants de cette noblesse insurpassable.

Non seulement l'homme est innocent originairement (Rousseau), mais il l'est toujours, tant qu'il reste en compagnie de son cœur, sans confier son innocence aux bras. Le Bien est l'innocence du sentiment non traduit en actes ; la mal est le rapprochement entre le sentiment et l'acte. Chez l'homme de caverne, l'acte fut personnel, d'où la persistance de sa honte. Chez l'homme moderne, tout acte est social, d'où sa conscience tranquille.

La place du doute noble est entre la hauteur de mon âme bouleversée et la profondeur de mon esprit désemparé. C'est pourquoi le Bien est le sujet le plus approprié pour douter et me morfondre. En revanche, là où règne, séparément, l'esprit ou l'âme, il ne sert à rien de suspendre mon jugement, il y faut creuser ou planer.

Ils sont tellement habitués à se laver les mains, qu'ils oublient d'avoir une sale conscience.

L'esprit a sa source dans la culture, le rêve - dans la nature, mais le Bien ne réside ni dans la nature ni dans la culture, c'est un intrus de la fête de l'homme, un exilé dans la patrie des hommes.

Il est si facile, aujourd'hui, d'être juste, qu'on en oublie d'être bon - c'est à cela qu'aboutit celui qui pense, que : « être bon est chose facile, le difficile c'est d'être juste » - Hugo.

Tous les prophètes, vétérotestamentaires ou nietzschéens, divisent les hommes en bons et méchants. Mais le contraire du bon n'est pas le méchant, mais l'agissant. Est bon celui qui vénère la voix du Bien, sans en connaître les voies. Est méchant celui qui les confond.

La faiblesse est l'origine de nos plus beaux sentiments – le Bien, la noblesse, le rêve. La force a pour moteurs – l'envie, le nombre, l'inertie. Des élans angéliques et des instincts bestiaux. De nobles contraintes, de minables moyens. Le talent – se mettre au-delà ou au-dessus des deux.

Le Bien et le mal sont des contraintes, la congénitale : l'écoute de la voix divine de l'amour, et la fatale : le suivi de la voie humaine de l'action. Personne n'y échappe.

Qui pratique la morale des esclaves ? - celui qui accepte l'existence de maîtres et d'esclaves sur la scène publique. La morale aristocratique est enseignée par l'esclave Jésus, méprisant les scènes et fréquentant les déserts.

Éternel est peut-être une métaphore, pour désigner la source ou le fond de nos enchantements par le beau ou de nos béatitudes dans le bon, et qu'aucune agitation rationnelle ne puisse troubler. L'une des formes de l'éternité serait l'aphorisme (Nietzsche).

De la liberté au second degré : l'homme du Bien introduit le sacrifice de l'intérêt direct dans le paradigme du Bien – sa liberté devient, paradoxalement, - robotique !

Le vrai est dans la réponse du langage, et le Bien est dans la question du regard ; la qualité du vrai est dans la profondeur, celle du Bien - dans la hauteur de la (re)quête. Mais pour un modèle donné les réponses sont mutuellement exclusives. La liberté d'en changer fait partie de nos mystères.

Sans le Bien vrillé dans notre cœur, sans la sexualité vrillée dans notre corps, notre esprit aurait perdu une immense source de mystères et sa capacité de se transformer en âme.

Tant d'ombres de Dieu, dont on ignorera à jamais la lumière originaire ; mais le Bien est la seule lumière de Dieu, ne jetant aucune ombre perceptible. « Croire en Dieu : croire au Bien, sans s'appuyer sur aucun événement »** - Levinas.

Le mal, c'est le refus, par l'esprit, de lectures multiples ; mais même pris à la lettre, il est l'absurde assurance de la lecture phonétique des hiéroglyphes ou idéogrammes, confusion entre l'oreille raisonnante et le cœur résonnant.

Ce siècle est celui des greffes des cœurs en bronze, et au plus tendre âge. De ces cœurs bronzés, à toute collision, ne jaillit désormais qu'une sonorité porteuse de messages en nombre.

Je deviens vraiment sensible au mal, quand je sens un mal sortir, irrévocable, de mes mains agissantes et qui pourtant n'auraient commis aucune faute.

Le bonheur rend insouciant et débonnaire ; le malheur fait entendre la voix de la honte des actes et le silence du Bien paralysé. Être comique ou devenir tragique.

Les scélérats oublièrent le remords ; il ne travaille plus que les purs.

Les succès publics abaissent le niveau moral du héros ; mais le succès supposé de ses œuvres de Bien fait plus, il avilit. En revanche, « quand l'homme voit ses bonnes actions transformées en misère et bassesse, il pratique l'adoration et trouve la hauteur »*** - Kierkegaard.

Plus on est bête, plus résolument on veut combattre le mal évident. Plus on est intelligent, plus humblement on se résigne à porter et à vénérer le Bien inconcevable, sans chercher à le faire, recherche illusoire et stérile.

Il n'y a pas de combat entre le Bien et le mal ; c'est le combat qui est le mal.

L'intellectuel doit réunir un goût d'esthète, une conscience de moraliste, une rigueur de scientifique. Il est philosophe, s'il met le Bien au-dessus du beau et du vrai. Il est poète, s'il peut tout sacrifier au beau. Il est rat de bibliothèques, si son vrai s'érige en juge unique du bon et du beau. Il est bête, si, dans un discours concret, il n'établit pas la hiérarchie applicable de ses trois hypostases.

L'enthousiasme béat rend la philosophie - boiteuse et la poésie - entraînante ; la pitié confuse produit un effet inverse : « Le remords tarit la parole poétique » - Jankelevitch - et consolide le discours philosophique.

Que reste-t-il après la mort de l'art (qui est offre de pures beautés) et après la mort de Dieu (qui est appel du pur Bien) ? - des appels d'offres – du pur mercantilisme !

Le Bien est une voix indéchiffrable, une exigence intraduisible en invitation à agir ou en mode d'emploi. Il laisse des échos dans le brouhaha ou la musique de l'existence, sous forme de honte, de sacrifices ou de fidélités. On ne fait rien en son nom, on ne peut qu'en rougir, sangloter ou prier. Tout le Bien est dans la contrainte et non pas dans le but. Les activistes de l'esprit absolu sont souvent handicapés côté cœur : « Une chose aussi vide que le Bien au nom du Bien, n'a aucune place dans une réalité vivante » - Hegel - « So etwas Leeres, wie das Gute um des Guten willen, hat überhaupt in der lebendigen Wirklichkeit nicht Platz » - ce Bien trouve refuge dans un cœur vivant.

Ce qui distingue les passions, ce n'est pas la part de vertus ou de vices, mais le milieu de leur exercice - la certitude de l'action ou le vague du rêve, le réel ou l'idéel, le plaisir des yeux ou la volupté du regard. « Les passions vicieuses sont toujours un composé d'orgueil, et les passions vertueuses un composé d'amour » - Chateaubriand. L'amour actif est source de tant de scélératesses, et l'orgueil passif – de tant de noblesse.

Si connaître, c'est bâtir une représentation valable, nous connaissons assez précisément le mal et nous ignorons tout du Bien.

Le Bien n'est pas couleur de rose, mais couleur de sang, du front en flamme ou des yeux en larmes. Le mal est gris, omniprésent, égalisateur. C'est le Bien irréel et non pas le Mal réel qui apporte des couleurs au tableau du monde, et Boehme a tort : « Sans le Mal tout serait incolore, comme un homme sans passions » - « Ohne das Böse wäre alles so farblos, wie ein Mensch ohne Leidenschaften ».

Inévitablement, machinalement, je me tourne vers des actions, fidèles à ma vision du Bien, et chaque fois je constate non seulement un écart entre la chimère initiale et la réalité finale, mais une nette présence du mal dans mes malheureuses traductions. Donc, hélas, le Bien, dès qu'il veut devenir visible, est rejoint par le mal.

Je reconnais facilement une grandeur des mots ; celle des idées est beaucoup plus incertaine ; quant aux actes, la violence, le hasard et la pesanteur y sont pris pour la grandeur. « La plupart des hommes sont plus capables de grandes actions que de bonnes » - Montesquieu - la grandeur est indissociable du Bien : là où le Bien est absent, la grandeur l'est davantage.

Tous nos organes ont leur fonction et leur objet ; il est facile de juger de leur état de marche. Sauf le cœur, cette source de doute sur tout : le bonheur, la douleur, l'honneur. « Là où il n'y a pas de différence entre bonheur et malheur, souffrance ou volupté, là il n'y a pas non plus de différence entre le Bien et le mal » - Feuerbach - « Wo kein Unterschied zwischen Glück und Unglück, zwischen Wohl und Wehe, da ist auch kein Unterschied zwischen Gut und Böse » - au contraire, cette perplexité est un symptôme de présence du Bien dans le cœur. Le mal vient si souvent de la netteté de ces frontières.

Ce qui, matériellement, existe aurait dû se confier à la technique et à la routine ; l'art créateur, lui, aurait dû s'attarder surtout sur ce qui n'existe pas : Dieu, l'amour, le Bien – bref, la musique éphémère défiant le bruit du réel. Et alors on comprendrait Baudelaire : « Le Bien est toujours le produit d’un art ».

Mieux mon cœur ressent l'appel du Bien, moins mon âme confie aux actes l'écho ou la réplique fidèles de ce Bien. Mais plus mon esprit l'examine, plus il est enclin de sceller l'alliance scélérate du bras séculier et du cœur sacré. C'est l'abondance et l'évidence du sens et non pas son vide - « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal » - Arendt - « It is in the emptiness of thought that fits the evil » - qui laissent le mal se faufiler dans l'imposture des actes.

L'origine de nos recherches : le comment du vrai, le pourquoi du beau, le quoi du Bien. Contrairement aux deux premières, la dernière reste sans réponse. « On cherche le Bien sans le trouver, et l'on trouve le mal sans le chercher »*** - Démocrite.

Le Bien se reconnaît mieux dans le hasard de mes états d'âme que dans les règles de mon esprit. « Le Bien et le mal c’est l’harmonie du hasard et du Bien » - S.Weil, tout en sachant que le Mal niche dans tout hasard des actes.

Aucun objet matériel n'existe dans la sphère où réside le Bien ; le Bien, cette pure lumière, ne peut donc jeter aucune ombre, sous forme d'actes. Et le Mal est la ténèbre, c'est à dire une ombre ne se référant à aucune lumière.

Personne ne sait faire le Bien ; personne ne peut éviter de faire du Mal, en agissant au nom du Bien. Donc, ce vœu pieux : « Ce n'est celui qui sait faire le Bien qui est bon, mais celui qui ne sait pas faire le Mal » - Klioutchevsky - « Добрый человек не тот, кто умеет делать добро, а тот, кто не умеет делать зла » - est, hélas, irréalisable, ou bien il signifie, que l'homme bon n'existe pas.

Une seule connaissance est condamnée par l'arbre biblique, celle du Bien et du Mal. Le Bien, en effet, semble être le seul affect inconnaissable. Quand on sait, en plus, qu'aucune volonté ne nous en approche, on comprend, que « Le mal est de connaître et de vouloir »* - A.France.

Le cœur, ce réceptacle du Bien, subit - se réjouit ou s'afflige ; il n'a pas de volonté, qui appartient à l'esprit. L'esprit agit, il est, donc, source du Mal. Il ne faut pas les confondre, comme le fait Épictète : « Où est le Bien ? Dans la volonté. Où est le mal ? Dans la volonté ».

Ma vie étant ponctuée par mes débandades, les plus anciennes perdent de leur intensité. D'où des nostalgies du passé, du Bien passé ; ce qui est absurde, le Bien étant atemporel, tandis que le mal s'incruste nettement dans le temps.

La merveille du Bien, cloîtré dans le cœur, se confirme par la merveille de la larme, qui inonde les yeux, lorsque le cœur se met à vibrer. Quel génie fallait-il au Créateur, pour inventer une telle liaison ! « Si la nature nous donna les larmes, c'est que, sans doute, elle envisageait de nous munir d'un cœur tendre »** - Juvénal - « Mollissima corda humano generi dare se natura fatetur, quæ lacrymas dedit ».

Ne vivre que de l'agir, c'est s'identifier avec la fourmi, le mouton ou le robot ; mais vénérer le seul non-agir, c'est vénérer la vache. Le Mal est dans l'identification de l'agir et du rêver ; ni la paix ni la tourmente ne me sauvent du Mal, et ce bouddhiste de Cioran a tort : « Le principe du Mal réside dans l'incapacité au quiétisme ».

Dans nos parcours vitaux, l'esprit impose des contraintes et pose des jalons, le cœur dispose des commencements et l'âme transpose les horizons en firmaments. « La raison peut nous avertir de ce qu'il faut éviter, le cœur seul nous dit ce qu'il faut faire »* - J.Joubert.

Les yeux de l'esprit suffisent, pour constater le Mal ; la révélation profonde du Bien n'est donnée qu'au regard de l'âme, cet outil atavique chez la gent moderne. « Le Bien est plus intéressant que le mal parce qu’il est plus difficile »* - Claudel.

Qui peut confondre un rêve (illuminé par le Bien) avec un acte (hanté par le Mal) ? Une musique impondérable avec la lourdeur des échos ? Donc, leur fichu art de distinguer le Bien du Mal est une fumisterie, consacrant les yeux des hommes et profanant le regard de Dieu.

Le mal n'est jamais ni un sujet ni un objet, il est un immédiat complément d'action voulu par un verbe par trop transitif et pas assez réflexif.

Au pays du Bien il n'y a ni routes ni cartes ni véhicules. Ceux qui les cherchent et y échouent font bonne mine à mauvais jeu : « Nous n'avons ni la force ni les occasions d'exécuter tout le bien et tout le mal que nous projetons » - Vauvenargues.

La joie la plus secrète du cœur est dans la sensation de la présence, dans son sein, du Bien énigmatique ; en contre-point, l'esprit se remplit de mélancolie, à cause de l'absence des astres au milieu des idées et des actes ; pour que ma création soit équilibrée, elle devrait se fier à l'âme, pleureuse à l'intérieur et joyeuse à l'extérieur.

L'âme est pleine de flèches et de vecteurs, pour mes goûts, mes élans, mes préjugés ; mais le cœur n'a que quelques points indéfinis, témoins d'un Bien immatériel, intraduisible ; à la hauteur d'âme et à la profondeur de cœur, l'esprit apporte des horizons des idées et des actes. « La conscience est la ligne droite, la vie est le tourbillon » - Hugo. Dans la conscience, le Français voit l'esprit, l'Allemand – le cœur, le Russe – l'âme. Tous les tourbillons, aujourd'hui, se calmèrent dans une platitude.

L'ange tend ma corde, le démon me tend la cible. Le Mal : abandonner l'ange, suivre le démon, finir par n'être qu'une flèche des autres et emprunter aux autres la tension de mes cordes.

Ni la solitude ni une fraternité des hommes libres ne prédisposent à la noblesse ; la source de celle-ci, c'est l'écoute de ma voix intérieure du Bien et la conclusion, que le seul écho, extérieur et juste, de cette voix ne peut être rendu que par la musique du beau, et jamais par l'action du vrai. Sacrifice du Bien à vénérer, fidélité au beau à créer.

La présence du Bien dans mon cœur n'est due ni au hasard ni au calcul, le Bien est une gratuité divine, nullement liée à ses projections dans la pensée ou dans l'acte, où règne le Mal. La Fontaine comprit tout de travers : « Le bien, nous le faisons ; le mal, c’est la Fortune ».

Dès que l'éthique prétend dicter le premier pas de l'esthétique ou de la mystique, l'inquisition ou le réalisme socialiste s'érigent en juges du mystère et du beau. Pas de cheminement dans le Bien, pas de dynamisme, il n'est que dans le recueillement. Et si le mal n'était que dépassement du purement potentiel ? La beauté ou le mystère se révèlent, le Bien se laisse crucifier, sans compter sur l'interprétation de ses stigmates.

Les mêmes qui disent : « Méfiez-vous du premier mouvement, il est toujours généreux » (Talleyrand), précisent : embrassez la dernière pensée, elle résulte certainement d'un plus grand nombre que la précédente.

En politique, le cœur est toujours à gauche, la raison - à droite. La pitié vient du cœur, la justice - de la raison. La honte, qui t'empêche d'encenser le berger lauré, le haut-le-cœur, qui te retient de vanter le mouton ruminant les lauriers. Qu'il est ennuyeux de porter la cervelle du loup et la tendresse de l'agneau !

L'humanisme, c'est la découverte du Bien et du Mal – Rousseau, Nietzsche, Tolstoï – la morale. Aristote, Platon, Jésus, Spinoza ne parlent que du bon et du mauvais – l'éthique.

L'étroitesse de la gamme du doute explique la prolifération des consciences tranquilles. Le soi connu, le terrestre, se calme en s'interrogeant : mes réalisations, m'approchent-elles de mes ambitions ? Le soi inconnu, le céleste, est déchiré par le dilemme : suis-je un dieu ou une canaille ?

À quelle époque mettait-on l'esprit chevaleresque au sommet des valeurs éthiques ? - au Moyen-Âge ! Mais le nouveau Moyen-Âge, qu'on vit aujourd'hui, c'est le règne du goujat : « Oubliez la vérité objective et vous rendrez les Terriens plus pragmatiques et libéraux » - Rorty - « To forget about objective Truth would make the world's inhabitants more pragmatic, more liberal » - pour les pragmatiques, ne vaut que ce qui s'achète, tandis que l'absolu, ou la vérité objective, à leurs yeux, c'est la gratuité inconditionnelle des rêves, des passions, des sacrifices.

La sacrée triade humaine – corps, esprit, âme – ne peut se passer d'aucune de ses hypostases, sans déshumaniser l'homme. Mais il faut avouer que l'oubli moderne de l'âme conduit aux effets moins désastreux que le rejet chrétien, antique ou médiéval, du corps ou de l'esprit. Le moine concupiscent ou l'inquisiteur ignare furent plus nocifs pour l'éthique que n'est, pour l'esthétique, le comptable mesquin.

L'homme moderne peut être surtout défini par ces deux qualités, déjà robotiques : la première - aucun frisson, aucune curiosité devant la féerie d'un ciel étoilé, et la seconde - aucun pressentiment d'une source intérieure du Bien et de la justice. Ce qui mérite d'être signalé, dans cette banalité, c'est que ce sont deux seuls traits qui suscitaient le plus grand émoi chez l'austère Kant.

La majorité de ceux qui s'attroupent sur des sentiers battus disent sincèrement que ce qui les y avait amenés est la recherche de leur propre voie. D'où l'intérêt de s'attarder dans des impasses. « Par deserts lieux errants, où n'a chemins, ne voye » - C.Marot. Le mal est tout chemin qu'emprunte le Bien, en quittant son impasse.

Toutes ces misérables quêtes de l'absolu s'avèrent être, paradoxalement (car s'opposant au culte du mot), du pur verbiage, débouchant sur de plates formules, de plats consensus, de plats ésotérismes. En revanche, la quête de la forme, se moquant de démarches métaphysiques, aboutit si souvent à de beaux reflets d'un absolu esthétique et même éthique, au saint langage et à la sainte consolation, qui sont l'essence même d'une philosophie noble.

Cerné par le propriétaire repu, je ne peux plus exercer la prophylaxie biblique : « partage ton pain avec celui qui a faim, recueille dans ta maison le malheureux sans asile » - pourquoi m'étonner que je devins robot !

Je suis tenté de définir la liberté comme non-identité avec mon soi, mais quand je vois avec quelle rigueur, aujourd'hui, on arrive à programmer même des exceptions, des hasards ou des foucades, je comprends, que les seuls écarts non-programmables sont ceux qui naissent de la voix du Bien ou du regard du beau, la liberté passive et la liberté active, toutes les deux - sacrées.

Aucune opinion, aucune méthode philosophiques n'infléchissent la direction ou l'intensité du regard de l'homme qui se sonde ; elles n'alimentent que la logorrhée des acolytes ou des historiens de la philosophie. Les seules conséquences désirables d'une lecture philosophique sont la vénération d'un Bien impossible et l'admiration du beau incompréhensible. Tout ce qui est doxique, méthodique ou véridique, en philosophie, devrait être négligé.

Être pathétique et avoir honte du pathos, être fort et chanter la faiblesse, être pour un acquiescement monumental et vouer au monde un refus viscéral - quand on arrive à surmonter, éthiquement, ces oppositions, on arrivera à profiter, esthétiquement, de leurs tensions réciproques.

L'anachronisme linguistique, coloristique et éthique : la compassion sanguine tournant, imperceptiblement, vers l'incolore sympathie.

Au sujet du Bien et du mal, qui le rasaient passablement, un philosophe professionnel français n'eut d'autre exemple à formuler que : j'ai bien mangé et j'ai mal à la tête. Comment bâtir, en français, une éthique ?

L'écriture, c'est une tentative de reproduire, synchroniquement, l'évolution du sens du logos grec : compter ses éléments pour constituer l'arbre de la vie, conter des miracles pour entretenir le rêve, chanter le bon pour dire le beau.

Ethos et aisthesis, l'habitude et la sensation, de bien ternes ancêtres de nos éthiques et esthétiques. Seul mystes, celui qui nous initie, garde son sens originel dans le mystère.

Rien de livresque dans ma soumission au Bien ; les musées n'ont pas orienté grand-chose dans mon regard sur le beau ; aucun succès pragmatique ne dicte mon attachement au vrai - l'état de nature existe bien ; l'ennemi du naturel s'appelle robot.

Une valeur éthique, généralisée par un vecteur esthétique, devient un axe intellectuel. Le bon, porté par le beau, vers l'harmonie du vrai.

Rien de spirituel à découvrir dans le mal qui frappe de l'extérieur mes intérêts, mes goûts ou mon corps ; le seul mal intéressant est celui qui naît de mes conflits intérieurs : entre le Bien, logé dans mon cœur et l'action qui taraude mon corps. Autant la lutte extérieure, pour prouver mon intelligence ou mon talent, est valorisante, autant la lutte intérieure entre le rêve immobile et le mouvement actif est angoissante et dégradante. « La provocation au combat est l'un des moyens de séduction les plus efficaces du Mal »** - Kafka - « Eines des wirksamsten Verführungsmittel des Bösen ist die Aufforderung zum Kampf » - d'où l'intérêt des capitulations précoces. Mais tenir à la caresse imaginative, même au milieu des rudesses possessives.

Ma gentillesse, ma probité, ma compétence – je me mets à les décrire, en toute authenticité, sans dissimulation aucune, et la sottise de cette opération m'inonde de honte. Non seulement ma conscience découvre des failles morales dans ces vertus empiriques, mais, ce qui s'avère décisif, ma plume trouve des qualités paradoxales dans les valeurs contraires. C'est ainsi que naît la volonté de puissance : l'approfondissement de l'éthique et l'élévation de l'esthétique.

Une consolation : rester fidèle au Bien inexprimable ; mais le bien, traduit en actes, est inconsolable.

Spontanément, on résiste à la tentation et cède au devoir ; artistiquement, on a plus souvent l'envie de faire l'inverse. L'ivresse ? L'inconnu ? La frontière ? - on ne sait jamais d'où vient cette soif de vertiges transgressifs. Au-delà du Bien et du mal, il faut porter la honte et la jouissance. Si dans son fond l'art se nourrit de la culture, sa forme gagne à se rapprocher de la nature.

Aucune montée vers la hauteur, à partir du Bien, rien ne peut aller au-delà du Bien, tandis que l'esprit qui sacrifie devient âme, et l'âme qui sacrifie devient cœur ; mais la fidélité au Bien, final et inexprimable, nous retourne à l'esprit initiatique. Rien n'échappe à l'esprit qui connaisse ce retour éternel.

Il faut avoir du cœur, pour admettre la valeur thérapeutique de nos faiblesses, pour avoir honte d'une force mécanique, pour ne pas avoir honte d'en appeler à la pitié et à la consolation. Je ne sais pas si Valéry avait du cœur : « Rendre faible quelqu'un est un acte non noble ». Oh combien moins noble est de faire oublier nos faiblesses divines !

Ni Socrate ni St Augustin ni Montaigne ni Rousseau ni Kant ni Tolstoï ne brillent par des actions, qui découleraient de leurs idées. On ne doit pas juger les hommes d'après leurs pensées, et encore moins d'après leurs actes, mais d'après leur talent de rendre un fond de bonté - par une forme de beauté !

Pour mieux comprendre ce qu'est la liberté, compare la relation entre la masse et l'énergie, en physique, avec celle entre le corps et l'âme, en éthique, - tu verras tout de suite, que dans le second cas aucune fonction continue, aucune causalité directe entre ces substances, ne sont possibles, contrairement au premier cas. La notion de saut, de rupture ou, mieux, de sacrifice, est indispensable, pour juger de ma liberté.

Les moralistes peignent les horizons visibles – les aphorismes, les cibles ; les esthètes immoralistes s'envolent vers le firmament invisible – les maximes, les cordes tendues.

Dieu-intelligence se reflète dans notre esprit, Dieu-beauté est perçu par notre âme, mais Dieu-bonté ne se démontre jamais et ne quitte jamais notre cœur, d'où cette tentation : « Le philosophe met sa vision du Bien à la place de Dieu » - Chestov - « Философ своё понятие о добре ставит на место Бога ».

Nous avons trois principes innés : l'appel du Bien, le goût du Beau, la capacité du Vrai ; de l'imperfection de leur application naissent leurs perversions : le Mal, le Robot, la Bêtise. Curieusement, tous dénoncent la première et la troisième, comme conséquences d'une prédisposition innée, mais ne remarquent pas la véritable mutation humaine, qui découle de la deuxième perversion, la robotisation de nos désirs et de nos actes.

L'utilité n'est pas un attribut booléen, comme pensent tous les philosophes, mais une relation binaire entre l'objet-acteur et l'objet-but. Le libre arbitre créant des buts à volonté, il est possible de déclarer utile n'importe quelle perfidie ou tricherie. Et ils déclarent, que l'utilité est la vertu même ! Avec la puissance, ils arrivent à la même absurdité.

De toutes les vocations humaines l'appel du Bien est le plus irrévocable ; donc, l'adhésion fière au Bien ou l'allégeance orgueilleuse au Mal sont des actes respectivement niais ou hypocrites. « Moralisme et immoralisme me paraissent choses aussi ennuyeuses l'une que l'autre » - Valéry.

Le Bien ne se traduit ni en actes, ni en pensées, ni en promesses ; on ne peut qu'en brûler ou vibrer, en se taisant, en s'immobilisant. L'esprit a son harmonie et l'âme a ses rythmes, traduisibles en mots, mais la musique du cœur ne peut être que de la musique.

Qu'est-ce qui nous autorise d'aller au-delà du Bien ? L'amour contre la moraleNietzsche - agapé gegen éthos. C'est la même chose qui pousse le philosophe à se moquer du savoir et le poète à dépasser les formes – l'intensité de leurs messages ! L'intensité égalise les extrémités axiales ; en partant de la bonne, elle rejoint la mauvaise, par un retour en puissance, elle les rend les mêmes !

Ma liberté éthique peut être pragmatique ou mystique. Dans le premier cas, le choix libre coïnciderait avec la poursuite de mes intérêts rationnels. Dans le second, le choix impliquerait un sacrifice de ces intérêts. Je ne prouve ma liberté que dans ce second cas. Et que penser de cette liberté : « tu es libre, quand c'est par toi seul que tu es déterminé à agir » (« res libera dicitur quæ a se sola ad agendum determinatur » - Spinoza) ? - mais c'est la définition même du comportement robotique ! Même un robot coopératif est plus humain…

Je me solidarise avec le Bien, ou bien je me fais chantre du Mal – trop de naturel dans la position, trop d'artifice dans la pose. Du point de (la) vue d'homme (de mon soi connu), je dois passer à l'axe du regard de surhomme (de mon soi inconnu). Aucun point ne peut être nouveau ; ne vaut (pour l'éternité) que l'axe, que mon regard isole, colore, anime et enterre.

Les triomphes temporels sur les autres ou sur moi-même me laissent dans la platitude du réel, ces adversaires, à la longue, prendront les contours du robot ou du mouton ; la hauteur ou la profondeur de l'imaginaire spatial, je les trouve et les garde, en m'inclinant devant l'ange sans ailes ou la bête sans honte, ces incarnations du Dieu vivant et qui devraient être mes seuls auditeurs ou adversaires.

Le contenu du vrai découle de sa forme : un fond (la représentation), une proposition (le langage), un interprète (la logique), une donation de sens (la liberté). Comme le contenu du beau : une sensibilité (la noblesse), une création (le talent), une harmonie (la musique). Mais le Bien est un pur contenu, refusant toute mise en forme ; il n'est qu'un appel d'un fond, tout écho, en tant que tentative de s'ériger en forme, défigurant la voix originelle. Il est le contraire de la mathématique, cette pure forme sans contenu.

Tout esthète, ayant suivi, comme tout le monde, la voie de la morale ordinaire, se trouve un jour devant un terrible appel vers un sentier de l'esthétique, où il serait le seul voyageur, se faisant guider par son seul talent, et avec un nouveau code de la route, l'obligeant d'oublier celui qu'il avait appris. Et il éprouvera un « mépris fulgurant pour ce qui s'appelait 'devoir' » - Nietzsche - « Blitz der Verachtung gegen das, was ihr 'Pflicht' hieß ».

Le Bien est métaphysique, et le Mal est réel ; toute projection ou justification du Bien, dans la sphère de nos actes, ne peut donc être qu'imaginaire, pour ne pas dire hypocrite. La sensation du Bien ne nous quitte pas même aux moments de la plus plate lucidité, loin de toute action, de tout cataclysme, de toute angoisse. Nietzsche, qui voit dans la peur l'origine et dans le Mal la source du Bien, Nietzsche qui en dénonce l'hypocrisie, montre sa profonde ignorance du sujet. De même les rapports entre la force et la faiblesse, le sain et le maladif, la volupté et la souffrance. Il lui fallait justifier la neutralité de son pinceau dans la peinture des axes entiers – la noble attitude d'artiste, mais trop humaine.

Ce qui augmente notre puissance correspond à notre intérêt bien banal, bien calculé ; définir cette augmentation comme le Bien même est une goujaterie, dans laquelle tombe Nietzsche (après Platon). Non seulement le Bien ne découle d'aucune force, il ne découle même d'aucune faiblesse ; il est la seule voix divine, ne laissant d'écho ni dans nos actes ni dans nos idées.

Si mon action découle d'un calcul, elle n'est libre que sur un mode robotique ; la liberté éthique ne peut se confirmer qu'à travers mon sacrifice, où j'immolerais une partie de mes intérêts, peut-être vitaux, où je serais mon propre bourreau. C'est cette liberté qui serait une véritable métaphysique du bourreau (Nietzsche).

Tout ce qui est rendu possible grâce à la puissance monétaire, que ce soit la charité réglementée ou la vindicte contre des rapaces moins agiles, ne peut être que du vice. Les bonnes et pieuses intentions des riches se trouvent, pourtant, dans cette formule horatienne : « Des sous d'abord, des vertus - après » - « Virtus post nummus ».

Si les sophistes et Nietzsche effacent la frontière entre le Bien et le mal (die Grenze zwischen Gut und Böse verwischt sich), cela ne veut pas dire, que la vie en soit entachée au même point, mais que, au royaume des actes, cette frontière est impossible à tracer ; mais devant la conscience et devant les mots, cette frontière est chaque fois recréée et redessinée avec netteté, par la sensibilité ou par le talent. Platon et Aristote nous ennuient avec leurs valeurs ou prix fixes, tandis que ce sont des vecteurs à variables (des arbres ! ) qui décrivent mieux le monde.

La bonne pitié ne cherche ni à consoler ni à comprendre, mais à vivre en exalté l'absence de remèdes. « D'un côté - la tristesse, les passions déchaînées, de l'autre – la consolation, la simplicité ! Voici la seule harmonie possible » - K.Léontiev - « Горести, буря страстей с одной стороны, а с другой - утешения, простота ! Вот единственно возможная гармония ».

Ce que j'ai de meilleur dans mon cœur ne peut être ni exhibé, ni traduit en mots ou gestes. C'est un trésor, dont la seule demeure est le cœur même. Ni le Bien ni le soi inconnu n'ont de langage à eux ; ils sont inspirateurs, et non pas prototypes de tout ce qui est pris pour empreinte, symbole ou icône.

L'absence de Bien, dans les affaires des hommes, endurcit les esprits des sots et illumine et attendrit les âmes des justes. Cette absence fait des premiers – des moutons ou des robots ; les seconds viennent à vénérer davantage le Bien, introuvable sous nos mains et assigné à sa seule demeure certaine – à nos âmes. Le monde est plein de beautés, divines ou humaines ; l'esprit orgueilleux prend possession de vérités du monde ; mais le Bien échappe à toute projection sur le réel et reste incrusté dans l'âme.

Si faire retentir ma musique intérieure est mon premier souci, ce n'est pas du remplissage de la salle que je m'occuperai en premier, mais de son acoustique, c'est à dire d'un vide utile. Si l'œuvre du bien existe, elle serait bien dans la fidélité à la musique et dans le sacrifice des ovations, à l'opposé de : « le Mal revient où le vide est attesté » - Badiou - le vide, c'est le fond, et le Mal, c'est de le laisser informe, le Bien étant la naissance de formes.

La connaissance est ennemie des valeurs métaphysiques : avec elle, le Bien quitte le bien en tant que bien, et le beau cesse d'être beau. En tant que (l'être en tant qu'être…) signifie – hors toute définition, d'une façon permanente et immanente. Pour n'être qu'un bon raisonneur, il suffit de rester dans le modèle courant ; pour être un bon créateur, il faut en sortir, pour en inventer un autre. Si, pour sentir la valeur d'une transcendance, je ne fais qu'en lire le prix avalisé, je n'en participerai pas. L'achèvement complet est un manque, la plénitude définitive est pire qu'un vide.

Deux sortes de liberté humaine : en mystique – résister à la pesanteur, me fier à la grâce, me maintenir dans la hauteur de mon regard ; en esthétique – rester fidèle à l'audace de mon goût, garder l'intensité des commencements. Mais la liberté vraiment divine s'éploie en éthique – sacrifier la marche de mes actes à la danse de ma pitié et de ma honte.

La voix du beau est tournée vers la hauteur extérieure, elle s'y matérialise sous forme de création ou de goût ; la voix du vrai est au bout de la langue, elle peut se contenter même de la platitude. Mais la voix du Bien n'est destinée qu'à notre profondeur intérieure ; projetée à l'extérieur, sous forme d'actes ou de raison, elle n'engendre que la honte et le désespoir.

Deux sortes de liberté : la mécanique, celle de l'âne de Buridan, et l'organique, celle d'un sacrifice de son intérêt social ou physiologique. Un tirage au sort intérieur, facilement transposable à une machine, ou un acte extérieur, à l'intérêt indémontrable, s'appuyant sur l'écoute de la voix mystérieuse du Bien. « Seule la foi peut donner la liberté »* - Kierkegaard.

Tout est dit ; le droit de créer des valeurs est une misère, puisque toutes les valeurs passèrent déjà en revue ; il ne reste que des vecteurs, c'est à dire l'indicible, qui ne vaudra que par son chant ou par sa musique ; aux valeurs marchandes ou marchantes, on ne peut opposer que des vecteurs, qui nous mettent en danse ou nous rendent sans prix.

La vie et l'art – les coordonnées d'une création, la longitude et la latitude d'un corps cosmique, né de l'unification d'une âme et d'un esprit. La vie, c'est le climat de ma latitude ; l'art, c'est la maîtrise de tous les paysages de l'axe longitudinal, d'un pôle à l'autre ; mais les mêmes forces telluriques, les mêmes fonds, le même Soleil, bien que des constellations différentes. Il se trouve, que la longitude du Beau est à l'opposé de celle du Bien, tout en étant son prolongement – à la profondeur de celui-ci correspond la hauteur de celui-là.

L'un des signes particuliers de notre époque est la disparition de la honte des firmaments humains. La platitude du bon droit ne permet pas d'élever le cœur et de voir que « il est honteux que nous soyons sans honte » - Abélard - « Impudenter sine pudore sumus ». En refusant d'avaler quelques doses prophylactiques de honte, j'attrape une morgue contagieuse. « Ne rougir de rien - la pire des choses »** - Cicéron - « Perditissima ratio est, pudorem fugere » - rougir de rien serait une précaution raisonnable.

La vie veut me soumettre à la loi éthique, et l'art me conjure à suivre la liberté esthétique. Le choix est entre la honte et la noblesse, entre Tolstoï et Nietzsche, être fidèle à la vie, en l'élargissant à l'art, ou la sacrifier, en la rehaussant par l'art.

Parmi les chantres d'un amour, aveugle ou mystérieux, - Rousseau et Einstein. Ils abandonnent leurs enfants, l'un, remords bien avalé, l'autre, sourire aux lèvres. L'ironie de l'intelligence ou la pitié humaniste ne nous empêchent pas d'être de fieffés salopards ; mais la honte rehausse l'intelligence et approfondit la pitié.

Le Mal se fait en pleine lumière affairée ; c’est le Bien qui se tapit dans les ténèbres impénétrables de notre cœur.

Puisque le Bien n’est traduisible ni en actes ni en théorie, tout artiste devrait se résigner à abandonner toutes les voies, censées mener au Bien, et leur préférer les impasses du Beau. « Tout homme de culture se rejoue constamment le rapport, délicat et fragile, de l’esthétique et de l’éthique » - F.Bonardel.

Notre soi se manifeste sur les facettes éthique, esthétique, pragmatique ; jamais personne ne brilla sur toutes les trois avec le même éclat ; mais nos meilleurs sentiments naissent de la fadeur fatale de l’une d’elles : la honte, l’humilité, la noblesse. « Le sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie » - Deleuze – il faut y ajouter les deux autres.

Le Bien se rêve et le mal se fait ; l’arbitraire tyrannique du Bien ou la liberté raisonnable du mal. L’esclavage du mal n’existe pas ; c’est le Bien qui nous y soumet. Oser le Bien immobile, atopique, fantomatique et non pas subir l’inertie du mal, actif, présent, évident. La vraie rédemption : se soumettre à l’esclavage injustifiable du Bien. Toutefois, cette résignation exige plus de volonté de puissance que la détermination de l’orgueil.

Le fond de ma liberté est dans l’écoute du Bien, et sa forme se présente en musique de fidélités ou de sacrifices, dont aucune loi, aucune causalité, aucune partition ne prédétermine l’exécution. « L’obéissance à la loi, qu’on s’est prescrite, est liberté » - Rousseau – non, la liberté serait plutôt une révolte inconsciente qu’une obéissance sereine !

Pour que le Mal ne sévisse pas dans nos cœurs, Dieu aurait dû nous priver de la liberté, donc de l’action. Or, le Mal surgit de toute action ; il aurait fallu que Dieu nous privât donc – de la souffrance.

Mes vecteurs restent au fond de mon soi inconnu, et mes valeurs se forment par l’activisme extérieur de mon soi connu. Seul le Bien semble sortir de cette dichotomie : « Le fait éthique ne doit rien aux Valeurs » - Levinas.

Depuis Kant, on a tort d’opposer la causalité mécanique à la liberté de l’organique. Quand une unité centrale (l’esprit animal ou le calculateur informatique) peut passer des instructions à ses périphériques, ceci ne viole en rien la phénoménalité naturelle. La seule liberté mystérieuse est la liberté éthique : une voix inexplicable, une interprétation impossible, une universalité indéniable.

L'appel du Bien et le charme du beau logent et balbutient en moi-même, et l'essai de traduire ces voix en une musique intelligible est mon devoir. Mais nos contemporains se méfient de ce mot de devoir, où ils ne voient qu'une contrainte extérieure. Ce qui est insupportable pour l'homme moderne, qui finit par faire de son droit - le but, qui, sans présenter une grâce, libère de toute contrainte.

On ne peut pas suivre le Bien, toujours indicible, toujours incompréhensible, on ne peut que lui reste fidèle : « La bonté me revêt dans mon obéissance au Bien caché » - Levinas.

Le Bien m’interpelle, mais je ne puis en inoculer une trace dans mes actes que par un réflexe aveugle ; la réflexion ne fait qu’illuminer le mal fait ou à faire. « Tout le mal que j’ai fait, je l’ai fait par réflexion ; et le peu de bien que j’ai pu faire, je l’ai fait par impulsion »** - Rousseau.

Le Bien est une interpellation angoissée, vrillée dans notre cœur, mais interdite de sortie dans le monde des actes ; le Mal n’est pas la privation d’un bien, il accompagne tout acte, qu’il soit agréable, neutre ou nocif. Le seul antonyme crédible du Bien serait l’indifférence, le cœur éteint. Et puisque l’homme se détourne du rêve (cet aliment du Bien) et se réduit à ses actions, l’hypothèse du mauvais Démiurge (moderne) est assez plausible.

Pour créer de la beauté pathétique ou pour oser une vérité tragique, et le talent et la noblesse doivent s’inspirer du Bien intraduisible, le seul authentique.

Ce qui est sacré est toujours collectif : or, le beau et le vrai sont essentiellement personnels. Il ne reste que le Bien qu’on partage entre frères ou fanatiques. « Le Bien est la seule source du sacré » - S.Weil.

La pose d’ange, que, naïvement, j’adopte face à cet homme, devint possible grâce à la posture de bête, que, désespéré, je fus obligé de tenir face à cet autre homme. Le même cœur, ne doutant pas de sa pureté, se découvre une noirceur, qu’aucune lumière ne dissipe. Et je trouve un compromis douteux, en déclarant, que mon essence ne s’exprimerait que par des ombres, que je crée moi-même, en proclamant l’inutilité de toute lumière.

L’esprit est dans le faire et l’âme est dans le vouloir ; et l’on veut faire le Bien et l’on fait le Mal qu’on ne veut pas – on échoue où l’instigateur est l’âme, on réussit où l’acteur est l’esprit.

Le Bien ne peut pas entrer dans mon cœur de l’extérieur ; il y est déjà, avant même que je m’en aperçoive ; n’ayant à l’extérieur aucune trace de ses sources ni aucune projection vers le présent ou l’avenir, il ne s’exprime que par mes hontes et mes angoisses, tournées vers l’intérieur.

Semblable à Dieu, l’homme a plusieurs demeures : son soi connu habite dans le séjour du Vrai, l’esprit, et son soi inconnu se cache soit dans la cage du Bien, le cœur, soit dans le temple du Beau, l’âme. Quand on n’est voué qu’au Vrai, on voit dans son gardien – le Patron (Grothendieck) et dans les fantômes des deux demeures restantes – les Autres. Je ferais l’inverse.

Les idées, les sentiments, les actes, les sons ont leurs langages, qui traduisent ou représentent leurs modèles respectifs. Mais le Bien n’a pas de langage ; il n’est ni lumière ni chaleur ni force. C’est le Mal qui est langagièrement bien outillé : anti-humaniste dans l’idée, mécanique dans le sentiment, inhérent dans l’acte, sans musique dans ses bruits.

Le vrai manque, celui qui fait souffrir et à bout duquel aucun calmant, gestuel, intellectuel ou sentimental, ne vient, ce n'est pas le mal, toujours mécanique, toujours causal, mais le Bien même, cette soif que n'assouvit aucun liquide, pas même les larmes.

Le mal, c'est le silence de la honte ; c'est pourquoi le vrai contraire du mal, cette grisaille de l'âme, n'est guère le bien rosâtre, mais - la noblesse, qui commence par un rouge au front !