NOBLESSE

Toute prétention à l'exception, aujourd'hui, est de plus en plus numérique. Parvenir à un niveau d'aises matérielles suffit désormais pour faire partie des élites. La crème se compose de parvenus. L'aristocratie devrait se vouer à régner, être despotique dans le gratuit, non pas à gouverner, avoir le sens démocratique de l'équilibre d'échanges. Face à la vie, préserver le privilège de l'acceptation, - signe d'un authentique aristocratisme. La place du refus, en revanche, est dans toi-même.

P.H.I.



 


Intelligence

Comprendre que l'apport de l'intelligence peut ne faire que souiller une âme dépourvue de filtres aristocratiques. L'aristocrate ne dédaigne pas le nombre ; il sait élever les meilleures des quantités à la dignité des belles qualités : degré 0 de l'intelligence, 1 - l'auréole de la solitude, 2 - la clé d'accès à l'amour, 3 - celle du beau et du divin.
VALOIR

Art

Si un art n'est pas aristocratique, il n'est qu'utilitaire. On en décorera des palais, mais on n'en embellira pas des chaumières. La caverne est une galerie d'art aristocratique : c'est par l'ombre qu'un objet jette sur l'âme ouverte sur la vie qu'on en reconnaît l'étendue et l'éclat - de l'art vital. Le plein air et le néon ne valorisent que le minéral.
VALOIR

Solitude

N'importe qui peut faire couler du fiel, en se laissant emporter par la solitude. Y découvrir des sources du miel est le privilège d'aristocrate. L'aristocrate ne comprend autrui qu'en s'en isolant. Mais la solitude est une lâcheté : j'ai moins de honte à regarder mes doigts qui m'accusent, moi, sans stigmates ni croix, qu'à voir mes griffes qui stigmatisent autrui.
VALOIR

Souffrance

Jamais noblesse ne fut plus percluse d'impuissance, ni bassesse - plus vigoureuse. Nous finissons par avoir honte de ce qui se porte bien, en nous-mêmes, et par être fiers de ce qui nous lancine. Souffrir, c'est savoir le meilleur et le plus pur de nous-mêmes - inutile. Les ennuis surclassèrent la souffrance en capacité mobilisatrice.
DEVOIR

Russie

Quoi qu'en dise l'Histoire, la pensée en Russie fut exceptionnellement aristocratique. Dans aucun autre pays, les itinéraires des actes et des visions ne s'éloignèrent à ce point. Partout ailleurs, les visions s'embourbèrent en sinuosités stériles et les actes empruntèrent un chemin droit, fangeux et fécond vers l'utilitaire.
DEVOIR

Action

Dans l'action, on reconnaît un aristocrate par l'absence du juge et par la présence du condamné. Toute traduction ratée m'accuse, et le langage des gestes, prompt à devenir épique, a de grandes déficiences dans le vocabulaire lyrique et devient franchement traître sur le registre ironique. C'est pourquoi l'aristocrate, dans l'action, est ludique.
DEVOIR

Cité

Tout homme sensé préconise la démocratie en tant que seul mode de cohabitation vivable dans la cité. L'aristocrate y voit un sacrifice à la pratique ; le goujat - la fidélité à une théorie. L'aristocrate se sent plus proche du républicain, aux valeurs irrationnelles, que du démocrate, aux valeurs calculables.
DEVOIR

Proximité

Savoir traduire un abouchement des épidermes en un attouchement sidéral, créer de la proximité en se réfugiant dans des astres - l'aristocratie des unions, qui renoncent à la force. À une intimité, l'aristocrate préfère la vacuité, qui transporte mieux un vrai magnétisme, qui nous bouleverse, sans nous effleurer.
VOULOIR

Ironie

Savoir résister au poids de la gravité et à la légèreté de l'ironie. Garder une même hauteur, en succombant ou en surmontant les pentes. Se réfugier dans sa défaite, d'où rien ne mène vers les régions plus basses. La lumière ironique élèvera tous mes murs à la dignité d'une caverne et désapprendra à mes yeux la fâcheuse habitude de la regarder en face.
VOULOIR

Amour

Tout homme est naturellement porté sur les saloperies, quand il est amoureux. On a besoin d'une hypocrisie nobiliaire, pour leur donner semblant de délicatesses. Aimer est le sentiment le moins aristocratique, car il est le refus de toute contrainte qu'érige, en permanence, tout aristocrate. C'est pourquoi celui-ci ne fait que subir l'amour, tandis que le goujat le guide.
VOULOIR

Doute

Avec la même maîtrise, enregistrer et falsifier les certitudes, entamer et dépasser le doute - telle est la méthode aristocratique, qui n'en vise ni la profondeur ni l'étendue mais la hauteur : la recherche d'un langage, qui renverse les piédestaux, pour les dresser sur un autre sol, plus élevé et moins fréquenté.
VOULOIR

Mot

La noblesse de la profondeur peut s'inscrire dans l'action ; celle de la hauteur est adoubée par le mot ou par la note. L'action a besoin de ses voisins, contemporains ou ancêtres, le mot aristocratique crée une noblesse initiatique des images hors temps. Toutefois, le privilège d'une interprétation (s)élective, ce n'est ni narration, ni description, ni comportement, mais représentation.
POUVOIR

Vérité

Savoir que détenir la vérité ne suffit pas pour avoir une conscience en paix. La vérité ne garde ses titres aristocratiques que tant qu'elle s'exprime dans un langage noble. La noblesse est dans la traduction, non dans l'héritage (l'aristocrate « se succède à soi-même » - La Bruyère). Respect de vérités classées, appel de vérités indicibles ou inaudibles - attitude aristocratique.
POUVOIR

Bien

L'aristocrate se dépouille du nécessaire, pour faire le bien. Le mufle ne lui accorde que du superflu. L'aristocratisme, c'est l'art de s'écarter du calcul et de savoir pratiquer le sacrifice ou la fidélité, ses seules façons de ne pas se laisser entraîner dans des entreprises du mal. Le mal, c'est l'exécution d'un algorithme au moment, où Dieu éprouve ma liberté.
POUVOIR

Hommes

Voir dans les hommes un obstacle pour devenir un homme - vision aristocratique. Le meilleur berger des hommes est la machine, mais elle chasse vers le bas tout appétit aristocratique, attaché à la hauteur. Toute tentative d'y acclimater le bétail ahuri en fait une meute impitoyable et réveille en elle les instincts de charognards.
POUVOIR
 

 



Noblesse : le courage de dire adieu, et non pas au-revoir, à ce qui aura été vécu en grand. De donner à la profondeur du Oui - la hauteur du Amen. La noblesse est la grâce du regard sur l'éternité ; le courage est la grâce face à la vie, qui voit son terme.

Voir grand n'a rien à voir avec viser haut. Souvent, la hauteur s'oppose et à l'étendue et à l'intensité.

On n'est plus dans une époque donquichottesque, où l'on pouvait se battre pour le noble ; aujourd'hui on ne peut que lui sacrifier quelque chose de vital, devenir déraciné, projeter vers le haut ses ombres profondes.

On accomplit les tâches les plus nobles dans un état d’inspiration incontrôlable ou de soumission aveugle aux forces impérieuses supérieures ; le fumeux courage n’y a pas de place, il est une vertu des sots mécaniques.

Ce n'est pas une préférence de la qualité à la quantité qui désigne un aristocrate, mais un attachement aux qualités, qui ne se réduisent pas aux quantités - « peu, mais intense »*** - Pline le Jeune - « non multa, sed multum ».

Le vrai fond de l'homme, c'est bien la musique, dont la qualité dépend de cette concordance triadique : le cœur dicte son rythme, l'esprit conçoit son harmonie, l'âme émet sa mélodie. Seul le talent devrait se charger de la partie instrumentale.

Mépriser l'avoir et le paraître et parier sur l'être est puéril ; d'autant plus que les sublimations de ces deux adversaires bien pâlichons s'appellent le devenir et le rêver ; le premier, mû par un talent, s'identifie avec la création, et le second, inspiré par une noblesse, t'installe dans la hauteur.

L'érection de contraintes a pour but - l'isolation et la protection de mon firmament, que je réussis en rétrécissant mes horizons et en bridant ma curiosité stérilisante. Les contraintes sont de justes répartitions d'indifférences. Aux meilleures inhibitions volontaires - les meilleures impulsions salutaires.

On est aristocrate non pas parce qu'on a, dans la tête, moins de troupeau que les autres, mais parce qu'on en est conscient et qu'on en éprouve une incurable honte ou un monumental mépris. L'ironie est l'art des barrages, qui retiennent d'inépuisables réserves de honte, et de mépris, qui s'accumulent dans les hauteurs, pour ne se déverser en vallée qu'en saisons sèches.

Tête haute - âme basse ? C'est presque toujours vrai. Tête haute équivaut conscience tranquille et c'est la dégaine de la multitude. Les autres combinaisons sont exotiques : tête basse, âme basse - la canaille ; tête haute, âme haute - le héros ; tête basse, âme haute - le philosophe.

Un mode de cohabitation entre une humble liberté et une fière servitude, une liaison, encore plus subtile, entre un génie d'espèce et une passion de genre, une musique des contraintes faisant chanter les moyens et danser les buts - c'est ce qu'on pourrait appeler hauteur.

Hauteur - être détourné pour être retourné ; étendue - être ému d'être promu ; profondeur - être épris par être compris.

La hauteur s'oppose presque toujours à la profondeur. Celle-ci est utile dans la construction de ponts, dans les concours administratifs et dans les sondages de la vidéosphère. La hauteur est inutile dans les productions des têtes et le commerce des cœurs, elle servirait, à la limite, aux transports de l'âme. J'aimerais savoir ce que l'Ecclésiaste entendait par la « haute profondeur », que l'homme n'atteindrait jamais.

Le rejet a priori des choses est une opération de filtrage par de vagues contraintes, rejet dicté par un préjugé plat ou par un goût de hauteur ; c'est un état de défi, de guerre et d'exaltation. Le rejet a posteriori, dicté par la raison profonde ou plate, en vue d'un but transparent, conduit à un état de paix et de compromis, où poussent progrès et bassesses.

Avoir de la hauteur, c'est : en mystère - distinguer l'incompris d'avec l'incompréhensible ; en problèmes - tenir au primat du langage ; en solutions - ne pas se séparer de la dissolvante ironie.

La hauteur existe en tout : en amour, en vertu, en vérité. Si le salut existe, il ne peut être qu'en la hauteur, quel que soit son milieu d'exercice. La sotériologie naïve, celle des cieux, vise une fausse hauteur, hauteur visible et calculable ; la vision de la vraie étant réservée aux yeux fermés, c'est à dire à l'âme.

En hauteur on domine sans nier ; la négation n'est qu'un prolongement de la platitude.

La vraie hauteur devrait être vue à l'horizontale : sans profondeur ni épaisseur.

La hauteur n'est pas une dimension de plus pour remplir notre regard, elle est ce vibrato esthétique, qui se faufile dans la durée, la profondeur, l'étendue, y efface la terne illusion de suite et de continuité et la remplace par le beau rêve aux points lumineux et scintillants.

Les yeux, plus que les oreilles, nous font découvrir la musique du monde ; son bruit, capté en surface par des oreilles muettes, fait geindre sur le silence du monde, mais filtré par des yeux, sourds à la profondeur, il laisse entendre de hautes mélodies. « La conscience parfaite est un chant, une simple modulation des états d'âme »** - Novalis - « Das vollkommene Bewußtsein ist ein Gesang, bloße Modulation der Stimmungen ».

Le talent sans l'intelligence fait sourire, lorsqu'il se met à raisonner sur son art ; mais l'intelligence sans le talent fait rire, lorsqu'elle cherche à faire résonner ses sentences ; la hauteur, appuyée sur une ironie profonde, est la seule pose, qui permet d'éviter ces deux pièges.

On ne peut atteindre la hauteur, mais seulement s'en laisser guider, pour comprendre, qu'aucune idée, aucun geste, aucune parole, aucun état d'âme ne peut prétendre se trouver à un acmé insurpassable, et qu'il existe toujours des objets invisibles, bien plus hauts que tout ce qui se montra déjà. « Ce qui est le plus haut doit n'être qu'un symbole de ce qui est encore plus haut »** - Nietzsche - « Das Höchste muß immer nur ein Symbol des noch Höhern sein ». Garder la tête bien bas aide à se douter de l'existence des hauteurs : « Ceux qui surpassent leur époque, vont souvent tête basse »* - S.Lec.

Un malentendu géométrique : avoir de la hauteur ne veut pas dire être au-dessus, mais bien être ailleurs, être absent. Mais derrière hors je sens si nettement foris, ces pitoyables portes si inutiles dans mes ruines (et cachant ma forêt), et pire encore - le forum, avec ses estrades et ses arcs de triomphe. Ma Via Sacra est hérissée d'arcs-en-ciel de mes défaites. « Le triomphe est passager, mais les ruines sont éternelles »* - Péguy.

La hauteur est ce qui unifie les choses disparates (la profondeur divise et distancie, en mesures relatives) ; la hauteur dicte des valeurs absolues, en quoi elle est métaphysique : « La métaphysique voit l'être comme unité fondatrice de la hauteur » - Heidegger - « Die Metaphysik denkt das Sein in der begründenden Einheit des Höchsten ».

La grandeur est la faculté de ne pas perdre de la hauteur, quand les fondements s'effondrent. Elle est donc plus accessible à l'homme du déracinement qu'à l'homme du système. Le dernier tombe, en général, avec son piédestal.

L'avantage d'une hauteur dynamique : je comprends, que tout horizon n'est pas une cible absolue, mais une frontière, aussi banale que mes murs ou mes bêtises.

Pour me permettre une mégalo-manie, il faut porter en moi une manie-passion et avoir de bonnes notions de grandeur. Mais je ne pourrai plus me plaindre, comme jadis, du mépris du grand souffle (J.Benda ou Malraux), puisque, dans leurs climats artificiels, les hommes n'ont plus besoin de souffle, toutes leurs grandeurs, aujourd'hui, sont numériques, et au feu d'un mépris se substitua leur tiède indifférence.

Ne s'intéresser qu'aux vecteurs, orientés par la noblesse, et aux valeurs, réductibles à la dignité, un point de vue de la verticalité, la hauteur, l'axiologie réconciliée avec l'ontologie.

La dignité est pour l'esprit (cette âme inférieure) ce que la noblesse est à l'âme (cet esprit supérieur), les yeux du soi connu – au regard du soi inconnu. La dignité aide à garder la tête haute ; la noblesse fait baisser les yeux. L'indifférence ou la honte. L'orgueil ou la fierté. La dignité intégrale, c'est la noblesse des sots intégraux.

Planer, ne pas donner l'impression de coups d'ailes, cacher la source du vol. Ne pas toucher aux choses pour rester sans poids. La recette vaut même pour la hauteur : « Pour gagner la hauteur, il faut plier les ailes » - S.Lec.

Quelle niaiserie, ce projet du jeune Nietzsche de transvaluer les valeurs (umwerthen alle Werthe) ! Toutes les bonnes valeurs furent déjà exhumées et exhibées ; il s'agit de les munir de bons vecteurs, aimantés par l'ironie et la noblesse, et de finir par substituer aux flèches – des axes, chargés d'une même intensité – voilà l'éternel retour !

Chez l'homme, ce merveilleux parallélisme entre le matériel et l'immatériel : la mémoire et le muscle accompagnent l'esprit, et ce dernier mue en âme, dès que le corps s'adonne à la caresse ou découvre les joies de la faiblesse. Le corps et la raison sont bicéphales – une tête sobre et une autre - grisée.

Un plaisir mystique s'appelle caresse ; jadis, et le corps et l'âme vivaient de ce salutaire mystère : « Le corps attend un supplément d'âme, la mécanique exige une mystique » - Bergson, mais aujourd'hui, la mécanique s'installa partout, où demeurait l'âme, et tout mystère spirituel trouva sa solution robotique.

Les étapes du mûrissement du rêve : ne plus profaner le regard dans l'immédiat profond et réel, le vouer au large horizon imaginaire, enfin le réserver à une hauteur complexe.

Le nihilisme civilisationnel - le politique, l'économique, le technique - ne peut venir que de l'ignorance tout court, puisque inventer des points zéro y est ridicule, toute création y étant accumulative ; c'est une ignorance étoilée qui justifie le nihilisme culturel - dans l'art ou en philosophie. Trois sortes de nihilisme honorable : l'éthique - le souci des moyens, l'esthétique - la noblesse des contraintes, le mystique - l'obscure vénération des commencements et des fins. Trois sortes de points zéro de la création initiatique.

La hauteur habitée ou conquise tournera rapidement en platitude ; elle n'a de consistance que non viabilisée et indomptable : « Le noble esprit, en vain, aspirera à la maîtrise de la hauteur pure » - Goethe - « Vergebens werden ungebundne Geister nach der Vollendung reiner Höhe streben ».

Mon siège, ma montagne, mon ciel, ces hauteurs sociale, intellectuelle, mystique, appartiennent à la géographie de mon esprit et ne m'approchent nullement de ma hauteur d'âme. Celle-ci se mesure le mieux au niveau du lac, avec une surface reflétant mon visage.

La même grisaille guette et menace ce qui est permanent et ce qui est éphémère. Le meilleur coloriste, c'est toujours et encore les yeux fermés, quand le permanent fournit des couleurs et l'éphémère s'en illumine.

Toute âme d'exception est dans un déséquilibre, étant expression d'une seule des extrémités humaines - l'ampleur, la profondeur, la hauteur ; mais notre esprit a besoin d'équilibre, pour agir et créer ; à l'étranger, on découvre l'illusion d'une dimension complémentaire : « En Italie, Goethe cherche la profondeur des liaisons, Nietzsche - la hauteur des libertés » - S.Zweig - « In Italien, Goethe sucht tiefere Zusammenhänge, Nietzsche - höhere Freiheiten » - même si l'auteur s'y trompe de direction recherchée par ses protagonistes.

Jadis, plus de connaissances des Lettres signifiait plus de noblesse. Aujourd'hui, on gère la littérature comme on gère un garage. Tout littérateur compte sur ses griffes et non plus sur ses plumes. En devenant reptile, il espère avoir une langue bien pendue.

Toute idée est extensible : en profondeur de ses justifications ou en étendue de ses généralisations ; dans les deux cas, à long terme, l'état final s'appellera platitude. Il faut, au contraire, laconiser cette idée, la réduire à l'intensité, qui est sa hauteur.

Trois critères hiérarchiques, pour me reconnaître une âme sœur : la part du rêve ou de l'actualité, l'hymne de la défaite ou l'appel du triomphe, la pitié pour le faible ou l'admiration du fort. Et dans chaque dimension, chaque adhésion, - la hauteur du regard. Le bon goût est l'équilibre de ces trois hauteurs.

Les yeux et le regard sont deux outils d'une bonne philosophie – pour percer et admirer l'harmonie des langages divins et pour composer la mélodie des consolations humaines. Les yeux reçoivent la lumière du vrai, les ombres du beau, les ténèbres du bon ; le regard – les émet.

Toute philosophie des profondeurs sape ou consolide les choses, même les choses, auxquelles nous n'avons pas d'accès, même les choses ne souffrant la présence ni d'observateurs ni d'architectes. Heureusement, la hauteur, elle, n'est pas un lieu (« aucun lieu au-dessus du plus haut » - Sénèque - « ultra summum non est locus »), mais un angle de vue, un regard sans présence, n'ayant pas besoin de coordonnées pour évaluer les choses. « En toute chose, ce que j'en attendais ne fut pas son essence, mais sa palpitation extérieure » - Pasternak - « Я во всём искал не сущности, а посторонней остроты ».

L'interminable série de défaites de la noblesse par plagiats-perversions : Héraclite voue la philosophie au discours poétique, et Parménide l'encanaille dans une logique bancale ; Pythagore cultive une lumineuse mystique du nombre, et les éléatiques récoltent une casuistique des ombres ; Lao Tseu place le tao dans une inaction altière, et Confucius l'embrigade dans de bas rites ; Platon hisse l'idée lyrique hors du sol, et Aristote la souille par un enracinement empirique ; le cynique prône le mépris hautain, et le stoïcien bassement l'arraisonne ; les murs de Jésus ne convainquent personne, mais les portes des églises rameutent ; la mystique d'une Déité de Maître Eckhart sombre dans le charlatanisme de l'Unité de Nicolas de Cuse ; Kant trouve, pour le savoir divin, un refuge dans la transcendance, et Hegel le réduit à l'état de caserne dialectique ; Nietzsche s'ouvre à l'ivresse des sens, et Heidegger l'évente dans la sobriété de l'être et de l'essence.

Le nihilisme, ce n'est pas la sotte manie de nier, mais la force et l'art de se passer des affirmations des autres, pour en bâtir ses propres.

Devant « les flèches du désir vers l'autre rive » - « Pfeile der Sehnsucht nach dem andern Ufer » se voir « un pont et non un but » (« eine Brücke und kein Zweck ») - Nietzsche - c'est toujours de la voirie aménageant l'accès d'étables. À moins que le pont soit l'origine, et non pas un but, des rives. Je préfère un débordement de l'âme me mettant au pied d'un arbre, où je puis bander mon arc, sans décocher de flèches.

Sauver le corps en niant le corps (les chrétiens), sauver l'esprit en niant l'esprit (les matérialistes) - je ne cherche pas le même effet : en niant la profondeur, je la condamne à la hauteur.

Pour donner à mon oui une belle stature, il ne suffit pas d'avoir réfuté les non du factuel banal, résidant dans la platitude. Les non, dignes d'être combattus, sont ancrés profondément dans le factuel savant ; les grands oui sont déracinés et sont hébergés dans la hauteur.

Pour vivre dans la mesure verticale, il faut une conscience trouble et un désir de rêver. Berbérova nous induit en erreur : « Tout le monde peut vivre selon la mesure verticale, dans une paix d'âme : il suffit de remplir trois conditions – vouloir lire, vouloir penser, vouloir savoir » - « Все люди могут жить по вертикали со спокойной совестью : для этого необходимо три условия - хотеть читать, хотеть думать, хотеть знать » - et puisque ces conditions ne sont pas exclusives, il suffit de méditer sur la place de ses dîners en ville, pour garder la conscience tranquille, à la hauteur de ses lectures de journaux.

Si je chante si facilement mes défaites, pour peu que cela me chante, c'est grâce au pari de n'être en concurrence qu'avec des morts glorieux. « La profondeur de tes révérences donne la mesure de ta hauteur »* - Tsvétaeva - « Глубина наклона - мерило высоты ». Même après m'être incliné devant eux, je garde quelque temps, respectueusement, leur souffle, à ma nuque pliée. Et vous ne trouverez jamais mon gant sur vos arènes immondes.

Ma hauteur atopique est assez proche de l'intensité physique (Nietzsche), mais je crois, que le seul point d'arrivée non dérisoire d'une intensité est bien la hauteur, ce qui entretient la stridence, initiale ou finale. De l'état de glace à l'état de grâce, sans s'attarder à l'état de race.

Ganter ma main, pour ne pas porter des crachats du présent, plutôt que jeter mon gant pour défier un futur, indigne de mon sang.

Trois saisons d'ébranchage de l'arbre de la noblesse : je jette au feu, successivement, les branches des gestes, des mots, des pensées (la plus coriace !). L'arbre devient, pour les autres, invisible, et pour moi - indicible. Et je consacre ma vie à le rendre lisible, digne du Jardinier jaloux.

Vivre sans espérance, c'est vivre librement et froidement la sobriété du calcul, projet digne des robots. Vivre de l'espérance, c'est vivre fidèlement dans la tyrannie du rêve, c'est sacrifier, la tête basse et l'âme haute, à la gratuité de nos plus beaux embrasements. L'espérance est un bon moyen de vivre de l'inespéré : « Sans l'espérance, on ne trouvera pas l'inespéré »*** - Héraclite.

Très tôt je comprends, que ma voix ne peut pas avoir de fond (les sources et les fins m'étant inaccessibles). Plus tard, j'apprends, hélas, que même la fusion avec la forme est une illusion de plus, qui dure le temps d'un emballement (« le dur désir de durer » de l'artiste - Éluard). Il ne me restera que la perspective, la voix qui s'éteint en échos mourants (flatus vocis), en regards évanescents.

Le cycle vital : l'écoute stoïque de tout courant de la vie (libido sciendi), le désir de puissance artistique (libido dominandi), l'aristocratique regard, baignant dans la pitié et la honte (libido sentiendi). Nietzsche n'accomplit que la moitié du parcours, prenant trop à la lettre les substantifs, se trompant systématiquement d'adjectif et oubliant le verbe !

On s'imagine Nietzsche en surhomme, tandis qu'il est, si nettement, le dernier homme, tel qu'il le décrit lui-même, en train de poser les meilleures des questions : « Qu'est-ce que l'amour ? Qu'est-ce que la création ? Qu'est ce que le désir ? Qu'est-ce que l'étoile ?  » - « Was ist Liebe ? Was ist Schöpfung ? Was ist Sehnsucht ? Was ist Stern ?  ». Avec ses réponses, le surhomme, succédant au Dieu mort, est aussi peu crédible que son prédécesseur.

Exister, c'est trouver des aliments, qui entretiennent mon feu intérieur, sans en altérer la pureté. Vivre de mon feu et exister pour mon feu. Ce qui pourrait servir de contrainte à l'écriture : « La seule préoccupation de la pensée est, que la flamme, qu'elle entretient, brûle du feu le plus ardent et le plus pur » - A.Schweitzer. J'en vis ou je le nourris (le contraire de la salamandre de François Ier : « J'y vis et je l'éteins » - « Nutrisco et extinguo »), la hauteur en assurant la pureté (« Aucune hauteur ne m'arrête » - « Quo non ascendam » du Roi Soleil).

Trois niveaux de nihilisme : l'ontologique - nier l'être des choses réelles, croire, que tout créateur doit partir de ses propres modèles de la réalité, exclure tout lien entre le réel et le représenté ; Nietzsche condamne le premier et le troisième, mais il est, lui-même, nihiliste, dans le deuxième sens.

Le Christ, la morale, le nihilisme ne sont pas des cibles de Nietzsche, mais des extrémités des cordes tendues, sur lesquelles s'exerce son intensité musicale ; il n'est ni négateur (comme les sots) ni dialecticien (comme les pédants), mais musicien.

Le nihilisme s'oppose à la routine de l'évolution, mais la révolution de la négation totale ou universelle lui est encore plus étrangère : l'insupportable bavardage autour du néant, de l'absence de sens, de la transvaluation, du vide substantiel est signe d'une indigence imaginative ; le nihilisme en est la richesse et la fraîcheur.

Dionysos fêté élégamment rejoint Apollon ; la primauté de la vie enveloppée de belles métaphores est indiscernable de l'idéalisme ; la volonté de puissance auréolée d'humiliantes défaites égalise le ressentiment et l'acquiescement ; l'Antéchrist, à l'âme haute, tend la main au Christ, à la tête basse, - quel nihiliste parfait est Nietzsche ! Et lui-même, dans des moments de lucidité, ne reconnaissait-il pas, que le nihilisme était un mode de pensée divin (eine göttliche Denkweise) ?

Le nihilisme, ce n'est pas le non l'emportant sur le oui ; c'est la facilité de maniement des deux, dans ce qui est petit, et le penchant résolu pour le oui, dans ce qui est grand, mais indéfendable.

Nihiliste acquiescent = surhomme. Nihiliste passif, aux cordes qui ne vibrent plus ou aux flèches qui ne volent plus. La négation non seulement d'un demi-tour, mais d'un tour complet, d'un éternel retour tragique, toute cible atteinte redevenant regard. Tragique, car l'objet de nos langueurs, cet au-delà qui existe bien, échappera toujours à nos parcours, à nos ruptures et à nos regards.

L'homme grégaire est condamné à écouter ou à reproduire le bruit du monde ; l'homme sensible est voué à entendre ou à créer de la musique ; le sens du toucher y ajoute le désir de caresser ou de consoler, et ceux de l'odorat et du goût le protègent des platitudes, celui de la vue fixe son esprit en hauteur - le désir de voir du vrai sensible, puisque pour atteindre au vrai intelligible, le cerveau tout seul suffit.

L'art des contraintes : me rendre sourd à ce qui pourrait me mettre en route ; me faire aveugle devant ce qui voudrait occuper mon horizon ; détourner mon nez de l'insipide. « L'élimination de l'inessentiel, voilà le secret de l'intensité vitale » - Lao Tseu. C'est aussi la clé d'un bon style. Des liaisons, des développements, des justifications relèvent, la plupart du temps, de l'inessentiel. La grandeur n'est pas dans l'intégrité profonde, mais dans le pointillé hautain : « Pour bien écrire, il faut sauter les idées intermédiaires » - Montesquieu.

Parmi nos actes, nos pensées et nos passions, ce qui mérite d'incarner notre soi le meilleur, le soi inconnu, est ce qui se produit, comme si nous étions immortels, ou bien au nom de l'immortalité : « La vie est un combat pour l'immortalité. L'immortalité, c'est la perception et non pas l'idée de la vie »** - Prichvine - « Жизнь — это борьба за бессмертие. Бессмертие не идея, а самочувствие жизни ».

Le monde est plein de musique, c'est une affaire de filtres acoustiques et de choix oculaire de bonnes cordes. Ceux qui n'y décèlent plus de mélodies divines ouvrent trop leur ouïe et pas assez leur regard. « Mon regard et le regard de Dieu, c'est le même regard, la même vision, la même connaissance, le même amour »** - Maître Eckhart - « Mein Auge und Gottes Auge, das ist ein Auge und ein Sehen und ein Erkennen und eine Liebe ». Mais le regard musical, remplacé par l'ouïe sans musique, fait mettre le monde bavard à la place du Dieu silencieux et me voue à la termitière ou à la machine.

Les plus utiles des contraintes sont les contraintes acoustiques ; ce n'est pas tant par la transformation du bruit du monde que j'en extrais la musique, mais par un filtrage impitoyable ; le reflet fidèle du vrai monde est bien musical, mais ce n'est pas dans un miroir de mon esprit profond, que je le verrais, - je l'entendrais sur les cordes de mon âme hautaine ; dès que je n'écoute le monde qu'à travers l'âme, tout devient musique ; le créateur est celui qui oublie le bruit du monde et porte l'écho de sa musique.

Quand je désespère à trouver une raison quelconque à être fidèle à une noblesse, je me dis, que Mallarmé a peut-être raison et qu'il faut faire « sacrifice d'une vie à toutes les Noblesses ».

L'aristocratisme n'est possible que si le mépris trouve une forme d'expression qui ne soit pas ridicule. Peut-on imaginer un aristocrate américain ? « Les véritables plébéiens du monde, ce sont les Américains » - Schopenhauer - « Die Amerikaner sind die eigentlichen Plebejer der Welt ». L'avenir appartient à une société sans barrières, à la société horizontale, à la platitude tolérante et aimable.

Mon terme de mufle ne s'attache guère aux titres. Tous ces comtes de Villiers de l'Isle-Adam ou de Proust (baron de Charlus ou princesse Sherbatoff) sont de parfaits mufles, mais je ne confonds pas comte Tolstoï (prince Bolkonsky) d'avec comte de Lautreamont.

L'aristocratisme consiste à trouver de l'égale noblesse à tous les attributs de l'arbre. Le déséquilibre le ruine. Par exemple : « La noblesse aurait subsisté si elle s'était plus occupée des branches que des racines » - Napoléon. Il ne faudrait pas qu'elle glisse vers le labourage et néglige l'élagage. Nous sommes tous des arbres, et l'arbre aristocratique se distingue des autres non pas à cause d'une généalogie fixe (des thèmes), mais d'une ontologie variable : elle sait introduire des inconnues (des rhèmes) partout - de la profondeur des racines à la hauteur des cimes, de l'ampleur des branches à la densité des ombres. L'aristocratisme : la vénération et la fierté du soi inconnu, source de tout enthousiasme comme de tout désespoir.

Être plébéien, c'est ne pas savoir s'appuyer sur sa faiblesse et ne vivre que de sa force. « Ne vaincre que par la force, c'est ne vaincre qu'à moitié » - Milton - « Who overcomes by force, hath overcome but half his foe ».

Dans le regard, tourné vers le bas, à la façon du bétail (Platon), se retrouvent les profonds et les vastes, trônant dans des bureaux. Seuls les hautains osent lever leur regard, à l'aplomb de leurs ruines.

Comprendre ce qu'il faut pour rester Marc-Aurèle sans empire, Job sans lèpre, Byron sans titre, G.Bruno sans anathèmes, un saint sans Dieu.

La noblesse est un trait élémentaire, indécomposable. On y converge sur les chemins de l'ironie (pour soi-même) ou de la pitié (pour les autres) ; à leurs croisements, on devine la proximité de la noblesse. Contre-exemple : Nietzsche, ne connaissant ni l'ironie ni la pitié, et pourtant si noble.

On a besoin de beaucoup de hauteur pour enterrer ses hontes et de beaucoup d'humilité pour n'être fidèle qu'à l'altitude. « La hauteur divine ne vise rien d'autre que la profondeur de l'humilité » - Maître Eckhart - « Die Höhe der Gottheit hat es auf nichts anderes abgesehen als auf die Tiefe der Demut ».

L'étoile doit éclairer mon âme et non pas le chemin. L'étoile se donne au regard et non pas au cheminement ni même aux coups d'ailes. Tout chemin mène à l'étable (fourmilière, meute, troupeau, phalanstère). N'écoute pas Novalis : « Le chemin du mystère te conduit vers toi-même » - « Nach innen geht der geheimnisvolle Weg », à moins que je m'y assoupisse pour rêver ; écoute Emerson : « Attelle ton char à une étoile » - « Hitch your wagon to a star » et laisse Pégase inventer le chemin même. De nos jours, on laissa tomber l'étoile, on accroche sa charrette aux millionnaires.

La noblesse est une dérivée du bon (le cœur) et du beau (l'âme), dans la sphère de l'esprit, où elle devient aussi primordiale que ces valeurs métaphysiques elles-mêmes. « Le talent nous fait découvrir l'immense merveille, qu'introduit la noblesse dans le dessein tragique de l'existence »*** - Pasternak - « Дарование открывает, как сказочно много вносит честь в общедраматический замысел существования ».

Si je reste dans la profondeur, j'écrirai en plein, que l'esprit froid interprétera comme un paysage figé ; si j'ose la hauteur, j'écrirai en creux, que remplira le chaud chaos de l'âme, pour enfanter d'un climat.

Dans le ciel, n'y a pas de routes, et il n'y a pas de routes qui mènent au ciel ; de ma vie je dois faire un ciel, même si elle se présente elle-même comme une route (pour laquelle je prends mes impasses) : « La vie est un chemin vers le ciel » - Cicéron - « Vita via est in caelum ».

Quand la vie est trop pleine de réel, le rêve est ressenti comme son contraire ; entre les yeux et le regard, je pencherai pour le dernier, qui ausculte l'invisible : « L'homme vit dans ce qu'il voit, mais il ne voit que ce qu'il songe »*** - Valéry.

Ne pas fureter dans les ombres de ce monde pour chercher l'explication de la lumière qui les projette. Mais bien entretenir l'entrée de ta caverne. Et surtout ne pas compter vivre de la lumière extérieure, et, encore moins, ne pas chercher à lui substituer ta propre lumière, puisque « l'onirique et le rêve sont la disparition de la lumière » - Heidegger - « der Rausch und der Traum sind das Verschwinden des Lichtes ».

Personne ne chanta mieux l'ombrageuse fierté de la faiblesse que Nietzsche, mais les hommes ne retinrent de sa métaphore ironique (spöttischer Ingrimm) de surhomme (über sich selbst hinaus) que des mots de puissance et d'orgueil. Ce qui est au-dessus de l'homme, c'est la volonté et non pas la puissance ; la puissance divine, salutaire et solidaire de la faiblesse humaine, s'appelle hauteur ou surhomme.

Ils sont tellement obsédés par l'exploration des horizons de sens, qu'ils oublient jusqu'à l'existence des firmaments de rêve.

La langue - une grâce de l'esprit ; l'amour - une grâce du cœur ; la foi - une grâce de l'âme ; l'inspiration - une grâce de la poésie ; le visage de femme - une grâce d'outre-formes.

L'âme doit avoir son propre souffle, indépendant de l'esprit ; celui-ci porte toujours une part mécanique, se fait contaminer par le désespoir, attrape le vertige des profondeurs ; l'âme, elle, doit être pleine de vie, d'espérance, de hauteur. Bizarrement, Kant intervertit les rôles de l'âme et de l'esprit : « L'esprit est ce principe, qui apporte de la vie à l'âme » - « Geist heißt das belebende Prinzip im Gemüte » (dans les traductions françaises homologuées, on procède à une perfide substitution).

Comment pratiquer le sacrifice et la fidélité ? - s'inoculer l'infériorité du fort ou la supériorité du faible. Sache que la force infeste ce qui naît dans tes strates inférieures, et la faiblesse assainit ce qui soupire dans tes hauteurs. Le sacrifice est le frère de l'injustice (la fidélité-foi serait la sœur de la justice - Horace - iustitiae soror, incorrupta Fides).

N'importe quel imbécile peut se mettre face au jargon, au savoir, à la force et les défier, mais toute nuisance serait annihilée par l'insensibilité des puissants. En revanche, la hauteur, la noblesse, la faiblesse sont vulnérables ou pitoyables devant les attaques de la vulgarité : « La grossièreté vient à bout de toute raison et désarme tout esprit » - Schopenhauer - « Die Grobheit besiegt jedes Argument und verscheucht allen Geist » - quoiqu'il y faudrait parler de l'âme et du rêve.

Les outils à jeter : la boussole, la jauge, la table de multiplication. À garder : l'altimètre et le sens du zéro annulateur.

Il traîne toujours trop de zéros dans les chiffres de la vie. Seule, l'élévation à la puissance en dispense.
Formule de la solitude : un à la puissance moi = X.
Formule de l'héroïsme : infini à la puissance toi = moi.
Formule de la poésie : zéro à la puissance moi = infini.
Formule de la philosophie : (moi plus toi) à la puissance infini = zéro.

Il est très facile d'être philosophe ou poète, il suffit d'avoir son propre regard ou sa propre langue : « La différence ne réside pas dans le contenu, mais dans le genre de regard ou de langue »** - Marx - « Der Unterschied liegt nicht im Inhalt, sondern in der Betrachtungsweise, oder in der Sprechweise ».

L'emphase n'apporte rien à la hauteur des grandes choses, c'est à dire inexistantes ; elle ne peut rehausser légèrement que des choses médiocres et plates. De ce qui est premier ou dernier, c'est les yeux et la voix baissés qu'on devrait en parler le plus souvent. Pudeur ou ironie préservent ce qui est immobile.

L'engeance pseudo-pathétique pense, que la vie culmine grâce à la liberté, à la vérité et au courage. Qu'ils sont peu, ceux qui croient, que c'est, au contraire, dans de belles contraintes, dans la résistance aux vérités dégradantes et dans l'angoisse devant le mystère, que s'éploient leurs meilleures facettes.

Sur les axes des valeurs, Aristote cherche des commencements, Kant - des frontières, leurs épigones - leurs points préférés. Mais Nietzsche ennoblit l'axe tout entier, en le munissant d'une même intensité, qui est le fond de notre moi ; cette axiologie s'appelle l'éternel retour du même ; ce qui change en moi n'est pas moi.

Quand ils parlent de valeurs, le plus souvent, c'est du positivisme ou du négativisme, cohérents et systématiques, débouchant sur l'ennui ou le dogmatisme. Le négativisme devrait n'intervenir qu'en formulation de contraintes, et le positivisme n'apparaître que dans la manifestation du goût. Mais la même intensité, spirituelle ou artistique, devrait en constituer l'axe entier. La condition incontournable, pour l'entretien de cette construction, c'est la conscience et la maîtrise des ressorts poétiques du langage ; maîtrise, refusée à Parménide, Hegel ou Husserl, accordée à Nietzsche, Valery et Heidegger.

Deux seuls expédients pour perdurer : disciples ou musée, le sort du grain qui meurt et de celui qui est laissé en germe.

Désirer, c'est avoir une requête à soumettre. Le sot, qui imagine, que les mots représentent le monde, trouve son désir plein. Le désir du sage est vide, et il ne cherche qu'à être rempli par l'interprète le plus inspiré. Remplir, c'est substituer aux inconnues - des représentations d'au-delà des mots. Si l'on manque d'inconnues, si l'on ne cherche pas à s'unifier avec le monde, même imaginaire, on méritera le mot de Lermontov : « L'homme le plus vide est celui qui n'est rempli que de soi » - « Тот самый пустой человек, кто наполнен собою », à moins que ce vide artificiel ne serve que pour y accueillir une musique ou une voix de Dieu.

Pour se donner du panache, ils désignent leur adversaire sous des traits sinistres d'ennemi de la vérité et de la justice. Le mien est l'homme paisible suivant la voie du vrai, du juste et même du beau. Au pays du Tendre, ce n'est pas la voirie, mais l'astronomie qui devrait assurer la meilleure communication. Cyrano, assommé par un laquais, tendant son panache à l'étoile et ne voulant d'autre appui que dans des arbres.

Le spectre de l'impulsion initiale, c'est ce qui distingue un homme intéressant. « Tout s'achève avec mon commencement » - T.S.Eliot - « In my beginning is my end » (ne pas croire les Chrétiens, naïfs ou hypocrites : my end is my beginning). En grec, commencer signifierait commander - volonté de puissance (pour Nietzsche, vouloir, c'est obéir au commencement, plutôt que commander la fin) ! « L'unique joie au monde, c'est de commencer » - Pavese - « ricominciare è l'unica gioia al mondo ». Ensuite, le poète, qui doit être Prince, conserve cette impulsion (« nous ne sommes pas responsables de ce qui naît en nous, mais de ce qui dure »** - Valéry), le philosophe la contrecarre par un angle de vue paradoxal, le pragmatique la rattache à la réalité. La pulsion, l'expulsion, la propulsion.

Au centre des soucis du poète et du philosophe se trouve la métaphore, mais à leurs frontières, ils se divergent. Le poète y est attiré par le noble et le philosophe - par le sacré. Le second doit donc être un prêtre et le premier - un prince. Appeler prince des philosophes Spinoza (Deleuze), le moins poétique de tous les philosophes, est une aberration.

La seule puissance noble, c'est le talent, qui est une fatalité ne pouvant pas être désirée. Donc, la volonté de puissance est soit le bonheur de Narcisse, soit le malheur de Salieri.

L'éternel retour, c'est la reconnaissance, qu'aucun développement ne rehausse le regard prima facie : « De retour à mes débuts, j'y retrouve la même perplexité » - Goethe - « Da steh' ich nun, ich, armer Tor ! Und bin so klug als wie zuvor ». Le sens, l'invariant, de ce retour est dans la bouche de Faust : « Tu es beau, arrête-toi » (« Verweile doch, du bist schön ») - le sens d'un retour intemporel. Et si la cause finale d'Aristote était la même chose : « La cause finale occupe la place de la beauté dans les êtres, qui en sont pourtant dépourvus » ?

Dis-moi ce que tu réussis à ne pas voir, je devinerais où peut être ton regard.

Je suis l'homme de la forêt ; l'arbre est omniprésent sur mes blasons ; il me rendit indépendant des forêts, des parcs et des jardins. « Les arbres t'enseigneront ce que tu ne peux apprendre d'aucun maître » - St Bernard. La montagne des anachorètes, les horizons des marins se prêtent mal à l'héraldique.

Mon camp est celui, où se sont retranchés mes rêves. Je ne puis lui rester fidèle que dans l'obscurité. Les rêves, ces illusions sombres finissant en échec silencieux. Le meilleur bilan de la vie - leur être resté fidèle ; chez les goujats, c'est l'inverse : « Ce qui compte, à la fin, ce n'est pas ce dont nous avions langui, mais ce que nous avons fait ou vécu » - Schnitzler - « Am Ende gilt doch nur, was wir getan und gelebt - und nicht, was wir ersehnt haben ».

Le but de la philosophie : donner le courage de continuer à vibrer à l'évocation des causes perdues.

Ne vit vraiment en nous que ce que nous ne savons pas développer. Camera obscura. Le contraire du goût métaphorique s'appelle lumière herméneutique, effaçant l'impact originel.

De la précision du verbe : vénérer le mystère, admirer le problème, respecter la solution. Et lorsqu'on réussit à en faire un cycle, on est prêt à adorer.

Le jardin, concurrent de l'arbre et de la montagne ? Éden, Adonis, Priape, Épicure, Gethsémani : liens de tentation, de jeunesse, de débordement, d'abandon, de doute ; gouttes de sève, de myrrhe, de sperme, d'encre, de sang.

Les racines du ciel sont moins risibles que ses cimes, mais ne me procure la sensation céleste que l'arbre, qui est la hauteur unique de ce qui est profond et de ce qui est aérien. La raison séminale. Qui encore « a autant besoin du ciel que de la terre » - Rivarol, même sans « se connaître misérable » (Pascal) ? Heidegger n'aimant pas lever les yeux, ne voit qu'une seule source de l'arbre : « Quel élément, caché dans le fond et le sol, commande les racines porteuses et nourricières de l'arbre ?  » - « Welches Element durchwaltet, in Grund und Boden verborgen, die tragenden und nährenden Wurzeln des Baumes ?  ».

Dès que mon dégoût s'imagine avoir trouvé sa cible idéale, il faut effacer ses traits et noms et me mettre à composer le nom d'une nouvelle admiration à atteindre. Le contre ne vaut qu'anonyme, le pour vaut par son nom.

Le sot peut tout apprendre, sans rien savoir. Le sot pense penser avec savoir, l'homme de qualité sait savoir, sans penser. « Il vaut mieux créer qu'apprendre ; l'essence de la vie, c'est la création »* - Jules César.

Le malentendu avec le ballast du savoir : on se trompe de moyen de transport(s) - ce qui devrait être une montgolfière est pris pour un sous-marin. Au lieu de s'en charger pour atteindre des profondeurs sans vie, on devrait s'en délester pour se laisser entraîner vers une hauteur sans poids. « Le contenu d'une œuvre d'art est un ballast, dont se débarrasse le regard »*** - Benjamin - « Im Kunstwerk ist der Stoff ein Ballast, den die Betrachtung abwirft ».

La noblesse de la volonté se reconnaît dans ce qui ne nous arrête pas ; la noblesse de l'esprit - dans ce sur quoi nous choisissons de nous arrêter.

Ce terrible choix : la pose, faute de spontanéité, d'un séditieux ou la sincérité, faute d'imagination, d'un humble. Là où le goujat pâlit de peur ou le réfractaire rougit de honte, j'ai, au bout de mon visage, un entrelacs inextricable, qui n'est arc-en-ciel que sous un angle impossible.

Un maître survit aux contraintes des moyens (voir Goethe) et dépérit dans l'ennui des buts ; son soi est mieux visible dans les contraintes projetées que dans les buts atteints. C'est la banale liberté des moyens et la transparence des fins qui tuent toute noblesse. La noblesse commence souvent par la conscience des barreaux de la cage, dans laquelle se tient le soi inconnu et fauve. Chez le sage, c'est à dire chez celui dont le soi vigile valide le soi onirique, cette cage devient Caverne.

Le rêve et la prophétie - deux courants vitaux d'âme : le premier descend, le second monte. Le rêve est une prophétie faite yeux ; la prophétie est un rêve fait regard.

Ni préserver, ni reproduire, mais toucher. On reproduit en volume : haute poésie, affection fine, ironie large. On touche en surface : souffle de la poésie, affection caressante, ironie volatile.

Ce qu'on prend pour sonorité d'un personnage n'est souvent qu'acoustique d'une vie bien réglée, mettant en valeur des cordes sans vibration intérieure aucune.

L'obsession par des sources et finalités apocalyptiques et capiteuses rend incapable de tracer les perspectives, mais en intensifie le vertige.

Le faible cherche l'écho, le futile l'applaudissement, le naïf le partage. Et moi, qui es un peu tout cela ? Les tous, à la fois, entachés d'une lumineuse incompréhension.

C'est la nuit, au milieu des ruines, que le bleu entre le mieux, dans nos lignes de mire. Je me rêve en ruines. D'autres se ruinent en rêves. D'autres encore ne visent que le gris du jour, qui se laisse toujours toucher ou prendre. « Il visa le hasard bleu et toucha la cible noire » - proverbe allemand - « Mancher schießt ins Blaue und trifft ins Schwarze ». Le bleu d'œil devant l'horizon gris (« blauäugige Begeisterung » - H.Hesse), plutôt que l'œil gris devant le bleu des horizons. Broyer du noir pour échapper au gris est souvent la dernière échappatoire.

On ne participe au souffle de l'éternité qu'en retenant le sien.

Sois maître de ton feu. Sois exigeant dans le choix de ce qui le nourrit. Refuse des essences, qui, en se consumant, n'apportent que la fumée du temps, accumulent tes propres cendres. « Séparer le feu de la terre - pour ne pas s'enfumer » - le Trismégiste. Qui mal embrase, mal éteint.

Que la première fonction de ton regard ne soit pas d'embrasser le monde, mais d'embraser ta perception du monde.

Sans la hauteur tout n'est qu'emprunt, volontaire ou involontaire. Avec la hauteur, je fais don à l'emprunt (peut-être après avoir mendié - Maître Eckhart).

Choisir soi-même ses pierres d'achoppement, c'est l'art de ne pas faire un dernier pas, l'art de s'arrêter sur le plus beau des avant-derniers et laisser le point d'orgue à l'interprète divin. On ne finit pas ce qui est beau, on l'abandonne. Tout devenir réussi rejoindra immanquablement l'être, mais le poète ne s'y attardera pas. « En poésie on n'habite que le lieu qu'on quitte »* - R.Char. Le poète vibre du chercher, mais l'exhibe par le trouver : « La poésie est la trouvaille verbale de l'être » - Heidegger - « Das Dichten ist ein sagendes Finden des Seins ».

Le plus souvent, briller, c'est découvrir une grande profondeur ou attirer vers une grande hauteur ce qui paraît être plat, bref - donner le goût du difficile dans ce qui est facile. Toute médiocrité rêve de briller dans le difficile, en se référant à cette bêtise ovidienne : « N'importe qui peut briller pour traiter un sujet facile » - « In causa facili cuivis licet esse diserto ».

Ce qui est petit pour l'au-delà ne mérite pas d'être grossi. Ce qui pèse ici-bas ne mérite pas d'être élevé.

La stature de l'adversaire choisi vaut souvent plus que l'issue du combat. Tout coup reçu peut être vécu comme attouchement d'une aile d'ange, que je combats. « Rien ne nous plaît que le combat, mais non pas la victoire » - Pascal. À une bonne hauteur, les défaites élèvent : « En hauteur on ne vainc que pendant l'ascension ; le sommet atteint, tous y sont égaux » - Sénèque - « Nemo ab altero potest vinci, nisi dum ascenditur ; ad summum parveneris, paria sunt ».

Une erreur de jeunesse - brandir un non retentissant ; à l'âge mûr, on se rattrape par le chant, la prière ou le silence autour d'un oui monumental, d'un acquiescement nietzschéen, qui est, en fait, un méta-acquiescement, dans un nihilisme fondé sur des principes : laisser cohabiter le oui et le non, grâce à la maîtrise simultanée de l'intensité des deux. De la valeur temporelle - au vecteur spatial, de la cible agitée – à la flèche immobile !

Sur Terre n'est libre peut-être que mon premier pas, les suivants ne m'appartiennent pas, ou moi, je ne leur appartiens plus. Mais le regard posé sur mon étoile est toujours libre. Et les meilleurs chemins se tracent dans le ciel, à la lumière de mon étoile.

Sub speciae aeternitatis ne naissent que des ennemis de l'éternité. Celle-ci ne fraie qu'avec l'au-delà de l'être (l'Idée du Bien) de Platon, l'extase de Plotin ou de St Augustin, la profession de Pascal, le bon plaisir de Dostoïevsky, l'au-delà du bien et du mal (l'intensité du Beau) de Nietzsche. Ses noms sont soudain, illumination, oser.

Un vide, que ce soit un vide d'images ou un vide d'idées, est aussitôt rempli par la réalité, qui est la perfection et qui est sans idées ou images. Être parfait, c'est chercher une proximité asymptotique avec la réalité, être le regard, fasciné par une rencontre impossible. Le chemin, du Savoir à la Croyance, va en s'élevant, et pourtant c'est ainsi qu'on retrouve la réalité.

En tenant à la hauteur conquise, oublie les chemins, qui t'y propulsèrent. Tiens à l'architecture de ton édifice éphémère, non aux pavés ni pierres, même angulaires.

L'Éternité te visite en vagabond sans toit. Elle s'invite et n'invite nulle part.

Ce n'est pas l'objet de contemplation qu'il faudrait muter en objet de désir, mais la contemplation elle-même.

Ma lumière ne réchauffe que de minuscules lambeaux de l'existence. Mais cela me suffit pour ne pas être tenté par vos éclairages racoleurs et froids.

C'est dans des impasses que le trafic d'idées est le plus dense. Mais ne confondons pas la cause avec l'effet : tous les Holzwege (chemins-impasses) ne sont pas des Denkwege (chemins-pensées), mais les derniers débouchent toujours sur les premiers.

L'histoire de l'Humanité rêveuse - transport de l'impossible dans les sphères du possible. L'histoire de l'Homme-rêveur - l'inverse, la décréation : « faire passer du créé dans l'incréé »** - S.Weil.

Dans la plèbe, je reconnais le philosophe d'après ce qui ne l'arrête pas. Parmi les philosophes, je reconnais le sublime dans ses lieux d'arrêt. Je dois passer outre, secoué de regrets, d'envies ou de dégoûts, que ce soit parmi l'encens, la huée ou l'indifférence. Et je m'arrêterai, le souffle coupé, les yeux et l'âme prêts à vénérer et à recevoir.

Du bon choix de compléments du Verbe : mets en lumière ton âme, mets à l'ombre ton cœur, mets au pas ton esprit. Laisse les autres dresser les esprits, amuser les cœurs et escamoter les âmes.

Mon vrai cœur est peut-être mon imagination, comme mon esprit est mon goût, et mon âme - mes larmes. Mais seul le poète a le droit de prendre les seconds pour les premiers. Ou les fusionner comme le Dieu de St Augustin, qui aurait vu la flamme divine dans l'homme sous forme de cette magnifique triade : l'intelligence, le goût, le désir.

Je suis absent du fond diurne, cohérent, profond et consensuel, des tableaux du monde, mais je ne peux pas échapper à leurs cadres, communs et reproductibles, j'y suis réduit tantôt au polissage de truismes et tantôt au tissage de paradoxes sachant, que « les paradoxes d'aujourd'hui sont les préjugés de demain » - Proust.

Mon soi inconnu, c’est l’origine de mon inspiration, la grâce de mes rêves, grâce qui s’oppose à la liberté d’agir de mon soi connu. Quant j’écoute la musique du premier, je me libère volontiers du bruit du second. « Dans quel sens arrives-tu à te libérer de ton soi ? – là réside ta vraie valeur »* - Einstein - « Der wahre Wert eines Menschen : in welchem Sinn kann er zur Befreiung vom Ich gelangen ».

Le surhomme a la même généalogie en amont que l'homme grégaire (celui-là serait un ruminant comme les autres, mais sachant digérer le malheur). En aval, le second est beaucoup plus prolifique. Le bleu du ciel se dilue dans le temps comme le bleu des yeux et du sang. Ce même doux azur, qui comme le dit quelque part Hölderlin, baigne et le bel arbre et la pure ogive, qu'on n'admire simultanément qu'en ruines, cet édifice, dans lequel se réfugie le faible.

Le rhizome opposé à l'arbre, l'identification avec le sol nourricier - à l'appel du vide et des couleurs, l'enracinement - au déracinement, la banalité - à la hauteur, le discursif - à l'évaluatif - tel est le visage défraîchi du postmodernisme. Détourné du rêve, prônant l'horizontalité intégrale, misérable avec ses idées, se vautrant dans des mots ampoulés, il puise toutes ses niaiseries dans un réel net, malléable à merci et envahissant. Juger sans critères, en absence de l'universel - ils ne comprennent pas, que le libre arbitre de la représentation touche toujours à l'universel (au sens du quantificateur logique) et qu'il n'est donné à personne, au stade de l'interprétation libre, d'échapper aux critères logiques, éthiques ou esthétiques.

La hauteur est un pur fantasme, tel le bien (Socrate), le cogito (Descartes) ou la volonté de puissance (Nietzsche) ; ce qui se met au-dessus du corps et de l'âme, en défiant la force et la matière (qui nous attirent vers l'horizontalité). Moins qu'un cri - une mimique, un mouvement littéraire (Valéry).

Le talent : jeter des passerelles entre la réalité et le rêve, pour que dans le regard sur la réalité on reconnaisse le penseur, et dans le regard sur le rêve on admire le créateur.

Le surhomme et l'homme nouveau sont possibles, quand on accorde trop de sens aux fondations. Ne pas tomber dans le piège, ne pas introniser le sous-homme, le héraut des fenêtres ubuesques. La reconstruction comme la déconstruction (Aufbau ou Abbau), présentées comme architectures de salut, n'aboutissent jamais à la seule construction viable - aux ruines. Le surhomme est l'homme surmonté, le sous-homme est l'homme abaissé, l'homme nouveau est l'homme mort, les hommes sont l'homme grégaire, l'arbre disparu dans la forêt.

La simplicité - savoir ramener tout horizon vibrant à un seul point immuable ; la grandeur - rencontre de la profondeur et de la hauteur. « Il faut vivre avec simplicité et penser avec grandeur »* - Wordsworth - « plain living and high thinking ».

Le pauvre d'imagination se tourne vers l'avenir ; le pauvre d'esprit patine dans le présent ; le pauvre de vie peuple le passé. L'homme sensible s'éprend de la vie d'un rêve passé plus que d'un rêve d'une vie future. Penser à la conservation du futur et à la redécouverte du passé, c'est, à la fois, le culte du commencement et le souci de l'éternel retour : « Le retour au commencement est une espèce de futur » - Jankelevitch.

Pour atteindre à la simplicité innée il faut parfois des études complexes. « La simplicité résulte de la maturité » - Schiller - « Einfachheit ist das Resultat der Reife ».

Vivre selon Vertu, Nature, Vérité ? Les vies grand teint surgissent du contre ou du malgré. Mais, par la magie de l'éternel retour, tout contre finit par un grand oui. Du grand acquiescement final naît le style ; le non initial n'en définit que le rythme.

La haute philosophie apprend à s'attacher aux sujets valables ; la profonde, surtout orientale, - à se détacher des vétilles.

Il est facile de proclamer grand ou inexistant n'importe quoi ; c'est ce qui est grand et inexistant qui mérite notre vénération - Dieu et le bien, le beau et l'amour. Ce sont des arbres, comme tout le reste, mais arbres privés de racines à nourrir ; la terre et l'eau leur manquent, ce qui les voue à l'air et au feu. C'est cette splendide inexistence déracinée, aérienne ou flamboyante, qui élève mon regard, surtout aux moments, où mes yeux sont baissés.

Être héroïque : savoir sacrifier une force et savoir rester fidèle à une faiblesse. Être toujours fidèle à la force, mépriser toute faiblesse – la devise des goujats.

La sensibilité est le sens aigu des frontières. Frontières de la vie, de la poésie, des nations. L'homme insensible est un contrebandier. L'homme sensible est polyglotte, amoureux de sa patrie. Le danger ou l'ignorance des frontières inviolables travaillent le premier ; l'émotion de frontières, le connu caressant, face à l'inconnu blessant, - le second.

La paix d'âme signifie, par ailleurs, une infâme insensibilité à la musique, qui n'est que troubles, chutes, noyades, abandons. Mais la perspective la plus horrible étant la surdité musicale, toute consolation humaine doit se réduire au retour de la musique et de son intranquillité. « Le but de la philosophie n'est pas de calmer, mais d'inquiéter les hommes » - Chestov - « Задача философии не успокаивать, а смущать людей ».

Étymologiquement, être absurde veut dire émaner d'un sourd. La voix du sourd aux appels du siècle fait vibrer mes propres cordes. Celle du sourd à Dieu, me fait regretter, qu'il ne soit pas muet.

Être barbare, c'est ne pas savoir franchir, en toute légalité, les frontières entre une solution et son problème, entre un problème et son mystère. Être sot, c'est seulement ne pas savoir, qu'une frontière non-terrestre existe entre solutions et mystères. Être et sot et barbare, c'est ignorer l'existence de mystères et se dire : « Je me fiche de savoir si un idéal est profond ; je ne lui demande que de m'aider à résoudre des problèmes » - Rorty - « you can forget whether an ideal is deep, and just ask whether it's useful for solving the problems ».

Qui, pourquoi, quand, où, comment sont des barrières. D'un côté, ce qui se laisse, de l'autre - ce qui ne se laisse pas expliquer. Ceux qui manquent d'ailes n'envisagent le franchissement que dans un seul sens. La philosophie nous amuse à préfigurer le second et la poésie nous place par-dessus des barrières.

La poésie est affaire de l'élite peu partageuse ; la philosophie est de la poésie vulgarisée, à portée des machines ou des ingénieurs et à valeurs à faire partager. « Il existe bien la pensée ou le sermon collectivistes, il n'existe pas de poésie collectiviste »* - H.Hesse - « Es gibt wohl kollektivistische Gedanken und Predigten, aber es gibt keine kollektivistische Dichtung ».

Munir le passé de poids et l'avenir - d'ailes ? C'est le contraire qu'il faudrait faire.

L'âme veut la loi, l'esprit - des principes, le cœur - des recettes. Bâtir la vie, c'est formuler des recettes comme applications des principes puisés dans la loi.

Plus je suis compris, plus j'ai de racines. Mieux je suis senti, plus j'ai d'arômes. Un attachement aux fleurs, quand ni compréhension ni sentiment d'autrui ne m'y poussent, - est beau. Est grandiose une fidélité aux cimes, quand j'ai et compréhension et sentiment.

Sur l'opposition entre la vie et la pensée : dans toute section de la vie éclate le miracle de la Création, tandis que la pensée, dans le meilleur des cas, n'en est qu'un pâle reflet. Sans le sensible merveilleux, pas d'intelligible glorieux. Sans la profondeur lumineuse du fond, pas de hauteur ombrageuse de la forme. Mais glorifier une vie sans mystère est plus bête que se vautrer dans une pensée austère.

Puisque tout est pur aux purs (St Paul), ceux-ci n'ont jamais peur de se souiller. C'est le contraire de la hauteur qui est un tamis et un filtre, une peur vigilante. Il faut se sentir impur, sans même voir ses impuretés, ne fût-ce que pour comprendre, que Dieu a plus que les yeux.

Pour traverser la vie, un guide est utile, mais les idées n'y sont que des tables statistiques. L'âme de musicien, c'est à dire le regard, reflétant nos paysages, même avec les yeux fermés, y est plus précieuse que l'esprit statisticien, nous ouvrant les yeux.

La pensée est têtue, le sentiment est docile. L'une doit être traînée, l'autre - entraîné.

L'horizontalité du gazon face à la verticalité de l'arbre. Paysage béni pour pique-niques, moutons et golfeurs ou climat à imaginer pour toutes les saisons d'un arbre - il faut choisir. « Le Français pense trop en termes d'arbre, le contraire de l'herbe, qui pousse par le milieu, c'est le problème anglais » - Deleuze.

Je porte en moi quatre acteurs : un homme secret, un condensé des hommes, un sur-homme potentiel et un sous-homme actuel (les quatre masques antiques portés par tout humain). Le surhomme serait-il ce dieu intérieur, sur lequel doit veiller le philosophe - Marc-Aurèle ? Et surmonter l'homme mystérieux - quel beau programme pour celui qui vit du rêve ! Avoir surmonté tous les quatre, c'est être poète ; c'est ce que fit Rilke, en surmontant Nietzsche !

Avoir son propre soi (le soi connu) n'est pas un fait ou un point de départ, mais un but et une permanente conquête (le soi inconnu n'étant que contraintes et commencements). Face à la dissension avec la raison. Le moi docile est troupeau. « Le moi est plus dans ce qui gouverne que dans ce qui est gouverné » - St Augustin - « Magis sum ego in eo quod rego, quam in eo quod regor ».

Nos sens sont si étroitement surveillés par notre raison, complice totale de la réalité, que notre perception du monde est toujours miraculeusement fidèle à l'original. Rien à voir avec le bâton d'un aveugle (Leibniz). Nos sens sont connectés à deux usagers : le cerveau et l'âme, pour naviguer ou bien vivre des vertiges. Il faut être sourd pour ne pas l'entendre. Le bâton, à l'origine des vertiges spontanés, est une invention récente.

La lumière de l'esprit ne se décompose pas et seul l'arc-en-ciel du cœur peut exaucer mon désir de couleurs. La chaleur du cœur, trop active, ne se préserve pas ; seule l'inertie de l'esprit peut garder ses empreintes.

Les hommes se divisent en plébéiens, pédants et artistes. Le plébéien prend la vie, sans la transformer. Le pédant cherche une étiquette pour tout ce qui se révèle, il formalise. L'artiste erre dans la réalité, il en forme une autre, imprévisible et trépidante. Le plébéien est dans l'espace, dans ce qui est commun à de nombreuses générations. Il est l'incarnation du genre humain. Le pédant est mû par le temps, par ce qui est irréversible et contingent. Il est le fait du genre humain. L'artiste est libre, il est l'âme ou le rêve du genre humain. Le plébéien vit, car il ne sait rien faire d'autre. Ayant assez vécu, le pédant se met à beaucoup de choses n'entrant pas dans la vie réelle. L'artiste veut insuffler la vie dans ce qui l'émeut. Le premier a peur de la vie, le deuxième en est rassasié, le troisième en a toujours soif.

Quatre types de rayonnement : utilitaire, moral, mystique, poétique. Quatre questions abductives : quoi - création, comment - sensibilité, pourquoi - source, - liberté. Seuls l'ironie ou le regard répondent au au nom de quoi. Dans l'ironie on devine l'âme, dans le regard - l'esprit. Une ironie trop désinvolte devient stérile, un regard trop exigu confond la profondeur avec la hauteur. Peut-être que l'union de l'ironie et du regard s'appelle liberté : « Le au nom de quoi forme l'Un avec la Liberté » - Heidegger - « In eins mit Freiheit ist Umwillen ».

Deux seules façons dignes pour éreinter quelqu'un : dire que ses cordes sont pendables ou citer un meilleur archer.

Il s'agit de se pénétrer de la musique du monde : la mathématique en est la représentation, et la poésie – l'interprétation. Ne pas devenir simple luthier ou photographe.

Mon vote va au boutiquier, mon désir à l'amoureux, mon regard au philosophe, ma honte à l'ami, ma pitié au faible, mon ironie au fort, mon mot au poète, mon silence à Dieu.

On prouve la hauteur de son regard, quand, en n'évoquant que la féminité, on ne perd pas de vue l'image d'une femme. La même chose avec l'ironie et la pitié, le goût et la beauté. Ceci pourrait s'appeler refus du regard droit, celui qui prétend pouvoir se projeter sur l'épiderme des choses, tandis que le poète a pour toile soit le ciel, soit l'horizon, soit la nuit.

L'avoir a honte de mon savoir, l'être est fier de mes spectres. Fantômes savants et sagacité fantomatique - cures de mon orgueil et de mon défaitisme.

La hauteur est atteinte par une collection d'harmoniques, qui excluent le bruit et accentuent la mélodie. Sans bon regard, l'élimination du bruit n'aboutit qu'au silence.

L'esprit capte ou émet des lumières ; l'âme procure ou pare des ombres. L'esprit mesure l'heure ; l'âme fait oublier le temps. Même au midi de l'esprit, l'âme sait appeler son étoile.

Défier le temps est insignifiant aux yeux de l'éternité à moins que ce soit par le dédain de tout ce qui est irréversible. Rester dans le réversible, dans l'anamorphique - le plus beau trait de la jeunesse. La jeunesse - ne percer, ne posséder ni le monde ni soi-même ; avec la possession surgit la clarté, le souci et l'habitude ; porter haut l'ombre de soi-même. Les modernes sont jeunes par leurs doutes et vieux par leurs certitudes ; chez les Anciens, c'est l'inverse : leur poésie est celle de la maîtrise de leur propre voix et non pas de la hantise de l'écho des autres.

La montagne, l'arbre, la caresse – la hauteur minérale, végétale, animale – trois métaphores-hypostases de l'âme.

Jadis glorieux, vivre de l'impossible devint honteux. C'était vivre de l'espérance, c'est à dire d'une promesse de l'impossible. Saisir l'impossible, ou le néant, permet de cerner les frontières du nécessaire, ou de l'être. Plus on rêve l'impossible, mieux on fait le nécessaire. Mieux on saisit le platement possible, plus on est bassement suffisant.

Plus réduite est la multitude, contre laquelle je tempête, plus fière sera ma pose de colérique. Commencer par fulminer contre une élite, et bientôt mon arc n'aura plus besoin de flèches. Pointer une cible brillante plutôt que canonner un monstre excessivement mat. Comme Valéry pestant contre Pascal, ou Cioran - contre Valéry (ou Nietzsche - mal avalant son ressentiment face à Socrate, au Christ ou à Wagner).

La rencontre du regard, du désir et des ailes produit une voix, et c'est d'après la voix qu'on peut juger et un homme et une image et une idée. Par le grain de ta voix on devinera le timbre de ta vie.

Mon âme a pour père mon soi inconnu et pour fiancé – le créateur en moi. Mais elle restera vierge, mieux à sa place près de ma croix ou de mes ascensions que de mes prêches ou de mes miracles.

La hauteur, c'est l'attachement à l'impondérable en délicatesse avec l'obsession, qui est le poids de l'attache.

Le bruit, la musique, le mot, c'est par la chronologie des passages entre ces sphères que le poète ou le philosophe se distinguent des autres. Le philosophe perçoit tous les bruits vitaux, les transforme en musique, par des mots à égale distance entre le réel et l'imaginaire. Le poète n'entend que la musique, dont la mélodie lui inspire les paroles fidèles. « Le monde, c'est une musique, à toi - de l'accompagner de paroles ! »*** - Pasternak - « Мир - это музыка, к которой надо найти слова ! ».

Viser la hauteur, y tendre, n'apporte, en soi, pas grand-chose à la qualité de ton élan ; ton élan doit partir de la hauteur.

La gravitation humaine nous pousse vers les sous-sols ; on ne lui échappe qu'en hauteur, hors les atmosphères irrespirables. La hauteur géométrique fait partie des platitudes : « Si tu veux toucher la cible, tu dois viser légèrement au-dessus d'elle ; toute flèche en vol subit l'attraction de la terre »** - Longfellow - « If you would hit the mark, you must aim a little above it ; every arrow that flies feels the attraction of earth ». Toute cible visible subit, tôt ou tard, l'outrage de la gravitation, les flèches fussent-elles impondérables. L'amateur du ciel finit par maintenir la corde bien tendue et par ne plus décocher de traits. Il préférera l’hyperbole (l’élan) à la parabole (le récit).

Mon âme ne s'éveille que lorsque j'interpelle mes passions. La dérisoire ambition des philosophes de former ou de forger les âmes les dévie de leur vraie vocation - apprendre à découvrir derrière tout bruit de l'esprit - une musique de l'âme.

Si la noblesse devait être associée à un quelconque échange généreux (Platon), ce serait par l'intermédiaire d'une bouteille de détresse, où j'aurais logé mon regard de naufragé.

Ce que j'ignore prépare ce que je dois, mais ce que je vois ne devrait pas effacer ce que je veux. C'est le contraire du : « L'homme peut ce qu'il doit » - Fichte - « Der Mensch kann was er soll ».

L'âme vile, cherchant à calmer ses remords, dit, que le péché aime fréquenter les âmes élues. Mais la noblesse consiste à savoir mon âme dans le péché, même quand autrui et ma propre tête lui accordent l'innocence.

L'étonnement, admiratif ou teigneux, devant la distorsion entre la réalité et l'esprit. Il faudrait renoncer à la réalité ET à l'esprit pour ne magnifier que l'étonnement.

Penser que l'essentiel est dans les objets ou jugements sur eux, c'est se condamner à l'accessoire. L'essentiel est dans la position des mains, qui caressent, et surtout dans la hauteur des yeux, qui se confessent.

Une certaine noblesse consiste à supprimer le temps en prenant le désir pour espoir.

Dis-moi de quoi tu te sens maître, en toi-même, et je te dirais ce que tu vaux. Je ne me respecte qu'emporté, sans offrir de résistance. Même un ahurissement maîtrisé me fait subodorer un vulgaire théorème.

La noblesse ne va pas sans la honte, c'est à dire sans quelques éclaboussures provenant de la boue vitale ; elle est donc presque à l'opposé du sacré, qui apparaît chaque fois qu'on trace une frontière entre le pur et l'impur.

Notre savoir passe par notre ouïe, et notre valoir - par notre vue ; nos moyens, les filtres, ou nos contraintes, les paupières. Nos oreilles, ces orifices sans virginité ; nos yeux, ces sondes avec fécondité. Même pour les yeux, la meilleure paupière est la hauteur inviolable. Mais il faut savoir se dérober à la surveillance du cerveau, ce proxénète ou racketteur de nos âmes accueillantes.

Trois dimensions du regard : la verticale, les deux horizontales - l'étendue et la largeur. Il y a plus d'oppositions entre deux sens de chaque alternative qu'entre alternatives. La gauche ou la droite, l'anticipation ou la nostalgie, la profondeur ou la hauteur. Mais la hauteur accompagne plus volontiers la gauche et la nostalgie.

Le bonheur : mon choix de la noblesse et la noblesse de mes choix, ce qui promet davantage d'inquiétudes que de béatitudes.

Le bonheur : savoir vivre de son rêve et rêver de sa vie. « Le même mystère forme mon bonheur et mon rêve » - H.Hesse - « Mein Glück bestand aus dem gleichen Geheimnis wie das Glück der Träume ».

La Multiplication dans l'étendue, la Transfiguration dans la profondeur, l'Épiphanie dans la hauteur - la géométrie terrestre y est fausse, la géométrie céleste - juste. L'autre, trop paternel ou trop lointain, ou « l'épiphanie dans la mesure de la proximité de l'un par l'autre » - Levinas.

Toute l'Antiquité est un tribut au troupeau. Même la lanterne de Diogène n'éclaire pas le bon côté de l'épiderme (deux expériences à tenter : obscurcir la lanterne ou ne faire attention qu'à ses ombres agoraphobes) ; elle se moque de l'homme platonicien inexistant, au lieu de dénoncer l'existence, même au fond des tonneaux, des hommes agoraphores. Le culte de la barbe au détriment de l'enfance. La préférence de la pierre à l'arbre, du grenier à la cave. La mort comme événement et non pas état d'âme. Aucune intuition de la prière. Ce qu'il y a de vraiment profond, dans nos âmes d'Européens, nous le devons davantage au Christ qu'à Périclès. Comment s'appelle Athènes sans Jérusalem ? - ou Rome sans Athènes ? - les USA.

Être entier par le regard (syncrétisme de hauteur) et fragmentaire par les choses regardées (éclectisme d'étendues sélectives). Le regard est vecteur apriorique de valeurs, et les choses n'en sont que porteuses apostérioriques. L'intensité du regard est au-dessus de la pénétration métaphysique. « En pensant en termes des valeurs, la métaphysique s'interdit de ne livrer l'être qu'au regard » - Heidegger - « Durch das Wertdenken fesselt sich die Metaphysik in die Unmöglichkeit, das Sein nur in den Blick zu bekommen » - sous un bon regard l'être ne fait pas que marcher, il se met à danser.

Pour croire en attrait des hauteurs, il faut avoir vécu, à leurs pieds, une transfiguration du vide.

Je n'aime pas le scepticisme : dans chaque infirmité de la vie on peut atteindre à l'émerveillement. Même dans la dégringolade des merveilles il y a du merveilleux. L'amusement du rêveur ironique est de desceller les piédestaux d'idoles, même de ceux de Pyrrhon et de Lao Tseu.

Le sceptique dit : tout peut être rabaissé. Je suis un anti-sceptique, je dis : à une certaine hauteur, tout peut être vécu comme vrai et même comme beau. Le scepticisme est un croc-en-jambe, pour nous empêcher de déployer nos ailes ; l'anti-scepticisme est une décision de nous débarrasser des ballasts de nos prudences.

Ni les tournois ni les sondages d'opinions ni l'arrogance ne décident de rien en matières nobles. « Rien de beau ne fut accompli en compétition ; ni rien de noble - dans l'orgueil » - Ruskin - « Nothing is ever done beautifully which is done in rivalship ; or nobly, which is done in pride ». Les stratagèmes modernes - la coopération en mode compétitif, la modestie des foires de la vanité - n'y changèrent rien.

Le tempérament d'un homme devient intéressant, lorsque son enthousiasme égale sa haine. Ce qui souvent résulte, en ligne médiane, en un souverain mépris.

Ne combats jamais les hommes, se réservant le choix des armes, mais un autre homme, un ange, Dieu, un fantôme - et découvre, que ce n'était que le même adversaire et que ta meilleure chance était d'être désarmé.

Plusieurs tribunaux sont en charge des procès de la vie : la fadaise affrontant l'intelligence, la termitière opposée à la solitude, la hauteur traînée dans la boue par la vilenie. Je ne me sens l'âme de procureur que dans le dernier. Ailleurs, je ne puis être que témoin ou accusé.

Finie l'époque, où l'insolence ou l'esbroufe pouvaient ennoblir. La noblesse ne peut se nimber, aujourd'hui, que de résignation solitaire (puisque toutes les « sociétés du renoncement » - Goethe - s'évaporèrent).

Il s'agit non pas de briser les tables des valeurs, qui s'avèrent le plus souvent n'être que valeurs d'échange ou valeurs d'usage, mais de les laisser à leur place, dans le cloaque du quotidien et de l'utile. La vraie valeur, c'est ce qui en restera, après la résolution de cette contrainte.

Être affranchi de certaines choses peut être plus avilissant que d'être subjugué par d'autres.

L'échange est un mode de communication dans la platitude ; la hauteur est refuge des choses incommensurables et impondérables, refuge du chaos originel, où chaque élément peut se passer des autres : « Entre les astres ne sera cours régulier quiconque. Tous seront en désarroi. De terre ne sera faite eau ; l’eau en air ne sera transmuée ; de l’air ne sera fait feu ; le feu n’échauffera la terre » - Rabelais.

Fondation et élévation de ruines, en pierres de Sisyphe, que l'herbe supporte et le verbe emporte. « En herbes, verbes et pierres » - Paracelse - « In herbis, verbis et lapidibus ».

Il n'est donné à personne de disposer de la plénitude de tous les attributs d'un arbre, mais qu'on souffre de déracinement ou de manque de sève, il est loisible de pallier aux nœuds défectueux par un placement judicieux de variables. Car le but d'une vie ou d'une création est une unification avec les arbres interrogateurs, plus vivants, à certains endroits, que le tien. Unification du divers dans l'être, comme dirait un néo-kantien.

Le majestueux et le pathétique ne collent plus à rien ni à personne. À travers tous les pores on est pénétré par le minable gluant.

Pour cohabiter, il vaut mieux frôler un poli goujat sans âme. Pour survivre, un grossier goujat sans cervelle est préférable.

Être concerné par toutes les choses, c'est le credo de ces touche-à-tout de Rimbaud, Hofmannsthal, Mallarmé, Keats, Kafka, A.Breton ; ils n'ont pas de filtres, que des amplificateurs ou transformateurs leur assurant une hygiène de l'ennui (Baudelaire). Le travail filtrant : approche, attouchement, vibration - éliminer, maîtriser, vivre. Celui qui a un regard vibrant a rarement des yeux vibrionnants, contrairement à ceux qui pratiquent un « nomadisme intellectuel : les yeux, qui partout se nourrissent » - Emerson - « the intellectual nomadism : the eyes which everywhere feed themselves ». Je préfère les ascètes et les esthètes : « J'ai un goût sans prétention : les meilleurs me suffisent » - Wilde - « I have a modest taste : the best of the best is enough for me ».

L'appel du large émane du haut ciel plus que de la mer profonde. La hauteur traduit en chant le bruit entendu dans la profondeur.

Être en désaccord avec ce monde - mais qui ne le dit pas ? La question est : où sont les meilleurs accords - dans la force, la tonalité, la vitesse, la hauteur ?

Que valent mes révoltes face à l'accord monumental, qui unit mon âme à l'âme du monde ? à l'unisson, en canon, à contrepoints - tu ne peux qu'en développer le thème indiscutable…

Plus vous chassez le rêve de vos songes, plus vous avez besoin d'extra-humain dans le spectacle. Plus spontanée est votre adhésion à un conformisme infâme, plus bruyantes sont vos déclarations de guerre à la société. Plus l'épicier régule en vous la vision de la vie, plus vous appréciez le genre picaresque ou burlesque. « Le goût de l'extraordinaire est le caractère de la médiocrité » - Diderot.

Quel est ce paradis retrouvé, dont vous rêvez ? Est-ce celui que connaissaient Adam et Ève avant d'éprouver le sentiment, qui les rendit vraiment humains, le sentiment de honte ?

Le piège d'un esprit polémiste : démanteler, avec brio, une inanité, le plus souvent imaginaire, et s'en donner de la confiance et de la grandeur. Ne relève de gant sur aucune arène, aucun forum, aucune route ! Les anges n'attendent que dans les impasses et se méfient même de la Lune comme lumière et témoin.

Le serpent, muni de la pureté de colombe, ou la colombe, armée de la sagesse de serpent, deviennent moutons. Mais lorsque la pureté et la sagesse deviennent calculables, même les moutons muent en robots.

Dans l'ordre vital se retrouvaient les pires crapules et les délicats poètes ; à l'ordre géométrique ne se dévouaient que d'inoffensifs écolâtres et de paisibles boutiquiers. À notre époque, ces deux ordres fusionnèrent en adoptant les règles du second.

Deux cultes opposés, celui du centre et celui du premier pas. Le centre dont tout s'éclaire et rayonne ; le premier pas naissant dans une troublante obscurité. Le centre, le problème de l'équilibre et de la paix. Le premier pas, le mystère des ruptures et de l'inquiétude, l'attirance de mes frontières inaccessibles, l'acceptation d'être un Ouvert. Mon soi inconnu hante mes limites ; son hypostase articulée investit mon centre.

Les récipients et moi : le calice, dont seule la lie fait sentir la profondeur ; ou le vase, dans lequel je me verse, et dont je devines la forme dès les premières gouttes. « Être conscient de la lie est signe de la présence de l'âme » - Don-Aminado - « Ощущение осадка есть признак души ».

Le culte de la réussite vient de l'incapacité de porter dignement le poids valorisant de nos défaites. « Réussir, c'est d'aller de défaite en défaite, sans perdre de son enthousiasme »*** - Churchill - « Success is the ability to go from failure to failure without losing your enthusiasm ». C'est l'existence, là-haut, d'un autre jeu, où nos pertes d'ici-bas se transforment en martingales, qui justifie cet enthousiasme.

Le néant fut l'ultime refuge des attributs, qu'on avait tenté d'attacher à Dieu, à l'amour, à l'art. On appela cette tentative désespérée - l'absurde ou l'existentialisme. Sans point d'attache crédible, ces attributs n'ont qu'à se substantiver et à ne se lier qu'avec des conjonctions décharnées.

Les heures astrales ou hautes : les premières - pour ériger les écueils, les secondes - pour les surmonter. L'heure astrale : quand la raison me fait honte ou la chair me caresse. L'heure haute : quand, d'un seul coup d'œil, mon âme peut contempler tous les sommets de la vie. La félicité, c'est leur rencontre, que je vis corps et âme.

Le mot central, aujourd'hui, le mot, autour duquel s'éploient des prières, des mots d'ordre et des coups bas, c'est la réussite, la notion barbare et antichrétienne. Mais aussi très ambigüe, puisqu'un homme du rêve dit avoir réussi sa vie, si ses rêves étaient restés suspendus au-dessus de sa tête, sans jamais s'abaisser jusqu'à ses pieds ; la réussite du barbare - avoir mis la main basse sur tout ce qui paraît haut à ses appétits bien bas.

Le stoïcisme est un courage après, l'humilité est un courage avant. Le dernier m'est plus sympathique. « L'attitude stoïque est à l'opposé de l'humilité chrétienne » - T.S.Eliot - « Stoical attitude is the opposite of Christian humility ». Mais, puisque désormais seul le pendant mécanique compte, qui ne demande ni courage d'homme ni même lâcheté de mouton, la paix d'âme robotique suffit, pour garder la tête haute.

La sécurité et la tranquillité sont des valeurs que partagent les barbus antiques et bibliques, ainsi que les compagnies d'assurances et les body-guards. La paix d'âme peuple les habitations sécurisées. Même les étoiles sont abandonnées de rêves et livrées à l'agitation : « Il faut, pour trouver le repos, aller jusqu'aux étoiles » - Jankelevitch. L'ultime recours à l'inquiétude nous voue aux démons et géhennes, à l'écart des cités et en proie aux étoiles inhabitables. « Tout ce qu'un homme peut faire pour un autre, c'est de le rendre inquiet » - Kierkegaard.

Ils pensent, que l'essentiel est d'attacher ou d'arracher. Je penche pour : toucher ou cracher.

Le vrai élan n'est lié à aucun but palpable. Les déceptions viennent de cette mauvaise association. « La nature n'a pas de but, quoiqu'elle ait la loi » - J.Donne - « Nature hath no goal, though she hath law » - mais c'est la culture, et non pas la nature, qui édicte la bonne loi, faisant du commencement le contenu principal des élans créateurs.

L'homme grégaire se reconnaît par le poids accordé aux acquiescements ou aux refus, face aux requêtes du monde. Faute de questions intéressantes, l'homme libre se les invente soi-même.

Sans un idéal bafoué ni monstres à vilipender, la fougue du rebelle n'a que trois issues : l'ampleur du fait divers, la profondeur de l'accumulation technico-scientifique, la hauteur inconfortable de l'abdication.

Le plus beau et complet symbole du culte de l'avant-dernier pas est le regard d'Orphée sur Eurydice, à l'orée de la vie. À comparer la barque sans événement d'Orphée avec des jeux préprogrammés pour le navire d'Ulysse. Ou avec la bêtise de la femme de Loth se retournant vers le réel.

Les fonctions principales des contraintes : ne pas dire ce que n'importe qui aurait pu dire à ma place, fuir le nominalisme (« Rien de trop juste !  » - J.Joubert), ne pas toucher aux choses exclusivement prosaïques, ne tendre que vers mes frontières inaccessibles, ne pas laisser les idées se répandre jusqu'à l'inévitable platitude finale, ce qui est propre de la réflexion, qui se propagerait sans contrainte.

Aux hommes de la forêt, du désert, de la mer, de l'ascension, - je préfère l'homme de l'arbre, du mirage, de la bouteille, des crêtes.

Impossible d'être pacifiste, si l'on tient à faire entendre sa voix ! Le combat est l'élément de toute écriture, qui se veut hors et au-dessus des faits. Mais il faudrait dé-fêter les victoires des idées, se ranger du côté des vaincus, tombés, le verbe sur le cœur. Non pas vae vincis, ni gloria vincis, mais bien verbae vincis, même accompagné de vae solis.

L'homme complet serait celui qui est capable de garder le même enthousiasme ou le même dégoût, en cheminant d'une mystique vers une éthique, en passant par une esthétique. Un philosophe, un artiste, un homme de conscience - ce qui paraît être la définition même du poète !

Il n'y a rien à explorer, poétiquement, dans ce que nous devrions ou, encore moins, pourrions être. La seule recherche, visant des réactions concrètes, serait ce que nous voudrions ne pas être.

Je ne connais pas d'avis, dont tout porteur me serait systématiquement antipathique. En revanche, j'ai une ribambelle de coreligionnaires de tout poil, que j'exècre, puisqu'ils situent mal notre avis. Les vraies confréries se forment en hauteur et non pas par de plates coordonnées communes.

Le bien est viscéral, le beau est aristocratique, le vrai est collectif - qu'y a-t-il au-delà du vouloir du sous-homme, du pouvoir de l'homme, du devoir des hommes ? - l'intensité du valoir du surhomme ! L'intensité, le contraire du progrès, du comparatif, du normatif.

La belle révolte : se libérer de l'astreignant. La belle résignation : s'imposer le contraignant.

Aucun rejet des extrêmes ne me met en appétit, s'il n'est pas accompagné d'une nausée pour le juste milieu.

Que le trop de savoir finisse par peser est un cas, qui ne se présenta jamais, et la posture faustienne ne fait que cacher l'un des deux amers constats : l'incapacité de mettre son savoir en images ou l'humble reconnaissance, que les mystères obscurs de l'âme sont infiniment plus passionnants et profonds que les problèmes limpides de l'esprit.

Tous les emplois sont aujourd'hui d'accès inévident. Celui de vaincu n'échappe pas à la règle. Sincérité du panégyrique des saloperies, indispensables au salut du genre humain. Refus de places publiques pour mes soliloques perclus au fond du souterrain, et que seule une oreille altière écouterait sans ricanement. Et aux voyages et chemins - « ton voyage se ferait non par l'âpre sentier souterrain, mais par la voie unie du ciel » (Platon), je préférerai l'immobilité et les ruines.

Trouvez l'intrus dans la liste de mots : château, regard de femme, larme, paysage. Tous témoignent d'une présence divine. Mais la divine défaite les éclaire tous, hormis les yeux de femme, qui guettent les triomphes et fuient les ruines.

Pour détacher l'âme du corps, l'un a besoin de quelques notes ou de quelques syllabes, l'autre - du meurtre d'un de ces jumeaux siamois, le troisième - de tirer la prise de courant commun, qui les alimente.

En fait d'art, agir au nom d'un bon droit est bête et servile, contrairement à la politique. L'attitude, qui nous découvre le mieux, est l'imposture reconnue, l'impossibilité de se réclamer d'une source, la traduction de pures mélodies en cadences abruptes. Parler au nom de ce qui refuse tout nom. Être interprète plutôt que représentant.

Tenir à la hauteur, c'est ignorer les mesures de la bassesse ; le pathos de la distance (Nietzsche - Pathos der Distanz), lui, se maintient souvent grâce au poids qu'exhibe le haut, poids qu'il calcule en unités du bas.

Ma vie, c'est la trouvaille de Tout par quelque chose qui est moi. Pour les autres : « La vie est une quête, par un Rien, d'après quelque chose » - Morgenstern - « Das Leben ist die Suche des Nichts nach dem Etwas ».

Commencements, parcours, fins : dans mon adolescence, un corps tourmenté et une âme naissante font de la hauteur poétique la quintessence de l'humanité ; ma jeunesse studieuse me rapproche de la profondeur savante et j'y place le sel de la terre ; ma maturité fait affleurer tout savoir vers la platitude mécanique et je me mets à apprécier l'ampleur philosophique. Heureux celui qui finit par un retour éternel vers ses sources, pour y retrouver son éternelle et infaillible jeunesse.

Pour se rendre compte, que nous avons des ailes, les uns doivent ouvrir leur porte, les autres - s'attarder aux fenêtres, les troisièmes - ne pas avoir de toit : « Un toit, au-dessus de la tête, empêche souvent de grandir »** - S.Lec. Mais « il faut se savoir au ciel, pour ne pas perdre ses ailes »*** - Hafez.

Toute fumée, même une fumée d'azur, ne conduit qu'au sommeil profond. La hauteur est question de veille, dans un vide d'azur. Il faut vivre d'un « rêve à l'usage de gens éveillés » - Platon.

L'enfance est anti-poétique : il lui faut des lumières et des démarrages. Le poète aime l'ombre, projetée vers sa haute immobilité.

Alterner la domination de l'esprit sur le corps (l'ange) avec la domination du corps sur l'esprit (la bête ou le surhomme), afin de donner à chacun l'occasion de ne pas quitter le sommet de son excellence.

Plus je suis attentif aux climats extérieurs, moins je suis conscient de son paysage intérieur. Mais plus imprimé est mon climat intérieur, plus grandioses deviennent les paysages extérieurs.

L'arbitraire d'une belle âme force l'admiration ; l'arbitraire d'une âme basse m'en inspire l'horreur. L'ordre peut être beau même chez la crapule ; le désordre, l'ataxie, ne séduit que chez le poète. La beauté ne s'hérite pas, hélas ; ne s'hérite que l'arbitraire, qui finit par s'inscrire dans les règles des sots.

On peut tolérer, que la surface soit profonde, mais la source ne doit être que haute.

C'est la part du rêve ou du talent qui traduit, respectivement, mon vouloir ou mon pouvoir – en valoir. Je suis ce que je veux en rêve, je deviens ce que je peux avec mon talent. Je vaux par l'harmonie entre mon être et mon devenir.

Tout festin, aujourd'hui, sent trop la cuisine.

Ce n'est pas le rôle du rêve que de me consoler par l'oubli - la vie, à mon réveil, m'affligera d'autant plus durement. Il faut rêver en éveil (« l'espoir, c'est le rêve de l'homme en éveil »* - Aristote) et ne chercher de consolations qu'auprès d'une vie endormie. Rêver pour dissoudre le visible dans le lisible, le contraire de « Ceux qui rêvent de jour sont conscients de tant de choses échappant à ceux qui ne rêvent que la nuit » - Poe - « Those who dream by day are cognizant of many things that escape those who dream only at night ».

La jeunesse, c'est un bonheur voué aux yeux ouverts, la caresse aussi réelle que la peau ; la maturité - la béatitude réservée aux yeux fermés, toute caresse naissant et croissant dans l'imaginaire. Ulysse ou Homère.

Je ne m'appauvris que de ce que je n'ai jamais possédé. Je m'enrichis le mieux de ce qui m'est donné secrètement à la naissance.

Celui qui manie les dates de sa naissance s'accommode bien d'ignorer la date de sa mort.

Le mystère est vu aujourd'hui comme quelque chose de frivole et d'impuissant. En absence d'âmes, ils attachent la gravité et la force à la seule raison. « Ô Mystère, ô tourment de l'âme forte et grave !  » - Vigny. Les âmes passionnées, défaites par l'esprit impassible, perdirent toute légèreté et s'adonnent au calcul intégral ; rien d'étonnant qu'elles délaissent le Mystère, avec son rêve séducteur, et se dévouent aux Solutions, avec leur fil conducteur.

Le juste nomadisme dans des platitudes, où s'enracinent de victorieuses certitudes, ne doit pas m'empêcher de pratiquer une juste sédentarité dans une hauteur, où poussent les plus indéracinables défaites.

Tout le monde cultive le souci de soi, mais, ordinairement, avec le regard de l'autre. C'est le souci de l'autre qui fait l'homme, surtout si son regard procède de lui-même.

L'intensité elliptique – l'ironie ; l'intensité parabolique – la métaphore ; l'intensité hyperbolique – le style. Le talent, c'est la maîtrise de ces sections, obtenues par les trois angles de vue sur le même objet spatial.

L'aristocratisme des sens : se délecter d'une pureté à même le plus noble des sens, les yeux de l'âme. Les yeux d'un esprit noble aident à voir de la pureté parmi n'importe quel empirisme. Pureté, face cachée de la réalité.

On juge le souffle aussi bien d'après ses harmoniques et ses exhalaisons que d'après la faculté de le retenir, surtout lorsqu'il est coupé.

Viser la lune, même si je ne la décroche pas et la rate, je me trouverai peut-être parmi les étoiles. Alta pete ! - Vise haut !

Les plus savoureux des aliments, c'est chez Valery que je les trouve ; les plus flamboyants des excitants, c'est Nietzsche qui me les fournit ; mais ce sont mon goût et mes appétits qui les commandent ou décommandent à ma table ; et je reste, volontairement, sur ma faim, cet état béni de mon corps et de mon âme.

Ils pensent, que le regard est dans le retard. Chez l'homme de loisirs sachant creuser, sur la transversale de l'événement. Je le verrais mieux dans les yeux de l'homme de plaisirs sachant se désennuyer. À la verticale de la ligne du temps.

Les avides de descendances sont rarement mus par l'appel d'ascendance.

Je salue tout triomphe de la machine nous assiégeant de l'extérieur. Mais je ne parviens pas à vaincre la répugnance devant la machine qui, de l'intérieur, subvertit l'homme, en bridant son cœur et en subjuguant son âme.

On est condamné tant qu'on a l'alibi.

Les cœurs calculateurs ont honte de chamades et s'adonnent aux charades. Les âmes incolores vivent d'images de synthèse.

La dichotomie clanique la plus parlante est celle qui divise nos semblables en ceux qui voient dans l'homme une splendeur époustouflante et en ceux qui n'y trouvent qu'une vacuité de plus. J'adhère, sans ciller, au premier clan, tout en disant, que la splendeur humaine est dans une vacuité, que seul sache faire résonner l'artiste.

La patrie sert aux têtes soporifiques pour se sentir bien chez soi, aux têtes nostalgiques - pour justifier, faussement, leur sensation, ou plutôt leur besoin, de déracinement et d'exil. « Hors de tout enracinement et de toute domiciliation ; apatridie comme authenticité !  »*** - Levinas.

Le choix est entre l'imposture (la mystification de soi) et la conscience de soi. L'artiste opte pour le premier terme, afin de communiquer avec la source de tout ce qui est mystérieusement humain. Les autres se partagent en deux groupes équivalents : les joueurs conformistes et les jouets anti-conformistes.

Il faut bien disposer de la perfection du miroir, mais pour ne bien refléter que des rêves. « Je rêve de ma peinture, ensuite je peins mes rêves »* - Van Gogh.

Test de la noblesse d'une idée : même un ignare sans qualification peut y accéder. La bassesse exige aujourd'hui des aptitudes professionnelles.

Leur démarche de la philosophie du soupçon ne paye pas de mine, puisqu'ils ne font jamais un pas de plus, dans la même direction, pour se trouver - comme avec l'apparence sceptique ou le simulacre épicurien - dans la physiologie du banc des accusés.

S'attaquer surtout au non-existant : après la naissance du rêve ou la mort de Dieu - chercher à donner vie au regard.

Les principes sans aucun lyrisme sont voués à la vulgarité robotique. Mais la vulgarité lyrique peut t'ôter des principes. C'est l'âme qui doit te guider dans le premier cas, et l'esprit - dans le second.

Préférer la hauteur des sources à la largeur des estuaires, les contraintes, climatiques ou paysagistes, des rives - au volume et à la profondeur du fleuve.

Se moquer des houles et ascensions n'est utile, que si l'on dépose outre-mer ou dans l'Empyrée assez de trésors inaccessibles.

Constat désabusé : toute tentative de réduire la source d'enthousiasme au feu (le geste), à la terre (la mémoire), à l'eau (la vie) - échoue. Il ne reste, pour tout ce qui se veut ailé, que son élément naturel - l'air (le rêve), pour être porté non pas comme la lumière, mais comme le son. « L'élément de la parole est l'air, le médium vital le plus spirituel et le plus universel » - Feuerbach - « Das Element des Wortes ist die Luft, das spirituellste und allgemeinste Lebensmedium ». L'air, symbole de la verticalité, représenté, dans l'Antiquité, par une ligne verticale, les autres éléments étant réduits à la plate géométrie de carré, de zigzag et de spirale ; l'air de la hauteur, l'air tonique (eine Luft der Höhe, eine starke Luft - Nietzsche).

À chaque élément - sa propre torture : Icare et son air, Ixion et son feu, Tantale et son eau, Sisyphe et sa terre. Le premier doit être le plus près de l'art, c'est à dire de la hauteur, puisque l'art serait la maîtrise de la transmutation de tout élément - en l'air, en musique, tout en contenant un pressentiment de chute.

Le regard naît avec la trouvaille de son propre souffle. Que ce soit dans la lumière d'une imagination, lux rationis, ou dans les ténèbres d'une sensibilité, tenebrae fidei. Le contraire de regard s'appelle inertie. « La vie noble s'oppose toujours à la vie par inertie »*** - Ortega y Gasset - « La vida noble queda contrapuesta a la vida inerte ».

Ce n'est pas le métier d'artilleur qui ruina la chevalerie, mais celui d'usurier. Ce n'est pas l'informaticien qui aura évincé le livre, mais le e-businessman.

Le soi connu ignore ses ressorts ; il se détache de son œuvre, que lui souffla le soi inconnu. « L'homme parfait est sans soi, l'homme inspiré est sans œuvre » - proverbe chinois. Les yeux se baissent, où règne le regard.

Ne pas réduire la hauteur à un problème géométrique, qui la vouerait aux projections, et toute projection sur l'axe des choses (« zu den Sachen selbst » - Husserl) est une chute. La hauteur devrait être affaire de l'oubli de ce qui attire par le poids ou les coordonnées, affaire du regard attiré par l'impondérable.

Ce qui rapproche l'aristocrate du bon sauvage : pudeur et inaction des beaux sentiments.

Rêver, c'est entendre de la musique à travers toute clameur de la vie. Et comme toute vraie création naît du besoin d'échos, on se met à griffonner des pages ou des toiles, car c'est le seul moyen de munir son rêve - du regard, pour répliquer à l'oreille. « On naît poète, on devient tribun »* - Quintilien - « Nascuntur poetae, fiunt oratores ».

La honte me visite la nuit et me donne rendez-vous dans mes ruines. De jour, j'oublie le sens de l'Annonciation et me rends au palais de la dignité, au château de la gloire, à la tour de l'honneur. Seuls les insomniaques peuvent vivre, et non pas interpréter, la honte du grabat.

La hauteur est peut-être équivalente à la profondeur sans épaisseur. Au discours dont l'architecture consacre et accueille le silence. Mais les mots ne viennent pas du silence, mais d'une musique, naissante dans le désir. Mais si les mots ratent la représentation musicale, ils retomberont dans le silence. La musique des rêves est abandonnée par les interprètes modernes, qui ne reproduisent plus que le bruit des idées et du monde.

La hauteur de l'âme : se moquer des abîmes, ou plutôt n'en reconnaître qu'un seul, la mort.

Un faux orgueil - ne toucher qu'à ce qui est grand ; une fausse humilité - ne décortiquer que ce qui est petit. Sans y toucher, il faut ne survoler que des choses, dont l'ampleur n'a de sens qu'en hauteur.

L'art de la vie consiste à tempérer les trois grandes illusions : celle de la liberté (par l'humilité), celle de la hauteur (par l'ironie), celle de Dieu (par un amour gratuit).

Aucune chose, en elle-même, n'est en-dessous d'une exigence de hauteur ; c'est le regard qu'on y porte qui en dessine la dignité. Le regard est un arbre interrogateur, et lorsqu'il ne comprend plus aucune inconnue, la chose disparaît et s'identifie à cet arbre, devenu arbre interprétatif. La poésie, c'est la permanence des inconnues ; elle est le dernier recours, pour avoir une nostalgie des choses mêmes.

Les valeurs, ce sont des points de rencontre entre la réalité et le rêve. Elles ont besoin et d'équilibre et de vertiges - de l'horizontalité du savoir et de la verticalité du valoir.

Me présenter, devant mes égaux, dans toute ma vulnérabilité. N'opposer aux autres que l'invulnérabilité des ruines, citadelles sans murailles (« muris quod caret oppidum » - Sénèque) - qu'ils tremblent pour leurs édifices, mes séjours saluent les secousses, les éruptions et le clair de lune. « C'est inébranlé, que tu accueilleras toute ruine »*** - Horace - « Impavidum ferient ruinae ». Surtout si je continue à ne pas quitter ma turris eburnea (tour d'ivoire).

Mes ruines ne sauraient décorer un paysage ; elles font partie d'un climat, elles sont reconstitution de l'arbre à partir d'une croix ou d'un mât, d'une bibliothèque ou d'une charpente, qui sont, tous, ruine de l'arbre.

Il est des sensations ou des images, qui envoûtent l'âme, mais désespèrent la langue : le bonheur, Dieu - qu'aucune forme langagière sérieuse n'épouse ; on est condamné à les laisser dans l'antichambre des métaphores platoniques. « Le bonheur a les yeux fermés »** - Valéry.

La verticalité est le goût des hiérarchies axiales, la préférence donnée à l'absolutisme des comment, par rapport au relativisme des quoi. Soit le qui se projette sur l'infini des exubérances, soit sur la platitude des connaissances.

Impossible d'associer à la noblesse un rite. Si je devais l'identifier à un sentiment, j'élirais la honte, à une attitude spirituelle - l'ironie, à un mouvement social - la solidarité, à un contenu artistique - le rêve. Mais le succès de cette union sonnerait le glas de mes visées dynastiques. On ne se perpétue que par la défaite, défaite dans le seul combat noble, dans la résignation.

On conjure tout rêveur de quitter sa caverne onirique et de redécouvrir le monde. Ils ignorent, qu'il n'est donné à personne de quitter la Caverne, et ceux qui croient le contraire sont dans la caserne, l'étable ou la salle-machines, à éclairage fonctionnel et artificiel.

Avoir de la hauteur : élargir les horizons, sans abaisser le ciel.

Il faut reconnaître, que la pose de Cioran - tout m'est de trop et tout me manque - est une solution de facilité ; trouver la plénitude au milieu des choses inexistantes est un défi plus digne.

Le bilan des trois millénaires : sur tous les champs de bataille - empirique, idéologique, sentimental, littéraire - la noblesse est vaincue. D'où la démilitarisation et le service alternatif des généraux, des capitaines d'industrie, des lieutenants d'administration, des majors ès lettres, des commandantes de la rébellion. L'Histoire est une nécropole d'aristocraties.

En vraie grandeur, l'arbre s'opposerait au temple ou au musée, et non pas à la pierre ou à la montagne.

Le nihiliste, qu'il faudrait dénoncer, est celui d'un arc lâche, intraduisible en lyre, de l'indifférence pour une intensité suffisante, de l'égalitarisme dans le choix de cibles et de distances.

Ce n'est pas le nombre plus élevé des possibles qui fera le charme de mon espérance face à la possession, de mon rêve face à la réalité, mais que j'espère et je rêve l'impossible.

La noblesse du regard, ce n'est ni l'étendue entre-ouverte de l'avenir, ni même la profondeur entrevue du passé, mais bien la hauteur entretenue d'un présent, débarrassé de ses soucis terrestres. À l'échelle temporelle, il est semblable à l'instant de Zarathoustra (der Augenblick - regard des yeux), dont l'éternité enveloppe les chemins du passé et de l'avenir. À l'échelle spatiale, le regard, c'est l'enveloppement ludique de choses, rendant leur développement pragmatique - superflu.

Le destin se présente en loques, c'est le hasard qui se pavane en robes d'apparat ; et le bon goût consiste à anoblir les haillons du premier et à se moquer des paillotes du second. Tenir à l'être éphémère au détriment d'un devenir historique : au flux du devenir résiste l'être latent. Ou bien ne voir dans les deux qu'un aspect vestimentaire, sans rapport avec la nudité de mon être, dont aucune couture ne cache les coupures. « Sur les guenilles usées du chantre, la gloire n'est que du rapiéçage voyant » - Pouchkine - « Слава - яркая заплата на ветхом рубище певца ».

Il y a gros à parier, que ce n'est pas à l'horizon que se profileraient mon salut ou ma damnation (et si Hölderlin : « le lointain du salut par le signe » - « die Ferne rettender Winke » visait la hauteur ?). Ce serait plutôt près de mes pieds, où viendrait s'agenouiller le meilleur de moi, toujours chevaleresque et la tête basse, toujours vaincu et l'âme haute.

Pour me proclamer libre, il ne suffit pas que la voix de mon âme s'élève au-dessus de la loi de mon esprit. Il faut, en plus, que cette voix soit de la musique divine et que cette loi ne soit pas lue au ciel. Toute noble liberté est triomphe de l'harmonie interne sur le calcul externe. Un simple interprète, non-compositeur, peut-il être libre ?

Ceux qui cherchent à vivre en profondeur se frottent trop aux reptiles et en contractent des réflexes. Les volatiles s'évitent, et ceux qui rêvent en hauteur gardent l'aile de leur propre espèce.

J'aurais dû parler d'ailleurs et non de hauteur, puisque ce qui est à rechercher ne se trouve ni dedans ni au-dessus, mais bien au-delà. Acméisme plutôt qu'informisme ou suprématisme. En quittant l'informatif ou le comparatif, on a de bonnes chances de se trouver face à la hauteur superlative.

En séparant ton désir de son objet, garde l'étonnement de celui qui entre dans ce monde. Le rêve, c'est un petit miracle se déployant en toi-même. Tant de stériles croyances naissent d'un miracle extérieur, tant de stériles désenchantements produit un miracle raté. La promesse tenue ou la magie cruelle sont de mauvais pédagogues, mais de bons philosophes.

La fuite face à la vie, vers une mort, qui serait un sommeil sans songes - un mauvais apologiste nécro-mantique voit ainsi le divin Socrate bien somnambulique. La noble attitude humaine serait l'immobilité face à la mort biographique, au milieu des songes sans sommeil, que serait devenue la vie thanatographique en veille. Et Freud n'y voit pas la vraie dimension, la hauteur : « Le rêve éveillé s'étend en largeur, mais aussi dans un lointain profond » - « Der Tagtraum erstreckt sich wie in die Breite, so in die tiefe Weite ».

En universalité, le chant l'emporte sur la danse comme la parole sur la marche. La danse ne peut être que jeune, tandis qu'on imagine le chant même chez un agonisant.

Le sur-moi freudien est plutôt un sous-moi, puisque la psychologie des profondeurs est, en réalité, une psychologie de la bassesse ; la psychologie du souterrain fut créée par Dostoïevsky, avec son sous-homme, et celle de la hauteur - par Nietzsche, avec son surhomme.

La profondeur et le fiel, c'est le cloaque, où aboutissent ceux qui perdent la hauteur et le ciel. « La hauteur de l'orgueil se mesure à la profondeur du mépris » - Gide - tu te trompes de règle ! La profondeur est continue et la hauteur est en pointillé.

La direction de mon regard et l'évocation des choses vues me sont imposées. Ne dépend de moi que la qualité de ce regard, qualité qui s'appelle hauteur ou intensité noble.

L'ordre du progrès dans l'art du mépris pour : ceux qui font, ceux qui font savoir, ceux qui savent faire, ceux qui savent. Et l'on finit par ne se fier qu'à ceux qui rêvent, sans passer par ces verbes parasites : être, avoir, faire, savoir, devoir, pouvoir…

Tant que, pour garder la tête haute, on rejette la prosternation et la prière, on prouve, que son âme est d'ascendance basse. Mais si l'on courbe le cou pour témoigner de sa parenté avec une divinité, son âme s'abâtardit. Il faudrait réserver à la tête - l'horizontalité (« le courage pour l'étendue de la raison » - Benoît XVI - « Mut zur Weite der Vernunft »), pour que l'âme garde sa solitude - dans la hauteur. « La prière est le désespoir de la raison »** - Jankelevitch - puisque tout ce qui a la forme de prière a le fond précaire. J'aime la dialectique, approuvée par la prière, et la prière, sacrée par la dialectique.

La seule philosophie, à laquelle j'adhérerais, est la philosophie de la noblesse, dont la première pierre fut posée par Nietzsche (celles de l'ironie, vers soi-même, et de la pitié, pour l'homme, attendent leur architecte). Les stoïciens, épicuriens, cyniques ou sceptiques s'occupent du sous-homme, qui devrait tenir la tête haute ; l'aristocrate cultive l'homme à l'âme haute.

Au début, ils pensent protéger leur âme, en n'offrant aux autres que la vue de leur épiderme. Mais le ballet incessant des chatouilles, déchirures, caresses fait vite oublier l'auteur de toute musique ; on ne caresse pas les cordes de l'âme, on les tend, car la première fonction de la musique est le tragique et non pas le ludique

Notre sympathie hésite entre l'homme qui croit, l'homme qui crée et l'homme qui crie : la foi, l'art et la souffrance ; la mystique, l'esthétique et l'éthique. À partir de ces trois dimensions, ou bien on réussit à en faire un espace électif, discret et Ouvert vers l'intemporel - la noblesse, ou bien on les projette sur la continuité, l'irréversibilité et l'ouverture au temps - l'inertie, le conformisme.

Ciseler mon buste, dans mon souterrain, ou me peindre, dans ma tour d'ivoire, sont des tâches nobles. Tandis que ériger mon socle est ridicule. C'est la qualité de mes ruines qui renseigne le mieux sur la hauteur de mon piédestal et sur la grandeur de ma statue.

Pour le vilain, la raison et l'expérience réduisent en nous la part sensible à l'illusion. Pour le sage, elles l'élargissent. Pour le poète, elles la rehaussent.

Plus on s'accroche à la hauteur, plus on tient aux catégories d'être et de valeur ; plus on se consacre aux profondeurs, plus on est tenté par l'avoir et la valeur marchande.

« Faire de vertu nécessité » - aurait pu être une devise de la noblesse ; à comparer avec Descartes : « faisons de nécessité vertu », (devenu un proverbe français). « La noblesse consiste à ne pas se laisser dominer par le nécessaire » - Valéry - accorde trop de place au pouvoir au détriment du devoir. Esthétiquement et logiquement, la nécessité des choses peut être vue comme une beauté en soi, mais chez l'homme, l'impératif ne vaut pas grand-chose à côté de l'instinct : « L'instinct, revêtu de noblesse, est la grandeur des hommes » - Euripide.

Les plus belles des contraintes, en positif : poursuivre ce qui peut être tout ; en négatif : fuir ce qui doit être rien. « Pour être tout, ne sois rien en rien » - Jean de la Croix - « Para venir a serlo todo, no quieras ser algo en nada ».

Ce chapitre fut le premier de ce livre et aurait dû rester le seul. Mais l'ambition me dévoya et ce qui fut pressenti comme Soustraction de l'infâme se mua en une Somme de l'âme.

Le sacrifice de l'horizontalité des réussites, la fidélité à la verticalité des chutes du soi connu et des envolées du soi inconnu - deux exercices de liberté, deux manières d'être rebelle.

Est à hauteur d'arbre ce que l'homme embrasse du regard. Les échelles et les routes l'amènent à la platitude d'étables.

Cheminements de réconciliation entre l'Antiquité et le Christianisme : de la grandeur d'âme on s'élève à l'humilité ; de l'humilité on tombe dans la grandeur d'âme. Réversibilité. Changement de verbe : la fierté de ce qu'on est, l'humilité devant ce qu'on dit, la honte de ce qu'on fait. L'humilité née du sentiment de sa petitesse est niaiserie ; il faut être assez grand pour toucher à la haute humilité.

La grandeur, que ce soit en profondeur ou en hauteur, se mesure à la qualité des contraintes : « Sur sa route, César se met les Alpes, pour mieux montrer sa grandeur » - J.G.Hamann - « Cäsar wirft sich die Alpen im Wege, um seine Grösse zu zeigen » - comme d'autres, plus nobles, s'inventent des gouffres, pour mieux tenir à la hauteur.

Dans le jeu vital, les fins et les enjeux deviennent à ce point mesquins, qu'il vaut mieux se pencher davantage sur les contraintes, sur les règles qui tiennent lieu de lois. Quand on a trouvé de belles contraintes musicales, ce n'est plus la marche vers le but, qui entraîne et réjouit le plus, mais la sensation d'un sol se dérobant sous les pieds et d'un ciel bénissant la danse.

Mes forces banales développent, en toute liberté, le bruit de mon soi connu ; mes forces supérieures enveloppent, dans une obéissance enchantée, la musique de mon soi inconnu. La liberté n'apporte rien à l'âme ; la servitude déprave l'esprit.

Je refuse de paraître aux fenêtres, d'animer la cuisine, de fréquenter les couloirs, de dévoiler les fondations ou de mesurer l'escalier, et voilà que mon édifice est déclaré, même par moi-même, - ruines.

Le corps part des yeux, l'esprit – des choses vues, l'âme – du regard. Trois démarches difficilement compatibles dans l'espace, et que Goethe cherche vainement à fusionner dans le temps : « Né pour voir, préposé au regard » - « Zum Sehen geboren, zum Schauen bestellt ».

Bâtir des navires, élever des phares, chercher des souffles et des houles - la raison perce dans toutes ces résolutions réalistes. Mais rédiger des messages à confier à la bouteille de détresse est un passe-temps orphique, que seules comprendraient les sirènes, bien que l'un des meilleurs usages de la raison soit d'illuminer les naufrages.

Il faut s'éclater dans le métissage et se recueillir dans le sentiment de race.

La majorité des sages étale devant la raison même des litanies élogieuses. Quelques rares poètes (Nietzsche) en chantent la vitesse (l'intensité), mais c'est son accélération (le vertige) qu'il faudrait mettre en musique. Les dérivées de la raison, plutôt que la raison elle-même. À la raison panoramique opposer le regard hiératique, vertical.

Aujourd'hui, on ne trouve de grands que parmi les ratés. Plus les réussites éclairent mon chemin, plus grand est le soupçon, que ce que je foule soit un sentier battu et ce qui m'attend au bout soit une étable. Et dans : « Plutôt tout rater que ne pas faire partie des plus grands » - Keats - « I would sooner fail than not be among the greatest » - il faudrait remplacer 'rater' par 'réussir'.

Deux sources de pathos inconciliables : la faiblesse de mes genoux ou bien le désir de cacher ma bosse, suivi de la découverte, inattendue, de mes ailes. « Sabots ! Ailes ! Entrelacés ! Unis ! Ô, hauteur ! Hauteur ! Hauteur ! »** - Tsvétaeva - « Копыта ! Крылья ! Сплелись ! Свились ! О, высь ! Высь ! Высь ! ».

Pour couper court à toute velléité d'héroïsme, dis-toi, qu'une histoire humaine sans un seul personnage est aussi réalisable qu'une algèbre sans un seul chiffre. « Notre vie est un récit sans trame ni héros, faite de la vacuité, du chaud balbutiement des digressions » - Mandelstam - « Наша жизнь - это повесть без фабулы и героя, сделанная из пустоты, из горячего лепета отступлений ». Mais si l'héroïsme dans la vie est chimérique, l'héroïsme de la raison, toujours plate, est envisageable : plonger dans la profondeur de l'esprit, devenir seul comme Jacob, ou s'élever à la hauteur de l'âme, devenir Ange, - et vivre de cette lutte.

Avoir de la hauteur signifie savoir traduire en vol ce qui, sans mon âme et sans mon talent, serait condamné à la marche. Mais les hommes, ayant compris la mécanique de l'aile, comme ils avaient compris celle du pied, se contentent, en tout, de la platitude. « Dans nos écrits, la pensée semble procéder d'un homme qui marche ; dans les écrits des Anciens, elle semble procéder d'un oiseau qui plane »* - J.Joubert.

En se lassant de l'homme, des actes, des systèmes, on finit par leur refuser tout titre de noblesse. Avec désespoir ou ravissement, on en trouve la seule assise durable – la métaphore – littéraire, picturale ou musicale. Et puisque la vie ne vaut pas grand-chose sans noblesse, on finit par admettre, que la vraie vie c'est l'art.

But : garder l'âme haute. Moyens désirés : l'inclémence de la honte, la liberté de l'ironie, la vivacité du mot. Qui veut les moyens voudra le but. « Dans une grande âme tout est grand » - Pascal - y compris la honte.

Toute descente vers la profondeur peut être vue en continu ; tandis que toute ascension vers la hauteur n'est que rupture, toute gradation est discrète. L'infériorité - cause de la puissance des semelles ; la supériorité - effet de l'impuissance des ailes.

En remontant aux causes premières, à partir même du plus profond de nos embrasements, nous tombons, immanquablement, tôt ou tard, sur un leurre, ce punctum pruriens (Schopenhauer) de toute pensée : « Dès qu'on insiste un peu, c'est le vide » - Céline. Ne pas insister n'est pas glorieux : « Ce n'est qu'un esprit peu exigeant qui se contente de peu. Un sot serait-il un sage ?  » - Valéry - puisque, d'après Horace, ne pas le savoir, c'est vivre en esclave.

Ils attendent, que l'arbre soit tombé pour en mesurer la hauteur en unités de leurs platitudes ou profondeurs. L'arbre n'a de hauteur qu'en touchant au ciel.

Associer à la hauteur la lumière - l'erreur, partagée même par Nietzsche (qui, en plus, associe les ténèbres - à la profondeur, qui est lumière même ! Pline l'Ancien commet la même erreur : « La profondeur des ténèbres, où tu puisses descendre vivant, donne la mesure de la hauteur, que tu puisses espérer d'atteindre ».) La vocation de l'illuminé, de l'intérieur, par la hauteur, est d'émettre des ombres, faire de l'obombration de l'esprit au-dessus d'une vie consentante. « Le front chargé des ombres que tu formes, dans l’espoir d’un éclair »** - Valéry.

Ce n'est ni la « durée-étendue » (Rousseau) ni l'« intensité-profondeur » (Nietzsche) des grands sentiments qui fait les grands hommes, mais l'intensité de la durée, du devenir, - la hauteur. On est ce qu'on devient, se dit l'homme d'élan ou de plume, tel fut le sens de la vie nietzschéenne, qu'il déforme lui-même dans le paradoxal : « Comment on devient ce qu'on est » - « Wie man wird was man ist » - à moins qu'il y mette simplement le comment au dessus du quoi, ce qui aurait dû donner : comment on est ce qu'on devient.

Deux sortes d'hommes : ceux qui croient, qu'un geste ou une réflexion expriment leur fond, et ceux qui s'avouent intraduisibles. En langage de l'âme, seul le visage est et la lettre et l'esprit et le tableau. Mais tu ne prouves son authenticité et grandeur qu'en inventant un masque monumental : « La folie des grandeurs est un masque de l'homme, qui se désespère de soi-même »** - Schnitzler - « Größenwahn ist die Maske eines Menschen, der an sich selbst verzweifelt ». Et Nietzsche serait frappé de folie, puisque, un jour, il crut en soi-même : « Accordez-moi la folie, afin que je finisse par croire en moi-même ! » - « Gebt Wahnsinn, daß ich endlich an mich selber glaube ! ».

La sagesse est peut-être la conscience de sa juste hauteur, du souterrain à la tour d'ivoire. La bêtise est de l'associer à un mouvement : « La sagesse vient plus souvent de tes chutes que de tes envols » - Wordsworth - « Wisdom is oftentimes nearer when we stoop than when we soar ».

Plus lucide est la reconnaissance de mes défaites, plus chaleureux sont les bras de la hauteur, qui m'accueille, puisque l'homme noble tombe vers le haut.

Que notre oreille ne se tende plus vers la ligne d'horizon temporelle, c'est bien lamentable. Mais que nos yeux ne se lèvent plus vers la ligne de crêtes spatiale est autrement plus atroce.

Baisser les yeux, cherchant des profondeurs, des voluptés ou des hontes, - un excellent moyen pour être propulsé vers la hauteur. L'écriture aurait dû être une œuvre de la chair, où l'oreille et les yeux enflamment alternativement les mains et le cerveau.

Signe de noblesse : l'espérance la plus pure naissant dans les situations les plus désespérées (Camus). « Bien que sous la forme d'une vague quête, l'espoir germe dans une profonde désespérance » - Th.Mann - « Aus tiefster Heillosigkeit, wenn auch als leiseste Frage, keimt die Hoffnung ». L'invisibilité comme garantie d'authenticité : « L'espérance qui se voit n'est pas l'espérance » - St Augustin - « Spes autem quae videtur, non est spes ». Comme l'amour qui dure, tant qu'on ne se voit pas : « Les yeux dans les yeux, les amants n'arrivent pas à se voir » - N.Barney.

La noblesse n'est pas une valeur d'échange, qui dépendrait du donner ou prendre, du diminuer ou augmenter ; elle est plutôt dans l'attachement gratuit à ce qui est, en nous, invariant. Ne compte pas sur : « De la noblesse, de la hauteur s'échange, et l'on obtient en retour autant qu'on donne » - Grillparzer - « Man tauscht das Edle, Hohe, und man erhält so viel nur, als man gibt ». Si la liberté est dans le choix entre le mal et le bien, la noblesse en serait presque le contraire, elle refuserait toute existence du mal antérieur à l'agir.

Face à la fragilité des causes premières intellectuelles, trois réactions actives possibles : la trahison - retour au palpable, aux affaires, aux palabres ; la perversion - chant cynique, le désespoir bien pesé ; la fidélité-sacrifice - chant du cygne, l'espérance parée de sa gratuité : « Le sacrifice a en soi sa propre essence et n’a pas besoin de but ou d’utilité » - Heidegger - « Das Opfer hat in sich sein eigenes Wesen und bedarf keiner Ziele und keines Nutzens ». La réaction passive serait de fermer les yeux, face au problème des causes, et de ne vouer son regard qu'au mystère de l'effet : « Les ténèbres de l'âme ont besoin non pas de rayons de soleil, mais du regard sur la nature »* - Lucrèce - « Animi tenebras necessit non radii solis, sed naturae species ».

Le fanatisme des contraintes se marie parfaitement avec l'ondoyance des buts. Mais la conviction dans les buts rend trop lâche l'exigence des moyens. Le créateur vétérotestamentaire, en créant d'abord le But et les Moyens (traduits maladroitement dans la Septante par Ciel et Terre), s'avoue ne pas être artiste.

Je n'arrive pas à imaginer une sagesse, narrée paisiblement, dans nos vallées des larmes ; je la pressens chuchotée, chantée ou hurlée, dans des lieux inhabitables : « Le cri de la sagesse habite dans la hauteur »*** - Nicolas de Cuse - « Clamor sapientiae habitat in altissimis ».

Ce qui s'oppose à l'édifice terre-à-terre de la raison pure, ce n'est ni l'éphémère métaphysique (château de sable), ni l'inexistante (hors raison) expérience naturelle (château de cartes), mais bien le rêve (château d'ivoire), cet irrésistible pressentiment de la hauteur naissant au milieu des ruines.

En phylogenèse, la pureté précède la hauteur (Mozart et Beethoven, Pouchkine et Dostoïevsky, Schopenhauer et Nietzsche, Mallarmé et Valéry) ; en ontogenèse - plus fréquent est l'inverse.

La force, le savoir, la noblesse - trois axes, sur lesquels se propage la volonté de puissance. Le bon ordre de leurs étiquettes est à préserver : l'étendue, la profondeur, la hauteur.

Que la bonne philosophie fasse partie de la poésie, la meilleure preuve en est donnée par leur disparition simultanée des horizons des hommes, qui perdent le besoin séculaire de pureté et de hauteur, sources de la poésie et de la sagesse. C'est la passion qui purifie la sagesse et non pas l'inverse.

Toutes les valeurs sont désormais ancrées à la terre ; le monde s'est définitivement séparé du ciel ; « es werthet » de Kant et « es weltet » de Heidegger (« on évalue » ou « on ancre ») devinrent synonymes.

L'éternité n'a pas de quoi payer une rançon, et le temps, qui retiendrait en otages nos chantres de l'éternité, le sait bien. Mais le confort des geôles civilisées fait craindre pour toute ruine éternelle. Le prétendu otage se solidarisa avec ses ravisseurs !

L'ampleur d'une vie spirituelle résulte de la tension entre la profondeur de l'humilité et la hauteur du regard, la honte et l'ironie. Et puisque le talent, c'est surtout un don de l'ironie, ce don peut être un obstacle à l'amplitude de l'âme, si la honte ne le rejoint pas.

Le vrai maître : il m'introduit dans sa tour d'ivoire, je finis par l'en expulser, je la réduis en ruines et je le vis comme une initiation. Les faux maîtres ne font que créer un mode de recrutement. Écoute Jésus répéter le mot de Socrate : « Là où je vais, personne ne pourra me suivre ».

L'une des plus belles sensations de hauteur naît de la conscience, qu'un mouvement ascendant de l'âme prend appui sur un mouvement descendant de l'esprit.

Ni mon être (qui prend appui sur la profondeur de mon intelligence), ni mon devenir (qui rayonne à partir de l'ampleur de mon savoir) ne m'accompagnent là où est aspiré mon âme (qui ne vaut que par la hauteur de mon souffle, de ma noblesse) ; la hauteur est non-lieu de mon crime d'être né, suite à ma fuite devant le monde sans danger : « Il ne suffit pas de venir au monde pour être né » - R.Gary.

Plus ciblés et volontaires sont mes efforts pour devenir plus grand ou plus noble, moins j'ai de chances de l'être. Pas d'étapes vers la hauteur primordiale, qui ne se donne qu'à la force inemployée. La puissance, aux yeux des Anciens, était surtout appréciée en tant que potentialité, puissant et possible ayant la même origine (l'expression en puissance en est un reliquat).

La hauteur : tout tonnerre ou tempête éclatent sous mes pieds, ou mieux - c'est moi qui les provoque.

Si je baisse mon esprit, je deviens bossu, se disent les orgueilleux, et ils redressent la tête, sans s'apercevoir, qu'une bosse défigure leur âme.

Le pyrrhonien constate « son triomphe ou sa défaite et s'y fortifie également » - Pascal ; l'anti-sceptique suspend son vote et ignore le vainqueur, tout en prenant parti, dogmatiquement, par simple goût ou dégoût, pour la hauteur de l'étoile, sous laquelle naissait l'avis plus brillant. D'autant plus qu'« une victoire racontée en détail, on ne sait plus ce qui la distingue d'une défaite » - Sartre.

La rencontre du vrai et du beau produit l'intelligence, celle du beau et du bien - l'amour, celle du bien et du vrai - la foi. Mais le faisceau de ces trois axes crée un seul foyer, à égale distance des origines et des fins, - la noblesse.

La hauteur : ne pas m'occuper des choses, mais des places qu'elles occupent, des topoi. Si bien que, pour chasser des idoles, je n'aurais plus besoin de marteau, qui de toute façon tourna déjà en encensoir (grâce à M.Luther, Nietzsche ou R.Char), mes ruines virtuelles suffiraient pour les faire fuir vers des murailles sans hauteur.

Un miracle de notre interprète câblé ; dans l'expression des yeux se lit le portrait de l'âme ! Curieusement, sa musique, elle aussi, se concentre dans le regard, qui se laisse entendre. « Ô hauteur sans escales ! Ô chant d'Orphée ! Ô son à hauteur d'arbre ! » - Rilke - « O reine Übersteigung ! O Orpheus singt ! O hoher Baum im Ohr ! ». Un regard à hauteur d'arbre, une musique montant de notre caverne intérieure…

Le gracieux chevalier français fut surclassé par l'archer lourdaud anglais. Le cordage détrôna le plumage. Et le rouage s'ensuivit, depuis : « ce cavalier français, qui partit d'un si bon pas » (Péguy - de Descartes).

La hauteur et la profondeur sont condamnées à s'écrouler en platitudes, si elles ne s'appuient pas mutuellement, dans un dialogue entre sensibilité et intelligence. Arendt reste trop unilatérale : « Le dialogue des pensées ; où il manque, il n'y a plus de profondeur, que la platitude » - « Der Dialog des Denkens. Wo er fehlt, gibt es keine Tiefe mehr, sondern Verflachung ».

J'accueille l'espérance là où résiderait mon bonheur : dans une salle d'attente des bureaux, dans une chapelle de château, dans un âtre des ruines. L'espérance en ressort munie de prestige, d'ailes ou de frissons.

Dis-moi comment tu bâtis ta tour d'ivoire, je te dirai pourquoi elle sera une ruine. C'est ce qu'aurait pu vouloir dire Morgenstern : « Montre-moi comment tu bâtis, je te dirai qui tu es » - « Zeige mir, wie du baust, und ich sage dir, wer du bist ». Nous sommes ce que nous trouvons, mais même ce que nous cherchons peut donner une idée de la nature de nos contraintes, qui sont souvent plus éloquentes que nos ressources ou nos finalités. « Dis-moi comment tu cherches, je te dirai ce que tu cherches »*** - Wittgenstein - « Sage mir, wie du suchst, und ich werde dir sagen, was du suchst ».

Le désir : un élan, dont l'objet ne peut être désigné que par des métaphores ; si cet objet est palpable, visible ou intelligible, on a affaire aux souhaits, aux besoins, non aux désirs. La métaphore : l'image, qui, pour être lisible, doit être projetée au ciel.

Pour me perdre dans les nues, peu importe si je rampe ou si je cours sur la terre. L'essentiel est de ne pas faire de chemin sans clair de lune.

Ne pas me connaître - pressentir ma valeur et ignorer mon prix. Ce qui m'est propre et ce qui est commun à tous, ce sont deux domaines d'égales ressources et d'égales valeurs. Ceux qui, avec morgue, se cherchent finissent, d'habitude, par tomber sur des banalités, personnelles ou collectives, et par en proclamer la fade paternité.

Peu m'importe, quelles négations ou proclamations je lis sur ton bouclier ; je ne peux deviner ton véritable défi que par ta manière de te désarmer et de te taire, devant la vie et devant l'esprit. Que tes ailes te servent de panache et te portent loin des lieux, marqués par les armes, à l'opposé d'Achille : « Achille, divin preux, sent que ses armes le portent ; il croit avoir des ailes » - Homère.

Inévitablement, un jour, je me sentirai misérable, sur la facette cependant qui m'est la plus chère : m'enivrer de ce découragement, porter haut ma misère - s'appelle noblesse.

Dans l'Éternel Retour je ne vois pas de cycles ; j'y vois, par contre, l'extase hautaine qui, intemporellement, seule épuise l'essence de la chose, qu'aucun mouvement, circulaire, linéaire ou chaotique, aucun approfondissement ni élargissement n'enrichit ni n'éclaire. La chose reste la même, face à toute bougeotte, et ne se résume que dans l'intensité du regard initiatique ; l'intensité non-noble est propre des passions aujourd'hui dominantes : la Bourse, le flirt, la gazette. Mais tenir à la permanence de l'intensité, c'est aussi chercher à mourir debout, contrairement aux autres : « Tout ce qui se perfectionne par progrès périt aussi par progrès »** - Pascal.

Cette vaine et niaise recherche de la vérité, de la justice et de la raison, à l'intérieur de moi ; ces choses froides se trouvent à l'intérieur des codes et langages ; le moi ne porte que de chaudes palpitations, traduisibles soit en musique soit en calcul. Même la bonne mathématique est plus près de la musique que du calcul, elle est l'art d'éviter le calcul - elle manipule les ombres plus magistralement que les nombres.

L'intensité est cette force unifiante, qui fait vénérer, dans l'arbre, avec l'égale ouverture, - les rameaux, les fleurs, les fruits, les racines et les cimes, ainsi que toutes ses saisons ; l'utilitarisme est le nom de l'un des adversaires de l'intensité : « Ne sois pas tenté par la science des Grecs ; elle donne des fleurs, mais point de fruits » - le Talmud.

Pour être un optimiste ou un pessimiste conséquent, il faut, respectivement, du courage, face à une raison brandissant des dangers, ou du courage, face à une âme brandissant des merveilles. Ou bien s'en passer, en acceptant la double incohérence d'une écriture pessimiste, dictée par une foi optimiste. Mes capitulations me mettent en contact avec la hauteur ; je me moque du « courage de celui qui regarde dans les abîmes » - Nietzsche - « wer den Abgrund sieht, hat Muth » - ce n'est pas le vertige qui le guette, mais le dégoût ou l'ennui.

Les chutes poussent les meilleurs à se chercher des ailes, et les pires – à ramper. Le génie est dans un nouveau mode de déplacement, où chutes et envols peuvent facilement changer de signe. Et pour ne pas ramper, le meilleur moyen – trouver un équilibre dans l'immobilité. Devenir cette « cause immobile, qui meut toute chose » - Maître Eckhart - « eine unbewegliche Sache die alles Ding bewegt ».

Dans les profondeurs, il n'y a que très peu de points d'attache ; et en surface ils abondent. D'où l'austérité des profonds et l'exubérance des superficiels. Mais la personnalité n'a qu'une seule dimension probante - la hauteur, et elle accompagne plus naturellement les superficiels que les profonds, elle est plus près de la caresse que du forage. Et J.Benda : « En ce qui regarde l'amour, Descartes, Spinoza, H.Spencer travaillent en profondeur et Stendhal - presque uniquement en surface » - n'y est pas si idiot qu'il en a l'air. La peau n'est peut-être pas ce qu'il y a de plus profond chez nous (Valéry), mais elle promet une belle hauteur.

Montrer une belle image et déclarer : sous ce signe tu … perdras, et passer quelques beaux instants en compagnie des rares, qui resteraient dessous à oublier le temps. Il ne suffit plus au vulgaire de savoir qu'aujourd'hui in hoc signo vinces, il lui faut savoir, que in hoc signo vincunt, vincent et vincant (sous ce signe on vainc et vaincra et qu'on vainque ! ).

Tenir à la hauteur veut dire continuer à être certain de ne pas pouvoir l'atteindre. Ce qui m'en rend esclave ; mais envierai-je cet « homme libre, celui pour qui toute hauteur est accessible » - Gorky - « для свободных - все высоты достигаемы » ?

Deux sortes de noblesse : celle du quoi et celle du comment, la grandeur et le style. Aucune grandeur ne rattrape les lacunes de style, mais la force d'un style peut pallier le manque de grandeur. « Scrute le quoi, mais davantage le comment » - Goethe - « Das Was bedenke, mehr bedenke Wie ».

Un bon souffle et un bon regard, voilà ce qu'apporte la hauteur : « Se retirer de ce qu'on fait, et gagner quelque hauteur pour respirer et dominer » - J.Renard.

Dans l'édifice de mon âme, seuls les soubassements doivent garder leurs attaches spatiales, que je refuserai aux fenêtres et aux toits ; ainsi je me retrouverai dans des ruines nihilistes - privées d'attaches temporelles ; débarrassé de l'irréversible devenir, j'y vivrai un éternel retour de l'être atemporel, à l'opposé du Nietzsche simple, pour qui, c'est la réminiscence du devenir qui rend éternel le retour (mais c'est l'un de ces opposés que le Nietzsche complexe aime épouser avec tant d'égalisante intensité – retour du même !). On est séduit par ce « pathos universel de l'illusoire réminiscence » - Jankelevitch. Et moins je vois les attaches banales, mieux je m'attache à la grande distance.

L'humilité sans la fierté, c'est comme la profondeur sans la hauteur - le manque d'amplitude résultera, immanquablement, en bruit sans épaisseur, en platitude de toute musique, qui émanerait de ma vie.

Le dernier homme, ce n'est pas nécessairement le ressentiment en soi, ni même son objet, ni le non orgueilleux et bête jeté à la figure du monde, mais le manque d'intensité de son regard capable d'égaliser les non et oui, dans un acquiescement, à la fois fier et humble, une naïve et essentielle soumission montanienne. Surhomme : l'effort au service de la résignation, l'intensité comme dénominateur commun de toute fraction de la vie - l'homme du désir sachant museler l'homme du besoin. Contrairement à l'ultra-humain ou au trans-humain, perçus en perspective temporelle, le surhumain s'évade du temps, puisque le vrai humain est intemporel.

La pensée qui t'apaise est rarement de la pensée ; c'est la sensation de honte qui annonce, le plus souvent, sa pénible naissance. Marc-Aurèle : « que tu puisses avouer toujours sans honte tes pensées » - n'y a rien compris, tout en ignorant la profonde ironie de sa pseudo-sagesse : « qui vit en paix avec soi-même, vit en paix avec l'univers ».

Ruines, loques, capitulations - toit trop fréquenté, hermine trop exclusive, panache trop blanc. Mais de bonnes notions d'architecture, de haute couture et de Vie sacre.

Dans quelles circonstances la vue est préférable au regard ? - quand l'affectif épuisé cède au contemplatif ou à l'accumulatif : « Je ne veux pas de points de vue, je veux la vue » - Tsvétaeva - « Я не хочу иметь точку зрения. Я хочу иметь зрение ».

Que ce soit dans le vrai, le bon ou le beau, le sens de notre existence ne se transmet que par la musique, musique pressentie par le talent et appuyée sur l'intensité et le frisson, qui animent notre âme. Mais les tenants de l'équanimité plébéienne y voient leur obstacle principal : « Celui qui est sans trouble n'est à charge ni à lui-même ni aux autres » - Épicure.

Qu'est-ce que le rêve ? - une prière vers l'inexistant, un élan vers l'inconnu, un attachement à l'impondérable, un détachement de l'évident, un sacrifice des horizons et une fidélité au firmament, une reconnaissance que l'essentiel n'est pas dans le réel, une solitude du bien et une sacralité du beau.

Moi en tant qu'arbre, je n'ai rien à partager dans les vagues frissons de ma cime, mais dans mes racines immobiles, je ne peux pas me passer de nourritures, communes avec mon espèce. Mais, en bas, évite les potins au sujet de ce qui s'ourdit en haut : « Ce qui se hisse en hauteur, se rapetisse en profondeur »** - Morgenstern - « Was droben in den Wipfeln rauscht, das wird hier unten ausgetauscht ».

Je prouve à la Terre passagère l'existence de mes racines par l'élan de ma cime vers le ciel éternel. En passant du végétal à l'architectural, je saurai qu'en me détachant de la Terre, je ne sauverai mes ailes déployées que par un toit entrouvert de mes ruines. Méfie-toi des murs, mures-en les fenêtres : « Que le meilleur de toi ne s'arrache pas à la Terre pour casser tes ailes contre les murs de l'éternel » - Nietzsche - « Lasst ihre Tugend nicht davon fliegen vom Irdischen und mit den Flügeln gegen ewige Wände schlagen ».

La tour d'ivoire, cette hauteur d'en-bas, et les ruines, ces abîmes d'en-haut, sont les seuls déserts lieux, que hante le fantôme, sans domicile fixe, de mon écriture, fantôme et non pas locataire.

Le nihilisme extatique : pas de table rase ni de nouveautés à tout prix, mais la recherche de ce qui est invariant ou intemporel, dans les vicissitudes courantes.

Quand l'intensité remplit mon regard, tout événement - une agonie, un triomphe ou une découverte - est vécu telle une vicissitude sans conséquence, aux noms communs. N'apportent des secousses que les naissances, ces surgissements de l'innommé.

L'égale maîtrise du ton et du fond, le cas rarissime : Platon, Dostoïevsky, Tolstoï, Heidegger. Le cas le plus fastidieux, la morne maîtrise du seul fond, sans posséder le ton, - la gent professoresque. Sa maîtrise profonde : Aristote, Kant. Les meilleurs, prenant de haut le fond, s'adonnent au ton : St Augustin, Nietzsche, Cioran. Et l'on finit par comprendre, que la hauteur du ton crée la profondeur du fond.

Réussir son rêve ou réussir sa vie, il faut choisir, et il y va du choix de la bonne dimension. L'esprit est plus souvent du côté de la vie vaste et plate, et l'âme voue le rêve - à la hauteur. Et toute tentative de leur trouver un refuge commun dans une profondeur se termine par un lent affleurement à la surface, à la platitude. La chute du haut, au moins, tue et non pas banalise le rêve.

Ce dont je rêve doit remplir ma vie ; ce fut un mauvais rêve, s'il en est absent.

Tout édifice fixe finit par exhaler un irrespirable ennui ; pour que ma construction puisse porter le noble titre de ruines intemporelles, on doit y entrevoir une possibilité d'édifices ; et mes ruines seront d'autant plus hautes, que plus profonds en seront les sous-sols : « Cela ne m'intéresse pas de construire un édifice, mais d'avoir des fondements des édifices possibles » - Wittgenstein - « Es interessiert mich nicht, ein Gebäude aufzuführen, sondern die Grundlagen der möglichen Gebäude zu haben ».

Tant de choses impassibles nous envahissent, qu'il faudrait les munir de frissons, pour qu'elles s'enfuient. Préférer un vide musical au plein minéral.

La liberté en tant que libre arbitre, s'appuyant sur un caprice ou un coup de dés, est digne des singes ou des machines. La vraie commence avec l'écoute de ma faiblesse et de ma honte intérieures, face à ma force et mon intérêt extérieurs.

Il ne sert à rien de creuser dans les profondeurs de nos raisons, pour justifier nos rêves ; le vrai désir naît dans la hauteur (contrairement aux appétition, conatus, volonté, tournés vers la profondeur), et Kant avec les scolastiques - « ce n'est que SOUS de bons prétextes que nous désirons » (« nihil appetimus nisi SUB ratione boni ») - regardèrent dans une mauvaise direction.

L'âme a sa place jusque dans l'harmonie géométrique (comme la raison est toujours bien venue dans le chaos sentimental), mais la gent professoresque continue à encenser ces deux sinistres personnages, Descartes et Spinoza, pour avoir substitué partout anima par mens.

L'intensité que j'appelle de mes vœux, doit couronner l'union du lisible, de l'intelligible, du sensible : profondeur, hauteur, ampleur - beauté, noblesse, bonté. Montaigne, non sans raison, l'appelle volupté : « En la vertu même, le dernier but de notre visée, c'est la volupté »**, tout en réconciliant Épicure avec Zénon de Cittium, dans une perfection aristotélicienne.

Les feuilles, frémissant de leurs inconnues, donnent de l'élan à l'arbre, qui cherche à s'unifier avec le monde ; quand elles sont en hauteur, elles deviennent des ailes, - l'arbre retrouve la montagne. « Les hommes sont semblables aux feuilles des arbres » - Homère.

Dès que le bonheur n'est plus un rêve, il devient insignifiant.

Le stoïcisme est une morale des sots, des lâches et des esclaves - vaincre son soi, qu'il n'est donné à personne ni à connaître ni à affronter ! Le maître porte, confraternellement et noblement, le poids des défaites des autres maîtres, ce mélange de honte et de pitié.

Ni le savoir ni la création, en eux-mêmes, ne justifient la vie ; seule la musique, qui deviendrait leitmotiv de celle-ci ou accompagnement de celui-là nous ferait oublier le silence absurde et angoissant de l'existence. Et toute musique naît des bonnes vibrations : « Le sens de l'existence est dans l'intranquillité et dans l'angoisse » - Blok - « Смысл жизни заключается в беспокойстве и тревоге ».

Je parcours mon soi illimité, à la recherche de son essence, je m'arrête aux suites de : je pense, j'agis, j'innove, je suis ému, je maîtrise - pour converger, finalement, vers leur limite commune - je crée. Mais pour qu'elle présente un intérêt, il faut qu'elle ne m'appartienne pas, il faut donc que j'aie un talent, que je sois un Ouvert. Le monde même reste un Ouvert, grâce à la création (Heidegger - « Das Werk hält das Offene der Welt offen ».

Je dois avoir un thème musical unique, qui traverserait ma vie, rhapsodique ou symphonique, de part en part, tel un retour éternel, fusion du continu et du discret : « Il y va de l'intensité et non pas de la vie éternelle »** - Nietzsche - « Auf die ewige Lebendigkeit kommt es an, nicht auf das ewige Leben ».

La présence des autres, dans ce livre, n'est que l'air des métaphores, que battent mes ailes ; la hauteur et le souffle n'en sont qu'à moi. D'ailleurs, on ne devrait écrire qu'avec la sensation d'être le seul chasseur de métaphores, sous un ciel vide. « Le texte est une forêt, où chasse le lecteur. Un bruissement au sous-bois, tiens - une pensée ; un gibier timide, une citation - à mettre au tableau de chasse » - Benjamin - « Der Text ist ein Wald, in dem der Leser der Jäger ist. Knistern im Unterholz - der Gedanke, das scheue Wild, das Zitat - ein Stück aus dem tableau » - je ne cultive pas de textes, et donc pas de forêts, mais je tends tant d'arbres, chacun avec des ombres qu'il ne partage pas avec d'autres arbres, et ils ne se trouvent ni sous un même soleil ni à la même heure de la nuit. Si tu n'y entends que du bruit, tes oreilles ne sont pas faites pour mes canopées, puisque j'y avais mis de la musique.

La liberté mécanique, démontrable : mon consentement, accompagné de la conscience que j'aurais pu ne pas le donner ; elle est donc plus dans le devoir et le pouvoir que dans le vouloir.

Dès que je me laisse envahir par le réel, la réduction du fond de l'existence au comique ou au tragique devient une tâche d'une facilité ingrate ; d'où l'intérêt de garder, en moi, assez de vide pour y loger mon rêve, ennemi des pulsions théâtrales ; les ruines - à l'opposé de la scène.

Deux directions, dans lesquelles je peux abandonner un problème : quand il a perdu son charme, sa virginité, je lui préférerai le mystère de la pudeur ; ou bien je me vouerai au pays des solutions frigides, où aucune excitation poétique n'est de mise. Le chemin de la honte, le chemin de la pitié.

Dans l'examen d'une chose, d'un événement, d'une pensée ne mettre dans la balance ni gains ni pertes, ni remords ni ressentiment, mais réduire leur mesure à ce qui, en nous, relève, seul, de l'éternité, donc reste le même, - à notre musique et à son intensité, telle est la leçon de l'éternel retour.

Le renversement ou le retournement des valeurs, auxquels m'invitent Baudelaire ou Nietzsche, inévitablement, prendront l'aspect mécanique, comme négations ou changements de signes. Lire les valeurs des autres et les renverser est un travail ingrat et sans grâce ; il faut inventer mes propres unités de mesure, ma propre balance et ma propre lecture des empreintes d'idées et de choses.

Ce livre fut écrit parmi les ruines du pays du gai saber (ou de la gaya scienza de Nietzsche), ce berceau de l'Europe poétique, où jadis s'entre-fécondaient le chantre, le chevalier et le libre esprit, une rencontre impensable aujourd'hui, et que j'essayai de reconstituer. À quelle hauteur l'apocalypse peut être gaie (fröhliche Apokalypse de H.Broch) ? À quelle hauteur la poésie n'a plus besoin de science ? - c'en est le vrai enjeu et non pas : « à quelle profondeur la science devint gaie » - Nietzsche - « aus welcher Tiefe heraus die Wissenschaft fröhlich geworden ist ». La métaphore troubadouresque serait le fameux masque musical, qu'aiment aussi bien la profondeur que la hauteur.

La noblesse était possible, puisque l'art, c'est à dire une distance esthétique entre la réalité, la création et l'émotion, était possible. Avec la mort de l'art, c'est à dire avec sa fusion avec la seule chose qui compte aujourd'hui, la réalité, toutes les armoiries nobiliaires peuvent être effacées.

Ce que n'importe qui peut dire, il faut le taire ; ce qu'on ne peut que dire, et non pas chanter, il faut le taire ; ce qu'un autre peut chanter, ce n'est pas la peine que je le dise ; ce qui est dit ne peut pas être chanté ; il ne reste au dire qu'un champ de silences ou un commentaire du chant. Et Voltaire : « Ce qui est trop sot pour être dit, on le chante » - aurait pu ou dû mettre vague ou beau, à la place de sot, pour défier Wittgenstein ou laisser Zadig inspirer Zarathoustra : « Chante ! Ne parle plus ! » - « Singe ! Sprich nicht mehr ! ». Le silence est une contrainte, plus qu'un moyen.

La liberté est l'une de ces notions floues, que n'éclaircit que la présence de la noblesse : mais aujourd'hui, le plus souvent, quand on est libre, on est sans noblesse, et quand on est noble, on l'est déjà au-delà de la liberté. La seule grande liberté vérifiable est une préférence accordée à la faiblesse, face à une force sans noblesse. « Sans pouvoir être déraisonnables, nous ne nous considérons pas assez libres » - Leibniz - « Nisi potestas brutalitatis fiat, satis non liberos esse non putamus ». Quand on ne respecte que la force raisonnable et incolore, on est gris comme un mouton ou livide comme un robot.

Des désirs qui me visitent : heureusement, beaucoup d'objectifs ignobles restent dans une réalité sans honte, hors de moi, sans pénétrer mon âme ; heureusement aussi, tout objectif noble reste ancré dans mon âme et ne s'associe avec rien de bassement réel. « Qui atteint tous ses buts, les avait placés trop bas »** - Karajan - « Wer all seine Ziele erreicht, hat sie zu niedrig gewählt ».

Garder de la hauteur : m'immobiliser à l'apogée de mon étoile, où son ascendant astrologique est le plus fort.

Ce qui est admirable dans l'art des contraintes, c'est que, bien formulées, elles permettent d'aboutir à la merveilleuse compossibilité : donner, simultanément, de la hauteur au mystère, de la profondeur au problème et de l'étendue à la solution

Le but de la philosophie - une consolation, sa forme - une intelligence, son contenu - une noblesse. Si un seul de ces composants venait à manquer, l'édifice serait inhabitable. La noblesse n'existant qu'en Europe, on ne peut être philosophe que dans la mesure, où l'on est Européen.

Le château en Espagne est au centre aussi bien de la poésie que de la philosophie ; la poésie y profite de l'absence de toit et la philosophie en consolide les fondations ; la poésie y fait vivre le rêve et la philosophie le justifie ; les deux en font une réalité à part. Les mauvais poètes et philosophes s'enferment en casernes et en bureaux, que les bons réaménagent en ruines et peuplent de fantômes.

Être sublime, ce n'est ni mesurer plus que les autres, ni ne se laisser mesurer à rien, ni être incommensurable, c'est donner une nouvelle mesure, dans l'ordre du beau et du bien, et une nouvelle balance, dans l'ordre du vrai.

La merveille de l'homme est d'être muni exactement de ce qui permet de vivre le monde comme une pure musique : un instrument (le talent), un interprète (l'esprit), un auditeur (le cœur), un compositeur (l'âme). Paradoxalement, les yeux y sont absents, pourtant c'est bien le regard qui permet de voir cette merveille. C'est le regard et la mémoire qui rendent l'homme - mortel. « L'homme est un Dieu mortel »*** - le Trismégiste.

Pourquoi les âmes finirent-elles par devenir, comme les cervelles, tièdes, sans frisson ni fièvre ni éclat ? Parce qu'on suivit la recette platonicienne mal comprise : les nourrir. Mais au lieu de ne sélectionner que des aliments immatériels, composés d'élans et d'étonnements, pour en entretenir la pure flamme, on les encombra avec des matières lourdes, lois ou algorithmes, qui y éteignirent toute étincelle. « Étant grossier, tout esprit s'ignore et désire la chair, comme aliment et volupté »** - Boehme - « Ein jeder Geist ist rohe, und kennet sich nicht : nun begehret ein jeder Geist Leib, beides zu einer Speise und Wonne » - c'est dans l'image ou dans la donzelle que l'esprit entretient la belle illusion de soi.

La noblesse des propriétaires (de terres, de châteaux, de titres, de prébendes) n'a jamais existé ; elle ne naît que chez les dépossédés (les faibles extérieurement) ou chez les possédés (les forts intérieurement), dans la défaite ou dans le rêve. Au sein de l'humanisme, elle tient la même place, que la poésie - au sein de la littérature.

La noblesse est un trait, et non pas une race ; ce trait est psychique, et non pas sanguin ; il surgit dans n'importe quel milieu, n'étant nullement héréditaire ni imitable. Tout héritage est de l'imitation ; la noblesse est dans la création et dans l'évanescence.

Le chant est la première nécessité du poète et du philosophe ; et si les plus beaux des chants accompagnent l'indicible ou l'introuvable, ce n'est nullement une fin en soi, mais un constat curieux, qui ne devrait que rendre leurs recherches plus profondes et leur musique - plus haute. « Ce qui peut se dire reçoit sa détermination de ce qui ne peut pas se dire » - Heidegger - « Das sagbare Wort empfängt seine Bestimmung aus dem Unsagbaren ».

La ligne de partage intellectuelle la plus marquée est celle qui oppose la hauteur à la profondeur, Héraclite à Parménide, le devenir à l'être, Nietzsche à Heidegger, l'arbre, qui fleurit, à l'arbre, qui se ramifie, l'intensité à la densité. Les meilleurs des héraclitéens maîtrisent tout ce que Parménide a à dire ; l'inverse est rarement vrai.

Le rythme et l'algorithme ont la même origine - l'habitude ou la répétition - mais les sources différentes : le rythme naît en nous, l'algorithme - hors de nous, dans le troupeau ou dans la machine. Étymologiquement, rythme signifiait fidélité du fleuve à sa source (fidélité, traduite par la même intensité, dont l'éternel retour du même est la plus belle des métaphores), d'où la place qu'il mérite dans le culte des commencements. Le soi inconnu ne se laisse entrevoir que par les premiers pas ou par la hauteur du regard sur toute marche : « Il n'y a d'originalité qu'à l'origine, au-dessus et bien avant » - R.Debray.

Le but de l'existence : sur cette terre, bâtir la demeure pour mon âme, qui y descendit Dieu sait d'où. « Amener l'âme à se sentir chez elle dans son exil » - S.Weil. Et puisque mon âme me conjure à suivre mon étoile, l'architecture des ruines, au toit percé et ouvert au ciel, paraît être la mieux adaptée. Mais sur papier, ces ruines seront dessinées sous forme d'une tour d'ivoire, aux vastes souterrains.

Qu'est-ce qu'espérer ? - ne pas étouffer la voix inutile et mystérieuse du bon et du beau. L'espérance est un contact fécond et réciproque entre le cerveau et l'âme ; lorsque le premier néglige la seconde, je suis robot, et lorsque la seconde n'écoute plus le premier, je suis mouton ; dans les deux cas, je désire sans jouir, je suis exploitant du cerveau ou eunuque de l'âme !

Cocteau voit l'arbre croître en profondeur : « Gravez votre nom dans un arbre, qui poussera jusqu'au nadir » - c'est une exclusivité de l'arbre - chacun choisit la dimension, à laquelle s'attache son regard ; ce qu'on ne peut pas dire de la lugubre platitude du marbre.

La médiocrité en appelle, tout le temps, à la pureté, à la grandeur et à la liberté, connues et fermées, lui servant de buts ou balances ; le talent, c'est ce qui les fait oublier ou n'en fait que des contraintes, figées et silencieuses, et permet de produire de nouvelles unités de mesure du pur, du grand et du libre - mesures sonores, ouvertes et palpitantes. « La grandeur d'une âme est dans son don de reconnaître une grandeur chez les autres » - Karamzine - « Талант великих душ есть узнавать великое в других людях ».

Espérer : ressentir un bénéfique élan vers la hauteur, élan dont on est incapable de désigner la source, la direction, la destination ou la matérialisation. L'espérance n'est qu'une noble contrainte. « Être du bond. Ne pas être du festin, son épilogue »** - R.Char.

Ce n'est pas dans le solide des muscles, mais dans le liquide de ses faiblesses que l'homme diffère radicalement de la bête : dans la larme, dans l'encre, dans le fiel. Tant que le sang, et non pas la lymphe, alimente son âme.

Ils m'appellent à ne pas chercher à sauter au-dessus de mon nombril, tandis qu'eux-mêmes s'évaluent à l'étendue de leur ombre médiatique, ce qui justifie leur nom de reptiles. Qui ne voit même pas son ombre ? - le volatile !

Il y a en nous des pulsions inanoblissables, auxquelles il vaut mieux céder, pour ne pas abaisser notre pouvoir anoblissant. « Que ce qui en nous est bas aille vers le bas, afin que ce qui est en haut puisse aller vers le haut »* - S.Weil.

Qu'est-ce que l'intensité ? - serait-ce l'aboutissement d'une flamme, transmise à la musique pour finir imprimée dans l'âme, sans traces d'objets, d'instruments et de finales ? L'énigme de l'esprit, qui se charge de cette trajectoire, - l'impulsion toujours tragique du commencement : « Le tragique commence avec la ruine de l'imitable » - Lacoue-Labarthe. Le commencement est découverte de tours d'ivoire ; à la fin, une démolition est inévitable ; deux issues possibles : servir de matériaux de construction ou devenir une ruine intouchable, un rêve naissant : « Si tu détruis, que ce soit avec des outils nuptiaux »** - R.Char.

L’angoisse existentiale et la passion existentielle sont parmi les plus nobles signes de notre humanité – une raison de plus de mépriser le scepticisme : « Le scepticisme guérit de deux calamités qui affligeaient l’humanité – l’inquiétude et le dogmatisme » - Sextus Empiricus.

La bêtise principale des Anciens, y compris des épicuriens, consiste à vouloir étouffer les désirs ; ils n'en voient qu'une fin - leur satisfaction, tandis qu'il en existe une autre, plus noble, - leur entretien, à l'état d'un feu pur, comme cette fontaine est pure, près de laquelle on meurt de soif. Il ne s'agit pas de tromper sa faim, mais de l'entretenir. « Je n'aime pas les poèmes de la nourriture, mais les poèmes de la faim »*** - Artaud. Qui suit encore ce bel et subtil conseil de Pythagore : « Ton cœur de vains désirs ne se repaîtra plus » ? - il les entretiendra à distance ! Le désir, qui n'est pas vain, est avidité.

Les penseurs (Wittgenstein II, Heidegger II) nous enquiquinent avec des revirements radicaux et profonds de leurs dernières pensées ; les rêveurs (Nietzsche, Cioran) nous enthousiasment avec leur haute fidélité aux premiers émois. Algorithmes des ruptures, rythmes des signatures.

Les mêmes états et objets sont à l'origine des réactions romantique (chaude) ou mécanique (froide) ; mais le romantique y avait entendu de la musique, tandis que l'enregistreur y avait mesuré des décibels ou fréquences ; le conte de fée, face au compte rendu ; la réalité mélodique ou la réalité statistique. « Symbole et indice se regardent en chiens de faïence  »** - R.Debray. Toute la vie, en puissance, est en moi ; m'écouter, c'est y déceler la musique (et non pas le bruit) du monde, que je porte, pour la traduire ensuite dans mon regard.

Les nourritures terrestres ont tendance à devenir insipides ; la poésie redonne du goût aux entrées et desserts, et la philosophie en fait autant avec les plats de résistance ; mais elles ne seront jamais nourritures mêmes.

Sacrifice et fidélité, les seules preuves de la liberté, n'admettent pourtant pas de règles et sont à l'opposé de l'ennui, qui est l'évidence des choix mécaniques.

Ce qui mérite notre admiration aurait dû renoncer aux évolutions et preuves et se fonder sur la seule intensité métaphorique couronnant l'éternel retour : « On peut réduire toute valeur suscitant une pulsion à une pulsion suscitant une valeur »** - Levinas.

La plupart du temps, sur des questions vitales, l'âme s'accorde avec l'intelligence ; mais, pour rendre leurs rapports plus vibrants ou plus confiants, des sacrifices mutuels doivent être demandés, de temps en temps : des capitulations de l'âme devant l'intelligence - le pessimisme, ou des capitulations de l'intelligence devant l'âme - l'optimisme ; c'est à ce prix qu'elles se restent fidèles.

Le sage est pessimiste des fins et optimiste des commencements ; et pour assurer un fond joyeux de son existence, il tient à donner à son essence une forme toujours initiatique.

Ma vie élémentaire : sur l'eau, bien choisir le lieu avec une bonne profondeur et une bonne hauteur des deux azurs respectifs - le lieu de mon sabordage ; dans l'air - continuer à bâtir mes châteaux en Espagne ; sur terre - vivre dans mes ruines ou souterrains ; dans le feu - apprendre l'art phénicien de résurrection et le traduire en musique.

Notre liberté apparaît, lorsque la réflexion pèse plus que le réflexe ; mais, en somme, la réflexion n'est que le réflexe mis à l'examen par le vrai, par le bon et par le beau ; seul l'homme, conscient des parts du réflexe et de la réflexion en lui, peut être libre.

L'acquiescement à la vie est possible sur trois niveaux : la vie prise en tant que solution, la vie problématique ou la vie-mystère - pragmatique, théorique, mystique ; seul le dernier acquiescement dit un oui noble : « Comme je t'aime, ma vie-mystère »** - L.Salomé - « Wie ich Dich liebe, Rätselleben ».

L'acquiescement radical est propre du soi inconnu ; la négation n'a sa place que parmi les contraintes et les buts du soi connu ; le mystère est dans l'existence même des axes et non pas dans des hiérarchies de leurs points ; l'instinct (liberté et volonté) détermine le oui, le calcul (intérêt ou savoir) dicte les non.

Me faire envahir par des platitudes de la vie est signe de manque d'imagination ; les reliefs de la vie ne se sculptent pas par mes mains, mes pieds ou même mes yeux, ils se doivent à mon regard. L'imagination, c'est ce qui construit des exubérances ou déconstruit des platitudes, afin de créer un paysage, animé d'un climat émotif, que les Hindous appellent saveurs esthétiques.

On admire le mieux le paysage, quand on est pourvu d'un immuable climat : « Soit que nous nous élevions jusque dans les cieux, soit que nous descendions jusque dans les abîmes, nous ne sortons point de nous-mêmes » - Condillac. Les autres répètent, avec Heidegger, qu'ils « se tiennent toujours hors d'eux-mêmes, auprès de l'Être » - « 'Ich bin' ist immer jenseits des Seins, neben dem Sein als ständiger Anwesung » - qu'on soit dans le processus ou dans la frontière, qu'on soit Ouvert ou Fermé, qu'on soit regard ou énergie, on ne démord pas de son soi inconnu, ce gardien de l'être.

Quelle ligne de parenté m'est plus chère ? celle que m'insuffle le même feu dans les veines, ou celle qui me rend solidaire dans la poursuite des mêmes objectifs ? le sort ou le choix ? - moi, je penche pour le sang et me détourne des gangs. D'autant plus que le poète, en moi, aime converser avec le sort, et le philosophe s'amuse à unifier tous les choix.

Au bureau, on sait, que l'azur du ciel le doit à sa hauteur ; en tour d'ivoire, on veut, que la hauteur soit due à l'azur.

Aucune de mes frontières, en étendue et en profondeur, ne m'appartient, j'y suis un Ouvert ; c'est en hauteur que je n'ai rien à atte(i)ndre, qui ne soit à moi ; Heidegger, dans son oubli de la hauteur, confond horizons et firmaments : « L'horizon n'est nullement rapporté au regard, mais signifie la clôture » - « Aber Horizont ist gar nicht auf Blicken bezogen, sondern besagt den Umschluß » ; quand l'horizon se réduit au temps, qui rend compréhensible l'être, on néglige le firmament, qui est l'espace, demeure ou ruines, du devenir.

La sagesse pratique, la sagesse de la vie ou la Lebensweisheit, que cherchèrent à édifier tant de raseurs, n'a jamais existé ; elle ne peut aboutir qu'aux casernes, étables ou Facultés ; il ne peut exister qu'une sagesse du rêve : pour peupler mes châteaux - de soupirs, mes ruines - de souvenirs, mes souterrains - de martyrs.

La hauteur de la tour qu'on projette permet de voir nettement ce qu'il y a de grotesque dans ses sous-sols et de pittoresque - dans ses ruines.

C'est la profondeur de nos sacrifices qui déterminera la hauteur de notre fidélité. Deux éclatants exemples : Nietzsche et Pasternak, renonçant à la musique, pour atteindre les sommets de la philosophie et de la poésie.

Noblesse de l'intelligence, caresse de l'existence, altesse de l'essence - tels seraient les domaines, dans lesquels je plongerais ma réflexion, si l'on me demande, pour qui je me prends, - l'arrogance est la modestie des timides.

D'après Sartre, on accède au monde par le regard. Mais il le place, à l'instar de Platon ou de Heidegger, en profondeur et non en hauteur, et il l'adresse au groupe et non à l'arbre.

Tant de triomphes du mouton combatif, dans la poursuite des aveuglements et des illusions, portés par des brebis égarées ; le résultat - disparurent les éblouissements et les rêves des aigles ; le mouton, mué en robot, peut ne plus surveiller les hauteurs désertiques, pour vouer son énergie à l'éternelle bassesse.

Le hasard peut suffire pour assouvir une soif précoce ; il faut laisser le fond du petit bonheur-chance prendre la forme d'un grand bonheur-danse ; laisser mûrir sa soif, mûrir en hauteur, pour que seules des sources profondes puissent la satisfaire ; vivre de la soif et rêver des sources. Pour les naïfs : « La première coupe – pour la soif, la deuxième – pour la joie, la troisième – pour la volupté, la quatrième – pour la folie » - Apulée - « Prima creterra ad sitim, pertinet secunda ad hilaritatem, tertia ad voluptatem, quarta ad insaniam ». Celui qui sait entretenir la soif, sans l'assouvir comme dans une étable, souffrira, mais connaîtra la volupté et la folie des sources solitaires.

L'extase ou la sécheresse, le oui ou le non aux illusions sont des contraintes, que le philosophe se donne, pour ne pas rater ses commencements du jour, dont la forme est faite d'ombres et de rêves. Le sot en fait des buts ou des fonds, lumineux et permanents. « L'esprit le plus parfait est une sèche lumière » - Héraclite, qui peut devenir, le lendemain, des ombres ardentes. « La poésie doit être assez sèche pour mieux flamber » - Paz - « La poesía debe ser un poco seca para que arda bien ».

Il serait bête d'énoncer dans mon livre ce que n'importe qui aurait pu faire à ma place ; c'est à cause de cette contrainte volontaire qu'il faut taire certaines choses, dont je me refuse de parler, puisque je ne le dois pas, tout en le pouvant (Wittgenstein s'y méprit de verbe).

L'essence du monde se réduit au fond mathématique et à la forme musicale ; et, respectivement, il n'y a que ces deux seules sortes de génie humain, maîtrisant la mystique soit du nombre soit de la mélodie, de l'être ou du devenir ; dans d'autres domaines, il ne peut y avoir que des talents.

La vie d'un créateur consiste à traduire le visible en lisible, le devenir en l'être, le prochain en lointain ; c'est son talent qui détermine si l'on y entendra un chant ou un compte rendu, si l'on y verra une danse ou une marche, si l'on y sentira une caresse ou une violence.

Il y a des idées, qui ne sont sensées qu'énoncées sobrement ; mais les plus belles valent surtout par l'ivresse verbale, qui les accompagne. Les premières courent la rue, les secondes se réfugient dans des sous-sols ou ruines.

Le nihiliste ne dit pas, qu'il n'y ait pas de raisons pour s'enthousiasmer ou pour se morfondre, mais que ce n'est pas à la raison, c'est à dire à ce qui est fixe et plat, d'en décider, mais au goût, c'est à dire à l'essor profond vers une hauteur naissante.

Aux crépuscules de la vie, les ombres s'allongent ; si je veux qu'elles soient hautes, je dois placer une source de lumière - dans les profondeurs.

Ce délicat choix entre le sang et le sens, entre la couleur et la valeur, où l'âme me fait pencher en faveur des premiers, et l'esprit me conduit vers les seconds ; et je finis par danser pour les premiers et de penser au nom des seconds, avec la musique pour leur seul dénominateur commun.

Une fois dans leur vrai métier, le philosophe ou le poète, nous arrachent du réel ou de ses copies, pour nous charmer ou émouvoir par un chant utopique, idéel ou prophétique. Ils culminent en s'échangeant leurs fonds et formes respectifs : « Le philosophe poétisant, le poète philosophant sont des prophètes »*** - F.Schlegel - « Der dichtende Philosoph, der philosophierende Dichter ist ein Prophet ». Et puisque la forme, chez un bon penseur, précède le fond, Heidegger a raison : « Avant que la chose soit conceptualisée, elle doit toujours être d'abord poétisée » - « Bevor gedacht wird, muß immer zuerst gedichtet werden ».

L’opposition entre le mécanique et l’organique : à la mesure répond la démesure (pour confondre les sages delphiques), des valeurs on arrive à l’axiologie (l’esthétique d’acquiescement dominant l’éthique de négation), aux vecteurs on préfère la hauteur et l’intensité (la noblesse hyperbolique).

Même la sagesse de la vie peut se formuler en tant que solution - en évaluer le prix, en tant que problème - réfléchir sur sa valeur, en tant que mystère - vibrer de son intensité (Nietzsche, la finalité), de ses vecteurs (R.Debray, les moyens) ou du vertige de sa hauteur (moi, la contrainte). La plupart des sages s'arrêtent à mi-chemin : « Si tu veux, que la vie te sourie, tu dois la doter d'un bon prix » - Goethe à Schopenhauer - « Willst du dich des Lebens freuen, so musst der Welt du Werth verleihen ».

Tant de plomb est trouvé dans les ailes de l'utopie, que personne ne croit plus qu'elle se relève. Pour lever des meutes, troupeaux ou termitières, la réalité, aux semelles ailées, suffit. L'utopie n'est bonne que pour mieux me clouer au milieu de mes ruines ou pour en tapisser le toit.

À partir d'un certain niveau de dons naturels, avoir de la profondeur est question d'inertie ou de persévérance ; atteindre à la hauteur, en revanche, ne demande ni efforts de la volonté ni constructions de l'esprit ; c'est une affaire de goût, de prédestination ou de sensibilité ; l'édifice savant, solide et durable, face à la tour d'ivoire, aérienne et éphémère.

Le nihiliste n'a pas moins de points d'attache que les autres, mais de ses attachements ne s'hérite pas mécaniquement son essence ; elle découle plutôt des accidents, qui accompagnent toute naissance du premier pas ou toute liberté du pas dernier.

L'aristocratisme n'est pas dans ce que j'hérite, mais dans ce que j'engendre ; j'hérite ce que mon soi connu m'énumère, j'engendre ce que mon soi inconnu chante dans son être. Au procès de ma vie, il ne suffit pas d'être témoin : « Afin qu'il témoigne d'avoir hérité ce qu'il est » - Hölderlin - « Damit er zeuge, was er sei, geerbt zu haben » - il faut aussi savoir me mettre dans la peau d'accusé ou dans les oripeaux de juge.

Quand je ne suis que comédien, le comment de mon jeu importe plus que le quoi et le combien. C'est le quand et le de mon metteur en scène (mon talent) et, surtout, le pourquoi du dramaturge (mon génie) qui importent dans la pièce, que j'aurai conçue.

Pour eux, le problème de la soif se réduit à l'état de la robinetterie, comme le mystère du désir - au manque, à l'absence, au néant, et ils brandissent leurs solutions sanitaires ou métaphysiques, pour te calmer. Qu'est-ce que le désir ? - un feu, qui ne demande au monde que d'être un aliment pur, pour l'entretenir et ne pas trop l'encombrer de cendres ou de fumées.

Tant d'héritiers de l'Être (Parménide), du Nombre (Pythagore), de l'Idée (Platon), de la Substance (Aristote), du Doute (Pyrrhon) ; ce qui tomba en déshérence, c'est la Passion (Épicure, comme tous les autres Anciens).

Le dépassement, nietzschéen ou populaire, en tant que mode de propulsion vers le surhomme ou le superman, est une démarche des Fermés : en-deçà de la frontière, on peut espérer une fraternité artificielle, et au-delà - une plate satisfaction de la volonté de puissance. Ô combien plus noble est l'homme Ouvert, qui se fiche des dépassements, et vit de l'intensité de l'élan, l'attirant vers sa limite, qui ne lui appartient pas ! Chez les Fermés, tout passage à la limite les laisse avec et en eux-mêmes. Une définition d'Ouvert, mathématiquement rigoureuse, se trouve chez un poète : « Sans cesse un désir, vers ce qui n'est point lié, s'élance »** - Hölderlin - « Immer ins Ungebundene gehet eine Sehnsucht ».

La culture et la grandeur sont aussi bien dans l'élévation d'édifices que dans l'entretien de ruines ; la rencontre du don d'architecte et du don de chantre, de compositeur et d'interprète ; la conscience que, derrière, se tient le même démiurge : « Tu me fis grand, et tu fais ma ruine » - Eschyle.

La noblesse des commencements est dans leur hauteur, la noblesse des fins est dans leur ouverture, la noblesse du parcours est dans l'intensité.

Danser dans les chaînes, chanter avec des pierres dans la bouche ? - non, mes contraintes, c'est le refus de la marche, me vouant aux immobilités ou chutes, c'est l'acoustique parfaite de mes ruines, où résonnent mes mots inactuels.

L'être et l'étant : le premier - la nuit des rêves, à la lumière de mon étoile ; le second - le jour des veilles, dans les ombres de la terre.

Les plus délicates de nos émotions, comme les plus subtiles de nos pensées, naissent (au sein) de l'invisible ; rendre celui-ci lisible est la tâche de la poésie, le rendre intelligible - la tâche de la philosophie ; l'outil de ces métamorphoses s'appelle regard, et son complément, le talent, permet non seulement de regarder, mais aussi de faire voir, ou plutôt de faire entendre, car ce n'est pas la maîtrise du récit (die Gesetze der Diskursivität halten - Kant), mais celle du chant, qui en est la condition.

Le séjour durable de la sagesse s'appelle ruines, où ne mène aucun chemin. Ceux qui réussissent à traîner leur sagesse sur des sentiers battus prennent l'étable, où ils aboutissent, - pour un palais : « Le chemin de l'excès mène au château de la sagesse » - W.Blake - « The road of excess leads to the palace of wisdom » - une illusion d'optique routière et architecturale te fait ennoblir une étable aménagée. L'excès de vitesse, de puissance ou de charge te fera condamner par la maréchaussée ; le déroutage du sage n'est enregistré que par le Juge suprême.

Liberté en tant qu'axiome, liberté de représentation, c'est le libre arbitre des moyens créateurs ; liberté prouvée, liberté d'interprétation, ne peut s'affirmer qu'en tant qu'un sacrifice de la force ou une fidélité à la faiblesse, c'est la liberté des contraintes nobles. Enfin, la liberté en tant que but est à la base de la noblesse et de la création.

Les meilleurs des esprits et des âmes s'affirment par le ton, le style et l'intelligence, et ils réservent à ces facultés - la volonté de puissance, volonté affective ou instinctive ; les pires, la majorité, dépourvus de ces qualités, placent la puissance calculée dans leurs coudes et leurs bras ; cet abominable goût de domination est propre à toutes les meutes féroces, à tous les troupeaux conformistes, à tout rassemblement horizontal ; d'après cette échelle, les meilleurs restent souvent en marge.

Plutôt que d'accuser Neptune à ton n-ème naufrage, découvre, que même tes traversées heureuses, vues d'une bonne hauteur, furent des naufrages. Ainsi, la bouteille, au lieu de m'aider à arroser mes conquêtes, servirait de réceptacle à mes dernières requêtes, adressées à Neptune. Souvent, au premier naufrage, la faute va à mon étoile, qui m'abandonne, au second - à moi-même, qui abandonne mon étoile. « Suivre une étoile, tout est là » - Heidegger - « Auf einen Stern zugehen, nur dieses ».

La bouche parle du hier du sentiment ; la plume - du lendemain de la pensée ; le cœur - de son aujourd'hui débordant. « Donner du temps au temps, pour que le vase déborde » - Machado - « Demos tiempo al tiempo ; para que el vaso rebose ». Se pencher sur le sens de la dernière goutte (le devenir causal), sur la plénitude du vase (l'être parfait), sur sa forme (l'éternel retour du même).

Fonder sur le sable ne fut jamais signe d'une grande sagesse. En premier lieu, le sage créa un bon désert autour de lui ; ensuite, il choisit le mirage comme le meilleur cadre de ses tableaux ; le style architectural, qui s'imposa ensuite à son goût, ce furent les ruines ; et c'est dans leurs souterrains qu'il découvrit enfin l'essence des meilleures fondations, qui se réduisit au sable, seul porteur crédible des souvenirs de la tour d'ivoire.

La construction gagne en beauté, quand elle cache ses fondations, ce qui ne veut pas dire qu'elle n'en a pas. Ses écroulements précèdent l'emménagement, ceux du vilain lui succèdent. « Tout homme qui m'écoute, sans le mettre en pratique, a bâti sa maison sur le sable » - l'Évangile - là où ne règne que la pratique, on ignore le noble genre de ruines, celles qui, sous le sable, s'accrochent au roc invisible.

Notre terre promise (par le libre arbitre des profondeurs divines) est peut-être notre ciel, cette hauteur permise à notre liberté. Pour l'atteindre, il suffit de renoncer à la recherche géographique et de suivre les trouvailles astronomiques.

Parmi les choses, je distingue celles qui relèvent soit du prix, soit de la valeur, soit du sacré ; mais la merveille du monde fait que, dans toute chose particulière, percent les mêmes trois dimensions ; il me faut deux types de regard, pour, respectivement, un travail de filtrage et un travail d'amplification ; donc, la formule : ce qui a de la valeur est sans prix, ce qui est sacré ne peut pas être évalué - s'appliquera même à l'intérieur de la chose élue, lorsque je serai en tête-à-tête avec elle, et que mon goût phylogénétique laissera sa place à mon intelligence ontogénétique.

Ce n'est pas l'heure qui déterminera la présence de mon étoile, c'est mon étoile qui marquera des heures élues, des heures astrales, ces heures intenses, emballées, porteuses du destin (geballte, schicksalträchtige Sternenstunden - S.Zweig). Elles sonnent, surtout, dans une âme qui retourne dans son désert, - les voix de prophètes y retentissent aussitôt.

On avait essayé de chasser l'infâme commerce du Portique païen, du Temple judaïque, de la Cour chrétienne ; la Porte close, il est revenu par la Fenêtre de la liberté. Le naturel se donne tout simplement à la bassesse ; il est rare, et donc - beau ! - chez les nobles, chez qui le style est ce qu'il y a de plus naturel.

Les yeux ont deux fonctions disjointes : être source des larmes ou commencement du regard. Il serait sage de les équilibrer, sans négliger aucune : « Plutôt pleurer qu'explorer » - Faulkner - « Ever complain, never explain ». Pleurniche sur le beau, déniche le vrai. Le corps complique, l'esprit explique. La contagion, entre eux, passe par les oreilles, source d'une ironie anti-tintamarre ou d'une cacophonie amplificatrice.

Toutes les idées de perfectionnement graduel ne faisaient que décerveler les hommes. Socrate, Tolstoï ou Gandhi propageaient cette sottise. « Je crois qu'on ne peut mieux vivre qu'en ayant la pleine conscience de son amélioration » - Socrate. Alors je n'ai aucune chance de bien vivre, moi, qui aime brûler les ponts, qui découvre en moi-même de nouvelles hontes ou de nouveaux vides. Deviner, même inconsciemment, ce qui, en moi, reste immuable et invariant, a plus de chances de rendre ma vie supportable. « Vivre selon ton soi le plus noble, qui est en toi »** - Aristote – et peu importe, que ce soi reste inconnu.

Le sacrifice et la fidélité sont deux faces d'une même vertu. « Sacrifice, ô toi seul peut-être es la vertu » - Vigny. Complétée par sa seconde face, cette vertu constitue le bonheur même.

La bonne espérance : s'inspirer des fins illisibles, s'identifier avec des commencements sensibles, se détacher des pas intermédiaires, trop visibles, trop intelligibles.

Mozart, Beethoven, Tchaïkovsky nous invitent à une même hauteur ; Mozart suppose que l'homme s'est déjà arraché à la pesanteur de la terre, Beethoven - qu'il y a planté vigoureusement ses pieds, Tchaïkovsky - qu'il est en pleine chute ; c'est pourquoi Tchaïkovsky a le plus d'épaisseur.

Le rêve est dans son élan initial, dans son départ, mais toute arrivée est dans la réalité, où tout mouvement n'est que géométrique, toute hauteur vite réduite à la platitude, toute solitude souillée par la présence des autres. « Je voulais les attacher en haut, les mener à la réalité par des songes » - Chateaubriand - qui manque de regard manquera aussi de hauteur.

Dans la vie, comme en littérature et en philosophie, tout s'articule autour des valeurs : en-dessous - avec des choses-vecteurs, et par-dessus - avec des mots-rythmes. C'est sur cet axe qu'on distingue le hautain du profond.

Si la noblesse oblige, la bassesse, elle, dispense. En matière des contraintes.

De la musique on attend soit de la pureté soit de la grandeur ; le génie crée dans la pureté d'une hauteur acquise sans effort, et l'intelligence crée grâce à la tension entre une grande profondeur, gagnée par le cerveau, et une hauteur que sacre l'âme. Montagne ou arbre. Immobilité intemporelle ou croissance simultanée dans les deux sens, par les racines ou vers les cimes.

L'aristocratisme est dans ma façon de sélectionner les meilleurs : les meilleurs des hommes – les amoureux, les meilleurs des amoureux – les poètes, les meilleurs des poètes – les romantiques solitaires. Je dois aboutir à la tour d'ivoire ou aux ruines, si je cherche l'excellence.

Toute exploration des ampleurs ou profondeurs humaines m'éclaire sur moi-même, et Lao Tseu a tort : « Plus on voyage au loin, moins on se connaît » ; c'est le séjour dans la hauteur, qui m'apprend, que le vrai soi (celui de Plotin ou mon soi inconnu) est inaccessible ; mais pour réussir ce voyage, je dois devenir impondérable et être porté par mon propre souffle – et je me porte d'autant mieux quand je suis conscient de ne pas me connaître.

Aussi abstraite que soit n'importe laquelle de mes remarques, je ne parviens jamais à la détacher de mon corps, c'est à dire d'une caresse ou d'une douleur, vrillées au corps de mon discours. Valéry parle d'un corps de l'esprit comme d'une inconnue sur l'arbre intellectuel. L'inhumaine pseudo-ascèse platonicienne : « mourir au corps, pour libérer l'essence et renaître à l'être » - explique l'obsession des Anciens par la minable tranquillité de l'âme, prépare le chemin à l'idée saugrenue de la résurrection, et, surtout, justifie la robotisation actuelle des esprits (esprit de corps).

La vulgarité des victoires, c'est l'affichage, en bonne et due forme, des droits acquis. L'imposture, dans la défaite, est une attitude noble, quand le vrai tenant de titres est un éternel absent, le bon Dieu, par exemple, celui qui est soit la caresse soit la consolation, et jamais - la bénédiction. L'ivresse réelle d'une victoire ou l'ivresse inventée d'une chute, la vérité d'une bouteille vidée ou l'imposture d'une bouteille de détresse.

Qu'est-ce que l'imagination ? - la création du possible, au royaume du réel et du nécessaire ; la jouissance ou la souffrance, au sein du possible, d'une intensité supérieure à mes impressions dans le réel ; la vénération de la beauté réelle, au royaume du possible. « Manquer de possible signifie, que tout nous est devenu nécessité et banalité » - Kierkegaard.

Même si le superflu peut faire oublier le nécessaire, ne vivre que du nécessaire réduit l'espace du possible, de ce domaine des créateurs. « Il n'y a pas vertu à mépriser le superflu, mais il y a vertu à mépriser le nécessaire » - Sénèque - « Supervacua contemnere non est virtus, sed cum contempseris necessaria ». Les errements dans le superflu nous font pressentir l'avant-goût du suffisant. Le nécessaire est une contrainte, qui bride la liberté, le suffisant - celle qui réveille la liberté intérieure ou endort la liberté extérieure.

Je commence par m'étonner des choses, ensuite, j'en admire la représentation par les autres, et je finis par m'enivrer de leur interprétation par moi-même : « Mon frisson vient davantage du chant que des choses chantées »**** - St Augustin - « Me amplius cantus, quam res, quae canitur, moveat ». Et, en même temps, c’est la définition même de la musique que je cherche à composer par mes discours.

La vie réelle se trouve entre le trop haut et le trop bas, entre l'impossible et le jetable ; pour la voir, je dois regarder devant moi-même, à hauteur d'hommes, et non pas à hauteur d'arbres, où abondent les feuilles mortes ou l'appel des astres ; la vie irréelle est là, imprévisible. Ma vie est la feuille et l'écorce ; ma mort, c'est le fruit.

Si, à l'embouchure, je suis capable de retrouver, d'entretenir ou de recréer l'intensité ou le rythme des sources, je suis dans le même fleuve anti-héraclitéen, témoin de l'éternel retour.

Je ne me connais aucun progrès, dont je me sentirais fier, mais toute continuité ou fidélité aux premiers émois de l'amour, de la création, de la liberté, bref à mon soi inconnu, non-évolutif, me réjouis. Celui qui vit du soi connu, dit : « Être libre n'est rien, devenir libre, c'est le sommet » - Fichte - « Frei sein ist nichts - frei werden ist der Himmel » - celui qui, en soi, avant toute lutte, ne portait déjà la liberté, ne découvrira que ses substituts.

Si je suis un arbre, je porterai avec dignité la boue des racines, la cendre des fleurs, la chute des feuilles, le courant d'air des cimes. « La noblesse est en courage, non en ramage » - proverbe allemand - « Adel sitzt im Gemüte, nicht im Geblüte ». Et avant qu'il devienne matériau de construction, je me serai unifié avec un autre arbre, gardant quelques inconnues.

Esthète est celui, pour qui ce n'est ni le courage, ni la volonté, ni la vertu qui font l'homme, mais la beauté. Ascète est esthète à l'exubérance minimale.

Le possible bonheur est trop haut, et le nécessaire malheur est trop profond, pour qu'ils se rencontrent. Le bonheur est dans les rendez-vous, que le suffisant fixe à l'impossible. Et que, le plus souvent, on rate, puisqu'on surveille l'heure et non pas l'heur.

Les contraintes à pratiquer sont celles, où un petit moins conduise à un grand plus, le tout - pour préserver des invariants sacrés.

Pour ne pas s'écrouler dans la platitude, la passion doit se faire accompagner de l'esprit, qui l'approfondit, et de la noblesse, qui la rehausse. Sans passion, la noblesse ne peut être qu'héraldique, et l'esprit - mécanique. « La raison sans passion n'est qu'un roi sans sujets » - Diderot.

L'âme de la meilleure culture consiste en culture de l'âme. Le seul cultivateur, aujourd'hui, c'est le cerveau, dont les manipulations transgéniques rendirent l'âme robuste, résistante, onctueuse et sans goût. Sans aucun intérêt pour la philosophie, cette vraie culture de l'âme (Cicéron).

La culture est davantage dans la hauteur des vues que dans la profondeur de l'ouïe, dans la beauté des fleurs que dans la vérité des racines. Mais Protagoras a raison : « La culture n'éclôt dans l'âme que si elle descend aux racines ».

Je me fiche de l'aristocratie du comportement (un troupeau réduit), j'estime celle de l'emportement, celle qui secoue ou crée des arbres généalogiques, qui n'offrent au troupeau ni fruits ni abri ni ombrages.

Changer de rive est une épreuve, qui ne tracasse pas que le Parisien ; devant les ponts vitaux, la question essentielle est : faut-il le franchir ou le brûler ? C'est même plus important que le choix de chemins, obliques ou droits. Laisser les pavés aux archéologues, aux soixante-huitards ou aux touristes ? Être pessimiste, en bâtissant des murs, ou optimiste, en préférant les ponts : « On bâtit trop de murs et pas assez de ponts » - Newton - « We build too many walls and not enough bridges ».

L'optimisme encourage les consciences tranquilles, ce séjour de tant de bassesses ; le pessimisme nous conduit à la honte, cette antichambre de la hauteur.

L'optimisme naturel est l'apanage du repu ; c'est pourquoi je dois l'inventer. Le pessimisme superficiel accable les grands ; c'est pourquoi je dois en faire un haut choix libre.

Avoir dit non au bon ne rend pas plus convaincant mon oui au meilleur. La négation aide à comprendre, mais ne fait que nuire au bon goût. Par contre, ne répondre qu'aux meilleures questions est une bonne prophylaxie. Ne procéder aux substitutions que dans des requêtes riches de variables ! On devrait réserver les oui et non au médiocre pour accueillir le meilleur avec les ah et les oh.

Les contraintes portent sur le devoir, les buts - sur le vouloir, les moyens - sur le pouvoir. Mon valoir est dans leur hiérarchie, et mon savoir y répartira l'être, par exemple : « Vouloir est l'Être originel » - Schelling - « Wollen ist Ursein ». La plus belle démonstration d'un but - une projection de contraintes (les principes) sur les moyens (les faits).

Deux beaux profils mythiques disparurent des parcours humains - les anges et les rois, les poètes fastueux et les philosophes majestueux. Les logorrhées fangeuses, où rien ne résonne et tout raisonne. Les voies royales ne mènent plus qu'aux ruines et deviennent impasses nostalgiques. « Il n'y a plus de voies royales en géométrie » - dirait Euclide, en songeant à la philosophie.

La seule fraternité que j'entre-perçois serait fondée sur un aristocratisme, sur une élection donc. Mais j'égrène les aristocratismes du terroir, de l'histoire, de la langue, des attitudes, des idées - et je reste sceptique, c'est trop mécanique. Le seul aristocratisme spontané et durable, créateur de fraternités, est celui de la musique.

La plus haute création n'est pas celle qui peint ce qui aurait pu ou dû être, mais ce qui est ; le vouloir ou le devoir devraient se mettre au service du pouvoir, c'est à dire du talent, artistique ou scientifique, qui est l'interprète le plus fidèle du valoir intellectuel.

Trois sortes d'harmonie que je dois viser : l'harmonie du monde (sa vénération), l'harmonie de mon rapport avec le monde (l'acquiescement ou le refus), mon harmonie intérieure (ma noblesse). De cette méta-harmonie naîtra la musique de mon verbe.

Ce ne sont ni l'escalade ni l'excavation, mais le regard et l'intelligence qui nous rendent familiers des hauteurs et des profondeurs, qu'un talent ou une noblesse font se rencontrer. Cette rencontre est le seul bonheur vrai, c'est à dire imaginaire.

Un esthète de l'héroïsme intérieur devient facilement ascète de la résignation extérieure.

L'existence de ce que désigne le pronom à la première personne réduit les verbes essentiels (relationnels) au statut d'étiquettes et met les objets à leur vrai place, celle des humbles compléments. L'existentialisme et la phénoménologie sont de mauvaises grammaires, aux précédences pipées.

Le talent et le désir font partie de ces choses temporelles, soumises au courant du Léthé, de l'apprentissage et du désenchantement. Le génie et le rêve ignorent l'oubli, se moquent de l'expérience et vivent de l'enthousiasme.

Tous les penseurs brandissent cette misérable et quasi-inexistante opposition entre esprits libres et esprits enchaînés, tandis que le seul choix crucial, dans ce domaine, est entre une liberté dégradante et un esclavage valorisant. Là où la liberté élève ou l'esclavage avilit ne prospèrent que des esprits médiocres.

Être important est un piteux attribut, accroché au fond et destiné à justifier une prétention à la profondeur ; il s'oppose à la noblesse – devenir important, associée à la forme et que rehaussent les métaphores. La franchise des sots, face à l'invention des délicats. Wilde le voit bien : « En toute matière sans importance, c'est le style et non pas la sincérité qui compte ; en toute matière importante, c'est le style et non pas la sincérité qui compte » - « In all unimportant matters, style, not sincerity, is the essential. In all important matters, style, not sincerity, is the essential ».

Il y a trois sortes de thèmes, abordables par un intellectuel : ceux, où 90% des hommes sont dans le vrai - on pratique le paradoxe, en s'y opposant, ou le conformisme, en y adhérant ; ceux, où 90% sont dans le faux - le conflit est entre la bêtise et l'intelligence, l'ignorance et le savoir, la platitude et la profondeur ; enfin, dans le troisième domaine, un homme de palinodies, un homme d'esprit et de virtuosité, trouvera toujours de bons arguments pour soutenir soit l'un soit l'autre des avis contraires - le choix serait question de goût, de passions, de hauteur du regard. Le premier domaine accueille la majorité des cerveaux et des plumes ; l'arbitre du deuxième est le scientifique ; tandis que le troisième est le seul, où devraient agir le cœur du poète ou l'âme du philosophe. Postures, positions, poses.

Si j'ai un tempérament créateur, je dois commencer par choisir mes points de départ. Soit je reprends le fil d'une trame, entamée par les autres, et j'y ajoute un maillon de plus ; soit je refuse cette inertie et je crée mes propres sources, en devenant ainsi nihiliste : filum – hilum – nec-hilum - nihil.

Le oui superlatif est le défi lancé au non comparatif, Dionysos triomphant et d'Hermès et d'Apollon.

L'émotion et l'intelligence sont d'immenses problèmes, que nous dicte le mystère de l'âme et de l'esprit, ces derniers n'étant, peut-être, que deux émanations ou deux langages de ce qu'ils appellent être ; l'être ne serait envisageable qu'à travers l'âme ou l'esprit, qui en seraient des trous (Hegel et Sartre) ou des plis (Spinoza et Heidegger), et que j'appellerais, dans la même veine érotique, - des excitants ou des excités.

La raison peut mettre le prix aux choses (quoiqu'en pense Pascal) ; et leur valeur, même si c'est l'âme qui l'annonce, c'est bien l'esprit qui la valide. Et non seulement le prix et la valeur, mais au-delà - le tenseur ! L'échec de cette affectation rend certaines choses rares - inestimables.

Est esclave celui qui ne voit pas ce que la liberté, même seulement extérieure, apporte à son âme. « On est esclave à cause de son âme d'esclave, inaccessible aux émois de la liberté. L'aristocrate est un homme aspirant à la beauté et à la liberté intérieure de son esprit » - A.Lossev - « Раб, потому что у него рабская душа, и недоступны ему переживания свободы. Аристократ есть внутренне духовно-свободный и прекрасный человек ». Aujourd'hui, c'est par des qualités de son âme qu'on devient aristocrate, et combien d'esclaves s'enorgueillissent d'un puissant esprit ! L'aristocrate est celui dont l'esprit, en se recueillant, devient âme, et dont l'âme maîtrisée devient esprit. L'âme n'a qu'une seule facette - l'humaine (l'âme intellectuelle d'Aristote) ; l'âme végétale ou animale (nutritive ou sensitive) est une aberration d'un esprit robotisé.

Par mes contraintes, je me libère des choses sans importance ; avec celles qui restent, je dois choisir, desquelles je serai le maître et desquelles - l'esclave. Même parmi les passions je trouverai toujours celles, dont il vaut mieux être l'esclave. Et ce sont les meilleures ! Aux médiocres j'appliquerai le conseil d'Épictète : « Maîtrise tes passions, avant qu'elles ne te maîtrisent ».

Dans un débat, la colère l'emporte toujours sur la noblesse ; l'indignation est presque toujours signe de bassesse ; il ne s'agit pas de vaincre l'indigne, mais de garder sa propre dignité. Les victoires sont affaire des goujats.

Talent, noblesse, personnalité – tels sont les dons primordiaux qu’on ne puisse ni hériter ni cultiver ; cette cure divine nous protège de toute contamination grégaire. Curieusement, la foule la plus compacte et méprisable est composée de médiocrités qui cherchent à être, à tout prix, différents des autres.

L'esprit fait des progrès dans son domaine exclusif, la profondeur ; le cœur, de même, gagne en lucidité dans l'ampleur des horizons mouvants ; ce n'est que l'âme, dans sa hauteur atopique, qui ne peut compter que sur l'intensité constante, comme facteur de puissance et porteur de l'éternel retour. Il faut donc vivre en esprit, avancer par le cœur et s'élever par l'âme ; l'action et l'écriture devraient les rendre solidaires.

À ceux qui veulent créer l'horizon de tous les horizons je répliquerais, qu'avoir un firmament, rien que pour moi, me comblerait davantage. Question de choix d'axes.

La hauteur n'est pas un stade ultime d'un passage réitéré de moins à plus haut, mais un état d'âme intemporel, qui est essence même d'un esprit noble.

Si « la construction d'une maison est un but et une intention intérieurs » (« Ein Hausbau ist ein innerer Zweck und Absicht » - Hegel), alors des casernes ou salles-machine accueilleront mon œuvre, tout en se présentant comme maisons de l'être. Ma maison aurait dû n'être qu'une contrainte, m'invitant à ne pas trop regarder la terre, à privilégier le ciel et à songer au passé, et l'architecture des ruines s'y prête le mieux.

Si je ne suis que ce qui se trouve entre l'horizon et moi-même, j'aboutirai probablement à la platitude ; dans les gouffres tombent, d'habitude, ceux qui suivent leur étoile. « La hauteur, d'habitude, voisine avec l'abîme »* - Pline le Jeune - « Altis plerumque adjacent abrupta  ». Et en plus, je serai couvert de bleus et bosses, car tout chemin, même éclairé par mon étoile, est parsemé de pierres d'achoppement. J'aurais dû rester dans le seul lieu, où mon étoile se sente chez elle, - dans mes ruines.

On peut se permettre d'écrire sur le monde en ne s'appuyant que sur la profondeur, d'écrire sur son époque en ne maîtrisant que l'ampleur ; mais on ne peut se décrire soi-même qu'à une grande hauteur, où, à défaut du réel, on placera son idéel.

C'est sur des sentiers battus qu'on rencontre ceux qui s'égosillent le plus sur les périls de leur chemin unique, réservé aux immenses trublions qu'ils sont : « Des voies obliques, mal entretenues, sont les voies du Génie » - W.Blake - « the crooked roads without improvement are roads of Genius ». Ce n'est pas l'aménagement de virages qui motive le Génie, mais l'arrangement de mirages. Qu'on parcourt des yeux sans recours aux pneus.

Opposer à la banale réévaluation de valeurs - l'entretien de vecteurs (l'orientation géométrique et non pas le portage empirique, la visée, non la pesée), qui orientent les valeurs, vecteurs privilégiant la verticalité. Il ne s'agit pas de substituer aux anciennes valeurs - des nouvelles, ni de changer de lieu, où les valeurs s'ancrent, mais de les projeter sur une belle hauteur, celle, qui permet de reconstituer la tour d'ivoire originelle - au milieu des ruines.

L'esprit aristocratique, ce ne sont pas des valeurs tranchantes, mais des vecteurs fléchants : l'orientation, le mouvement, la danse - vers, ou plutôt dans la hauteur ! Les valeurs sont des vecteurs fossilisés, rétrécis, fixes. Les valeurs se devinent d'après des mobiles ; les vecteurs sont mis en mouvement par le style. « Le style est le moyen de recréer le monde, selon les valeurs de l'homme, qui le découvre » - Malraux - ce monde pourrait être vaste, il ne sera jamais haut.

La première matérialisation des ruines, en tant que le meilleur refuge d'un adorateur de sa propre étoile, fut peut-être le puits, dans lequel tomba Thalès de Milet, trop attaché à scruter le ciel.

Ne plus savoir insuffler de la poésie dans ses idées est aussi dramatique que de ne plus aimer. « Ce n'est pas que je n'aie plus d'idées, mais les idées ne dansent plus pour moi »** - G.Bataille. L'idée qui danse s'appelle mot, sinon elle n'est qu'une marche, déplacement, flânerie. Le son et le bruit, le chant et la parole, l'aède et Archimède. L'outil, toujours imprévisible. « La parole humaine est comme un chaudron fêlé, où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles » - Flaubert. Pour que l'idée coule, il faut que l'esprit s'immobilise : « C'est la sécheresse intellectuelle qui nous inonde d'idées » - S.Lec.

Les appels pathétiques à changer ou à perfectionner notre vie individuelle, qu'on entend chez Tolstoï, Rilke, Wittgenstein ou Sloterdijk, sont presque sans objet, puisque, chez nous, les traits perfectibles sont parmi les plus insignifiants, l'essentiel étant câblé en dur depuis notre adolescence. Le méliorisme ne peut agir que sur le troupeau.

Pour me trouver en tête-à-tête avec mon soi inconnu, il faut me vider, me débarrasser du ballast des choses terrestres et aspirer à une hauteur céleste. Pour découvrir, peut-être, dans ce vide béni - l'origine d'une pure plénitude : « Se servir du vide pour penser le plein » - Bergson.

La sensation de plénitude correspond souvent à une perte, à celle d'un élan, qui s'épanouissait grâce à un vide, vide en tant que conquête.

Sacrifier mon intérêt sur une échelle de valeurs terrestres, pour en gagner sur une autre, céleste, ou, au moins, beaucoup plus désintéressée sur terre, - c'est cela, le sacrifice noble !

Combler le vide est une banalité, son entretien en état de béatitude est plus prometteur et même vital ! Le vide sacré se forme du déchirement entre le mouvement centripète de l'affirmation et celui, centrifuge, de l'(ab)négation, - « sibi vacare » (Sénèque). « Tous les péchés sont des tentatives de combler le vide. Aimer la vertu signifie supporter le vide »**** - S.Weil. La grâce ne touche qu'une âme désencombrée.

Les yeux suffisent pour fixer mes buts ; pour poser mes contraintes, j'ai besoin de regards ; les yeux saisissent mes frontières visibles, le regard me fait tendre vers mes limites, qui ne sont pas à moi, il me rend Ouvert. Mon côté animal perçoit un monde clos ; mon côté humain conçoit un monde ouvert. Beaucoup de liberté sur cet axe, pour un créateur inspiré : « De tous ses yeux l'animal perçoit l'Ouvert, sa profondeur se lit sur son visage. Son être est sans regard » - Rilke - « Mit allen Augen sieht die Kreatur das Offene, das im Tiergesicht so tief ist. Sein Sein ist ohne Blick » - la hauteur de cet Ouvert s'écrit par le regard. Ce, que ne voient que les yeux, m'enferme, fait de moi - une bête, dont la frontière devient sa cage.

L'homme, tel que la Providence l'a conçu, est un Ouvert, c'est à dire il peut tendre vers l'infini inatteignable, sans se quitter. Et cette sublime convergence signifiait la présence divine. Mais l'homme moderne devint un Clos et proclama la mort de Dieu ; tout en lui n'est désormais que fini : « La finitude de l'homme est devenu sa fin »** - Foucault.

Un Ouvert entretient la convergence vers des valeurs inaccessibles, sans perdre de contact avec l'accessible, c'est son mérite principal. « Les systèmes de valeurs ouverts, dans leur évolution inachevable, présentent une alternance permanente entre l'expérience rationnelle et l'expérience irrationnelle »*** - H.Broch - « Die offenen Wertesysteme, in ihrer endlosen Entwicklung, stellen einen ständlichen Umtausch zwischen einem vernünftigen und einem unvernünftigen Versuch dar » - une belle définition de la frontière de l'Ouvert humain : des points, dont tout voisinage contienne et de l'irrationnel inatteignable et du rationnel maîtrisé !

Comment voient-ils le maintien d'un rêve ? - dans la réalisation (les réalistes) ou dans la renonciation (les pessimistes), tandis qu'on devrait l'entretenir par la reformulation de ses buts, de ses moyens ou de ses contraintes ; qui maîtrise le langage, maîtrise la chose.

Les plus coriaces de toutes les valeurs, résistant à ma volonté de les juger par-delà d'elles, sont celles qui viennent des buts. Nietzsche, lui-même, y succombe : « Que veut dire le nihilisme ? - que les valeurs suprêmes se dévalorisent. Que le but fait défaut ; la réponse au 'pourquoi' » - « Was bedeutet Nihilismus ? Daß die obersten Werte sich entwerten. Es fehlt das Ziel ; es fehlt die Antwort auf das 'Warum' ». Dès que le comment et le qui du talent et de la noblesse sont organiquement là, le pourquoi de l'intelligence se manifeste presque mécaniquement.

Que doit-on exiger des commencements, dont on vit et/ou qu'on (re)crée ? - la même chose que la nature attend d'une source - d'être en hauteur : « Que tu commences avec ton propre azur ou celui du ciel » - Hölderlin - « Mit der unsern zugleich des Himmels Bläue beginnen ».

Comme toutes les grandes attitudes, le nihilisme est facile à profaner, dont l'exemple le plus flagrant est la manie de la négation systématique de ce qui est consensuel. Toutefois, l'inverse du nihilisme, c'est l'adhésion mécanique aux valeurs des autres, et là, on n'a même pas besoin d'abus ou d'exagération pour le fuir et chercher ses propres commencements.

Le nihilisme n'est pas un système de valeurs, mais un type d'évaluateur, cherchant à se débarrasser de l'inertie collective de langage, de civilisation, d'habitude, et à se fier à l'élan, créatif et individuel.

Une tâche aristocratique : maîtriser un navire, dont on ne veut pas connaître le cap, par respect des étoiles.

Le sot respecte les choses, qui paraissent actuellement éternelles. Le fin est à l'écoute de ce qui pourrait être éternellement actuel.

Garder la hauteur veut dire savoir prendre de haut même les plus nobles de mes propres emportements. Nietzsche, le plus accompli des nihilistes, « a vécu le nihilisme au fond de soi-même jusqu'au bout et le garde derrière soi, en-dessous de soi, en dehors de soi » - « hat den Nihilismus in sich zu Ende gelebt, – der ihn hinter sich, unter sich, außer sich hat ».

Un penchant sympathique de ceux qui connurent l'exil : ils apprennent à inventer des patries imaginaires, placées dans des endroits imprévisibles : « Le ciel est ma patrie et la contemplation des astres ma mission » - Anaxagore - ce qui s'appelle exil étoilé. De ce regard doit naître l'arbre, comme cet arbrisseau torturé, qui surgit de la Nuit étoilée de van Gogh.

La liberté : ses commencements jaillissent d'un vouloir pathétique, ses contraintes sont imposées par un devoir éthique, ses moyens se trouvent dans un pouvoir pragmatique, ses fins se résument dans un valoir esthétique ou mystique. Mais ces quatre moments réunis, toute l'intensité du sujet retombe ; la liberté est un bon vecteur, mais une valeur décevante.

L'homme est pourvu de si merveilleux capteurs du réel, que son monde intérieur reflète fidèlement, et en tout point, malgré l'effet de la Caverne, - le monde extérieur. Partir du sujet (le vitalisme) ou bien de l'objet (la phénoménologie) promet les mêmes tableaux, les mêmes profondeurs, la même architecture. Ce n'est qu'en hauteur que cet équilibre se rompt et qu'on gagne, en s'accrochant à l'homme. L'exemple flagrant en est l'interprétation de l'éternel retour du Même. Dans ce même, Heidegger voit l'immuable Être extérieur, et moi, j'y vois l'intensité tout intérieure, l'excellence, l'extase du superlatif et non pas la paix ou la certitude du positif, et encore moins la platitude du comparatif (l'attitude de la majorité, dictée par le goût du changement).

Il n'y a plus de chemins secrets, menant vers des trésors ou des illuminations ; je ne dois compter que sur mon étoile, que je suivrai, les yeux fermés, du fond de mes ruines. Ne crois pas trop les prétentieux : « Heureux qui va par une route inconnue à la sagesse humaine, et sans toucher de pied à terre » - Fénelon - la sagesse est une affaire terrestre, accessible même aux misérables, qui s'attroupent sur des sentiers battus, sans toucher de regard au ciel. Le sage est celui qui a la plus vaste collection de plaies, mais qui les lèche mieux que les autres. « Parmi les sages, pas un qui ne soit heureux » - Cicéron - « Neque sapientum non beatus ».

L'apparition du regard, dans mes yeux, est facile de détecter : je verrais la terre à travers le ciel. « Le désir du regard le poursuit si fort, qu'il aspire au ciel et abandonne la terre » - Arioste - « Tanto è il desir che di veder lo incalza, ch'al cielo aspira, e la terra non stima ». Si, en plus, je munis mes yeux de noblesse et d'intensité, j'aurai un haut regard - je vivrais le ciel en vue de la terre.

Être humble avec les buts, ironique avec les moyens et royal avec les contraintes, telle est la forme d'acquiescement à la vie ; et lorsque la contrainte porte sur la même intensité de mon regard (et non pas la multiplication d'objets regardés), elle s'appellera éternel retour : « La pensée d'éternel retour du même est la plus haute formule d'acquiescement » - Nietzsche - « Der Ewige-Wiederkunfts-Gedanke ist die höchste Formel der Bejahung ».

Le sens de mon existence - l'intensité de mon regard, c'est à dire de mon rapport avec la vie, et qui s'atteint surtout grâce aux contraintes que je m'impose : mettre le désir au-dessus de la force (la volonté de puissance), ne pas m'attarder sur les choses, qui changent, entretenir l'excellence du regard (l'éternel retour du même), me mettre au-delà des valeurs, pour être moi-même leur vecteur (la réévaluation de toutes les valeurs) - trois synonymes du plan nietzschéen. Vie, volonté de puissance, art - comme trois hypostases d'une même substance tragique !

La tour d'ivoire, où l'aristocrate se sent surhomme, dès l'origine, n'était que ruine, où le visitent la mouise ou la honte du sous-homme. L'aristocrate est celui qui est capable de mettre le surhomme et l'homme du sous-sol - sur un même axe, intense sur toute son étendue, ou plutôt sur toute sa hauteur.

Si le changement de choses vues n'induit aucun changement de regard, ce n'est pas la peine de s'attarder la-dessus. « Ce sont les plus faibles des esprits et les plus durs des cœurs, qui aspirent le plus au changement » - Ruskin - « They are the weakest-minded and the hardest-hearted men that most love change ». Ne m'intéresser qu'aux choses, qui rehaussent mon regard : « Aspirer aux choses hautes est privilège des hauts esprits » - Cervantès - « De altos espíritus es aspirar a las cosas altas ».

Je ne dois attendre la grâce qu'en hauteur, loin des choses. Ce sont donc mes propres contraintes qui en préparent la rencontre. « Le libre arbitre me permet d'accueillir Ta Grâce par l'ampleur ou par la contrainte » - Nicolas de Cuse - « Libera voluntas, per quam possumus aut ampliare aut restringere capacitatem gratiae tuae ». Le libre arbitre peut tracer l'ampleur. La contrainte, elle, se dessine par ma liberté.

L'intensité vitale est cette bonne tension des cordes, grâce à laquelle je devrais produire ma musique ; mais dans la qualité de la musique, l'intensité elle-même ne joue qu'un rôle secondaire ; c'est le talent et la noblesse, c'est à dire la hauteur, qui en détermineront la profondeur et la portée. « Ce qui portait l'homme en hauteur, c'était la musique, cette révélation irrésistible et désarmée » - Pasternak - « Человека уносила ввысь музыка : неотразимость безоружной истины ».

Dès que mon regard s'attache non pas à sa direction, mais à son intensité, je suis sollicité par la voix de la noblesse et de la musique. Je m'évade de la platitude, je deviens jouet des chutes et des essors. « C'est le regard qui fait s'élever ou s'effondrer ton esprit » - Ovide - « Ingenium voltu statque caditque ».

Qu'est-ce que l'intensité ? - le vouloir sans bu