SOLITUDE

La race des solitaires est menacée d'extinction. Ils se reproduisaient en embrassant de séduisantes et troublantes idées ou images. Notre siècle mit le livre, la forêt, la mer et la montagne dans le même paysage que le bureau, la déchetterie et la criée. Les porteurs du virus solitaire sont de plus en plus frappés de stérilité, et l'air de l'époque est plus propice aux exhalaisons des foires. Mais nos congénères sont compatissants aux handicapés : les culs-de-jatte ont leurs escaliers, les aveugles leur alphabet, les sans-abri leur asile, les solitaires leur droit au silence.

P.H.I.



 


Noblesse

C'est par la manière d'aborder un homme, une femme ou une idée qu'on reconnaît un bon aristocrate. Le solitaire, en manque de fréquentations avouables, ne peut être aristocrate qu'avec soi-même. S'entourer d'un cérémonial, tout en symboles étincelants et fiers, pour se présenter devant un soi en loques.
VALOIR

Intelligence

On affûte son intelligence dans le commerce des hommes ; ce n'est qu'en solitude qu'on comprend, que la naïveté peut être un bon bouclier. La multitude abrutit les sens, mais aiguise l'intelligence ; la solitude fait l'inverse. C'est seulement en multipliant mes interlocuteurs moqueurs au fond de moi-même, que je peux maintenir mon esprit en l'état de marche.
VALOIR

Art

Toute production, - d'assurances, de céréales ou d'œuvres d'art - doit être à l'écoute du marché, si elle veut survivre. La surdité du solitaire le condamne à la ruine. Et ne compte pas sur les brocanteurs ou les bouquinistes. L'art solitaire est mort au début du siècle dernier, et le culte hypocrite des défaites artistiques n'est né que de nos jours.
VALOIR

Souffrance

La solitude est une souffrance muette ; le troupeau est une souffrance bêlante. Mais de nuit, le solitaire hurle et le mouton s'assoupit dans des étables. C'est donc une histoire d'astres et de vitesse de rotation de leurs planètes. La solitude, c'est hurler sur la face cachée de la lune, l'impossibilité de se présenter devant un astre.
DEVOIR

Russie

Celui qui ne faisait qu'aspirer à rester seul n'avait aucune chance d'y parvenir en Russie soviétique, où viser la solitude, dans son chenil, était aussi mal vu que viser un apparatchik au fusil. La Russie renouera avec son passé, quand elle saura de nouveau produire ses grands solitaires. L'Europe l'y aide en ne fréquentant que ses lèpres et en restant sourde à ses vêpres.
DEVOIR

Action

On est entraîné dans le troupeau par le goût des transactions ; on cherche à atteindre la dignité de berger en pratiquant l'action, mais l'inaction ne suffit pas pour garder la solitude. Il faut y avoir échoué. L'action, c'est un langage franc, une image photographique. Mais le solitaire est celui, dont tous les miroirs sont pipés étant trop réfléchissants.
DEVOIR

Cité

De faux solitaires dressent leurs tonneaux, soupiraux ou ruines au milieu de la cité. Ils entament des dialogues avec des citoyens mieux logés, pour attirer à soi des regards des badauds. Curieusement, seuls des tyrans condescendaient parfois à en améliorer l'habitat. Le démocrate leur offre le choix entre cigüe et caserne.
DEVOIR

Proximité

Les hommes paraissent être à portée de la main tendue du solitaire, mais de cette proximité il ne garde sur ses paumes que des tas de cailloux au lieu de la monnaie promise. Et c'est ainsi que je me mets à apprécier l'éloignement astral, le seul à ne pas repousser ma soif d'échanges. Et c'est ainsi, aussi, que je comprends, que toute voix meurt avant d'atteindre une haute oreille.
VOULOIR

Ironie

Les leçons les plus percutantes d'ironie nocturne sont données par des insomniaques et des solitaires. Car elles sont impraticables dans la vie diurne, comme des morceaux de musique en pleine Bourse. On n'ironise utilement que sur ce qui se rapproche dangereusement ; l'ironie est un repoussoir de familiarités, qui te cacheraient l'infini solitaire.
VOULOIR

Amour

Chez les solitaires, la part des débonnaires et des haineux est la même que chez les épiciers. Mais si leurs vociférations sont écoutées avec curiosité bienveillante, leurs cris d'amour sont ressentis comme du tapage nocturne. Qui comprendra ce que le loup adresse à la lune ? Et si l'amour ne durait que tant qu'il se tourne vers une lumière inaccessible ?
VOULOIR

Doute

La solitude a l'avantage de mettre sur le même pied les plus sordides certitudes et les plus lumineux des doutes. On n'attend d'eux qu'un peu de chaleur. La clarté nue est le pire compagnon de la solitude ; heureusement, la solitude est le meilleur pourvoyeur de chaos vestimentaire, qui dissimule tant bien que mal la nudité blessante d'une âme esseulée.
VOULOIR

Mot

Le mot du solitaire est plus rugueux, mais lâché dans le vide, il n'écorche que l'oreille trop polie par le rabâchage des idées inaudibles, inculquées par les coureurs de foires. Il est à vivre hors de portée des mains, dans un silence annonciateur de rêves. Le mot des termitières est destiné aux pieds, le mot des salons - aux cervelles en éveil.
POUVOIR

Vérité

On place ses vérités là où son regard s'attarde le plus. Comparez le toit, constellé d'hésitations, du solitaire et le bureau, constellé de modes d'emploi, du bon citoyen. Le vrai du solitaire l'accable davantage ; il finit par ne plus compter que sur quelques mensonges de passage, que la raison des forts n'a pas encore classés.
POUVOIR

Bien

Dans la solitude, on est plus porté vers l'attentat et la rapine que vers l'authentique recherche du bien, mais le bien y est beaucoup plus accessible. Il ne manque que l'oreille ou la main d'autrui. Et je le garde tel un trésor d'une guerre, qui n'aura pas lieu. Savoir s'apitoyer sur soi-même est l'ultime exutoire d'un bien, dont personne ne veut.
POUVOIR

Hommes

Je plonge dans la solitude en me protégeant des hommes, et je finis par me rendre compte, que la muraille n'est plus assaillie par personne, mais que mes propres sorties sont devenues impossibles. À la noblesse motivante d'assiégé succède l'angoisse désarmante d'abandonné. De toute tour me braquent des meurtrières silencieuses et inutiles.
POUVOIR
 

 


 

L'histoire de la solitude est celle du sommeil : ses premières insomnies résonnent aux sons de « Personne ne m'aime », ses berceuses y pallient avec « Personne à aimer » et le réveil cauchemardesque m'apprend : « Tous peuvent être aimés ». Mais je n'ai plus ni la fraîcheur matinale ni l'espérance vespérale. La solitude est l'exil auprès des étoiles ankylosées, qui ne tournent plus rond.

L'effet obligé du « Je peux vous aimer, tous » est « Personne ne m'aime ». C'est le « Je suis avec celui qui gagne » qui est traduit par l'interprète céleste dans « Tu ne seras jamais seul ».

Toutes les trajectoires des sentiments humains s'achèvent dans la solitude, aussi bien des sentiments afflictifs que des réjouissants. Elle est le réceptacle à ce qui, en refusant la fadeur et la médiocrité, tend vers l'extrême, même l'onction extrême.

Lorsque la tête du repu orgueilleux est complètement remplie de valeurs communes, il se met à clamer de ne pas avoir besoin d'avis des autres. Avec ses valeurs non-partageables, il ne reste que le solitaire à chercher, humblement, une oreille d'autrui.

Que mes déserts soient fréquentés par les autres, ou que les oasis deviennent rares, la qualité de mes mirages ne dépendrait que de mon climat intérieur.

Tous les paradis naturels sont en hauteur, où je rencontre mon soi inconnu ; tout ce qui prétend atteindre des profondeurs, en fuyant son soi connu, aboutit à l'enfer, puisqu'on y trouve toujours - les Autres.

Les ruines, c'est toute construction à toit ouvert, prévue non pas pour un séjour, mais pour une hantise ; même un puits ou un pont peuvent l'être : « Vivre, c'est dresser des ponts au-dessus des fleuves, qui n'existent plus » - G.Benn - « Leben ist Brücken schlagen über Ströme die vergehen ». Hantologie serait le nom, donné par Derrida à ce respect de spectres.

Dans ma riche collection de solitudes, celle qui me fait le plus mal est la solitude du regard. Elle n'est pas du tout de nature transcendantale, mais gustative et respiratoire : en hauteurs béantes, non en épaisseurs dominées.

Les intermédiaires, par leur interposition, ôtent à nos contacts avec le sublime la nécessaire intimité immédiate. La solitude a ceci d'appréciable - elle nous fait sentir la virginité de l'absolu.

De par mes origines, je me sens porté par une banquise, plutôt que par une île déserte, un château en Espagne ou une tour d'ivoire. La différence ? - aucun pavillon ne pourrait flotter par-dessus.

L'âme est muette - voici l'origine de la solitude. Pour qu'elle trouve une âme sœur, mes mains s'agitent ou ma cervelle se démène, mais leur message est dénué de soupirs qu'aimerait leur confier mon âme.

La noblesse des commencements est synonyme de la volonté de puissance. Avoir de bonnes raisons, pour se choisir soi-même comme source, ne pas partir d'un langage des autres, - mais c'est la définition même de nihilisme !

Les origines du sentiment de solitude : vivre en soi, par soi, avec soi, pour soi - ermite, mystique, aristocrate, égoïste.

Imagine un monde voué à la noblesse. Aucune échappatoire, par une tour d'ivoire, au harcèlement de la mort. « Plus de mode fatal de disparition, mais un mode fractal de dispersion »** - Baudrillard. Non, de deux hauteurs, solidaire ou solitaire, seule la dernière est salutaire. Dieu nous préserve d'un monde meilleur, où l'illusion serait impossible !

Les exilés du présent ont deux issues : vers un avenir radieux ou apocalyptique, ou vers un passé, plein de révélations et de lumières. À noter les décalages, étymologiques ou verticaux, entre apocalypse et révélation, entre les béatitudes moutonnières et béatitudes sacrées.

Le comble de la solitude : souffrir de ne pas avoir quelqu'un suffisamment attaché à moi, pour m'abandonner. C'est mon regard qui détermine le rang de mon prochain - mouton, robot ou Dieu : « Dieu seul a le privilège de nous abandonner. Les hommes ne peuvent que nous lâcher » - Cioran.

Je peux être seul sur terre, où je pense et agis, devant le ciel, où je rêve ou prie, dans un souterrain, où je doute ou me confesse. Mes compagnons y sont l'épaule des hommes, le scintillement des astres, le soupir des murs. La vraie solitude : les étoiles, qui s'éteignent, ou les échos, qui se meurent, ou les feuilles, qui se vident. « Que ton arbre soit plein de feuilles, et ton ciel - plein d'étoiles » - Ovide - « Quid folia arboribus, quid pleno sidera caelo ».

La solitude : avoir beaucoup à donner et rien à prendre. Ne pas trouver de destinataire de mes dons et être obligé de prendre n'importe quoi.

La solitude, ce n'est pas l'isolement, c'est trop d'ouvertures stériles.

Flottaison précaire sur la face de la nuit. Jet, tout machinal, de bouteilles par-dessus bord. Bouteilles vides.

Je sors de ma tanière, hagard et naïf ; je glisse vers vos forums ; je tends ma main en espérant, comme toujours, que quelqu'un la serrera fraternellement. Et, comme toujours, on y met soit de l'argent, pour que je subsiste, soit un pavé, pour que je résiste, soit un numéro, pour que j'existe.

Ce que je gagne en hauteur, je le perds en largeur. J'ai beau être ouvert, en altitude, à tout ce qui plane ; sur terre, je me recroqueville au moindre contact avec tout ce qui rampe, y compris avec mes propres gestes.

Tout homme est porté vers la joie. La multitude ambiante la détourne vers la pétulance, la sottise vers l'hilarité, l'intelligence vers l'ironie, la solitude vers le seul vrai désespoir, l'impossibilité de s'éclater ensemble. « Ô, Solitude, joyeuse compagnie des ténébreux ! » - Cervantès - « ¡ Oh, Soledad, alegre compañía de los tristes ! ».

J'entendis tant de voix annonçant leurs soli intégraux, et dans lesquels on devine immédiatement le chœur de l'époque, que je décidai de confier à l'orchestre intemporel l'interprétation de mes soliloques.

La vraie solitude est dans l'impossibilité de bien rigoler avec quelqu'un au sujet de nos plus noires réflexions.

La solitude : être suspendu entre la chose et le rêve, ne savoir ni vivre dans l'une ni s'identifier avec l'autre, ne pas se sédimenter. Ne pas savoir « faire travailler son rêve » (jusqu'à ce qu'il en crève) - Emerson - « put your creed into your deed ». Ne rêve pas ta vie, vis ton rêve.

La solitude est toujours une blessure, qu'on m'inflige. Qui ? - le monde, l'âme proche, moi-même - la solitude épique, dramatique, pathétique.

L'étonnement d'un solitaire se mettant à se fréquenter soi-même : il retrouve le même cheminement de sa présence qu'ailleurs - du statut d'intrus à celui, plus enviable, d'indésirable.

Je pensais me barricader contre mes propres fuites, et je me retrouve isolé des autres, car personne n'a envie d'approcher ces murs peu accueillants.

Je me tourne vers tout, personne ne le remarque. Je me détourne de tout et je me remarque.

Les yeux, c'est à dire le visage, veulent être remarqués ; mais être un regard, c'est ne plus désirer d'être vu, telle la rose d'Angélus (« sans se demander si l'on la voit » - « fragt nicht, ob man sie siehet »).

Avec un nul on n'est ni deux ni seul. Toute adjonction de nuls t'enlève toute chance d'être premier, indivisible.

Dans les écrits philosophiques, je distingue trois genres : une cotisation à sa guilde, une recherche de rencontres, un cri dans le désert. La vocation, la convocation, l'invocation.

Le plus grand solitaire a peut-être le plus grand éventail de rencontres à proposer. Mais le grégaire a besoin de dates et de lieux, que le solitaire répugne à dévoiler. Que vaut sa haute et vague offre d'appels, face à leur large et clair appel d'offres ?

Je veux, que les lieux de communion avec autrui soient une espèce d'inconnues. Et quand autrui l'unifie avec des noms et des dates, je m'en détourne. Je suis prêt à tout partager à condition de m'arrêter à l'unification la plus intangible possible.

Le degré de solitude se mesure moins en nombre de têtes, qui accompagnent mes gestes, qu'en accord des cœurs ou en unisson des âmes. La cacophonie de mes gestes, les dissonances de mon cœur, la hauteur désertique de mon âme m'interdisent toute chorale.

Plus que la connivence d'un ami, plus que le partage d'un bel esprit, plus que l'oubli auprès d'une femme, - c'est la présence imaginaire de ma mère qui enlève soudain le poids humiliant de la solitude. Elle seule me met en compagnie de l'interlocuteur le plus intéressé et le plus abandonné, - moi, enfant. Et je souffrirai un peu moins de ne plus être aimé, puisque « il n'y a rien de plus sacré et dévoué que l'amour d'une mère » - Bélinsky - « Нет ничего святее и бескорыстнее любви матери ».

Sur l'origine de la solitude en fonction de ma position : debout, personne ne me voit ; assis, nous sommes tous indiscernables ; couché, je ne vois personne. C'est encore à genoux que j'ai la meilleure chance de rencontrer l'Autre : en priant, en recevant un adoubement, en avalant des couleuvres de mes écrasantes défaites. « Pourquoi garder les pieds sur terre, quand on peut s'agenouiller ?  » - Enthoven.

L'homme au singulier (Kierkegaard) n'est qu'un carnivore debout (couché au pluriel, on risque de muer en herbivore, en mouton, - couché au duel, au ciel, serait à creuser) ; « l'homme n'est un homme que parmi les hommes » - Fichte - « der Mensch wird nur unter Menschen ein Mensch » ; toute vie est une vie dialogique, la vie monologique n'existe pas. Le dialogue minimal : entre le moi observé et le moi qui s'observe.

Non seulement la position couchée protège ma solitude, mais elle est aussi une astuce pour garder la hauteur de mes songes et promettre le vertige de mes chutes inévitables. Mais les sobres, ceux qui veillent, restent debout ou assis : « Je préfère m'asseoir tout bas, ainsi la chute serait moins dangereuse » - Boulgakov M. - « Я люблю сидеть низко, - с низкого не так опасно падать ».

Me révolter contre mes contemporains et me révolter contre Nabuchodonosor, c'est la même chose. Plaindre Troie comme je plains Hiroshima. Quand je comprends cela, mon regard gagne en encablures et ma solitude en millénaires.

Plus le monde est fade, plus amer est le mot du solitaire, plus aigre la bile de l'offensé, plus salée la larme de l'humilié - ils veulent épicer ce monde.

La solitude de blasé : continuer à se désemplir, mais désapprendre à combler le vide.

Que le vide, en tant que marque d'un manque, m'est plus cher que la plénitude, en tant que manque d'une marque !

Les repus dénoncent une société de surveillance ; les solitaires n'y trouvent pas un seul regard pour eux.

La solitude des blasés : tant de choses sont intériorisées, qu'il ne reste plus grand-chose à l'extérieur - rien à prendre. La solitude du pur : tout ce qui maîtrisait le langage du troupeau dépérit - rien à donner.

Pourquoi l'esseulé finit par ne plus voir de sens à la vie ? Parce que le sens ne naît que des dialogues. Vivre, c'est produire du sens.

Qu'on a fort à faire à se débarrasser de cette turpitude, fidélité au troupeau beuglant, au lyrisme perçant du terroir ! On ne peut être vraiment fidèle qu'à ce qui se tait. « Voix en chœur - à la foire le cœur »* - St Bernard - « Os in choro, cor in foro ». La plus charmante des douze étoiles menant à la plus haute perfection (Jean de la Croix) est : « l'assistance au chœur ».

Le troupeau a raison sur presque tout, ce qui coupe l'herbe sous toute velléité de révolte et amène à la limpide résignation de rester dehors.

Impossible, aujourd'hui, d'imaginer la force d'un homme seul. Je ne le vois que déconvenu, rendu, résigné.

Les repus, matériellement, fuient le monde, pour mieux digérer ; les assoiffés, sentimentalement, sont expulsés du monde, pour entretenir leurs soifs.

L'homme grégaire s'effraie du désert intérieur et se dissout dans les disputes extérieures. Je ne trouve pas de désert extérieur à ma mesure, où je pourrais clamer, exposer mes égarements intérieurs. Ce n'est pas l'absence d'oreilles qu'est la vraie solitude, mais bien l'absence de déserts inspirateurs. « Il n'y a plus de déserts. Il n'y a plus d'îles » - Camus. Voilà pourquoi il faut renoncer à scruter le vaste horizon et ne croire qu'en hauteur du firmament.

La solitude s'épaissit par l'indifférence qu'on porte aux valeurs des autres, autant que par le scepticisme qu'on voue aux siennes propres.

Le grégarisme, ce sont des drapeaux ou des idées - au-dessus des têtes ou en-dessous des pieds - en quête de prosélytes ou compagnons, meutes ou élites.

Le nombre de solitaires visibles augmente ; le troupeau beuglant quitte les champs et les rues pour mieux s'installer subrepticement dans les cerveaux muets.

Plus grand est le nombre d'issues, plus forte est la cohue devant la porte la plus large.

Fuga mundi, la fuite devant la vie (Rimbaud ou Tolstoï), c'est peu. Je dois m'attraper, c'est-à-dire jouer au chasseur et au gibier, simultanément. Celui qui fuit a un chemin, celui qui poursuit - une centaine ; vivre tantôt la fatalité, tantôt l'exemption ou l'épreuve du choix. Savoir boucher les échappatoires, pour que l'espoir de retour soit mince en permettant d'aller d'autant plus loin.

Ton astuce, ta ruse du vaincu, étendu sur un champ, où rôdent et exultent des ennemis impitoyables, - la ruse de faire le mort.

Deux trajectoires du raté à ne pas confondre : la descendante - palpitation, bile, mégalomanie et l'ascendante - mégalomanie, bile, palpitation. Le plus parfait des ratés sait s'immobiliser et vivre les trois phases en même temps.

Je ne trouvai aucune oreille sensible à mon écriture grinçante. Deux siècles plus tôt je n'eusse pas à avaler cette amertume et même de nos jours je me donnais tout de même une petite chance. Mais aujourd'hui, où tu lis ces pages et je ne suis plus là, - je dois être encore plus seul que de mon vivant.

L'humanisme, c'est le respect de la solitude de l'homme (face à Dieu, à l'Histoire, à la biologie) et de sa grandeur (face à l'économie, à la machine, à la nature). Exemples de l'anti-humanisme : la religion, le marché, l'État. Mais, un jour, inévitablement, je perds le respect pour ma propre solitude et je vois l'insignifiance de ma grandeur, et voici le début d'un vrai enfer, pour mon amour-propre, ou d'une vraie béatitude - pour mon amour.

L'illusion d'authenticité commence par l'intérêt porté au monologue. On s'aperçoit très vite, que celui-ci se transforme inévitablement en dialogue. Si, malgré tout, on a le bon goût de ne pas se lancer dans la narration de scènes, ni de les charger d'actes, ni de les accompagner de chœurs, on arrive à l'identité ironique de l'authenticité et du spectacle d'un acteur.

Avec la solitude comme avec la gloire ou avec la femme : c'est en la négligeant qu'on a les meilleures chances de l'alpaguer. La guigne de Nietzsche ne prouve rien : « Le philosophe se reconnaît à ce qu'il évite trois choses éclatantes et bruyantes : la gloire, les princes et les femmes » - « Man erkennt einen Philosophen daran, daß er drei glänzenden und lauten Dingen aus dem Wege geht : dem Ruhme, den Fürsten und den Frauen » - il les évite à la lumière des lampes et dans le bruit des sens et s'y baigne à l'abri des regards et dans le silence du sens.

Pour entendre ma propre voix, je dois tendre mon oreille plus fortement que pour les troupeaux lointains. Et les images en deçà de mes paupières sont plus fuyantes qu'au-delà. La vie des sens se fait de sons et de mots, dont est dépourvu mon sens vital.

L'avantage de la solitude est sa voix éteinte, protégeant d'un écho moqueur dans le vide de la vie. « Dans la vie et dans l'action, je reste seule, avec un tas d'amis, que je n'ai jamais vus, - seule avec ma voix »*** - Tsvétaeva - « Ganz allein steh ich, im Leben und im Wirken, mit vielen Freunden, die ich nie sah - ganz allein mit meiner Stimme ».

Comment définir le désert ? - l'absence des arbres ? L'impossibilité d'une unification vivifiante, la réduction de tout message au soliloque, l'illusion d'une oasis salvatrice au bout d'un regard, d'une plume, d'un silence.

La solitude, c'est ne pas avoir d'interlocuteur idéal, qui ne peut être qu'une feuille blanche, qui reçoit ou te dicte ton premier mot. Tout logos est dia-logos. L'écrivain, qui trouve en soi-même une écoute et une compagnie, est donc celui qui sait briser la solitude.

Ne te flatte pas par ta solitude. La honte guette, avec la même fatalité, dans les tanières et dans les foires. La solitude a un avantage : la défaite est annoncée à l'avance.

La multitude affiche et promet des liesses félonnes autour de mon soi épanoui, la solitude annonce des deuils fidèles de mon soi immortel. Rends-toi, sans conditions, à la merci du deuil, où tu es sûr de tout perdre, fuis l'alacrité racoleuse et triomphante, où tu es sûr de ne rien trouver.

La solitude est presbyte, la communauté myope. La seule optique valable est un savant alliage, que prescrivent les yeux fermés.

C'est une découverte surprenante qu'en apprenant à peupler ma solitude, j'acquière, en même temps, la faculté de rester seul dans la multitude. Ces deux arts se complètent, et Sénèque est trop plat : « Ta vie est la même, que tu sois seul ou dans une foire » - « Non aliter vivas in solitudine, aliter in foro ».

Le meilleur moyen de me libérer de la toile d'araignée sociale est de filer à l'anglaise. Tout geste abrupt réveille les arachnides et leurs instincts carnivores. Ne serait-ce que pour cela, la révolte et la colère devraient être les plus imperceptibles de mes sentiments. Il faudrait savoir transformer la bile jaune colérique en bile noire mélancolique et ne pas chercher à m'en laver. Ne sois pas fanfaron, « celui à qui le mal ne peut nuire » - St Augustin - « cui nec malitia nocet ». Sans me dévorer, déjà leur présence est une nuisance pour mon âme : « Ils peuvent me faire périr, mais non pas me nuire » - Épictète.

La production de bile provient d'une trop grande propension à la sédentarité. Les prophètes, pour gagner en dignité, renonçaient à la patrie pour s'exiler au désert.

Mieux vaut vivre dans le monde du besoin que dans le besoin du monde. De nos jours, même pour la première solution, il faut que le monde ait besoin de moi. Mais il n'invite ni n'attend personne. Et pour attirer son attention, le seul geste visible - montrer ses griffes.

Profite des moments d'inattention de la vie. Ne la scrute que lorsqu'elle se détourne de toi. Creuse-la avant qu'elle ne s'aperçoive de ton existence et n'en découvre les lieux les plus vulnérables ou déjà atteints. Un regard droit sur les plaies prive de tout espoir de résurrection.

L'ironie au service de la mélancolie : la corde pour te pendre, peut servir de fil d'Ariane ou de fil à retordre. Dans tous ces emplois il faut friponner, de sorte qu'elle se rompe au moment le plus excitant, où l'énigme semblerait résolue.

L'effet, que produit sur moi la solitude, dépend surtout de ma vision de son architecture : cachot opposé à lumière, bagne opposé à liberté, exil opposé à patrie, ce sont de mauvais axes, le meilleur en est - les ruines gardant le souvenir de la tour d'ivoire qu'elles furent jadis.

Deux prédestinations des murs autour de moi : éviter des intrusions, ne pas laisser me répandre vers le dehors. Réclusion tendant la main à exclusion.

Plus la raison me dit, que je mérite ma solitude, et que les autres, qui me fuient, en fin de compte, me sont bien supérieurs, plus mon âme distille le mépris. L'âme démocratique n'existe pas, elle est servile ou aristocratique.

Le solitaire réveille le soupçon des tyrans et … ne réveille rien du tout chez les démocrates ; ceux-ci ne me tortureront pas, comme le tyran de Syracuse - le malheureux Zénon d'Élée, sans complices ; avec des complices, je formerais, aujourd'hui, un campement de SDF, qui n'intéresserait même pas les journalistes.

Prêcher pour l'esprit, aujourd'hui, c'est prêcher aux foules. Comme pour le bon vin ou la bonne chère. Les bons sentiments, eux, se prêchent dans le désert. Où l'on a faim.

L'étable n'est pas un abattoir ; ce n'est pas les tortures qu'on devrait redouter, mais l'ennui et l'inertie. Et pour échapper de l'étable, on n'a pas besoin de moyens patibulaires, il suffit d'ouvrir son toit, pour se faire former par son étoile.

La solitude acoustique : lorsqu'on se munit d'une paire d'oreilles trop exigeantes.

Ce qui te condamne à la solitude est la fusion fatale du noble et de l'inutile. On s'en tire en visant l'utile, sans répugner à ce qui n'est guère noble. Sois humble : des balourdises, plus que la nausée, te séparent de cette sortie. Le doigté terrien, mieux que des saignées célestes, guérit du tic hautain.

Le rire de Démocrite, qui ne regarde que les autres, vient peut-être de sa pitié plutôt que de sa moquerie ; les pleurs d'Héraclite, qui ne regarde que lui-même, viennent peut-être de son admiration plutôt que de son chagrin.

Nos dépouilles sont portées, en terre ou à la crémation, accompagnées de cette morne musique de Chopin, de ce musicien dont le romantisme est démuni de toute note tragique ; cette musique est juste bonne pour un marchand en train de rêvasser, devant la cheminée, tout en épluchant ses factures. Même les membres du Politburo avaient un meilleur goût, en préférant la Pathétique pour leurs dernières pompes. Bach est romantique, puisque sa musique fait vivre une joie tragique d'un homme solitaire, dont la larme coule vers l'intérieur (avec Mozart, elle s'élève, avec Beethoven, elle s'amplifie, avec Tchaïkovsky, elle s'intensifie) ; Chopin ne l'est pas, puisque les larmes des dames, dans un salon parisien, se sèchent vite au mouchoir parfumé.

Pour les critiques, le style est ce que d'autres critiques avaient relevé chez un classique - une vision mécanique et naïve. « Un romantique, c'est la solitude, qu'elle soit rebelle ou résignée ; être romantique, c'est perdre le style » - Weidlé - « Романтик есть одиночество, все равно - бунтующее или примирённое ; романтизм есть утрата стиля ». Le style, c'est le regard, c'est à dire union d'une personnalité, d'une intelligence et d'une volonté, tout appuyé sur un talent.

Le Nord m'apprit le bonheur sobre de l'amitié. Que je ne connus jamais. Le Sud me découvrit le malheur enivrant de la solitude. Dans lequel naquit ce livre. La Sibérie et Moscou me servirent de fond de toile ; les couleurs me furent rapportées par Sienne et les gorges du Verdon.

Je connus de l'intérieur la hideur soviétique. Paria, vagabond, seul comme un chien parmi des troupeaux d'esclaves. Je suis en Europe : la compétition, rien d'excessif, ni pitié ni honte, ni larme chaude ni cœur d'ami. Là-bas, une malédiction jetée par le goujat ; ici, une déréliction infligée par le robot. « Que le Tsar de toutes les Russies voie la platitude misérable de ma vie avec des yeux pleins de pitié » - Shakespeare - « That the Emperor of Russia did but see the flatness of my misery with eyes of pity » - même sans être étouffé par la platitude, j'accueille humblement une pitié, surtout en compagnie d'une ironie. « Les plus hautes formes de la compréhension sont le rire et la pitié humaine »*** - R.Feynman - « The highest forms of understanding are laughter and human compassion ».

Un grand regret dans la solitude : ne plus rien avoir à sacrifier.

L'orgueilleux ou le désespéré dit ne pas chercher de consolations dans un livre. Pourtant, c'est ce que j'y cherche, sous forme d'un regard altier coulé dans un mot suspendu, sublime, isolé.

La grandeur n'est pas dans la pose, où je suis seul contre tous. Elle est dans la non-perte de soi, quand je suis avec tous.

Une des obsessions des hommes du troupeau devint la prétention d'être inclassables.

La solitude est un cas rare de coopération harmonieuse entre les corps constitutifs de l'homme : l'esprit la peuple de fantômes, le cœur en réchauffe les souterrains et combles, l'âme l'ouvre aux étoiles.

Qu'on puisse, dans la solitude, continuer à aimer, à tendre vers le beau ou le bien, à tenir au vrai est une chose incompréhensible, divine. Et Fichte a tort partout : « pas de toi, pas de moi » - « ohne Du kein Ich » - disconvenant à mon matérialisme agreste ; « pas de moi, pas de toi » - disconvenant encore davantage à mon torve idéalisme.

La solitude n'est pas absence des hommes (c'est l'enfer, celui des Chrétiens ou celui de Sartre !), c'est, en présence des hommes, ton humiliante absence.

Mon goût pour l'exil immobile est peut-être le stade suprême de la fameuse nostalgie de la vie errante (Wanderlust). L'âme ou les pieds apatrides, l'appel du haut incompréhensible ou l'appel des horizons inaccessibles.

Avant de nous inspirer l'enthousiasme ou l'espérance, une philosophie honnête devrait mettre en avant l'énigme ou la fragilité de nos liens avec l'essentiel et faire de l'éphémère une raison d'admirer ou d'aimer l'immuable. Des philosophes d'origine juive, en Autriche, en Russie, en Allemagne, en France, portant, au fond d'eux-même, de multiples nostalgies : d'histoire, de langue, de géographie, de culture - contribuèrent formidablement à cette noblesse philosophique.

Chacun de mes sens a sa solitude ; la solitude de la main : personne à en solliciter la caresse ; la solitude du palais : aucun goût ne partage mes ivresses ; la solitude des yeux : aucun reflet de ma flamme ; la solitude des oreilles : aucun écho de ma voix ; la solitude du nez : aucun flair ne mène à ma hauteur, vers mes ruines.

S'efforcer à ne pas être de son temps est une occupation tentante pour faire passer celui-ci.

Une illusion - fonder mon équilibre sur la tension créée par une paire : moi, d'un côté, et un ami, une maîtresse, un livre. Rien de crédible en dehors des triades : moi, une insondable source (voix, oreille, œil, dessein), dont je suis un écho et, enfin, une âme des fins, un esprit, qui préserve mes échos à une belle hauteur. L'origine de la solitude est triadique ; la solitude respectable, ou le désespoir irrévérencieux, - l'absence irremplaçable de l'un de ces trois sommets : la solitude d'un soi perdu, la solitude du silence des sources, la solitude de la perte des ailes. Et quand un deuxième sommet vient à manquer, sonne l'heure d'une solitude honteuse, ou plutôt hébétude irrémédiable. La solitude binaire, elle, n'est souvent que grégaire : manque de berger ou de moutons.

Solitude du regard : l'ironie trop haute. Solitude de la hauteur : le souffle trop coupé. Solitude de l'arbre : le climat tantôt trop vernal, tantôt trop automnal, avant l'éclosion de fleurs ou après l'heure des fruits.

Le nihilisme n'est pas une maladie de la volonté (Nietzsche), mais la santé du rêve. Le rêve est une volonté spiritualisée de se supporter tout seul ; la volonté est un rêve incarné de se mêler aux autres.

Le cercle de la solitude est mal dessiné dans : « sans lignage, sans loi, sans foyer » (Homère). Je me connais une nette parenté, au passé ; je reconnais un haut ordre, au présent ; je me prépare au grand séjour au futur. La solitude est l'impossibilité de les réunir au même lieu, au même moment.

L'épreuve de l'île déserte est utile ; encore faut-il savoir, si j'y deviendrai Robinson, singe ou arbre : l'action, la nature ou le regard. Mais dans le meilleur des cas je deviens île.

Tant qu'un reniement peut encore me faire rougir ou pâlir, je suis en compagnie. La solitude, c'est vivre au milieu de mes acquiescements incolores, aucune négation ne parvenant jusqu'à l'objet nié pour s'en colorer.

Pour m'isoler des miasmes humains, il me faut une bulle, il faut que je la gonfle, tout en sachant que la moindre piqûre pourrait la faire éclater. Vise le haut, puisque toutes les épines poussent en bas. En haut, il n'y a que des foudres des dieux.

Je commençai par des vues et hurlements d'un loup solidaire et je fus propulsé, par un enchaînement de chutes et presque malgré moi, vers la hauteur des requêtes solitaires, puisque, dans les platitudes terrestres, personne ne sollicita ni ma voix de lycanthrope ni mon regard. Depuis, je compris, qu'on ne monte pas vers la hauteur, on y tombe (Hölderlin).

La création a besoin d'un instinct, d'une foi et d'une exécution. L'instinct ne naît que dans ta solitude, la foi ne se donne que dans notre souffrance et l'exécution ne vient que par votre porte.

La sensation d'exil naît d'une méconnaissance soudaine, salutaire et solitaire, - je ne comprends plus qui m'a pétri et pour quel contenu. Et je me désintéresse des breuvages et m'enivre des étiquettes ou de la forme des flacons.

Celui qui se sent héritier de la culture reproduit, banalement, l'arbre ancestral, doté d'insignifiantes greffes. Dans ma déshérence, je donne naissance et vie à tout élément de mon propre arbre, quitte à unifier quelques racines, rameaux ou fleurs avec autrui. Mais toutes ses ombres ne sont qu'à moi.

Côté plaisant de l'état d'exil endémique : je ne m'adresse à mes patries perdues qu'en poèmes. Peut-on rédiger une requête, un bon de commande ou une réclamation à l'encontre d'un fantôme ?

À part une saine mobilisation de mes instincts de survie, en ma qualité d'étranger, l'exil aide à accomplir un exploit beaucoup plus glorieux, pour la qualité de mon regard, - je finis par devenir étranger à moi-même.

Dans la solitude, il faut fuir la sensation du nid ou du cocon, où je puisse lécher mes plaies, - le seul abri digne de la majesté solitaire, ce sont des ruines, gardiennes de mon soi : « Il y a en toi un silence sacré, dans lequel tu peux retourner à tout moment, pour y être toi-même » - H.Hesse - « In dir ist eine Stille und ein Heiligtum, in die du jederzeit zurückkehren und du selbst sein kannst ».

La tour d'ivoire hantée par l'extase, entrepôt de l'irréparable et de l'irrécupérable, dans la catégorie des ruines, classées monument hystérique.

La sagesse est dans le langage, et le langage, c'est le dialogue. « C'est folie que de vouloir être sage tout seul » - Bossuet. Même dans un soliloque il faut être deux : une bouche et une oreille.

Plus on est perspicace et inventif dans la lecture des vertus d'une patrie, d'un livre ou d'un état d'âme, plus irrésistible devient l'attirance de l'exil comme mode d'expression de son amour. Que vaut un pays ? - il suffit de compter le nombre d'exilés tenant à le réinventer.

Ce n'est pas au ciel que je trouve spontanément la hauteur la plus proche ; elle se présente dans mon souterrain, troué par des soupiraux des profondeurs, et me propose de déménager nuitamment dans ses ruines. « L'homme du souterrain, qui creuse dans les profondeurs, veut garder sa propre obscurité, car il sait, qu'il aura son propre salut, sa propre aube » - Nietzsche - « Der Unterirdische, der in der Tiefe Grabende, will seine eigne Finsternis haben, weil er weiß, daß er seine eigne Erlösung, seine eigne Morgenröte haben wird ». Souterrain, l'âme du château en Espagne ; « l'esprit du château fort, c'est le pont-levis »* - R.Char.

L'art d'être heureux suit l'échelle croissante de mes renoncements à la reconnaissance : par la société, par mes pairs, par les yeux d'une femme. Ces ressources épuisées, il ne me restera que la vraie solitude : ne plus pouvoir renoncer qu'à moi-même (où je devrai faire mentir Sartre : « rien ne peut te sauver de toi-même »), ne plus avoir d'erreurs salutaires, survivant à toute vérité. L'homme du troupeau ne serait que « le désir de reconnaissance » - Hegel - « Bewegung der Anerkennung » - penses-y, si tu veux sauver ton âme : « Rien n'anéantit l'âme aussi sûrement que le désir de plaire » - Gorky - « Ничто не умерщвляет душу так быстро, как жажда нравиться людям ».

Celui qui n'a jamais perdu la moindre racine, ne croit qu'en fruits et est incapable de comprendre le miracle des fleurs.

La part du sauveteur - gendarme - rééducateur en moi : repêcher la volonté noyée, traîner sur la place publique mon caractère anachorète, redresser mon tempérament hypocrite, corrompre mon espoir geôlier.

Les hommes intéressants inventent, chacun, son langage ; et la solitude n'est souvent que le manque de don ou d'intérêt pour le déchiffrage des vocables étranges. Depuis que le minimum vital des idiomes vernaculaires, la larme et le rouge au front, n'a plus cours, on ne retire de ses marmonnements que des formules logiques.

L'exil : pas de sève fraîche provenant d'un sol natal. Et c'est bien dans cet état-là qu'on s'imagine de beaux arbres, ce qui est le contenu même de l'art !

La bêtise, ce n'est pas faire chorus, c'est l'illusion qu'on exécute un solo inouï.

Apprends à te parler à voix haute, sans être à l'affût d'un écho. Les acoustiques infaillibles étouffèrent tant de voix.

La supériorité de Rocinante sur Bucéphale, Pégase ou Incitatus : on ne l'imagine pas en troupeau ou en assemblée, bien qu'il s'apparente à l'âne. « Ab equis ad asinos » - un retour chétif effaçant la honte d'un aller naïf

Devant la multitude, je suis un poisson de l'aquarium, une bête en cage, une torche vivante éclairant leurs banquets, et je ne peux adopter que la pose d'une autruche, d'un singe, d'un perroquet, d'un caméléon ou d'un feu follet.

Je suis d'autant plus seul, que je prends l'habitude de fréquenter l'homme inventé. L'homme des cavernes, l'homme d'une île déserte, l'homme de la terre, l'homme du mot ou du regard sont tous des créatures inventées, auxquelles j'offre mon amitié et ma simplicité. Mais l'homme du forum m'encercle et me rend hargneux, biscornu, compliqué et infiniment seul.

La solitude : ne plus voir d'horreurs, qui soulèveraient une houle dans mon regard ou dans mon mot. Une sensation d'immense platitude, où mes aspérités s'écrasent sans la moindre onde de choc.

On s'expose d'autant plus volontiers dans des vitrines de la vie que le vide des arrière-boutiques du cœur est plus béant. Ne laisse, dans tes devantures, que les prix, cache les valeurs, ces guenilles ou robes d'apparat, dont la place est aux combles du cœur et aux réserves de la tête.

Aux uns la vie est une scène, aux autres - un temple, aux autres encore - un hôpital ou un atelier. Ou bien des murs sans spectateurs, sans masques, marionnettes ou cordes et, tout près de la porte, - un miroir, une croix, un poignard.

Apprends, dans ta solitude, à recréer la foule pour envisager la fuite. Proust aimait dans la solitude même la fuite devant soi.

Mieux je protège mes yeux, face à la déferlante des choses, plus pénétrant sera mon regard ; mieux je suis coupé du bruit du monde, plus pure sera ma musique ; l'Homère aveugle et le Beethoven sourd me montrent de beaux exemples des contraintes salvatrices.

La musique nous laisse seuls, face à notre nature nue, et si encombrée et défigurée, d'ordinaire ; elle nous libère du nous-mêmes trop connu. C'est pourquoi, celui qui imagine se connaître parle de musique comme d'une intrusion d'un corps étranger, tandis que celui qui passe expert en ses propres côtés invisibles se sent plongé dans son élément. Tous se voient livrés à la solitude, mais les seconds portent un double fardeau : la solitude du pressentiment et la solitude de la reconnaissance. Les deux - sur un mode de souffrance : « La musique est enfant du chagrin » - Rachmaninov - « Музыка - дитя печали ». Qui aime le plus la musique ? - le malheureux ! Même si le volontaire Schubert pensait le contraire.

L'âme libre mène vers l'île déserte. Ce galérien d'esprit ne promet que le bagne. Les serviles des deux camps vivent en continentaux besogneux, soumis aux instincts de troupeau.

L'esseulement est la solitude des sots : incapacité de se remettre à soi-même, de se contenter de sa propre contemplation, besoin de chercher le regard d'autrui. La vraie solitude : trouver son propre soliloque le plus passionnant des discours et manquer d'oreilles d'autrui.

Pour que le sentiment d'exil m'accompagne en toute saison, j'acquis la nationalité multiple, je me réclame du mystère, du beau et du bien, pays rayés des bonnes cartes. Et mes pieds foulent le pays de la transparence, de la joliesse et de l'indifférence.

À force de fouiller les jugements des hommes, on désapprend à être son propre juge et l'on quitte le banc des accusés illustres pour les forums des désabusés rustres.

Sur l'origine citadine et théâtrale de l'anachorèse : on applaudit au tonneau de Diogène et au souterrain de Pythagore, parce qu'ils se trouvent au centre de la cité (et le brave Socrate passe le plus clair de son temps près de l'Agora). Le dramaturge devrait ne consulter que le démiurge et savoir recréer l'illusion de la vie, même dans une caverne de Platon ou, au moins, dans une cabane de Démocrite. Dans l'ordre croissant des idoles de F.Bacon, la caverne précède le théâtre : « tribu, caverne, foire, théâtre » - « Tribe, Cave, Market-Place, Theater ».

Aujourd'hui, même les sirènes font chœur avec les vautours et chouettes, pour m'attirer vers les cadences des profondeurs et me détourner de la hauteur du chant. La profondeur est discours, et la hauteur – le chant. Le discours résumant l'essence. Dans le Verbe divin, celle-ci rejoint l'existence : « En Dieu seul, l'essence (ce qu'Il est) coïncide avec l'existence (pourquoi Il est) » - Avicenne.

Chercher à échapper à la solitude, c'est fuir la pensée de la mort. Tous les moyens sont bons : avoir le pouvoir de dresser des échafauds, de m'absorber dans des prières, d'écrire un livre, de me fondre dans de beaux yeux, de donner naissance à un arbre ou à une fortune. C'est la perspective la plus égalisatrice, la plus lucide et la plus désespérante. D'où l'intérêt de m'imposer moi-même mon propre et irrévocable exil. Toute échappatoire ne menant que vers moi-même.

Rien ne condamne plus sûrement à la solitude que l'art ; pourtant, toute œuvre d'art est un appel au partage fraternel. Hélas, si la muse maternelle est la même, les pères des frères putatifs sont toujours différents, semant des jalousies, des ressentiments ou des indifférences.

Mon naufrage ne résulte ni d'une collision avec un vaisseau mieux manœuvrable ou mieux armé, ni d'une voie d'eau, due aux récifs inconnus ou à la vétusté de mes cales. Non, c'est la perte de tout port d'attache, l'implacable appel du large se convertissant imperceptiblement en appel du haut, où n'est réclamé que mon souffle. Et je baisse mes voiles, je me débarrasse de mes avirons ; mes messages de détresse se déposent dans des bouteilles, qui finissent par couler au fond du Temps.

Femme réduite à la solitude, homme réduit au troupeau - les créatures les plus pitoyables.

Se suffire à soi-même - la plus noble et la plus … ignoble des attitudes, autarcie ou narcissisme ; la formule de l'amour étant, semble-t-il : deux en un (Platon, Arendt) ou, mieux, deux en tant qu'un (Maître Eckhart). « L'ignare hautain se suffit à lui-même » - Lope de Vega - « Se sufre a sí mismo un ignorante soberbio ».

Les sceptiques stériles, hurlant à l'absurdité ou à la vanité de l'existence collective et de ses buts, usurpent souvent le beau titre de nihiliste. Le nihiliste vit une existence solitaire, animée surtout par ses propres commencements, pour lesquels il n'a besoin de personne, de rien ; et ses moyens, c'est son talent et sa noblesse.

Il est plus noble de m'immoler à un autel vide, au lieu de Tout immoler à l'autel de nos dieux ; la fumée y gagne en pureté, le feu - en intensité, l'étincelle - en hauteur. Mais cet autel, où je dépose mes trésors, est une ruine ; je devrais m'y moquer des offrandes d'Héraclite au Temple d'Artémis, de Rousseau - à Notre-Dame, de Valéry - au Palais Chaillot.

Les hymnes et les églises – deux profanations de la musique et de la foi, qui auraient dû ne me laisser qu'en compagnie de moi-même.

Aucun oppresseur en vue - et je suis opprimé ; aucun argousin à ma porte - et je suis dans une cage ; aucun bâillon sur ma bouche - et ma voix n'atteint aucune oreille. « Ce qui nous brise et torture le plus douloureusement, ce sont des mains invisibles » - Nietzsche - « Wir werden am schlimmsten von unsichtbaren Händen gebogen und gequält ». Tyrannie anonyme. Néron et Staline tenaient à leurs noms pour propager l'adulation ou la terreur, mais la machine…

On peut en être presque certain : dès qu'un scribouillard orgueilleux proclame ne faire partie d'aucune école, ses copies sentiront l'air de sa vraie classe - de l'étable. Mon écrit sera là, où j'aurai trempé ma plume ; et l'encrier des rebelles est si souvent grégaire. La meute sévissant dans mes mots est plus collante que celle, dont je détache mes yeux. Tout bon écrit s'apprend à l'école-buissonnière de la vie, où les classes sont toujours surchargées de fantômes plus doués que moi.

La médiation, qui te sauve le mieux du piège de la continuité, est la fière solitude de tout beau symbole.

La plus horrible des solitudes accompagna l'immense Tsvétaeva, la solitude des trois langues, des trois sensibilités, des trois cultures - russe, allemande, française - et dans lesquelles elle fut martyr et maître. Je ne connais aucune autre voix - et si belle ! - qui aurait sonné dans de tels déserts. Les hommes doubles (Aragon) en bavent, mais les triples…

Dans un discours, on trouve toujours trois personnages impliqués : son auteur, le lecteur qu'il vise, le lecteur qu'il trouve. Chez un nihiliste solitaire, les deux derniers personnages sont – l'auteur lui-même : le soi connu écrit, inspiré par le soi inconnu et s'adressant à celui-ci.

Dans ma première jeunesse, je me crois seul, mais, en réalité, je partage ma vue avec le monde entier. Ensuite, je me trouve une fratrie lucide, qui m'isole d'une majorité aveugle. Et je finis, avec mon esprit unifié avec la merveille de l'humanité, mais dans une solitude de mon regard, nostalgique de l'enfance. Une étonnante stabilité de l'union : l'âme et l'esprit, la fierté et l'humilité, le rêve et la raison.

Paria nuisible en Russie (où est enterré le rêve), paria invisible en Europe (où le rêve est né), aurais-je mon heure de gloire risible en Amérique (où le rêve n'a jamais mis les pieds) ?

Cheminement vers la solitude finale : aucun savoir ne m'approche de sa source, aucune vanité ne survit à mes laudateurs, aucune émotion ni métaphore ne sont fraîches au-delà d'une date limite. Je ne viens à bout de la solitude, que si j'ai tôt fait d'apprendre à parler au monde, qui ne me connaîtra jamais.

« À nous deux ! » - commence naïvement un révolté pour finir fatalement dans un pugilat de foire. Avant tout combat, vérifie, que tu es toujours seul. Alors seulement, je pourrai dire, que « tout ce qui est grand s'édifie dans la tempête » - Platon (à la place de s'édifier dans, passif mais noble, d'autres traductions donnent, par ordre de dynamisme croissant : s'exposer à, se tenir dans, se dresser dans).

Le déracinement fait dépérir en nous l'homme inférieur, d'où l'intérêt de pratiquer l'exil comme gymnastique de la hauteur.

La solitude et l'arbre : elle n'aide ni à le planter, ni à le faire verdoyer, fleurir, fructifier, elle ne m'apprend qu'à en apprécier l'ombre.

Ma prétendue parenté avec des volatiles ne vise ni aigles ni rossignols ni chouettes. Je me sentirais sien en compagnie de la chauve-souris, à la généalogie douteuse, tenant la tête plus bas que le cœur, surtout dans une bonne Caverne. Sa solitude m'est plus chère que la hauteur de l'Albatros ou même l'ampleur du Martinet aux trop longues ailes (R.Char). Zarathoustra, survolé soi-disant par un aigle portant au cou un serpent, fut myope : vu d'une bonne hauteur, ce serait un corbeau dégustant un ver de terre.

Nos réalistes modernes en ont assez des ailes, de la hauteur ou de la solitude de l'aigle ; ils veulent soit en exposer la vie sexuelle cocasse et désordonnée, soit découvrir, à la plus grande joie des reptiles, que même les aigles ne dédaignent parfois pas la charogne.

Les profondeurs sont saturées d'avis pertinents ; pour étaler leurs requêtes de reptile, il ne reste aux sages que la platitude. En hauteur ne résonnent que les cris lancinants de volatiles solitaires, abandonnés des regards et des oreilles des sages. « Le sage ne s'attarde pas dans les austères hauteurs de l'intelligence et descend dans des vertes vallées de la bêtise » - Wittgenstein - « In den Tälern der Dummheit wächst für einen Philosophen immer noch mehr Gras als auf den kahlen Hügeln der Gescheitheit ».

Pour celui qui n'a pas accumulé un stock de sentiments, d'images, de mots, musicaux et libres, l'entrée en solitude signifiera un désert, animé par l'esprit de foires et dénué de mirages pour son âme.

Ni le naufrage de Robinson ni la résignation du prince Mychkine ni la folie de Don Quichotte ne donnent le meilleur modèle de solitude. Le pilori se sent chez Defoe, le bagne chez Dostoïevsky, l'esclavage chez Cervantès. La souffrance est bon outil mais mauvaise œuvre.

Le soi du geste et le moi du rêve - quand, miraculeusement, ils se rencontrent -, enfantent du toi de l'amour. Le soi, tout seul, mène vers les eux de masse ; le moi - vers le nous de race.

Ils sont tellement habitués à la compagnie de caniches ou de bergers, qu'ils prennent le hurlement d'un loup solitaire pour aboiement : « Chien de Nietzsche, tu prêches le style à l'aboi !  » - A.Suarès - les chiens de compagnie s'entendent rarement avec des lycanthropes.

Personne pour te tendre le miroir ; la houle ou les ténèbres déforment toute face réfléchissante ; et ton narcissisme se met à se refléter dans la nature entière.

Être intéressant, c'est abonder, en même temps, en goût sélectif, en intelligence affective et en tendresse élective ; j'y gagnai quelques mesures, bien que personne ne s'aperçût de ma stature ! Mais au lieu de maudire, aux heures sombres, ce monde de minables, je bénis mes heures astrales, qui me laissent si souvent en compagnie de Celui, qui est beaucoup plus intéressant que moi.

Bel exemple d'un exil porté en tout lieu - L.Salomé, Russe exotique pour Nietzsche et Rilke, Allemande bien rangée pour Tourgueniev et Tolstoï. Pourquoi n'a-t-elle pas amené en Russie Nietzsche, comme elle le fit avec Rilke ! Quel Livre de Retours y a-t-on manqué !

L'avantage des ruines, face au désert : dans celui-ci je suis tenté par l'attitude stupide ou humiliante - me mettre à prophétiser, scruter les horizons, appeler à l'aide, interpréter les mirages. Les murs de mes ruines répercutent mon hurlement intérieur, et ses échos m'inondent de honte. Et je ne chercherai salut que dans la hauteur d'un toit percé, où j'espère une fine oreille filtrante, refusée aux alcôves et attentive aux grabats.

Le désert croît ? (Nietzsche - die Wüste wächst) - tous les prophètes se réfugièrent dans des bureaux ; personne n'étant plus dupe des mirages, tout ermitage doit à la cité son éclairage et son chauffage. L'ère de lucidité ; aucun parvenu, tyran ou poète ne peut plus compter sur : « Le monde veut être dupe, qu'il le soit » - proverbe latin - « Mundus vult decipi, ergo decipiatur ».

On sait où mène la poursuite de la beauté : de ses ténèbres, tout bon Orphée retourne sans Eurydice ; Psyché se perd, en cherchant le beau visage d'Éros ; Démocrite, ébloui par ce que lui apporte le regard, se crève les yeux ; faute de lumière, Empédocle se précipite dans l'Etna.

Savoir que la pierre tombe toute seule et cependant se sentir responsable ou, pire, coupable. Un banc des accusés devenu montagne de Sisyphe. Le prix d'un dévouement à la hauteur, la solitude initiale, – la chute plus retentissante, la solitude finale.

Je me retrouve seul, aux vagues lieux de rendez-vous, et je ne sais plus si c'est la faute des montres, des reliefs ou du climat. Et je ne donne plus de rendez-vous - c'est cela, la solitude.

On cherche humblement à accorder sa voix à la symphonie du monde et l'on finit par comprendre, que l'humilité de la musique divine consiste à jouer « seul vers le Seul » (Plotin).

La solitude pousse à voir dans toute controverse d'idées une infâme persécution. Il faut savoir, au contraire, la ramener à une anodine dispute de salon, au milieu de mes ruines drapées.

On échoue à rendre un vrai état d'exil (Ovide, Pétrarque, Dante, Pouchkine, Dostoïevsky, H.Arendt, S.Zweig), on ne réussit qu'à en esquisser la pose (Sénèque, Casanova, Byron, Nietzsche, Kafka, S.Weil, Nabokov, Cioran). Et l'exil n'est pas le seul état d'âme, qui reste toujours à inventer, je soupçonne, que l'amour, la foi et la noblesse possèdent la même étrangeté.

Socrate et Jésus m'étaient fort sympathiques, jusqu'au jour, où j'aperçus, que leurs soliloques ou dialogues n'étaient qu'échos de places publiques. Mais Prométhée et Job devaient trop leur héroïsme à la flamme ou au fumier, où il me fallait du froid et du flair. Le moulin à vent m'obstruait la vue de l'île déserte du rêve, île en tant que terre promise de Don Quichotte. Et je leur préférai Hamlet et Faust, se contentant de fantômes pour bâtir de beaux dialogues, sous forme de soliloques décousus. Et s'ils sont si forts en philosophie, c'est que peut-être ils fréquentèrent la même Université allemande que Luther et Stavroguine.

Le refus de m'enraciner fait, que tout genius loci se présente à moi en mauvais génie déraciné.

La célébrité est un baume, que ne renchérit que l'absence de plaies. (« L'obscurité du nom est un bien égal à la souffrance » - Diogène). Je découvris la joie hautaine d'être inconnu à la même époque, où j'enterrai en fanfare ma première caresse non-sollicitée, hurlai de plaisir devant la première métaphore jaillissant d'une douleur muette et chassai la dernière idole de mes ruines royales, sacrées par l'Architecte anonyme : « Heureux, qui vit dans l'état obscur, où les dieux l'ont caché » - Racine. Vivre ignobilis (méconnu) devint le privilège du nobilis (noble). « Vivre méconnu des hommes et sans amertume - une qualité des nobles » - Confucius. Plaire, c'est appartenir ; réserve-toi à tes semblables, aux meilleurs, même au prix de ta méconnaissance. Et Dante n'a raison qu'à moitié en plaignant ceux qui : « vécurent sans honte ni lauriers » - « visser sanza 'nfamia e sanza lodo ».

Mon public virtuel - cent paires d'yeux en France. À quoi s'adjoindrait mon auditoire - dix paires d'oreilles de plus, hors de la France.

Peu d'esprit nous renvoie en nous-mêmes. Trop d'esprit - hors de nous-mêmes. Je gagne en clarté, dans la multitude ; je ne répands la lumière que dans ma solitude.

Aucun tremblement de terre n'est à l'origine de mes immenses ruines, mais l'immobilité de mon étoile qu'abaisserait tout toit. Percé, il m'ouvre à la hauteur du ciel ; à comparer avec Confucius : « Ma maison est basse, mais ses fenêtres s'ouvrent sur la profondeur du monde ».

Dans mon enfance, les horizons se remplissent de choses trop visibles. Peu à peu, je les remplace par des chimères, qui sont mon soi ; et c'est ainsi que se referme, un jour, le cercle de ma solitude, mes ruines. Mais les ruines ont cet avantage acoustique : c'est le seul style architectural qui n'étouffe pas l'écho de mon enfance.

L'une des origines anodines de la solitude : avoir besoin de se cacher pour sentir.

Souffrir étant le lot commun, l'immense mérite de la solitude est qu'on ne souffre que de soi seul.

Étant tricard des terres et des cieux, je ne peux ni dresser un ciel russe (son âme) sur une terre française (sa douceur), ni amener sur la terre russe (sa souffrance) un peu de ciel français (son esprit).

Trois étapes d'une même erreur : rejeté par un troupeau, s'en tourner vers un autre ; ignoré par une élite, en interpeller une autre ; méprisé par un soi inconnu, flatter le connu. Il faut être seul, pour qu'un dialogue parlant s'entame ; même à deux, je fais déjà partie d'un chœur.

C'est peut-être dans la confrontation entre la solitude de l'être et la solitude du mot que se trouve le drame majeur du créateur : être (le réel indicible), face à émettre (le créé articulé, qui tend à être, aime-être) ; c'est dans les interstices entre les deux que se blottit ce que veut taire Wittgenstein, taire puisque ce n'est pas le mot, mais seule la musique, qui pourrait rendre le mystère de l'être lumineux, qui nous pousse à émettre des ombres.

La première des quêtes de l'homme est celle d'une consolation définitive sous forme d'une image, d'une pensée ou d'une foi, visible et intelligible par les autres, c'est-à-dire d'une idole. À coups d'âge, toute idole se fissure et plonge ainsi tout habitué des forums dans un désespoir. La seule consolation durable réside dans les ruines d'une solitude, où mon étoile m'inonde d'une espérance illisible. « Dum spero, spiro… ». La lisibilité finit toujours par désespérer ; ceux qui ne vont pas au terme de la lecture croient naïvement, que la compréhension console. Consolent les énigmes.

Jadis, la haine fut grégaire et la bonté - salut du solitaire. Aujourd'hui, la gentillesse coulante polit les étables, et la haine débordante ne hérisse que la tanière de l'exclu.

Le progrès humain, ce sont deux convergences : la horde virant au troupeau, le loup solitaire se découvrant brebis galeuse.

Ni Muse dehors ni Pygmalion dedans - tel est l'état d'âme du sculpteur de maximes, dans un atelier au toit percé.

Le seul « terrier du moi » (Kafka - « der Erdbau oder das Einschließen in die eigene Welt des ICHs »), où je puisse encore hurler à mon étoile, sans intriguer les loups ou les polices, ne peut être que ruines, les plus hautes cavernes de l'âme, où, pour tromper ma solitude, j'éviterai l'intrigue d'un labyrinthe et bâtiras un réseau d'intrigues.

Discours solitaire, où le honteux et le pathétique gardent, contre toute logique, leur sens, s'appelle prière.

J'aimerais bâtir une solitude en pointillé comme alternative instable à cette solitude circulaire, que Marc-Aurèle admirait dans la sphère parfaite d'Empédocle.

Caresses non-sollicitées, prières congédiées, défis périmés - passée la date-limite, ces élans larmoyants, jadis tournés vers l'extérieur, finissent par fermenter en bile noire et nauséabonde, qui jaillira vers l'intérieur par des coulées ravageuses.

Plus je monte vers le Moi abstrait, mieux je m'y reconnais et plus seul je suis. À partir d'un certain seuil, on n'est plus sensible qu'à la musique, cet acte pur.

Cages bénites ! - êtes-vous le seul moyen, pour ne pas chercher à déployer mes griffes ou pour ne pas me laisser entraîner dans un troupeau ? Pour ne pas muer en une machine féroce ? Et pour réussir, peut-être, à embrasser une courageuse résignation ? « L'animal, même sauvage, quand on le tient enfermé, oublie son courage » - Tacite - « Etiam fera animalia, si clausa teneas, virtutis obliviscuntur ».

La solitude gagne en valeur, si l'on l'acquiert au prix de sa liberté ; mais la liberté se déprécie, si l'on l'achète au prix de sa solitude. C'est dans la solitude que je me réjouis de ma meilleure liberté.

Tant que je sens la blessure d'un abandon, je n'entre pas encore dans la solitude. Elle commence, quand toute plaie ne vit plus que de souvenirs, quand toute inertie, venue des attouchements d'autrui, s'arrête.

La solitude intérieure : le meilleur de moi, que j'appelle au dialogue, ne se laisse pas exprimer ; la solitude extérieure : le meilleur de moi, qui se manifeste, n'est ni remarqué ni apprécié de personne. Leur rencontre : mon meilleur - une muette désespérance.

Cultiver l'âtre, au milieu des ruines, mon défi phonétique à l'être (comme le Paraître le fut pour Pyrrhon, le Non-Autre pour le Cusain, le Naître - après Sein und Schein - pour Nietzsche, l'Outre pour Bakounine, comme l'Autre pour Levinas ou le Neutre pour Blanchot). Les contraires logique (le Urteil de Hölderlin), spatial (le néant de Sartre) ou temporel (la Zeit de Heidegger) sont moins chauds et plus ternes.

Au blasé, qui conquiert la solitude, aurait suffi la résignation d'abandonner la multitude. Même les moulins à vent reconstituent le troupeau. Bander un arc vaut mieux que croiser des lances : on peut viser l'invisible.

Il m'arrive de brûler ma maison (syndrome d'Érostrate), pour, soi disant, la réduire en ruines pittoresques ou en chantier d'une tour d'ivoire, tandis que c'est souvent le seul moyen que je trouve encore pour me réchauffer les mains, qu'aucune main ne frôla depuis si longtemps.

Placer ma voix dans des ruines est une astuce pour éviter l'incrustation d'un public dans mes acoustiques. L'intensité des récits modernes naît dans des salles. Je n'entends qu'une seule voix d'aujourd'hui, que Bach aurait pu mettre en musique - la voix de Cioran (R.Debray l'entendit dans la voix de Benjamin) Le culte avant-gardiste de la modernité ne vénère que les saisons et les gagnants, - pire ! - que les dates et les chiffres. Les meilleurs écrivains restituent le climat, que ressentent même les arrière-gardistes, les vaincus.

Réussir sa solitude, c'est s'y faire horizon (se chercher), perspective (se connaître) ou hauteur (se contempler).

Quand je suis avec les autres, le mot, la pensée, la souffrance en deviennent écho, attribué, à tort, à la vie. Ce n'est que dans la solitude que je trouve les plus purs des échos : le mot sur le mot, la pensée dans la pensée, la souffrance de la souffrance.

Qu'est-ce qu'un homme libre ? Un caméléon, comme tous les autres, mais dont les couleurs ne s'adaptent qu'à son seul cadre de survie - à sa solitude. « Qui n'admirerait ce caméléon que nous sommes ! » - Pic de la Mirandole - « Quis hunc nostrum chamaeleonta non admiretur ! ».

La Panthère de Rilke, l'Animal intellectuel de Valéry, le gorille de Nabokov, le cachalot de Melville, l'orang-outan mélancolique d'Ortega y Gasset : un regard, dont la beauté ou l'intelligence se reflètent dans les murailles ou dans les barreaux de leurs cages. « Nous vivons tous derrière des barreaux, que nous traînons avec nous-mêmes » - Kafka - « Jeder lebt hinter einem Gitter, das er mit sich herumträgt ». Quitter cette cage, serait-ce rencontrer le Dieu innommable ? - « Pour retrouver Dieu sans le Nom ou le Mot de ce qui est ou n'est pas, il faut franchir cette cage d'Être » - Artaud. Ma cage prouve-t-elle la liberté divine ? Ou l'inverse : mieux je vois mes barreaux, mieux je comprends la (com)passion de leur créateur. Mais ma cage à moi, c'est la langue, ce français, qui grossit les barreaux, rapproche l'horizon et rabaisse le ciel.

J'admets, que la non-reconnaissance a le grand mérite de préserver intacte l'infinie sphère de mes indifférences.

Le régime du lion littéraire : écarter de ses menus tout mouton, ne digérer que de son regard, ne digérer que d'autres lions, se trouvant, eux aussi, dans une cage.

Une vie complète : à l'enseigne de la honte, de la pitié et de l'enthousiasme, inspirés par la noblesse et articulés par l'intelligence. Mais c'est, aujourd'hui, la meilleure recette de la mort complète, de la solitude finale, puisque je deviens arbre cinéraire, étranger pour la forêt laraire : « La forêt ne pleure jamais un arbre mort » - proverbe russe - « Лес по дереву не плачет ».

Tout compte fait, l'habitat écologiquement le mieux conçu, ce sont les ruines. Qui encore peut inviter l'arbre pour se transpercer, la fleur - pour se colorer, le serpent - pour préserver la fraîcheur ?

Pour être premier, il est nécessaire d'être seul ; mais être seul ne suffit pas pour être premier. À l'article près, c'est du Lucien : « Si c'est le premier, il n'est pas le seul. Si c'est le seul, il n'est pas le premier »**. La virginité de l'absolu. Le sot emmène dans sa solitude la banalité de l'universel ; le sage s'y débarrasse de ce qui n'est pas unique : « La solitude n'apprend pas à être seul, mais le seul » - Cioran.

La lumière du monde ne me parvient plus, ou mes murs deviennent trop translucides, ou les choses ne traversent plus mon esprit - je quitte la Caverne - et voilà le début de la traversée du désert, de la solitude. Le choix y est triple : chercher la raison des ombres dans le parti pris des choses, inventer le Soleil pour les ombres, m'identifier avec les ombres, rester inconnu ou me mettre à créer mon propre halo.

Que gagne celui qui est plus intelligent ? - une cellule plus vaste (S.Weil), un souterrain plus profond (Dostoïevsky), des ruines plus hautes (Cioran), un banc des accusés plus étroit.

Dans la solitude, pour échapper à la stérilité remuante, il faut se repaître de la méconnaissance de soi (contrainte). Ne pas succomber à la faim de connaissances (moyens) ni à la soif de reconnaissance (but). Être soi-même un arbre : « L'arbre est un produit, dans lequel tout est fin et réciproquement moyen »*** - Kant - « Der Baum ist ein Produkt, in welchem alles Zweck und wechselseitig auch Mittel ist ».

Tout compte fait, la quête de soi se réduit à ces deux questions : ce qu'on a dans l'être et ce qu'on est dans l'avoir. Le soi n'est pas grégaire, si la solitude et Autrui apportent des réponses compatibles.

Ta cachotterie : les yeux plus bas que terre, le cœur plus éteint que les cierges, les mains plus étrangères que l'enfance.

Le marbre, les gravures et dorures - sur les reliures, médailles ou tombes - nous font cultiver une pitoyable immortalité de masse. La pathétique mortalité ne pousse, luxuriante et vivante, que dans la solitude de race.

Être adapté à ce (merveilleux) monde ou ne pas être adapté à ce monde (maudit) - cela ne me dit rien sur l'intérêt de ta personnalité (soit dit en passant, la plupart des nigauds se considèrent mal adaptés) ; c'est ta capacité d'en peindre un, à ton effigie, qui m'intéresse ; et l'enthousiasme y est plus ardu à rendre que des malédictions ; et la solitude de plume m'y est plus chère que la solitude des salons.

Profite du désert comme d'un lieu des tentations et des mirages, et ne cherche pas à en devenir le seigneur, ce qu'une corne plus acérée, un sabot plus agile ou un poison plus dense mettraient si facilement en question.

Doit-on surmonter ou élever sa croix ? Ou les deux à la fois ? La réduire à un arbre, celui qui est au-dessus et hors de toute forêt.

Je suis au seuil de la solitude, quand je comprends, que mon bonheur ne peut pas être partagé (quant aux malheurs, ils sont tous grégaires…). Et je sentirai la double amertume ironique du Bouddha : « Le bonheur partagé n'en devient pas plus mince ».

Pour l'enraciné, défeuiller ou défleurir sont des péripéties saisonnières ; ils ne gardent leur pathos intemporel que pour le déraciné, qui se sent, soudain, dessouché.

La ruine minimale - ta colonne, qui ne fut jamais partie d'un péristyle, qui n'entendit autour d'elle aucun chœur péripatétique, qui n'accueillit que le soupir pathétique de son stylite.

L'hypocrisie architecturale du solitaire : il fuit la caverne, surpeuplée à son goût ; continue à ignorer fenêtres et portes ; garde le souvenir d'une lumière et des murs ; n'a pour limitrophes que les étoiles et se découvre la mémoire d'une tour d'ivoire abolie, qu'il proclame ruines, si elles en préservèrent l'acoustique : « L'architecture est une musique pétrifiée » - Goethe - « Architektur ist versteinerte Musik ».

La bénie méconnaissance de soi-même ! Ne savoir ni se résumer ni se reconnaître et ainsi ne pas découvrir, à ses dépens, que seules comptent les formes - des emplois, des agendas, des rêves, - tandis que les fonds sont soumis au hasard et à l'indifférence. « Toutes les places dans la vie sont déjà prises, il ne reste que l'extrême hauteur »** - Tsvétaeva - « Alle Plätze im Leben sind schon besetzt - aber es bleibt doch noch das ganze Oben » - nous sommes tous des arbres : celui qui perd des feuilles se trouve dans la platitude de la vie, aux déracinés est promis le ciel.

Pour que ma plume parle mon propre langage, il me faut du silence alentour ; les sots écrivent ce qu'ils entendent, par l'oreille ou par la raison, dans le brouhaha ambiant ; il faut que, dans ce que l'esprit solitaire note, l'âme universelle entende la musique - l'interprète amoureux du représentant, Narcisse.

Les accès et excès de la non-reconnaissance font tourner ma saine et grandiose humilité en folie des grandeurs douteuses. Hegel a raison, quand il voit dans le désir de reconnaissance un besoin humain majeur. Il appartient à mon regard de former mon reconnaisseur net, monumental ou mesquin, qui finira par déterminer le volume de mon soi tâtonnant.

Nous ne sommes pas dans un labyrinthe de solitude (Paz), mais bien dans un réseau de solitudes. C'est le type et la hauteur des liens qui nous importent et non pas la géométrie des pas. Ce n'est pas d'un fil d'Ariane que nous avons besoin, mais d'un altimètre. Ce n'est pas un Minotaure menaçant qui nous guette, mais un troupeau beuglant.

Je sais, que mes ruines sont un fétu de paille comme tout autre outil de salut, mais, contrairement à d'autres genres de naufrage, je n'invente ici ni profondeurs menaçantes, ni courants hostiles, ni voies d'eau imprévues, ni fautes d'astrolabes ; j'en suis le concepteur, le geôlier, l'évadé, le croque-morts.

Théoriquement, ma Caverne intérieure aurait pu ne contenir que des ombres mécaniques d'une lumière organique ; mais j'y trouve, intactes, non seulement toutes les merveilles de la vie, et, avec du talent, j'y projette de si belles ombres de ma propre lumière secrète, que ma Caverne devient plus qu'un miroir fidèle - un lac, et moi, je deviens Narcisse ; aimer la vie devient m'aimer.

La massification des hommes ne me gêne en rien. Ce qui m'effraie, ce n'est pas tellement la foule abreuvant de sarcasmes un solitaire, mais l'homme seul, imbibé de foules.

Les merveilles interchangeables et pratiques - tel est ton réel et écrasant désespoir, né dans la multitude. Dans la solitude - les merveilles uniques et inutiles, ton désespoir fictif et envoûtant.

Ils vivent dans la terreur, que leur étable préférée ne devienne une île déserte ; je tremble pour mon île déserte, qu'elle ne figure un jour sur leurs cartes de navigation.

Toutes les Circé, Calypso et autres sirènes optèrent pour le climat continental modéré ; c'est par leur dramatique absence que je reconnais aujourd'hui, que je débarque sur une île déserte.

Je ne te promets pas « une clé pour des salles inconnues de ton propre château d'ivoire » - « einen Schüssel zu fremden Sälen des eigenen Schlosses » (Kafka), je te montre le charme méconnu de ses souterrains et de ses ruines.

Il y a du calcul, dans mon acharnement à ne pas quitter mes ruines, elles sont la meilleure antichambre de la mort, meilleure que l'auberge de Cicéron : « Je quitte la vie, comme si je quittais une auberge, et non pas ma demeure » - « Ex vita ita discedo tamquam ex hospitio, non tamquam e domo » ou de Sénèque : « ce corps n'est point un domicile fixe, mais une auberge » - « nec domum esse hoc corpus, sed hospitium ». Et j'y loge l'esprit et non pas le corps. N'a-t-on pas dit : « la vie, qui se maintient dans la mort, est la vie de l'esprit »*** - Hegel - « das Leben, das sich im Tode erhält, ist das Leben des Geistes » !

Lorsque la scène publique était étroite, seul quelques têtes bien éduquées en composaient la dramaturgie, héritée, d'ailleurs, d'un passé filtré, donc – d'une culture. Pour un esprit ambitieux, y figurer était valorisant plutôt que dégradant. Mais aujourd'hui, où l'immense majorité des pièces, jouées sur cette estrade surpeuplée, aborde des thèmes minables, dans un style de goujats. Un bon esprit doit s'en exclure, chercher un ailleurs silencieux, pour préserver la pureté de sa musique, voulue angélique. « Pour vivre saintement, vivons cachés »** - R.Debray.

Il y a des solitaires, si imbus de la multitude, que, même dans la solitude, ils se bâtissent des casernes futiles ou des étables utiles. Le style architectural préféré désigne souvent les vrais solitaires : « Il faut faire comme si on était seul. Et alors bâtirait-on des maisons superbes » - Pascal.

Dans la maison de l'être, quels sont les obstacles ? Le plancher - pour ma stabilité, la porte - pour mon mouvement, les murs - pour ma solitude, le souterrain - pour ma honte, le toit - pour mon rêve. Les obstacles franchis, il ne me resteront que des ruines, bien à moi, et où l'être et le devenir se voient à la hauteur de mon étoile, dont la lumière, nommé langage, se reconnaît aux ombres du Verbe, sans domicile fixe. Le propre des ruines est d'être toujours les mêmes, d'accueillir les ombres du langage, d'être la maison de l'être : « Éternellement se bâtit la même maison de l'être » - Nietzsche - « Ewig baut sich das gleiche Haus des Seins ».

Le drame de la solitude, lorsque toutes les sources de mes larmes, de joie ou de peine, se retrouvent aux lieux désertiques. « Car mon pis et mon mieux sont les plus déserts lieux »**** - Marie Stuart (nos excellents Anglais traduisirent : « All things good and bad have lost the taste they had » - insurpassable niaiserie ! ). L'aristocratisme du goût me condamne au non-partage de mes fardeaux et de mes cadeaux, même avec ma mignonne (Ronsard). À moins que j'aie le courage de Pétrarque : « Plus désert est le rivage, plus belle est l'ombre, que ma pensée y jette » - « Piu deserto lido, piu bella il mio pensier' l'adombra », ou la naïveté de Poe : « Tout ce que j'aime - je suis le seul à l'aimer » - « All I lov'd - I lov'd alone ».

Degrés de progression vers l'originalité et la solitude : nous sommes sur la même terre, sous les mêmes cieux, dans la vue des mêmes horizons, avec la même carte routière, avec la même étendue du désir. Et je resterai avec la hauteur de ma tour d'ivoire ou avec la profondeur de mon souterrain.

Je parle de ruines des lieux, ruines formant mon ciel et mon exil, comme Cioran, qui, en réduisant le temps en ruines, y découvrait l'éternité.

Leurs solitudes sont authentiques, transparentes et banales ; la mienne est inventée (comme le sont celles de St Augustin ou de Pétrarque), opaque et truculente. Les leurs peuplent les parcs publics ; la mienne exhibe sa jungle, sur un tableau abstrait.

Tant de dives bouteilles à portée de ma plume, je n'ai besoin ni de tempêtes ni de naufrages, pour me mettre à la rédaction d'un message de détresse ; la chose la plus utile serait un bon bouchon, qui isole de l'océan humain mes mots solitaires, terrestres, aériens ou en feu. Dommage qu'il faille les envoyer vers une profondeur imprévisible, au lieu d'une hauteur prédestinée.

À force de fermer souvent les yeux et de boucher les oreilles, je m'éloigne des choses et des hommes, sans m'approcher de moi-même. « La mauvaise vue te coupe des choses, la mauvaise ouïe - des hommes » - Kant - « Schlechtes Sehen trennt von den Dingen, Schwerhörigkeit - von den Menschen ».

Dans la solitude, il faut valider sa propre fidélité au destin, plutôt que désavouer des trahisons ou rejets par les autres. Ce n'est pas l'abandon qui mène vers une vraie solitude, mais la rencontre avec sa fatalité.

Je cherche à éviter toute inclusion en les transformant en appartenance, et voilà que mon soi élémentaire se réduit à la différence symétrique avec tout l'Un désirable.

Ils ont raison : tout déracinement est barbare. Mais il nous donne une chance d'être libérés de la basse pesanteur ; aucun enracinement, en revanche, ne se fait dans la hauteur (quoiqu'en pense Platon) ; il se fait en étendue, pour ne pas dire - en platitude : « L'enracinement est le besoin le plus méconnu de l'âme » - S.Weil. Dans la dialectique de la croissance et de la pesanteur, Valéry voyait la grâce de l'arbre.

Tout visage d'homme est beau, mais à force de se frotter les uns contre les autres, les hommes effacent tous leurs traits personnels. Pouvoir s'isoler devrait figurer parmi les droits de l'homme, si l'on voulait garder les attraits de la solitude.

Je suis seul au sein d'un tout ouvert, que je choisis moi-même. Comment puis-je me plaindre, si le mien est condamné d'avance à être le plus désert lieu ?

Tout philosophe, depuis Platon, se doit « d'être en exil et de conspirer contre sa patrie » - Nietzsche - « seit Plato ist er im Exil und conspirirt gegen sein Vaterland » ; celui d'aujourd'hui s'exile en colloques et conspire contre un groupe de recherches rival.

Le premier souci de l'homme grégaire, c'est de se trouver de la compagnie. C'est ainsi qu'il trouve un complice, une victime ou une idole.

Ce que je reproche à un Dante, un Byron ou un R.Debray, c'est leur attitude face au Prince : vivre la hauteur de sa solitude et jalouser l'inaccessible profondeur de sa puissance. Il vaut mieux vivre sa puissance et jalouser sa solitude.

La solitude, l'absence d'objets, qui projetteraient une ombre, - une raison pour la peupler de lumières immaculées et pour vivre cette sensation rare : toute ombre est ombre de moi-même.

L'arbre est la ruine de la forêt ; il est la négation, point par point, de « patrie, asile, berceau, nid et tombe qu'est la forêt » - H.Hesse - « Der Wald war Heimat, Schutzort, Wiege, Nest und Grab » ; il est exil, vulnérabilité, bâtardise, chute et renaissance.

Ils bâtissent ce qu'ils n'habitent pas (leurs bureaux) ; j'habite ce que je ne bâtis pas (mes ruines).

Dans la solitude, tout ce qui fut conçu comme demeure est perçu comme refuge ; la poésie, elle aussi, n'échapperait pas à cette métamorphose : le poète sans abri ne doit pas se réfugier dans le mot, mais en vivre.

Pour bien parler, l'illusion d'une oreille d'ami doit être aussi irrésistible qu'un mirage. « Que l'on parle bien, quand on parle dans le désert !  »** - Gide.

Quand ton exaltation te porte à croire entendre une vox Dei, dis-toi que ce n'est qu'une vox populi - tu retrouveras vite le béni silence de tes dialogues inentamés, où naissent et le sentiment et la pensée : la pensée est un soliloque de l'âme sur le chemin vers elle-même (Platon). L'âme est muette ; c'est dans des impasses de la raison que je la comprends le mieux ; un moyen, incertain mais indicatif, pour que mon esprit en soit son porte-parole, est de ne pas me laisser envahir par le bruit de mon siècle. L'esprit, détourné des choses, et si c'était l'âme même ?

C'est encore en m'égarant dans le désert des cieux que j'échappe le mieux à mes plus déserts lieux.

La solitude est un manque de croyance : « celui qui croit, n'est jamais seul » - Benoît XVI - « wer glaubt, ist nie allein ». Croire, c'est se croire aimé : « Celui qu'aiment les Dieux, n'est jamais seul » - Térence - « Solus non est quem diligant dii ».

Les faux solitaires pensent être les seuls ; les vrais commencent par être seuls.

Se rencontrer soi-même en multitude - une utopie consolante ; se rencontrer soi-même en solitude - une utopie désespérante. Jeux de miroirs ; l'âme ignore ses sources ; même Narcisse tombe amoureux d'autrui. Comme le créateur, devant son œuvre : « Cet être, c'est moi : ma richesse est aussi mon manque »** - Ovide - « Iste ego sum : inopem me copia fecit », ce qui est le cogito d'artiste.

Une énigme que je ne parviens pas à m'expliquer : les rapports les plus spontanés et immédiats qu'a la solitude avec d'autres vicissitudes se maintiennent non pas avec l'intelligence ou la souffrance, mais avec - l'amour ! Tout amoureux, même le plus grégaire, se sent soudain seul et voit dans l'être aimé - un solitaire, appelant au secours. Et puisque Dieu est amour (même s'il ne s'appelle ni Christ ni Krishna), la solitude, ne serait-elle pas l'une de ces rares créations originelles, parvenues jusqu'à nous intactes, avec le Verbe divin ? « Le mot de solitude sonne faux, comme s'il provenait encore de Dieu » - Canetti - « Das Wort Einsamkeit hat einen falschen Ton an sich, als stammte es noch von Gott ».

Trois repoussoirs, me renvoyant à la solitude : la platitude - le conformisme des solutions, l'ennui - le conformisme des problèmes, l'horreur - le conformisme des mystères. De nomade je deviens sédentaire, m'accrochant à la paille d'horreur, pour ne pas me noyer dans l'océan d'ennui.

Que mes notes n'aient pas reçu le moindre écho est l'une des rares occasions pour me féliciter d'un silence, dans lequel même Nietzsche ressentait une blessure incurable (die tödliche Wunde keine Antwort zu haben) ; aucune onde de sympathie ou de fraternité n'a dévié le courant de ma plume ; toutes mes incurabilités proviennent de moi-même.

L'homme du troupeau, abandonné par le troupeau, ne rentre pas en lui-même - il reste dans le troupeau virtuel, plus pernicieux que le réel ; c'est ce que ne voit pas Montherlant : « celui qui m'abandonne me rend à moi-même ».

Les chouettes, aigles et autres renards sont plutôt cachottiers, contrairement aux moutons. « Le monde n'est que franche moutonnaille » - La Fontaine. Le plus curieux, dans la moutonnaille moderne, c'est qu'elle se croit alliée de ces cachottiers. La solitude orgueilleuse emménage dans des fourmilières cossues, où le rêve commun élit sa résidence.

La solitude n'embellit ni ne justifie rien ; elle est ce qui me désarme, sans me protéger ; elle me laisse me lamenter sur le carquois vide ou m'exercer avec des cordes sans flèches : « La solitude, gardienne de la médiocrité, est un ami austère du génie » - Emerson - « Solitude, the safeguard of mediocrity, is to genius the stern friend ».

Les deux races réussies, les robots et les moutons, triomphent de la vie, en s'arrachant à la solitude. Seuls l'amour et l'art en font un compagnon d'infortune : « L'art, c'est l'apothéose de la solitude » - Proust - et l'amour en fait vivre simultanément l'apothéose et les affres.

La solitude réussie - ou l'enfer en pleurs ou le ciel d'une divine complaisance. La solitude ratée - le ciel désacralisé ou l'enfer sans révolte.

Des palliatifs à la solitude : l'action anesthésie l'angoisse, la création arrache à la réalité paralysée, la réflexion refroidit les fièvres. Mais seul l'amour l'embellit et la rehausse, en faisant de nous un foyer d'extase au milieu d'un monde transi.

Quoi qu'en dise le blasé, la solitude est toujours une absence. Comme la folie, dont je vois trois causes : l'absence d'atelier, l'absence d'outils, l'absence d'œuvre - langage, intelligence, création.

Plus profonde est ma solitude, plus haut est le ciel au-dessus de mon âme et plus vaste est la vie, qui s'étend sous ce ciel. Et Flaubert n'y a rien compris : « Que le monde est vide pour qui le parcourt seul ». Il se désemplit de choses, accumulées par des autres, mais s'ouvre aux secousses, panoramas et teintes, que le monde à moi, en moi, est capable de transmettre. Surtout, si c'est du regard et non des pieds que je le parcours.

C'est la liberté qui crée la solitude ; sans elle, je serais fondu dans le monde. « Cette possibilité de sécréter un néant, qui isole l'homme, c'est la liberté » - Sartre.

Je reste en tête-à-tête avec l'homme moderne, en n'abordant que des sujets soi-disant intimes, j'en ressors, comme si j'avais été plongé dans une foule affairée ou dans une étable mécanisée. Mon vrai ami est celui qui ne m'empêche pas d'être seul, qui rehausse ma solitude.

Il me plairait, que quelqu'un devine, que ce livre a ceci d'unique : il ignore tout de son éventuel lecteur (à part son continent et un minimum de lectures préalables) et ne s'en soucie guère. Je créai mon lecteur virtuel, loin de cette époque et cette terre et connaissant mon étoile.

Le bonheur, c'est l'autre, c'est la caresse ou la reconnaissance. « Toute joie de l'âme se réduit à la soif de gloire » - Hobbes - « Animi autem voluptas omnis, ad gloriam refertur ». L'un des contraires du bonheur s'appelle la noblesse : bâtir une fontaine inaccessible pour son âme assoiffée.

Tous rêvent. Tous s'y attendrissent et croient y cultiver leur jardin secret. Mais peu détachent leur rêve - de la vie courante. Seul un rêve dévitalisé peut promettre de la hauteur ; les autres ne font qu'étendre l'espace vital pour se gargariser, après leurs dîners en ville, grégaires et repus : « Nous vivons, comme nous rêvons, - seuls » - Conrad - « We live as we dream - alone ».

Il y a du mystère dans un courant collectif, réveillant une fraternité, ou dans un élan individuel, traduisant une noblesse de solitaire. Privés de ces qualités, nous nous dévouons soit aux problèmes des moutons éclairés, soit aux solutions des sombres robots sans conscience.

Mes incantations, pour qu'on ferme souverainement les yeux, prises à la lettre, sont exagérées. Néanmoins, ne les ouvrir qu'une fois seul paraît être un mouvement de compensation adéquat.

Pour une pensée, appartenir à la minorité n'est jamais signe d'excellence ; le singleton, le seul ensemble différent de tas ou foules, à cardinalités équivalentes. Dès que je suis capable de partage, je propage la doxa et non pas la pensée.

Je sais, que personne, même parmi les meilleurs et les plus exceptionnels, ne peut avoir raison contre tous. Pourtant, un doute me chiffonne : personne ne remarque le livre qui, pour moi, est le plus beau et le plus intelligent du monde…

En choisissant moi-même mes contemporains spirituels, je creuse un gouffre avec mes contemporains temporels, auxquels, de temps à autre, je demanderai, confus : « Dis, ami, quel millénaire sommes-nous ?  » - Pasternak - « Какое, милые, у нас тысячелетье на дворе ?  », ou « Quel pays ? Quelle saison ? Je tombe de la lune … pas métaphoriquement » - E.Rostand.

Le regard le plus borné est celui qui s'adresse à un clan ; il faut, au contraire, se tourner vers tous ou vers personne, c'est à dire vers ce qui n'existe pas. Tous : ton frère en souffrance ou une créature d'un Dieu inconnu ; personne : un poète sans forme ou un rêve sans fond.

Quel symptôme doit justifier ma prise de plume ? - l'un des plus traîtres est la sensation, que ma solitude s'est mise à parler en moi-même ; l'un des plus prometteurs - la volonté d'y faire taire la multitude.

Sortir de soi par la grande porte donnant sur une voie publique ? - à cette platitude je préfère les hautes ruines de soi, que je puisse quitter par la fenêtre, aux heures de désespoir, ou par le toit, aux heures astrales d'espérance (grâce à l'espérance, Haydn fut capable d'écrire un miserere en allegro !), ou par la dégringolade dans ton souterrain, quand le temps se brise.

Leurs narrations de batailles, de casernes, de machines me maintiennent dans un état banal de veille. Et moi, je cherche la liberté et l'inaction du rêve. La seule écriture, qui m'intéresse, est celle d'une île déserte, avec des images et actes à la Robinson (Valéry).

Au lieu de se paralyser par le nihilisme du « À quoi bon ?  », il faudrait bondir d'horreur devant la fadeur des pourquoi et comment statistiques et palpiter dans les et quand ironiques, en dehors des coordonnées pléthoriques.

J'ai peur, que celui avec qui je reste, une fois en solitude, ne soit guère le soi, mais l'homme tribal ; à peine je me réjouis de ne plus me trouver en compagnie des autres, et voici que je ne m'entends plus et je découvre, que je me suis devenu, à moi-même, d'autant plus étranger. Dieu, accordez-moi quelques contacts avec le troupeau, pour qu'en le fuyant je m'attrape moi-même !

Il faut se détourner de toute idée, dès qu'elle commence à valoir non plus pour un solitaire, mais pour une communauté - un couple d'amoureux, un salon littéraire, un parti politique ; toute sagesse collective est de la robotique.

L'homme grégaire : la négation des sacrées réponses des autres ; l'homme solitaire : l'acquiescement aux questions sacrées de soi-même.

Je m'accroche à l'Europe ; pourtant, mon enfance se déroula au centre géographique de l'Asie, où je voisinais avec des Choriens ou Khakasses ; et aujourd'hui, des Guyannais, Mahorais ou Kanaks font partie de ma nouvelle communauté. Comment ne pas croire que la vraie vie est ailleurs…

La voix de l'arbre est profanée par la forêt, dont la nymphe avait pour nom - Écho. L'écho trompeur « Adest ! », à la question « Ecquis adest ? » du crédule Narcisse (« Y a-t-il quelqu'un ? » - « Quelqu'un ! ») le priva de sa salutaire solitude.

Comment peindre mon visage ? (Que d'autres peignent autre chose, c'est affaire de type d'ambitions ou de grégarisme.) Certainement pas en narrant les péripéties du rouage socio-économique, dans lequel le hasard m'a placé. Peut-être, par un regard solidaire sur notre origine mystérieuse ou par un regard solitaire sur ma mort un peu moins mystérieuse.

La plus horrible des unions (et non pas des fraternités) est l'union des brillants, puisque « l'union, même de la médiocrité, fait la force » - Homère - et la noblesse consiste à chanter la faiblesse. Prôner l'union voudrait dire, qu'il ne reste plus rien à défier, le bon défi étant toujours personnel. La force, jadis, résidait dans l'individu ; aujourd'hui, elle n'émane que des organismes - la raison première de la mauvaise presse du solitaire.

Je reconnais très facilement mes meilleurs interlocuteurs : ce sont ceux avec qui je reste seul.

Le goût pour le fragment et l'aphorisme est certainement lié à la part de la solitude, qui nous hante et nous anime. Le Tout se présente comme un vide informe, et le multiple - si mesquin, lorsqu'on a la chance de contempler l'Un.

En se débarrassant de barreaux et de clôtures, ce monde finit par perdre le sens des horizons et firmaments infinis et par devenir horriblement fermé, dans une platitude du fini, d'où il n'est plus possible de s'évader, puisqu'il devint clos.

Qui a le besoin le plus vital de hauteur ? - peut-être Robinson, pour planter son drapeau de détresse (Kafka).

Seule la hauteur préserve la musicalité de la solitude ; toutes les tentatives de l'approfondir ou de l'élargir n'aboutissent qu'au bruit : lorsque je cherche à transformer la solitude d'une île déserte en celle de la mer, la solitude de l'arbre - en celle de la forêt, la solitude des ruines - en celle d'un château en Espagne.

De tous les pays d'Europe de l'Ouest, c'est en France que l'homme au fort instinct tribal éprouve le plus de difficultés à s'intégrer. Mais pour celui qui tient à rester étranger au monde entier, au monde de la moyenne, la France est un pays béni. Ce qui compte, c'est que le gratin européen des hommes solitaires ne rejette aucun écorché, que ce soit de langue, de peau ou d'âme.

Plus haute est la montagne, plus rabougrie est l'herbe. Plus je crapahute près des cimes, plus courte est la vie, plus rares les rencontres, plus vastes les horizons et plus aigu le frisson. « Plus haut signifie plus en toi-même, plus froid et plus délicieux »** - Swedenborg - « Quo altius eo interius, frigidius et suavius ». Tant que tu croises les autres, ne te crois pas au sommet. Ceux qui y viennent par manque de cordée le polluent.

Il est sain de vivre dans le manque de soi-même, mais il vaut mieux ne pas y toucher ; en tout cas, tout paradis, qu'il soit naturel ou artificiel, ne se donne qu'à l'ignorance de soi et pousse à l'inventer. Le paradis est dans l'invention, mais l'enfer - dans l'inventé.

Seule la forme peut rendre un discours - élitiste ; il n'y a pas de gradation d'élitisme de contenu, qu'on s'adresse à l'homme seul ou au troupeau ; par le contenu, Nietzsche n'est pas plus élitiste que Marx ; et l'oubli du souci de la forme peut conduire à une même lecture grégaire.

Contrairement au point de vue (l'horizon de rayon zéro), le regard (l'horizon devenu firmament) renonce à la continuité et part du point zéro, se détache des choses vues et se forme en solitude : « Résumer d'un regard la vierge absence éparse en cette solitude » - Mallarmé.

Ce qu'il y a de vivant en moi a besoin d'attouchement par autrui, pour se maintenir en vie ou pour en entretenir l'illusion ; la solitude est ce qui m'apprend que je porte, dans mes bras, des enfants morts, et qu'il est horrible de continuer à les caresser. « La solitude est une tempête de silence, qui nous arrache toutes nos branches mortes »** - Gibran - « Solitude is a silent storm that breaks down all our dead branches ».

La vue d'aucun pays ne fait plus battre plus fort mon cœur : Ici, enfin, je suis chez moi ! Il n'y a que l'arbre solitaire, le Delphes béotien ou le Paestum sybarite, bref, de nobles ruines, qui pourraient accueillir mes nostalgies.

Ce qu'ils prennent pour salaires ou honoraires, je le pris comme aumônes ; m'être enrichi des miettes de leur table me dispense de chercher une chaise au milieu d'eux ; mon entrée de maîtres se trouve aux toits ; la leur est réservée aux esclaves qu'ils sont.

La solitude est un silence, pourtant les meilleures plumes, c'est à dire plumes musicales, cherchent à en créer l'écho - dialogue minimal, orchestration minimale.

Dans un désert naturel de l'esprit, la voix de son maître ne peut être que du beuglement ; mais un désert artificiel est nécessaire pour tout Ulysse, curieux des voix de sirènes comme de la sienne propre. C'est à moi d'interpréter les mirages et de peupler les oasis.

Ce que j'aime chez les déshérités, c'est l'essor vital qu'il leur faut pour atteindre la hauteur d'un commencement ; tandis que la profondeur, et même la grandeur, sont accessibles au mimétisme ou à l'héritage mécaniques.

La vraie solitude est celle que je suis le seul à pouvoir rompre ; croire n'être qu'à l'avance, dans un lieu de rendez-vous fraternel, où tu « n'es solitaire que parce que les hommes ne t'ont pas encore rejoint » - Malraux - est présomptueux et bête.

La forêt moderne finit par se désolidariser d'avec l'arbre et de s'identifier avec le sol commun, dont ses racines font désormais partie ; la dimension verticale perdit l'appel des hautes cimes.

Même la solitude peut tourner en étable ou en foire, si elle s'alimente d'envie ou d'égoïsme. Mais comment échapper à cet accès d'irrésistible solitude, que me cause le bonheur de ceux que j'aime et qui sont heureux - sans moi ? !

Le mirage est ma destination ; le désert - le milieu qui le promet ; l'oasis - l'arrêt, où boire n'est qu'alimentaire et élémentaire et où ne doivent pas s'échanger les cargaisons ou fardeaux sans prix. Nietzsche se trompe de lieu et d'instant - et de gravité ! - des profanations : «  La vie est une source de volupté, mais où la canaille vient boire, toutes les fontaines sont empoisonnées » - « Das Leben ist ein Born der Lust, aber wo das Gesindel mittrinkt, sind alle Brunnen vergiftet ».

L'un des plus sûrs moyens de devenir grégaire est de chercher à être différent des autres à tout prix. C'est notre musique intérieure qui, aux yeux et oreilles intemporels, nous rend uniques ; écoute donc leur chœur beuglant, à l'unisson : je veux être distinct des autres ! Distinguer les distinctions (das Unterscheiden des Unterschieds - Heidegger) - tel est le premier pas de celui qui porte en soi ses propres mélodies et possède une véritable personnalité.

L'une des raisons d'une méta-solitude d'un écrivain : l'impossibilité d'imaginer un lecteur, qui dirait : « Tu es moins seul que tu ne le penses » - Steinbeck - « You're not as alone as you thought ».

Le souci de la maison de l'être leur est étranger ; ils peuplent leurs plats écrits d'habitants sédentaires et interchangeables, au lieu de soigner le choix de bons matériaux, de bonnes verticalités, de bonnes ombres. « Les symboles - les éléments (feu, eau, vent, terre), les dimensions (hauteur et profondeur), les aspects (lumière et ténèbre) – sont la création d'une œuvre singulière, se confondant avec la métaphore vive » - Ricœur – cette demeure solitaire, à tour de rôle tour d'ivoire ou ruines, accueillera mes rêves de nomade.

Il faut choisir entre l'arbre, qui chauffe ton regard, et le bois de chauffage, qui t'obligerait de t'enfoncer dans une forêt, même sur des chemins, qui ne mènent nulle part. Entre la solitude de l'œuvre et la solitude du chemin, je penche pour la première - l'œuvre et non pas le chemin ! (Werke, nicht Wege !) - pour parodier Heidegger - ne serait-ce que pour ne pas quitter mes ruines, cernées par des impasses.

Avec le spéculatif, le narratif ou le dialectique, on nage, on prend un bain de foule ; avec l'aphoristique, on garde l'immobile et solitaire rivage des mots, au-dessus des courants affairés des choses.

Se trouvant seuls dans leur bureau, devant un coffre-fort, ils préparent leurs fulgurances : « La chute vers l'abîme, l'ascension vers les cimes, seront les plus chères pour qui est solitaire » - Kipling - « Down to Gehenne or up to the Throne, he travels the fastest who travels alone ». Tous les voyages sont horizontaux ; l'esprit a pour vocation la maîtrise de la profondeur, et l'âme est gardienne de la hauteur ; les deux - animés par le regard immobile, ce guide du voyageur aux ailes pliées. Dans les platitudes des autres voyages, tout solitaire, aux ailes d'ange, devient solidaire des pieds des bêtes.

Vivre garde son sens, tant qu'un mouvement quelconque justifie ou chante ma haute immobilité, comme la flèche, qui vole, témoigne de la qualité de ma corde ou de la noblesse de ma cible élue. Et la solitude, c'est la perte de sens de tout mouvement. C'est pourquoi la solitude de la montagne ou celles de la forêt ou du désert cèdent en éloquence à la solitude de la mer, où je me débats, à bord de mon esquif vital, en suivant la voix de sirènes. Ces voix animent mon souffle, dont la perte, qui équivaudra le mutisme du monde et ma propre surdité, est début d'une vraie solitude. Et non pas l'absence d'ancres, de voiles ou de boussoles, l'éloignement de havres ou l'extinction d'étoiles.

La sensation que ta tour d'ivoire devint ruines naît de l'égale facilité d'y voir une tanière ou un piège.

Quand on lit les définitions du soi énigmatique, qu'en formulent ses austères chercheurs, on découvre le même silence et le même vide que dans les définitions les plus grégaires. Et ils veulent y placer leur tranquillité ! Dans l'intranquillité, au moins, on découvre nécessairement de la musique, qui est peut-être le seul but - irréel ! - de l'existence, dont l'hésychasme extérieur n'est qu'une bienfaisante et chaste contrainte. « L'irréalité inquiétante de la pure humanité » - H.Arendt - « verrückte Irrealität der reinen Menschheit » est, plus souvent, à rechercher qu'à fuir.

L'amour, l'admiration, la honte - le Je en contient tout ce qu'il y a de sensible ou d'intelligible, sans avoir besoin de la présence effective du Tu ; la substance de sa relation avec le Tu est dans le Je même ; le Tu accidentel peut même la dégrader ou l'abaisser ; la plus pure et haute communion avec le Tu se fête dans la solitude du Je.

À défaut d'être un être vivant, avec un corps, une tête et des pieds, un milieu et des extrémités (Platon), le discours doit être un arbre, pour nous parler de climats et de saisons, arbre à une hauteur, qui appelle la solitude et pousse vers l'ironie. Et sa lecture suppose un métabolisme du milieu, la fermeté et la maîtrise des extrémités, la sensibilité du corps et l'arbre requêteur dans la tête, prêt à s'unifier avec l'arbre discoureur.

Deux défauts impardonnables chez tous les Anciens : chercher la misérable paix d'âme (ce qui équivaut platitude et renoncement à la musique, qui naît de l'expérience des notes graves et aigües de la vie) et croire, que fuir la multitude protège du grégarisme (tandis que le seul troupeau contagieux et pernicieux avance en moi-même). La solitude est toujours signe de ma mauvaise santé. Ma solitude ne vient pas de ma fuite, face aux malades, mais de la fuite des sains d'esprit, face à mon esprit malade. Mais c'est mon âme saine qui en pâtira le plus.

Quel rêve - partager le toit absent ! Les communions dans les ruines, le ciel lambrissé d'astres, mettent entre nous - une éternité ; le toit partagé ne fait que nous éloigner dans un espace fermé.

Dans la solitude, ce n'est pas le monde qui me remplit, c'est moi qui donne un sens au monde. Je suis une version de la vie, je me verse dans un gouffre, qui prend ma forme : aversion pour les moyens, interversion des buts, conversion dans les contraintes, inversion des solutions, perversion par le mystère. Le contraire de l'Aquinate : procession, conversion, expansion.

Le périmètre de ma vie est tracé, fatalement, par la cohue, mais son volume pourrait dépendre en grande partie de mes protubérances solitaires.

Il est rare, qu'une simple négation de la bassesse me propulse vers la hauteur ; c'est bien naïf de croire que « la grandeur ne peut être que solitaire, obscure et sans écho » (S.Weil), puisque la netteté et le brouhaha s'associent aux foires actuelles ; la négation est un moyen mécanique, et l'exclusion organique se fait plutôt par contraintes que par moyens.

Même un Chinois, je peux l'imaginer seul, jamais - un Américain, habitué à ne se refléter que dans la foule, tout en se proclamant contestataire, rebelle et original.

Le saint désarmé ou l'artiste solitaire veulent vouer le monde à la faiblesse, dans le domaine du bon, et à l'image, dans celui du beau. Mais le monde se donne à la canaille du nombre et de la force : « Un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble » - G.Bernanos. Une des joies du Nombre étant de s'acharner contre le Faible, celui-ci subira donc, sous le Nombre, une double tyrannie, abominable et ignoble. « Le mal, aujourd'hui, s'appelle Nombre » - Moravia - « Il male, oggi, si chiama legione ».

Pour vaincre, le talent profond n'a pas besoin de solitude ; pour convaincre, la haute solitude a besoin de talent. Combien de sots cherchent la solitude pour y emmener, au bout de leurs semelles, - le troupeau informe et plat, ses horizons et ses routes.

Il est facile de se sentir seul parmi les hommes ; autrement plus difficile et méritoire est de réinventer la fraternité des hommes, en restant seul.

Pour t'enorgueillir de l'étendue de ton savoir ou t'enivrer de la profondeur de ton intelligence, la présence de l'Autre est nécessaire ; seule la hauteur de ton regard n'a besoin de personne, pour t'émouvoir. Toutefois, même ici, il se trouvent des nécessiteux, nostalgiques des foires : « L'Autre montre un visage, ouvre la dimension de la hauteur, c'est à dire déborde infiniment la mesure de la connaissance » - Levinas.

Je suis dans la solitude à partir du moment, où je n'aperçois ni ne tiens plus compte de visages des autres ; un état, qui est accessible même hors îles désertes. Sans visages - pas d'images, sans images - pas d'idoles ; je vivrai, le regard fixé non pas aux murs hersés, mais au toit percé. Pour pleurer le visage perdu de ma mère ou l'image disparue de mon soi ; et pour comprendre, qu'on n'est jamais, hélas, seul.

L'enfer, ce n'est pas que les autres n'atteignent pas mon regard (Sartre), mais que je perde le mien ; danger, qui se présente chaque fois, que je préfère la lumière problématique de mes yeux aux ombres mystérieuses de mon regard.

L'absence radicale d'Autrui me débarrasse, presque zoologiquement, de doutes et de hontes, qui resurgissent inéluctablement dès la nouvelle réapparition, pénible ou infernale (Sartre), de mes semblables. Interroger mon soi introuvable et problématique ou d'en rougir sera mon enfer ; ce paisible et mystérieux soi, fondu dans et avec la nature paradisiaque, chez l'homme s'imaginant seul.

Celui qui croit se connaître ne quitte pas la compagnie de son soi ; avec sa méconnaissance on devient maître de la solitude. « Ma compétence - la solitude et la retraite » - Cicéron - « Mihi, solitudo et recessus provincia est ».

Si le pathos de ces lignes ne sombra pas dans un râle clanique d'incompris, je dois en remercier ce siècle de sourds et d'aveugles, car il ne m'adressa aucun mot ; aucun écho n'infléchit ma voix, aucune main ne s'offrit à ma tendresse, aucun regard ne croisa mes vides. Solitude sans sons, sans mots, sans caresse.

Pourquoi m'étonner du doute autour de l'existence de Dieu, si la mienne propre n'est guère plus convaincante, puisque, à part le cogito intérieur, la meilleure preuve de mon existence est un écho extérieur, qui ne me parvint jamais ; sache te rendre à l'évidence : 50.000 de tes concurrents, aujourd'hui, écriraient mieux que toi.

Le visage est nu, et le moi porte des habits des autres, ou au moins par tous endossables (je ne pousserai tout de même pas jusqu'à l'appeler - haïssable). Le moi cherche des prouesses, le visage se contente de caresses.

La joie de créer se loge dans l'imaginaire, et le bonheur de vivre - dans le réel ; un élan solitaire, une rencontre, fragile et irresponsable, entre le beau, le bon et le noble, au fond de mon soi inconnu, ou une caresse, venue d'autrui, pour enivrer mon soi connu, mon soi vrai ; un hymne à ce que je suis, ma création, ou une récompense de ce que j'ai, de ma possession.

Pressés par trop de leurs semblables, autour d'eux, les repus font semblant de se donner de l'air et appellent de leurs vœux une bénie solitude ; dans ma solitude maudite, je n'ai que mon souffle, aucun semblable en vue, ni fraternel ni hostile ; les hommes bétonnèrent leurs oasis méga-politiques, avec des bureaux, hôtels et aéroports ; je dois choisir entre le sous-sol, en-dessous d'eux, ou les ruines repoussées en déserts lieux - au-dessus.

Impossible de trancher, si au commencement était le verbe ou la concordance verbale ; en tout cas, ces deux faces de Dieu, dédiées à la création ou à la perpétuation de l'espèce, ne sauraient relever du Diable : « Le Nous est de Dieu, le Je est du Diable » - Zamiatine - « Мы - от Бога ; Я - от Дьявола ».

Dans la solitude s'effectue un renversement de valeurs : le bonheur et la vertu, de fades et ridicules, deviennent lumineux et enthousiasmants ; c'est dans la multitude que « le vice est pittoresque et la vertu - grisâtre » - Rozanov - « порок живописен, а добродетель тускла ».

Une journée-fraternité, journée de rare intensité : le matin - dans les collines, au-dessus du toit tranquille de Valéry ; l'après-midi - traduire du Mandelstam se fraternisant avec Homère ; le soir - serrer la main fraternelle de R.Debray ; la nuit - suivre l'agonie de J.Ferrat. Dans ma jeunesse moscovite, seul et aux abois, j'écoutais la belle voix de J.Ferrat me chanter la France, celle qui m'attendait. Celle qui vint à ma rencontre, porta le nom de R.Debray, mon frère. Je ne fus jamais moins orphelin, avec ma mère adoptive, la France, qu'en compagnie de ses deux plus belles voix.

Si l'on tient à la création, c'est que l'on compte, même inconsciemment, sur la présence d'un regard ou d'une oreille ; donc, un créateur, ou, plutôt, son esprit, ne peut jamais être seul. Quelque chose nourrit aussi la même espérance dans le cœur, qui veut aimer, même dans le vide ; seule l'âme est vouée à une inconsolable solitude, où elle cherche à entraîner et l'esprit et le cœur.

On peut juger de la créativité d'un auteur d'après ce qu'il attend des autres : il changerait d'opinion finale, il modifierait sa conduite pendant le parcours, il tiendrait davantage à son goût de ses propres commencements. Le soi d'artiste doit être solitaire, même si le soi d'ami ou de citoyen appelle des fraternités.

J'ai mon soi séculaire, temporel, connu et mon soi divin, intemporel, inconnu. Le premier communique avec le monde, et le monde veut que je partage ses soucis et ses valeurs ; le second porte de vagues échos de l'univers et me souffle le sens de ses vecteurs. Est nihiliste celui qui dit fermement son non aux échelles séculaires, tout en offrant son oui à l'envol du second. Condamné à la solitude dans le monde transparent, il est entouré d'un univers étoilé.

Le déracinement semble être la catastrophe de l'arbre la plus irréversible, mais aussi la plus stimulante, pour le réinventer ailleurs, dans ses cimes, sèves ou ombres ; d'étranges recherches généalogiques peuvent également résulter de ce bannissement : « Rentré chez toi, par un ban sans lieu, en lieu de rencontre des dispersés » - Celan - « Heimgekehrt in den unheimlichen Bannstrahl, der die Verstreuten versammelt ».

On met en commun ce qui a déjà trouvé une forme consensuelle ; les choses, auxquelles je tiens le plus, restent difformes et n'attendent que mon pinceau ou ma caresse ; ce sont des fleurs qui n'ont pas encore trouvé leur bouquet ; c''est pourquoi je préfère mes prises discrètes de parfum aux mises concrètes en commun. Là où les polissons voient de la géométrie décorative, le poète voit un tableau divin, polit ses perles, sans songer aux colliers, ou butine son miel.

La pose de spectateur, si vantée par les sages, est inutile pour celui qui a un bon regard (s'attachant aux yeux fermés) et un bon visage (c'est à dire sa propre voix).

Ce qui est embêtant avec l'écriture, c'est qu'elle crée l'illusion d'un chemin partant de mes ruines nihilistes, coupées du reste du monde, ou bien celle d'un édifice habitable au-dessus de mon souterrain déraciné ; mais peut-être ce ne sont que des métaphores : « Le chemin vers ces «lieux» sans chemins, sous-sol de nos lieux empiriques »** - Levinas. Le déracinement en profondeur fait pousser le nihilisme de hauteur.

On devine trop de lumières d'Athènes et de Rome, de Moscou et de Paris, - à l'origine de vos ombres ; les meilleures auraient dû naître à la seule lumière couchante de l'île de Pâques agonisante, où le seul regard survécu fut celui, fier et méprisant, des mystérieuses statues tournées vers l'oreille du Dieu-soleil, devenu sourd aux râles et aux chants.

La différence entre monologue et soliloque : le premier n'appelle aucune unification avec autrui et ne se transforme jamais en dialogue ; le second est un arbre chargé de points d'interrogation, c'est à dire d'inconnues, ouvertes pour se fusionner avec d'autres arbres.

Il n'existe pas d'idées solitaires ; n'importe laquelle, rebelle ou sage, fière ou humble, neuve ou ancienne, trouvera écho et accolade. L'idée est un état mental, et dans ce domaine, l'humanité est compacte, sans singularités. Le mot, lui, reflète l'état d'âme ; il a besoin de fraternité, de cette proximité imaginaire, qui commence par un éloignement de ce qui est trop réel. Déluge d'idées, face au refuge du mot.

La musique me rend exilé de tous les pays, mais la poésie, tel un arbre, m'accueille, et je parviens, à travers ses arômes ou ses ombres, à embrasser son sol, même si je m'égare dans ses racines et m'embrouille dans ses voiles. La poésie est patrie des déracinés et terre promise des désancrés.

La caresse ou la douceur sont toujours superficielles et exigent la présence de l'autre ; la solitude ne peut qu'être amère puisqu'elle est profonde ; Narcisse, en arrêtant son regard sur la surface du lac, tenta de le déjouer, mais il finira par s'y noyer.

Le devenir ne m'ouvre pas à l'avenir ; le monde entama sa descente vers la platitude finale, où je ne me veux aucune place. Mes aboutissements, comme mes commencements, mon énergie, comme mes ressources, sont installés dans le passé, où je trouve et de bonnes oreilles et de vraies unifications et de beaux enterrements ; mon devenir ressemble étrangement à mon être.

Un effet bénéfique de la solitude : par la dérive des non-événements, j'accoste le pays de mon enfance, mon havre définitif, où je peindrai mes plus récents naufrages.

Deux dialogues-nostalgies possibles avec mon enfance : ou bien à travers mes cahiers, photos, jouets, ou bien dans une reconstitution à partir de ma seule mémoire. Transmission par des atomes ou communication avec des fantômes. Je préfère sacrifier les premiers, au nom de la fidélité aux seconds, plus vivants, plus proches et plus déchirants. Le vrai, dans ces retrouvailles, n'a pas sa place.

Toute coulée de mots, même des plus inclassables, est destinée, en général, à se jeter dans un courant plus vaste, pour se dissoudre enfin dans un océan, où se rencontrent le tout-à-l'égout, les larmes et les encres ; la prédestination de mes mots serait semblable à ces torrents sahariens, qui finissent par se perdre au milieu d'un désert, ayant juste le temps de témoigner de la hauteur de leur naissance et de ma dernière soif.

L'un des avantages de la solitude est que je ne remplisse pas de vétilles trop visibles nos vides communs : « Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le vide de fantômes »* - Maupassant – voilà ce que m'apporte le désert, contrairement à la forêt. Ce vide n'est pas moins béant dans la multitude, mais je n'y fourre que des choses ou des valeurs. Le vide du solitaire est conçu pour être peuplé de voix de Dieu ou d'autres spectres, en musique ou en mystique, non en mécanique ou en axiologie. Privé de la compagnie des hommes, le solitaire finit par se dire, que « l'amour des fantômes a plus de hauteur que celui des hommes »* - Nietzsche - « höher als die Liebe zu Menschen ist die Liebe zu Gespenstern », mais ce fantôme ne sera que la quintessence de l'homme réel - le surhomme imaginaire.

Si je suis intempestif, ce n'est pas parce que je vienne à contretemps ou que j'aille à contre-courant, mais parce que je me dégage du présent commun, pour parler au nom d'un passé personnel, dans lequel devraient se retrouver tous ceux, qui s'extirpent des étables, casernes ou bibliothèques, bourdonnant de révoltes et indignations, et acceptent d'habiter leur caverne ou leurs ruines, porteuses des acquiescements intemporels.

Un solitaire est celui qui de toute rencontre avec le monde retient une nouvelle unification de son arbre unique et primordial, avec des cimes rehaussées, racines approfondies ou ombres intensifiées ; l'homme du troupeau s'en retrouve dans une forêt encore plus épaisse et vaste.

Je peux peindre soit la forêt soit l'arbre, et je peux même ignorer quelle est l'origine de mes couleurs, dans l'espèce ou dans le genre, mais je dois peindre a cappella, ma voix doit toujours être celle de l'arbre non accompagné. « Nul homme n'est une île, tout homme a son continent » - J.Donne - « No man is an island, every man is a part of the main » - mais dans ta bouteille de détresse je veux découvrir un chant insulaire, une féerie, et non pas un récit protocolaire d'une scierie.

Dans toute ma vie, je n'ai repoussé que deux ou trois mains, tendues vers moi ; c'en a été assez pour que, en tout lieu pourvu de toit, un banc des accusés se présente aux yeux de ma mémoire ; bénie solitude, qui permet de ne pas multiplier les mains accusatrices, bien qu'elle me prive de mains secourables.

Les fragiles d'esprit voient dans la solitude une malédiction, les fragiles d'âme - une bénédiction : « Béatitude seule – solitude béate » - (attribué à) St Bernard - « O beata solitudo, o sola beatitudo ! », tandis qu'elle n'est ni l'un ni l'autre, puisqu'elle est condamnation au silence. J'attendrai l'évasion de mon mot, la complicité d'une oreille compatissante ou le chant de liberté dans mes ruines insonores, en attendant « la musique silencieuse, la solitude sonore » - Jean de la Croix - « la música callada, la soledad sonora ».

Ce n'est pas de la trace (de la différance ou de la greffe) des autres que j'ai besoin, pour faire résonner mes mots, mais des écrans ou des murs ou des sols, faits de leurs mots, contre lesquels rebondissent, se reflètent ou s'envolent les miens, sans oublier que ce n'est pas à la construction d'un édifice que je me livre, mais à l'entretien de mes ruines.

Dans le déracinement, ce n'est pas l'absence de racines qui est visée, mais le détachement d'un sol trop bas, commun et lourd. L'exil doit imprégner jusqu'à mes cimes.

Dans la société moderne, on ne pourrit plus d'être entassés ; l'air y devint si aseptisé, le climat artificiel si stérile et les pompes funèbres si promptes à débarrasser la terre de toute pestilence. Les pires des gangrènes se forment désormais au-delà des épidermes ; et c'est le sens du coude qui permet parfois de chasser le troupeau de l'âme.

Vivre couché ou caché, pour vivre debout et heureux - depuis Épicure (« Vis caché »), cette coquetterie est propre de ceux qui baissent les yeux pour mieux attirer sur soi ceux des autres. « Se cacher pour vivre, c'est piller une tombe » - Plutarque. Dès qu'on agit, on n'est plus soi-même ; toute action est un masque : « Je m'avance masqué » - Descartes - « Larvatus prodeo ». Pour mieux te verser, cache ta source (si, par malheur, tu la connais). À comparer ce calcul tourné vers l'avenir, avec un regard, sur le passé, d'un poète : « Celui qui s'est bien caché a bien vécu » - Ovide - « Bene qui latuit bene vixit ». Et en plus, l'homme même serait, hélas, ce qu'il cache (Malraux), tandis que « les hommes se distinguent par ce qu'ils montrent et se ressemblent par ce qu'ils cachent » - Valéry.

Un tableau instructif, pour relativiser tes jérémiades de solitaire : imagine que tu te trouves sur la dernière planète, de la dernière galaxie, derrière laquelle s'étend le Vide noir, destination de tous les astres, – une moitié de ton ciel, privée de toute étoile, et c'est vers cette moitié que tu es tourné, par l'expansion de ton propre univers gelé. Et tu comprendras, que la Terre et sa pesanteur sont pleines d'une grâce paradisiaque.

Depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, il existèrent trois types de philosophes, dont la voix s'articulait : dans un dialogue (avec un complice), dans un soliloque (du soi inconnu), dans un chœur (avec un rôle dicté par l'époque) – Platon, Nietzsche, Hegel. Les solitaires furent toujours plus pénétrants – Héraclite, Pascal, Valéry.

Dans ce monde de sourds, les plus beaux mots sont voués à une vie d'orphelins ; intuitivement, l'artiste le devine et s'occupe de ses enfants trouvés, avec une tendresse redoublée et presque par charité, avec le soin que mérite tout être cher et proche, agonisant dans un désert, sous un ciel muet.

Il faut élaguer ta vie comme l'arbre de courte venue : elle en perdra en hauteur visible, on la verra de moins loin, mais elle gagnera en profondeur des racines, en ampleur des ombres, en nouvelles hauteurs ouvertes vers le ciel. Mais pas trop de zèle, pour ne pas arriver à la ruine de l'arbre, à une souche.

L'image de l'homme, émergeant, par hasard, des collisions d'atomes, dans l'immensité indifférente de l'univers, où il est tragiquement seul, est tout aussi belle que celle d'un Magicien barbu bricolant une femme avec une côte d'homme. Mais je préfère admirer un Horloger hypothétique plutôt que régler des horloges mécaniques.

Avec le savoir, le silence était plus profond et la solitude - plus haute. Mais de nos jours, où la foire est la plus beuglante autour des marchands d'un savoir consommable sur place. Plus invendable est notre savoir, plus sans prix sont nos cris.

Dans la solitude, l'esprit garde toute sa vigueur, l'âme - toutes ses couleurs et rythmes, mais le cœur - perd toutes ses raisons d'être. « Un cœur solitaire n'est plus un cœur » - Machado - « Un corazón solitario no es un corazón ».

Le soi connu, celui qui agit, pétri d'orgueil et de transparence, celui, auquel veulent tant rester fidèles les sots, est grégaire et banal, même s'il est profond : « Moi superficiel et moi profond ne sont pas deux moi, mais deux aspects d'un seul et même moi » - Bergson. C'est le soi inconnu, au-delà des mots et des actes, solitaire et unique, qui est un vrai Autre. Et c'est au premier sans doute que pense Sartre : « Chacun est le même que les Autres, en tant qu'il est Autre que soi ».

Être nihiliste, c'est vouer la naissance de mes valeurs ou de mes points d'attache - à une solitude radicale, dans laquelle se forgent le mieux les points zéro de mes attachements ou détachements ; refuser, par un travail de déracinement, de me maintenir sur les épaules des géants. « Le surhomme ? - le sous-homme, sur les épaules de l'homme » - Iskander - « Кто сверхчеловек ? Недочеловек, верхом на человеке ».

Strictement parlant, on ne peut voir un fantôme à deux, puisque les yeux de deux êtres ont rarement la même accommodation, la même brillance ou la même larme.

Le solitaire naïf succombe facilement à l'orgueil ; le solitaire lucide - et bon calculateur ! - y cultive l'humilité, puisque la solitude, c'est surtout l'absence de bons outils de mesurage, et se placer en bas de l'échelle oblige à en imaginer de nouvelles balances et de nouveaux points zéro.

Un monde hostile pouvait servir d'écran opaque, où je pourrais projeter mes rêves. Maintenant, dans ce monde indifférent, je suis contraint de les faire revenir au seul regard éteint.

Quelle est la pire calamité qui pourrait frapper les cerveaux des hommes grégaires ? - le nihilisme. Quelle bénédiction doit-on souhaiter à un esprit libre ? - le nihilisme !

Pour sentir le vrai miracle de la vie, il faut être plongé, sans retour, dans une noire solitude et s'être rendu définitivement à la certitude de l'absence de tout dieu, qui donnerait un sens à tant de vide autour de ton corps, de ton cœur, de ton âme. Pour juger de la valeur de la vie, faut-il frôler, sur le même axe, un point tendant vers la mort ? « Être seul, sans dieux, voilà la mort » - Hölderlin - « Allein zu sein, und ohne Götter, ist der Tod ».

Et l'amour et la mort sont désormais des affaires d'hygiène sociale ; un notaire ou un assureur reçoivent les premières et les dernières volontés des robots amoureux ou agonisants. Jadis, c'était une affaire de solitude : « Notre lot, c'est d'être seuls dans l'amour et la mort »* - V.Ivanov - « Дано нам быть в любви и смерти одинокими ».

L'état m'intrigue plus que le processus, sinon j'aurais pris le terme heideggérien de ruinance (die Ruinanz), pour apporter du faux dynamisme de rue à mes ruines désertiques.

Partage ton vide, mais trouve seul la matière pour le remplir. Seul, évite le désœuvrement ; désœuvré, évite, si tu peux, la solitude.

La sensation d'inappartenance au monde, dont pourtant je chante l'harmonie et la merveille, telle est la source paradoxale de mon exil permanent, en tout lieu.

Tout progrès, sur une échelle linéaire, n'apporte de la satisfaction que si je suis au sein d'un troupeau ; mais, tôt ou tard, autrui disparaît de mes coordonnées, et je découvre le désert, dans lequel toute mesure est illusoire, et je me mettrai à n'apprécier que l'intensité des mirages : « À l'opposé du sentiment de désert, il y a l'ivresse » - Nietzsche - « Als Gegenteil des Gefühls der Leere steht die Trunkenheit » - bien que l'ivresse ne soit pas à l'opposé, mais bien au-delà du désert.

On reconnaît un grand esprit par la facilité de rapporter ses discours à une poignée d'idées, voire à une seule. Heidegger n'a pas tort : « Le penseur né est prédestiné à se limiter à une seule idée » - « Die gezeichneten Denker sind bestimmt, einen einzigen Gedanken zu denken ». Ou bien les idées se rangent en troupeau, ce danger des fleurs, de l'edelweiss du mot isolé ou du lys d'un pur bouquet. Ou bien elles se transcendent pour donner vie à une seule idée générique. « Sur un même arbre ne poussent jamais deux sortes de fleurs » - proverbe chinois.

Ce n'est pas dans le noircissement de nos pensées (Cioran) que réside le principal danger de la fréquentation des autres, mais dans la grisaille, qui se faufilera dans mes mots, grisaille inséparable des choses ; et les autres, que je rencontre en vrai, seront des choses ; l'autre ne vaut que par mes non-rencontres avec lui, dont j'inventerai les imaginaires : « Ici, on se rencontre, comme si l'on fut déjà dans l'au-delà » - Blok - « Здесь все встречаются, как на том свете ».

Danger de la solitude : l'âme devient largement ouverte, et dans ces béances, des choses sans valeur peuvent s'engouffrer plus facilement que lorsque je suis dans la multitude ; je devrais profiter de cette ouverture pour m'en vider. « Rien n'est plus vide qu'une âme encombrée » - G.Thibon.

La solitude, c'est, quoi qu'en pensent les blasés, - un manque d'hommes, un envahissement par des choses. Chamfort a tout vu de travers : « Dans la solitude, on pense aux choses et dans le monde on est forcé de penser aux hommes » - bien que les hommes eux-mêmes ne pensent plus qu'aux choses, et moi, dans ma solitude, ayant pour seuls témoins les choses, j'invente l'homme, libéré des choses et livré aux rêves. J'invente mon soi inconnu, je m'invente : « Le moi me contraint à l'inventer – lui que je ne vois jamais »*** - Valéry.

La solitude me poursuit, je la fuis, et voilà que je me retrouve dans mes ruines, au fond d'une impasse. Ceux qui commencent par fuir le monde rejoignent des sentiers battus, menant aux cellules mentales, dépourvues de vulgomètres.

Si l'on enlève à mon écrit la gangue de l'inertie, des échos, du désir de reconnaissance, ce qui reste, ce serait l'intensité de mon mot solitaire, de cet invariant, qui ne serait pas un prolongement du lourd présent, mais un retour éternel, impondérable, une grâce ou une folie.

Ces notes solitaires prirent un ton si mélancolique, que je les qualifierais de vespérales, en complément de Nietzsche, le diurne, de Valery, le matinal, de Cioran, le nocturne.

L'inertie peut refléter deux motifs opposés : soit je suis, aveuglement, ma spontanéité, soit j'obéis à un conformisme éclairé. La faiblesse suffit, pour succomber au premier appel ; le second choix exige de la force : « Seigneur, donnez-moi la force, pour suivre le courant !  » - Guénine - « Боже, где взять силы, чтобы плыть по течению ?  ». Vous comprenez pourquoi je parie sur la faiblesse, pour rester au rivage. Tout appel à la force, pour nager à contre-courant, débouche dans le courant commun.

Les pires des philosophes sont des bâtisseurs ; les meilleurs se barricadent dans leurs ruines.

Un besoin viscéral de ne parler que pour moi-même ; mais le soliloque n'existe pas ; je parle toujours avec quelqu'un ; parler avec mon propre soi, bizarrement, revient à parler pour les autres ; si je veux parler pour moi, il faut choisir mon interlocuteur, entre nous, vous et toi : la justice, l'orgueil ou la fraternité ; je fis le tour d'eux tous, et c'est le dernier qui me donna le plus de fil à retordre, mais j'y restai seul, c'est à dire dans une bonne compagnie.

J'hésite entre vivre comme un arbre solitaire ou comme une forêt fraternelle. Il faut que mon arbre ait beaucoup d'inconnues, tendues vers l'unification avec ses frères. L'ennui, c'est l'immensité du désert, qui me sépare du frère le plus proche. Deux éléments me lient à la forêt - l'eau et la terre -, mais je suis arbre en vertu des deux autres - l'air de ma liberté et le feu de mes immolations ou sacrifices.

Traite ton prochain comme un moyen (les stoïciens), comme toi-même (l'évangile), comme une fin en soi (Kant), comme une contrainte (moi).

Si mon écrit s'adresse aux autres, j'y suis surtout un géomètre, un Fermé, aux frontières familières ; je deviens mystique dès que je parle à moi-même, je deviens un Ouvert, puisque je ne me connais que par mon élan vers mes frontières infinies. Être mystique, c'est suivre l'attirance de mon âme vers ce monde silencieux, la demeure de mon soi inconnu, ce soi qui ne se révèle à moi-même que par une musique naissante, et que cherchera à interpréter mon esprit.

La seule raison, pour laquelle l'homme moderne perdit toute sensation de sa terrible solitude et n'y prête plus l'oreille, c'est le brouhaha incessant, dans lequel il est plongé, et qui camoufle sa solitude. À la longue, la solitude, abrutie par le bruit, finit par reproduire les échos des foires. Troupeau de solitaires ! Comme la musique de régiment, qui conduisait jadis dans des casernes.

Mes joies ou mes pleurs ont des valeurs et des vecteurs : j'apprécie les premières au milieu des hommes, je suis transporté par les seconds dans la solitude. « Seul, je pleure et je ris, je suis amer de ne connaître ni d'aimer les hommes » - Bounine - « Горько мне, что один я радуюсь и плачу и не знаю, не люблю людей ». Mais c'est dans les plus peuplés lieux, où se donnent rendez-vous la force et la paix d'âme, que je devrais déverser ma bile. Les meilleurs des liquides se réservent pour les plus déserts lieux. Pour souffrir ou écrire.

Se dire des vérités, dures ou douces, est également bête ; son soi, on se l'imagine, ce sont les autres qu'on devrait analyser. Plus on s'analyse, mieux on comprend, que sans l'imagination l'analyse la plus profonde reste plate. Plus on s'imagine, mieux on sent que la hauteur de l'imagination peut se passer de platitudes analytiques.

Au milieu des miens je manipulerai bien le centimètre, mais perdrai l'usage de l'altimètre. La hauteur ne se donne qu'aux exilés ou nomades, à ceux donc chez qui la fierté est la plus humble. Et pour me débarrasser du tic hautain, la solitude ou l'exil ne sont pas de bons états.

Mon écrit est un arbre-réponse, mais l'une des jouissances consiste à en reconstituer l'arbre-requêteur, avec un maximum d'inconnues. Et la solitude a cet avantage d'élaguer celui-ci, en en enlevant les constantes les plus communes et en le décorant de mes propres variables : « La solitude, c'est la mise à nu de toutes les réponses et la mise en clarté de tous les chagrins » - Berbérova - « Одиночество - обнажение всех ответов и разрешение всех скорбей ».

Le vouloir témoigne surtout de la physiologie de l'espèce et, donc, se réduit essentiellement au quoi ; le pouvoir traduit le souci du genre et, donc, fait entrevoir le qui. Ceux qui veulent pouvoir sont plus nombreux et banals, que ceux qui peuvent vouloir ; la visée de puissance cède à la puissance de viser, la multiplication de cibles - à la tension de la corde. « On ne découvre le fond de nos pulsions que dans les passions animées par la seule puissance pure »** - Heidegger - « Triebe finden erst ihr Wesen als die von der reinen Macht erfüllten Leidenschaften ».

Je me gonfle d'orgueil, en apprenant, que dans ma solitude je suis soit ange de la hauteur soit bête de la profondeur, et voilà qu'on m'assène que « dans la solitude l'homme est criminel : soit par son intellect soit par son instinct bestial » - Prichvine - « в одиночку человек – преступник, или в сторону интеллекта или бестиального инстинкта » - et je serai tenté de demander de l'indulgence de la part du robot intellectuel ou du mouton instinctif.

J'essaie d'imaginer le vide noir sidéral, sans matière, sans astres, sans la moindre onde de gravitation ni de magnétisme, qui le traverserait - le cerveau refuse de saisir cette réalité, qui glace l'imagination. C'est ainsi que le cœur refuse de concevoir la solitude, qui pourtant existe bel et bien.

Se trouver, pour les hommes, signifie, le plus souvent, trouver l'endroit le plus propice et performant, au sein d'un rouage collectif. Ceux qui se doutent de l'existence d'un soi inconnu et inimitable, se tournent vers son mirage et se retrouvent plus seuls que jamais. « Si je devais retrouver le chemin vers moi-même, il faudrait que je me résigne à l'horreur de la solitude » - G.Mahler - « Sollte ich wieder zu meinem Selbst den Weg finden, so muß ich mich den Schrecknissen der Einsamkeit ausliefern ». Cette résignation est un état d'âme, qui résiste aux mots, mais se donne aux meilleures notes. Quel écrivain peut y être plus convaincant que toi et Beethoven ? Ou Tchaïkovsky : « Le destin est irrésistible ; il ne te reste que la résignation et une stérile angoisse » - « Фатум непобедим ; остаётся смириться и бесплодно тосковать ».

L'état d'âme, par rapport à la réalité, devrait être comme le climat, comparé au paysage, - une fatalité presque immuable, forçant notre saine résignation. « La solitude comme état de fait est guérissable, et comme état d'âme - incurable » - Nabokov - « Одиночество, как положение, исправлению доступно, но как состояние, это - болезнь неизлечимая ».

Sur mes racines : il faut me demander non pas 'où es-tu né', mais 'où naquirent tes premiers émois, tes premières illuminations, tes premières chutes'. Passer du natif au votif !

Une raison de plus pour m'attacher à l'image de l'arbre : je voudrais, qu'on me découvrît comme un arbre inconnu, hors toute forêt, sans conception traçable (comme chez les éléments physiques ou espèces d'insectes), avec la certitude des racines, l'angoisse des cimes, l'espérance des fleurs, la fraîcheur des ramages, la résignation de finir, un bon matin, en feu de cheminée ou en bûcher de Phénix.

Tous les arts créent des fraternités, des complicités, des clans, sauf la musique, qui ne crée de liens qu'avec toi-même.

Quand je me sculpte ou bâtis mes propres ruines, je préfère mes propres pierres d'achoppement ou de touche. Avec celles des autres, même celles qu'on me jette, je construis des étables et casernes, même si je suis le seul à les peupler ou en imaginer un fier piédestal.

Le beau projet nietzschéen : faire parler le désir et non pas la pensée. Il se trouve, que celui-là débouche, malgré toute injonction de celle-ci, sur la solitude, imitation (Nachfolge ou Nachahmung), vindicte ou ressentiment (Rach- ou Nachgefühl). Et la pensée préconçue n'y est pour rien. Apollon n'a qu'à suivre Dionysos ; mais main dans la main, ils ne se retrouvent que dans la tragédie.

Il est facile d'imaginer une solitude dans un paysage de fin du monde. C'est la solitude des commencements, où mon étoile tarde à apparaître, qui présente un tableau autrement plus ardu à peindre. « Solitude d'un bateau sans naufrage ni étoiles »*** - Machado - « Soledad de barco sin naufragio y sin estrella ». Et le fond plus proche que toute terre, et l'aviron entre le ciel et l'eau, et l'ancre entre le fond et la surface, et des nageoires menaçantes qui me cernent…

Le néant est une misérable image des philosophes impuissants et tâtonnants, et qui naîtrait de la négation la plus forte ou de la contradiction la plus flagrante. J'en reconstitue, très facilement, une miniature en opposant ma certitude d'avoir écrit le plus grand livre de l'histoire des hommes et le constat, désarmant et désabusé, qu'un silence, morne et total, un silence de mes minables contemporains l'accueille.

Un sens possible de la vie : munir, d'une même intensité, et nos ascèses et nos débauches - le meilleur remède contre déceptions et désenchantements - l'intensité comme sens, vecteur ou méta-valeur sur l'axe sensuel. La pureté y étant rejointe par la honte. Ni les voluptés ne calment l'angoisse vitale, ni l'abstention ascétique n'atteint rien de sacré.

La solitude aide les cimes à ne pas oublier le ciel, et les racines - à rester en contact avec l'essentiel. Mais le reste de ton arbre en pâtit…

Les meneurs et les menés sont aujourd'hui d'égale quiétude d'âme. Fini le temps, où « l'on allait d'un pas plus ferme à suivre qu'à conduire » - Corneille. Ici, on savait, que le chemin fût imprévisible ; là, on se désintéressait de toute droiture. À l'avant, je donne mes mots pionniers, à l'arrière - je marche dans les ornières des idées, creusées par les autres. Dans les deux cas, je ne suivrai plus mon étoile, mais le souci commun.

La vraie négation est le regard ailleurs. Faire toujours le contraire est aussi du mimétisme. Etiam si omnes, ego non (St Pierre, avant de trahir Jésus, ou Louis XIII, pendant qu'il se pliait comme tout le monde devant Richelieu) - Tous peut-être, mais pas moi - une manière naïve de rejoindre le troupeau, dont le beuglement couvre le chant du coq.

Les musiques et les esprits de deux solitudes, s’entre-pénétrant et s'unifiant – voilà une belle image d'arbres : Ce sont la musique et l'esprit qui munissent l'arbre monologique de variables dialogiques, pour qu'il puisse s'unir avec un regard ou un visage, c'est à dire avec un autre arbre. Une analogie érotique nous mènerait même jusqu'à l'accouplement (Paarung) husserlien comme symbole de l'unification heureuse.

Si, en moi-même, je ne renouvelle pas un vide, je me laisserai encombrer de vétilles, que deviennent toutes les choses périssables, dont ma propre image. Le vide bien aménagé me rend ouvert ; la promiscuité, au milieu des habitudes, rend claustrophobe.

Dans ma collection d'exils - de pieds, de langue, de tempérament - il me manque celui de sang ; le Juif errant aurait-il du sang bleu ? Ne pas pouvoir s'appuyer sur un sol et ne compter que sur le ciel - l'immense ressource d'originalité, dont s'est bien servi le Juif. « Ich bin dreifach heimatlos : als Böhme unter den Österreichern, als Österreicher unter den Deutschen und als Jude auf der ganzen Welt » - G.Mahler - « Je n'ai pas de patrie : Bohémien parmi les Autrichiens, Autrichien parmi les Allemands et Juif dans le monde entier ».

Avec les idées, on ne peut être que sédentaire ; le nomadisme, c'est à dire le changement de méridiens de culture et de latitudes de température, sied au pays des mots. Les girouettes modernes inversent ces modes d'existence : ils traversent les idées, toujours rebelles et personnelles, et barbotent dans les mots, toujours francs et sincères. Je bourlingue des yeux, dans mes exils électifs, à l'écart de leurs tentes ou bureaux sans capteurs d'altitude.

Le bagne fut ma première patrie ; ensuite, d'un exil je fis l'une des suivantes, ce qui me permit de ne recevoir que des mains de Dieu le permis de séjour au pays des frontières, des horizons et surtout - des firmaments.

Le message poétique naît soit du mot (du dialogue), soit de l'esprit (de la harangue), soit du regard (du monologue). Du don, du travail, du rêve. Se saouler, ciseler, s'isoler. Je reconnais n'avoir ni don ni zèle, - que des ailes.

Qui est incapable de créer un autel à son effigie, s'affairera autour des bureaux, des fast-food ou des casernes. Le bon Narcisse saura noyer toute idole au fond du lac, dont seule la surface l'intéresse. Si mon regard est impropre à ciseler des idoles, mes yeux se contenteront de reproductions.

Quand on tire le bilan des visions du monde, on constate, que le cogito est égal à l'épochè, la réduction à la subjectivité est égale à la réduction de la subjectivité, l'ontologie est égale à l'herméneutique – à la lumière de ces équivalences, comment peut-on ne pas devenir narcissique ?

Ce qui aide la bonne voix à ne pas se fondre en chorales, c'est la conscience que ni les oreilles ni les bras des autres ne m'accueilleront, mais ma propre solitude, dont ce sera un retour au bercail. « Mes solitudes sont où j'arrive, mes solitudes sont d'où je pars » - Lope de Vega - « A mis soledades voy, de mis soledades vengo ». De ces efforts, centripète et centrifuge, naît un équilibre, précaire et salutaire, - l'immobilité des souterrains ou des ruines.

L'artiste médiocre retrouve le lecteur (spectateur, auditeur) médiocre dans leur désir commun de scandaliser ou d'être scandalisé. Le conformisme le plus vaste se forme aujourd'hui autour des non, scandés en chœur. Le oui solitaire, existentiel ou universel, perdit tout prestige auprès des moutons indignés.

La solitude avilit ce qui, en moi, tend vers le bon et le collectif et ennoblit ce qui aspire à l'unique et au beau ; le sous-homme y relèvera la tête et le surhomme rehaussera le regard. « La solitude, c'est l'homme au carré » - Brodsky - « Одиночество - это человек в квадрате ». Quand on en extrait la racine, le résultat, aussi, en est souvent bien connu - le troupeau.

On ne sait jamais d'où vient notre vocation : d'une voie tracée par des autres, ou d'une écoute solitaire de certaines voix. Ne te moque donc pas de ce stratagème de fripouille : « Il n'y aura œuvre si vile ni sordide, laquelle ne reluise devant Dieu, moyennant qu'en icelle nous servions à notre vocation » - Calvin. - où tout honnête homme a des leçons à tirer.

Mon feu ou mes lumières sont, à quelques degrés près, les mêmes que chez la plupart de mes semblables. Seules mes ombres me distinguent des autres, mais elles sont projetées, surtout, vers l'intérieur et n'intriguent donc personne. « On a beau porter dans son âme un feu ardent ; il se peut, que personne n'éprouve l'envie de venir s'y chauffer. Les passants verront juste de la fumée et passeront, sans s'arrêter » - Van Gogh. Quand j'aurai débarrassé mon intérieur de futilités impures, aucune fumée ne profanera mon feu, qui, de mes ruines, bâties à l'écart de tout chemin, pourra tendre vers mon étoile, à travers mon toit percé.

Dans un monde, où la valeur se mesure surtout par la surface, occupée dans la platitude sociale, l'homme solitaire représente peu de choses. Ils ignorent, que certains refuges atteignent une hauteur, où la plume pèse plus que le volume. Comment l'expliquer aux pièces d'un motif plat conçu par le robot…

Dans le désert ou l'océan de la vie, on croisait jadis d'autres égarés, pour échanger un regard, une voix ; aujourd'hui, où le seul espace de rencontres est un bureau, on n'y entend que des chiffres et des chorales. Sous toutes les latitudes règne l'esprit de croisière ou d'aménagement, à la lumière cathodique et à la voix synthétisée. Seule, la voix de ma solitude me rappelle encore quelques ombres chantantes des mirages dissipés.

Sur les routes, où serait tombée la graine de la parole divine, ce ne sont plus des oiseaux qui menaceraient la bonne pousse, mais le poids exorbitant de nos transports, comparé avec nos âmes, de plus en plus impondérables, sans état d'ivresse. L'alternative de la circulation est l'arbre, où le fruit est dû autant à la fleur de mon regard qu'à la racine du verbe des autres.

Le rêve que je scelle, c'est moi-même. Plotin appelait bien à « sculpter sa propre statue », mais préconisait le regard comme ciseau éphémère, pour laisser les niais se lamenter sur les grands hommes sans effigies ni statues, dans les places publiques. En fin de compte, c'est peut-être le seul moyen de régler le problème des fétiches et des idoles (la noblesse et l'intensité de Nietzsche - sur le piédestal du dieu mort).

La solitude nous fait découvrir cette étrangeté : se tenir prêt à vivre est, au moins, aussi exaltant que vivre. Comme si l'espérance se logeait non pas dans l'horizontalité du temps, mais dans la verticalité de l'espace.

L'omniprésence des regards des autres m'empêche de me regarder moi-même. « La solitude : une douce absence de regards » - Kundera. Toutefois, l'absence de regards des autres ne garantit pas ma propre présence dans mon regard amer, même panoptique.

L'image qui me hante : Copernic agonisant, et dont la main caresse la couverture de ses Révolutions illisibles, qui viennent de paraître, Copernic emportant ses secrets de jeunesse, ses secrets pythagoriciens, ses secrets inventés. Le retour éternel ne devrait-il pas s'appeler, étymologiquement, révolution permanente ?

L'esprit ne gagne en vigueur qu'en se frottant aux autres ; la solitude le démobilise. « Dans la solitude, l'esprit revigoré apprend à ne s'appuyer que sur lui-même » - Sterne - « In solitude the mind gains strength and learns to lean upon itself » - ce Münchhausen y apprend à compter sur ses faiblesses. La solitude est l'endroit, où l'esprit avoue aux autres, plus vigoureux que lui, - surtout à l'âme - qu'il ne faille pas compter sur lui, puisqu'il ne sait que compter. Dans la solitude, l'arithmétique est remplacée par la rythmique.

C'est la maladie de leur siècle, penser que « chacun se présente à lui-même comme un problème, dont les circonstances ne suffisent pas à livrer la solution » - G.Marcel. Jadis, l'homme fut conscient d'être un mystère, qui ne cherche qu'à se traduire en problème. Les solutions, ce sont les Autres.

Le point commun entre les ruines et la tour d'ivoire - ne pas être habitables, être les lieux, où le regard ne se donne qu'au rêve. Il faut « construire à une hauteur, que tu n'es pas capable d'habiter » - Ibsen.

Je renonce définitivement à trouver une main fraternelle sur terre, et voilà qu'un nombre étonnant de voix fraternelles s'adressent à moi à partir du ciel. Être abandonné la-bas me fait bien accueillir la-haut. De même, tant de mélodies m'inondent, dès que je ne nage plus dans les bruits du monde.

Les suicides virtuels se pratiquent aujourd'hui sur des places publiques, et leur souvenir se réduit à un reportage ampoulé, rédigé par le suicidaire lui-même, cherchant les yeux des autres, mais dépourvu de son propre regard. Qui écrirait de meilleurs mémoires que Phénix ? Le regard, c'est la maîtrise du feu et des cendres.

L'un des aspects les plus originaux de notre époque : le troupeau aux bas appétits chasse des hauteurs tout ermite porteur de sermons pas assez nourrissants. Heureusement, il n'y a pas que des hauteurs des pâturages, mais aussi celles des naufrages, que n'atteignent que les porteurs d'un souffle fort, d'une grande voile ou d'un beau message à confier à une bouteille.

Le souci du salut est juste. Encore faut-il savoir si l'on veut sauver par bon appel ou par bonne piste, être un phare ou une balise (pour y voir plus clair, un club, Phares et Balises, fut créé à Paris par R.Debray). Me méfiant des lumières et anticipant notre état de sombre épave, je voue mes soucis à la bouteille de détresse. En attendant, même les dîners en ville pourraient aider à en rédiger le message.

Pour eux, la solitude est un atelier ou une salle-machines de plus, et non pas une tour d'ivoire. En effet, bâtie en béton armé de leurs désespoirs et calculs, la leur se dresse, indiscernable, au milieu des autres étables, appelées bureaux. L'ivoire et l'Espagne ne se donnent qu'aux amants de la haute architecture, non aux amateurs de la basse cuisine et des travaux publics.

En troupeau, dès qu'on partage ses angoisses, ses vilenies, ses visions, on accède à la mécanique quiétude d'âme, qu'ignore l'homme des cavernes, l'ermite ou le misanthrope, qui s'y morfond au milieu d'une solitude pleine de honte. Celui qui y échoue comprend, pourquoi dans les grandes villes on meurt, comme on vit, - affairé ou dans une solitude inhumaine, et avec des remords étourdis.

Non, les hommes ne sont point aveugles, ils sont seulement privés de leur propre regard. C'est le solitaire qui est aveugle, puisqu'il devient regard. « Je porte la solitude du dernier regard, dans un monde des aveugles » - Maïakovsky - « Я одинок, как последний глаз у идущего к слепым человека ». Ils m'entoureront de leurs gestes et même de leurs yeux, et me conduiront jusqu'aux sourds, où je connaîtrai ma dernière solitude, celle de ma musique, ignorée de leurs oreilles et étouffée dans leur brouhaha.

Aujourd'hui, au milieu des moutons, on sait, que, désormais, les seuls lieux d'immolation sont des abattoirs. On regrette déjà les hypocrites, qui se prenaient pour martyrs : « La solitude, elle aussi, a ses fats, qui se trahissent en se faisant passer pour des martyrs » - Schnitzler - « Auch die Einsamkeit hat ihre Gecken, und sie verraten sich meist dadurch, daß sie sich als Märtyrer aufspielen ».

Pour qui l'exil est sa patrie, s'expatrier, c'est ne pas bouger. Manquer d'étrange, c'est ne plus avoir de nostalgie. « Je n'ai pas la nostalgie du pays, j'ai la nostalgie de l'exil » - Tiouttchev - « У меня не тоска по родине, а тоска по чужбине ».

Les uns pensent, que l'ennui de l'enfer, c'est la présence des autres ; d'autres, au contraire, y redoutent la solitude, et s'y croire seul en multiplie la peine. Je ne vois pas quels adoucissements gagne celui qui s'y prélasse au sein d'un troupeau. L'enfer, c'est de ne plus croire au paradis, c'est à dire de ne plus aimer. C'est l'amour évanescent qui pousse aux enfers les plus anxieux des héros – Ulysse, Orphée, Hercule, Jésus.

Tant que je ne quitte pas ma tanière, j'entrevois, vaguement, l’œuvre de Dieu, sans avoir la moindre idée du diable. Celui-ce se serait caché dans la foule, et je le découvre en allant à la foire, au forum ou en église.

Les repus, qui placent leur solitude entre deux dîners en ville, la redoutent plus que les autres, tout en bavardant sur ses béatitudes. « Le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible » - Pascal - puisqu'il est une chose trop basse. Dans la vraie solitude naît la plus noire des souffrances et la plus pure des métaphores. Nietzsche place encore plus en amont les souffrances de pacotille : « Le pessimisme du déjeuner, qui ne passe pas » - « Pessimismus als zurückgetretenes Mittagessen ».

Quand je suis avec les autres, je ne suis qu'une pièce d'un monde mécanique. Une fois seul, je découvre un monde organique, et en plus, il sera tout entier en moi et à moi ; ce n'est même pas la peine de le peupler, il est plein d'échos fidèles d'un monde perdu.

Il n'y a plus de vrais solitaires, puisque la fierté ou l'humilité du devoir, ces deux voies royales vers la solitude, n'attirent plus personne, tellement les sentiers battus du droit sont nombreux et larges. « Qui garde sa fierté est condamné à la solitude. Qui tient à son amour, en sera esclave » - Mérejkovsky - « Кто гордость победить не мог, тот будет вечно одинок, кто любит, - должен быть рабом ». Les fiers, comme les humbles, sont prédestinés à la solitude, c'est à dire à une hauteur déserte, avec « l'humilité s'élevant au plus haut » - Angélus - « die Demut die erhebt ». L'indigné et le présomptueux font le gros du troupeau. Bonne gestion, c'est le nom moderne que l'homme libre donne à la maîtrise, aussi bien des sentiments que des comptes en banque.

Le troupeau m'atteint, avec la même probabilité, des deux côtés de l'épiderme. Sortir de moi-même, pour rejoindre Dieu, seul à seul avec Dieu ou seul avec moi-même. Celui qui compte sur un dialogue avec Dieu se trompe d'interlocuteur ou surestime ses dons d'interprète. Celui qui se résume en monologue surestime ses dons de représentateur.

Le sage se contente de ruines aménagées, renvoie à une généalogie sidérale, vit un exil à portée des mots - ni la maison, ni la parenté, ni la patrie ne sont à lui.

La conscience que mes cris et soupirs, transposés en sons et en pensées, perdraient de leur intensité et pureté, s'ils étaient répercutés en échos, dans les oreilles et les bouches des autres, - telle est la justification apriorique de la solitude silencieuse, à laquelle je confierai mes aveux et mes hontes et dans laquelle mûrirait ma musique, sans auditeurs visibles.

L'habitué de ses propres ruines a de belles sépultures à portée de ses élans éteints. Aux blasés des salons ou bureaux, il faut des abattoirs, où ils déposeraient leurs plus pures aspirations, bien chiffrées.

L'immobilité solitaire exige plus d'efforts et interpelle davantage ma liberté que tout mouvement, où l'inertie coopérative fera de moi un pantin solidaire. « Pour l'intellectuel, une franche solitude est le seul cadre, où il puisse encore faire acte de solidarité » - Adorno - « Für den Intellektuellen ist unverbrüchliche Einsamkeit die einzige Gestalt, in der er Solidarität zu bewähren vermag » - la fraternité se conçoit dans la solitude et s'avorte dans la multitude.

La fraternité est une invention des solitaires, qui, dans leur silence de longue haleine, soudain découvrent la musique dans un accord entre deux âmes, aspirées vers une même hauteur. Et quand c'est toute une tribu, émue par les mêmes notes, on peut composer jusqu'à une symphonie : « Plus il y a de solitaires, plus solennelle, émouvante, puissante est leur communauté » - Rilke - « Je mehr Einsame, desto feierlicher, ergreifender und mächtiger ist ihre Gemeinsamkeit ».

Les Platon, Descartes, Hegel ont tant d'imitateurs, d'acolytes, de plagiaires, reproduisant le même contenu, les mêmes schémas, le même ton. Autour d'Héraclite, St Augustin, Nietzsche – un vide ; aucune voix comparable, faussement solidaire, ne brouille le contact direct, sans intermédiaires, avec leur poésie, leurs passions, leur langue. La stature d'un grand se devine d'après la virginité d'accès à leur musique ; le brouhaha des minables (lärmendes GezwirgeNietzsche) se filtre et se réduit si facilement au silence.

Sur les forums, la fraternité tourne tout de suite en instincts tribaux. Je ne crois pas en profondeur du message, émanant d'une chaîne humaine. Ma main dans ta main, ta larme à l'encontre de la mienne, notre accord ou notre regard, exprimant la même clarté ou le même trouble, - deux solitudes solidaires. « La solitude est essentielle à la fraternité » - G.Marcel.

J'envie celui qui se trouve en état d'exil, tout simplement puisque, en s'approchant des hommes, une brûlante horreur le fait fuir. Là où il échouait à s'acclimater, des climatiseurs modernes érigèrent la chape d'une assommante tiédeur. Les seules brûlures, aujourd'hui, proviennent de l'air irrespirable de ma méchante solitude.

Ni confession, ni sermon, ni épître, ni bonne nouvelle - le mot d'artiste ne peut être qu'un burin de sa propre statue, érigée dans le souterrain de ses ruines hors tout circuit ou culte. Et qu'il n'espère pas qu'on entrouvre son soupirail ou s'agenouille devant son épouvantail.

Les passions collectives ne sont qu'hystéries urbanisées ; la vraie passion ne peut naître que dans la solitude, hantée par des mirages : « Les grandes passions sont solitaires, et les transporter au désert, c'est les rendre à leur empire » - Chateaubriand - les petites passions les y suivent rarement : « Rigoler dans un désert – comble de goujaterie » - Berdiaev - « Чувствовать себя весело в пустыне есть пошлость ».

Rien, pas même les étoiles, ne me parle dans la nuit ; telle est ma nuit avec les mots français, qui me laissent dans ma solitude silencieuse, avec un scintillement moqueur et des ombres incertaines.

On se précipite dans la solitude, lorsqu'on entend le troupeau - la foule de la Johannes-Passion - ou lorsqu'on s'écoute soi-même - Il Vecchio Castello, la Pathétique, Dostoïevsky, Nietzsche. Après réflexion - l'appel du Concerto №1 (Adagio) de Paganini, Goethe, Tolstoï, Valéry - on se met à chercher son prochain, mais on ne l'atteint plus, on est hérissé d'éloignements, dans lesquels on n'entendra que le Dieu du Concerto №21 (Andante) de Mozart.

Être plus près du beau ne veut pas dire être plus noble. Et, à voir de plus près, l'esprit est peut-être plus aristocratique que l'âme. Sur une île déserte, le grand et le noble pourraient garder leur valeur pour l'esprit, tandis que le sacré se volatiliserait. « Qu'est-ce que le sacré ? C'est ce qui unit les âmes » - Goethe - « Was ist heilig ? Das ist's, was viele Seelen zusammenbindet ».

L'homme cajolé par sa patrie quitte souvent soi-même. Mais « comment fuir à soi-même, quand on quitte sa patrie ?  » - Horace - « patria quis exul, se quoque fugit ?  ». La patrie vaut, entre autres, par la qualité de l'exil qu'elle nous procure ; les meilleures voix s'enrouent sous un soleil familier et se raffermissent parmi d'indifférentes étoiles. La nuit est l'exil du rossignol.

Pour préserver un salutaire optimisme, le solitaire se doit de se forcer à avoir une bonne opinion de soi-même, à devenir Narcisse. Cette opinion ne va qu'aux facettes sans prix, qui, en plus, s'affichent mieux en solitude. Dans la multitude, la philautie est plus racoleuse, mais ne vante que nos facultés vendables, sans reliquats d'auto-dérision.

Face aux grandes épreuves, on se montre tel qu'on veut être ; face aux petites - tel qu'on est. D'où la valeur démonstrative de la solitude. « Seul, l'homme peut résister aux grandes tentations, mais succombe aux petites » - Zinoviev - « В одиночку человек может противостоять великим искушениям, но бессилен перед мелкими ».

Même mes impasses sont munies de panneaux indicateurs, que je n'avais pas mis moi-mêmes. Et d'autres m'aidèrent à m'y égarer. Sans les autres, dans mes buts, je n'érigerais pas de bonnes contraintes. « Qui suit tout le monde fait mal ; qui ne suit personne fait pire » - proverbe serbe. Sur de bonnes vieilles pierres des autres je ferai résonner mes pas non faits.

Le désert est notre destination commune ; pour le justifier ou glorifier, deux démarches : trouver les meilleures pistes ou les plus riches caravanes, ou bien faire voir des mirages, pour croire en oasis. « Dante ou la ligne droite ; Pétrarque ou le pointillé sans fin » - Paz - « Dante o la línea recta ; Petrarca o el continuo zigzag ». - une minéralogie aboutissant à St Antoine ; une passion menant à St Augustin.

L'humble s'ignore, c'est pourquoi il s'admire, puisque, en soi, il trouve, en miniature, tout ce qui, dans le monde entier, est digne d'enthousiasme, tout en restant incompréhensible. Se mépriser, c'est être orgueilleux. Chesterton : « évite de te réjouir de toi-même » - « never learn to enjoy yourself » - n'y a rien compris.

Le silence comme support de notre musique intérieure, l'exil comme ambiance de nos rêves, la maîtrise comme outil de nos prières - et si c'étaient les seules tâches que l'âme aristocratique formulerait à l'esprit démocratique ?

Le propre de la lumière astrale est de n'éclairer que notre solitude bien réelle. Tout, aujourd'hui, même les livres, est conçu et vécu à la lumière des lampes, ou, pire, des écrans. « Le sentiment, c'est le feu, et l'idée, c'est l'huile » - Bélinsky - « Чувство — огонь, мысль — масло » - mais si c'est pour éclairer les choses, au lieu de projeter des ombres de ta solitude, autant sortir l'éteignoir.

Les carapaces, coquilles, piquants font désormais partie d'un paysage urbain ou d'un climat mondain. Les sécréter ne me protégeras pas de l'humiliation d'être reçu en mouton. La solitude et les ruines me permettent de vivre désarmé et vulnérable sous mon étoile.

Pour savoir, que je garde une bonne hauteur, c'est à dire que je suis avec mon étoile, il faut que j'aie la sensation d'être là « où la terre semble être ton étoile, et ton étoile – la terre » - Blok - « где кажется земля звездою, землёю кажется звезда ».

Un bon livre, c'est la naissance d'un arbre solitaire, avec ses racines héritées, ses propres fleurs et ses ombres accueillantes ; il promet une musique d'unification, de communion, de fraternité ; son regard me fait fermer les yeux. Un mauvais livre reproduit le bruit de la forêt commune, ses mesures mécaniques ; il me promène sur des sentiers battus, en tant que touriste, badaud ou voyeur.

La patrie, c'est l'affirmation d'un tas de choses, où le doute est exclu. Les grands en nient tellement, qu'ils rejoignent plus facilement leurs égaux au-delà des frontières et finissent par ne plus avoir de patrie. D'où la grandeur presque naturelle des exilés.

Les créateurs, dont il n’émaneraient que des lumières, sont sédentaires ; l’exilé s’exprime en ombres : « La vraie patrie, c’est la lumière » - R.Rolland.

La solitude favorise l'expression fragmentaire, dans laquelle manquerait un commencement, un développement ou un achèvement ; la solitude elle-même y est une bonne contrainte. « L'âme isolée n'envisage que des fragments » - Plotin. L'âme grégaire et cohérente subordonne son action aux Codes et modes d'emploi. Le fragment artistique est un écho de l'Un divin, surtout lorsqu'il découle des hauts commencements et vise des fins profondes.

Comme, à certaines heures, chacun éprouve la manie de collectionneur, aux autres heures chacun est flâneur. Comme en matière de collections je ne peux exhiber que les défilés de mes débandades, en matière de flâneries j’ignore des galeries, des agoras, des temples, je ne pratique mes flâneries que dans mes ruines, ces lieux où les plus belles découvertes ne se font pas par les yeux mais par le regard, les yeux fermés.

S'estimer devant sa conscience est plus facile que devant autrui. Devant une conscience somnolente, le respect de soi n'est qu'un somnifère de plus. Pour la réveiller, rien de plus efficace que le sentiment de la honte. « Plus tu as de hontes, plus tu vaux » - Shaw - « The more things a man is ashamed of, the more respectable he is ». Être sans honte, c'est être sans liberté, puisque la liberté, c'est le pouvoir d'agir contre soi. Et Nietzsche nous invite à la servitude : « Le sommet de la liberté : ne plus avoir honte de soi-même » - « Das Siegel der erreichten Freiheit : sich nicht mehr vor sich selber schämen ».

Tant de rebelles de plume clament s'être retirés de la foule, tandis que la foule ne semble pas avoir quitté leur plume.

La honte ayant déserté cette société de repus auto-satisfaits, on ne peut plus l'éprouver qu'en solitude. Au point qu'on finit par presque adhérer à cette turpitude cicéronenne : « Ce qui a l'approbation de la foule est honteux » - « Turpe est quum a multititudine laudetur ».

Trop d'échos et trop de clartés – tels sont les inconvénients d'un séjour prolongée dans la multitude, tandis que « la solitude, c'est le silence autour de l'âme et la plénitude du regard » - Berbérova - « одиночество - тишина души и полнота сознания ». Le regard naît dans l'absence de repères, et l'âme concentrée fait naître de la musique dans les choses vues et silencieuses.

Ce que j'aimerais adresser au monde est un arbre, de requêtes, de prières ou de doutes, arbre plein d'inconnues. Celles-ci se lient aux valeurs communes, si je suis immergé en multitude ; j'y perds en mystère et gagne en transparence. « La forêt, vue de près, est un mystère déchiffré : l'arbre devient plus intéressant à mesure que la pensée s'y abîme »** - Kierkegaard.

Un talent apaisé sied aux classiques ; un talent fulgurant - aux romantiques ; mais derrière les deux on accède à une même vie, d'une même profondeur, et à une même noblesse, d'une même hauteur. Et souvent, le romantique résigné rejoint le classique rebelle. Et la solitude n'est pas une question de mépris ou de respect, qu'on porte aux autres, mais de hauteur, à laquelle on se voit soi-même.

Aujourd'hui, même dans les sous-sols et les cavernes (de Dostoïevsky et de Platon) s'installe le souci des casernes ou des salles-machine. Il reste le ciel, qui n'est jamais collectif, et où j'ai encore une chance d'avoir ma cellule ou mon étoile bien à moi. Mais, pour y accéder, je dois prouver ma parenté avec les astres. Le malheur du solitaire est qu'il est « étranger sur terre et dans le ciel » - Lermontov - « чужд всему - земле и небесам ». La solitude, c'est aussi le dépérissement de mon arbre généalogique.

La solitude, ce n'est pas tellement l'absence d'yeux, qui m'observent, mais beaucoup plus probablement - l'absence d'oreilles, capables d'interpréter mes silences. « Ne dis jamais être seul ; tu n'es pas seul, car Dieu est en toi, et ton génie aussi ; et ils n'ont nul besoin de lumière pour voir ce que tu fais » - Épictète. Ton génie a beau ne parler que de son voisin de cellule, il est condamné d'emprunter les ombres et la langue des autres, puisque Dieu est sourd, muet, aveugle et analphabète.

Mes rêves sont beaucoup plus près de moi que mes idées. Les idées sont des lumières ou des étincelles, mais je me reconnais mieux dans mes ombres. « Les rêves sont des ombres muettes de la pensée » - G.Speth - « Грёзы - немые тени мысли » - l'obsession par la pensée claire rend souvent sourd à la musique des ombres.

La valeur de l'homme serait son cri (son prix - Hobbes !), qui ne serait même pas une question, mais un soupir ou murmure mi-muets. Au cri le penseur préfère le silence : « tout être, qui pense ton univers, fait monter un hymne de silence » - Grégoire de Nazianze. Que de réponses, en revanche, se réfèrent à la parole de Dieu, chez les sourds ! « C'est le silence de Dieu, qui divinise le cri de l'homme »**** - G.Thibon

Exemple d'un retour cyclique : on suit l'instinct mystérieux des foules, ensuite, on adhère aux idées problématiques des élites, enfin, dans la solitude, on goûte les mots des solutions. Mais je finis par réinventer mon espèce, me replonger dans ses instincts, munis, par mes soins, de nouveaux mystères…

Rien de moderne dans mes outils, mes buts, mes enthousiasmes. Seulement quelques contraintes : éviter le robot, me méfier des belles idées, fuir l'horizontalité. L'arbre et non pas la forêt – le fond de mes projections ; la formule et non pas le tableau – la forme. Et mes ruines, je ne les entretiens pas, je les érige, telles Modernes Catacombes (R.Debray). Dans les catacombes, s'unissent les solidaires ; dans les ruines, s'unifient les solitaires.

L'homme du sous-sol gémit un non au sol, qui l'écrase et le renferme ; l'homme des ruines chante le oui au ciel ouvert, qui le libère.

Le genre choral peut avoir sa noblesse, tandis qu'émettre sa propre voix, c'est souvent faire un canard. Même si « toute communion rend commun » - Nietzsche - « jede Gemeinschaft macht gemein » - il faut parfois accepter cet humble constat.

En création artistique, la solitude a priori, en tant que pose initiale, est fausse, mécanique ou déviante ; seule la solitude a posteriori, en tant que position atteinte, est authentique, organique et franche. Tant de faux solitaires se lamentent sur des sentiers battus ; tant de belles solitudes se pratiquent sur des agoras. On peut inventer l'amour ou la douleur, on n'invente jamais la solitude.

À fréquenter la multitude des capitales ou de la province, on finit par trop respecter soit la force soit la faiblesse brutes ; on ne peut respecter la force ou la faiblesse nobles que dans la solitude.

De château en château, de Bohème en Espagne, - vers les ruines, tel devrait être le parcours d'un regard nomade. Les étapes à éviter, seraient : le forum, la foire, le théâtre. Les meilleurs fondements - le souterrain, le cabanon, la caverne.

La soif de reconnaissance est l'une des pires calamités humaines, nourrie par l'orgueil ; la solitude a le mérité de transformer l'orgueil grégaire en fierté solitaire. La solitude apprend le goût de la hauteur ; y tenir, c'est exclure toute gradation intermédiaire, ne pas compter sur les épaules des autres, ne voir que l'azur, au ciel attentif et dans le fond océanique ; le tableau céleste n'a pas de rubriques horizontales, toutes - grises.

L'espèce se résume bien dans ce que j'appelle mon soi connu, humain, universel et intelligible. La découverte de son soi inconnu, personnel, mystérieux, sensible, est l'une des origines les plus profondes de la solitude. « Plus les deux soi s'unissent, plus ce soi conjugué se sépare de tous les autres hommes » - Kierkegaard.

Tous ceux qui optèrent pour la solitude sont de piètres repus ; je ne respecte que ceux qui y furent prédestinés. Une volonté, lucide et basse, ou une résignation, obscure et haute.

Tant que le cercle de la solitude s'agrandit, on peut garder le courage de rester immobile.

Trois manières de perdre de vue un visage : le fondre dans l'étendue d'une foule, l'ensevelir dans la profondeur de ma mémoire, le laisser échapper dans la hauteur de mes rêves. Et je lui tendrai la main, l'oreille ou le regard.

Plus on est conscient de l'Éden solitaire de notre âme, plus impénétrable et captivante devient la jungle tribale de notre esprit. « Dans nos jardins, se préparent des forêts » - R.Char. L'âme contemple et engendre l'arbre, l'esprit l'unifie, propage et relie.

La gamme complète de la solitude céleste comprend trois registres, associés aux trois métaphores terrestres : la forêt, la montagne, la mer – des regards à hauteur d'arbre, des regards de gouffres, des regards entre l'étoile et la bouteille de détresse, au fond des vagues, – des vagabonds, des anachorètes, des chantres. Trois paysages différents, que mes saisons musicales doivent savoir harmoniser.

Cioran écrit pour le salon (d'où l'importance du style) ; Valéry réfléchit devant Dieu (cet inexistant, indispensable pour une belle intelligence) ; Nietzsche s'extasie devant lui-même (dans une solitude du mot et de l'idée, nous bouleversant par leur musique). Je tente de réunir ces trois milieux, en un lieu que j'appelle mon soi inconnu. Mes trois confrères ont leur voix propre, puisqu'ils n'ont pas de collègues à rassurer ou à flatter ; pourtant, c'est ce que cherche la gent professoresque, en écrivant dans un jargon, miteux, lourd et farfelu.

Être une voix ou un écho : exprimer un être solitaire ou imprimer un avoir commun. Étymologiquement, le mot écho remonte au verbe avoir.

Je ne peux avoir un regard lucide sur ma mort que si ni prêtre, ni médecin, ni notaire, ni bourreau, ni épouse ne dérangent notre tête-à-tête.

Le talent arrange la rencontre de la solitude et de la noblesse, qui sont à l'origine et de la musique et de la poésie. La solitude en exclut l'hypostase collective, et la noblesse – l'hypostase communicative ; il n'y reste que la face de Dieu, devant laquelle aurait créé le poète-musicien.

Mes yeux empruntent sans vergogne ; mon regard ne se laisse influencer par personne. Mes idées frôlent celles des autres, mes mots gardent leurs distances.

Je me sens souvent dernier hébété dans un siècle lucide.

Potentiellement, l'homme est une bête sociale et un ange solitaire. Dans son premier milieu, il déploie son urbanité, orientée vers les finalités et animée par les moyens ; dans le second, il invente son île déserte, où il place ses commencements. Malheureusement, on le convainquit, qu'il ne pouvait plus y avoir des îles inexplorées ; il ne les cherche plus ; même seul devant son âme, il n'est plus Robinson, mais citoyen, contribuable, collaborateur.

L'usage populaire du terme fort place dans cette catégorie les marchands et les politiciens, c'est à dire ceux qui ont le plus besoin de foules, pour assouvir ainsi leur avidité de richesses ou de pouvoir. Mais Nietzsche les appelle faibles ; ils finiraient toujours par écraser et humilier les forts, ceux qui ne s'épanouissent que dans leur solitude.

Il faut prendre le monde pour une auberge espagnole, mais la meubler non pas avec ce que j'ai mais avec ce que je suis, être voyageur de l'être sans les bagages de l'avoir.

Pour briller, mon étoile a besoin d'une obscurité ; la solitude, créant autour de moi la nuit, s'y prête.

La fraternité est affaire des solitaires ; c'est la rencontre, au fond d'eux-mêmes, d'une nature et d'une culture qui dessine les frontières du sacré fédérateur. Tout le contraire d'un troupeau : imitation de l'extérieur, solidarité intéressée, nature tribale et culture provinciale. Je lis tant d'humanité universelle dans le regard d'un narcissique doué ; tandis que les yeux d'un grégaire, cherchant à embrasser, emphatiquement, l'universel, ne reflètent que son auge.

Si je sais être seul parmi les autres, je saurai être plus que moi-même, une fois seul.

À étudier l'homme, de l'extérieur, je m'ennuie, - pure perte de temps et fatale dissipation de tout lyrisme. Tout ce qu'il imprime dans l'extérieur - ses actes, ses choses et ses idées – il l'exprime mieux à travers son intérieur – ses désirs, son ton, ses mots. Sinon Robinson, au moins Adam peut exprimer toute la nature humaine et tout son génie, sans la moindre présence de choses ou d'assemblées de sages. Le plus barbant des partis est le parti pris des choses. La chose est un support mécanique, un bruit des raccords ; le mot, c'est un corps organique, une musique des accords. De l'entrée de Jésus dans Jérusalem, on peut oublier l'âne, le mûrier et les palmiers, mais on devrait garder en mémoire les larmes du Rédempteur.

Mon visage, c'est mon soi inconnu, le créateur ; mon soi connu, le producteur, ne ne peut exhiber que des masques. Les masques, que grime l'homme de la multitude, sont reproductions des visions communes, tandis que le regard du solitaire invente ces masques, est obligé de les inventer. Même chez les meilleurs, la mascarade peut devenir fanfaronnade. Ce que Nietzsche dit de Spinoza : « O combien de sa propre vulnérabilité trahit cette mascarade d'un malade solitaire !  » - « Wie viel eigne Angreifbarkeit verräth diese Maskerade eines einsiedlerischen Kranken !  » - s'applique parfaitement à lui-même.

En l'absence de lecteurs, une bonne raison de continuer à écrire : avoir imaginé un axe de valeurs, un critère, une exigence, selon lesquels on n'est point raté, et plutôt – brillant. L'extrême fierté y rejoignant l'humilité extrême.

Pour exercer ta pitié paradoxale, essaie de voir dans l'homme porteur de multitudes, mécaniques et bénignes, – l'homme dépourvu de solitudes, vitales et incurables.

Je transmets les vues de mon esprit ou j'émets les états de mon âme – je formule mes positions, mes appels, ou je forme ma pose, mon visage – une soif profonde de fraternité ou une haute fontaine, où je suis condamné à rester seul, à mourir seul.

Le monde de mon enfance n'était pas fait par l'homme ; y régnaient l'arbre et l'ours. Les manifestations humaines n'y furent que l'horreur et la hideur. Appartenir à ce monde énigmatique me remplissait d'une joie diurne, humble et pieuse. Depuis, je vis dans un monde, fait exclusivement par l'homme civilisé, au goût irréprochable, dans la transparence et la gentillesse ; l'arbre y céda sa place à la forêt et, ensuite, au parc ; l'orgueil et l'incroyance s'insinuent dans mes intranquillités mécaniques, pour mieux souligner mon inappartenance à ce monde.

Jadis, l'homme restait, le plus clair de son temps, en compagnie des autres, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir de la personnalité. Aujourd'hui, l'homme reste, le plus souvent, seul, face à soi-même, mais dans son intérieur ne retentit que le beuglement de troupeaux, qui le dispense d'avoir sa voix à lui. Persuadé de plaider pro domo, il n'émet que des échos des pro vulgo. Le mouton, dont même la mort est préprogrammée, s'appelle robot.

Avoir et être : j'ai une sensibilité, un goût, une langue, des horizons, et je suis un talent, une hauteur, un rêve, un firmament. Je vois que l'on ne peut bâtir une fraternité que sur ce qu'on a, ce qu'on est étant voué à la solitude sacrée. Des fraternités sacrées n'existent pas.

Peu importe si l'on est peuple du Livre, de la Loi, du Verbe ; ce qui compte est ce qu'on devient, une fois le livre numérisé, la loi câblée, le verbe enseveli, - tiendrait-on à l'indicible, qui serait resté le seul interlocuteur de l'âme solitaire et de l'esprit orphelin ?

D'un côté - les bureaux rutilants et puissants, élevés sur les ruines des idées universelles ; de l'autre - les ruines des mots personnels, beaucoup plus infréquentables, et d'où s'élève la salutaire impuissance du solitaire.

L'entente résulte d'une unification réussie. Les hommes s'entendent si bien à cause de l'identité banale de leurs arbres, partout chargés de constantes, même ex radice et ex summitate. L'unification féconde a lieu lorsque deux arbres très différents comportent des inconnues aux lieux les plus vitaux, tels que les fleurs ou les ombres. Et la solitude est le meilleur fabricant de variables.

Le fruit invite la famille, l'ami, le collègue ; la fleur n'est à sa place que seule : dans une main d'amoureux, dans une prairie, sur une tombe. La rose n'est à personne - Niemandsrose ou Роза-Никому (Celan et Mandelstam) ; « le rêve de personne sous tant de paupières » - Rilke - « Niemandes Schlaf unter so viel Lidern » Elle est un climat, elle fait oublier les saisons : « La rose toujours hors saison » - Horace - « rosa sera moretur » Bref, une rose impossible : « Toujours impossible paraît la rose » - Goethe - « Unmöglich scheint immer die Rose ».

Être philosophe, c'est ignorer l'immédiate raison de ses abattements et connaître à ses joies les raisons les plus lointaines. Cette métrique manque à la double ignorance prônée par Plotin. Le cœur a sa raison, que les raisons écœurent.

Sol-ipsisme, ce mot, à la superbe morphologie, sans la mutilation par des rats de bibliothèques, aurait pu signifier : se connaître dans la solitude - une ambition impossible, mais belle.

Malgré toutes les injonctions de la paléontologie, de la sociologie ou de la misanthropie, on vit avec la sensation, que l'un demeure et le multiple change et disparaît. Mais le zéro a une destinée encore plus enviable : en multipliant il annule, en additionnant il préserve, en s'associant il donne de la grandeur.

C'est parce que mes requêtes et mon regard s'adressent à un interlocuteur introuvable, et probablement inexistant, que je tombe dans la solitude. Chez les blasés, leur orgueilleuse solitude naît au sein du monde, où leurs bavardages ou leurs agissements ne suscitent pas assez de louanges. Un vrai solitaire n'a pas besoin de sortir du monde, pour rester avec ou chez soi.

Porter un masque n'a de sens qu'en présence de spectateurs ; c'est pourquoi le solitaire n'a que son visage et, éventuellement, un lac réfléchissant. Les visages, devenus copies d'un modèle, ne sont que des masques. « Vous, hommes du présent, votre propre visage est le meilleur masque ! Qui vous reconnaîtrait !  » - Nietzsche - « Ihr könntet gar keine bessere Maske tragen, ihr Gegenwärtigen, als euer eignes Gesicht ist ! Wer könnte euch – erkennen !  ».

Il n'y a pas de bourreaux par vocation, mais il existe la vocation des victimes. Ne surestime pas le rôle du bourreau. Sache ériger tes propres lieux d'holocauste et être ton propre thuriféraire.

Ce qui fut la première matière de la vie ou de l'art - couleurs, musique ou arbre - devint de la matière première pour les adeptes de la mécanique. Quand au meublé on préfère les ruines, à la scie radicale - l'unification vitale, on aime l'arbre, qui, à défaut de s'offrir à la vue des autres, me munira de mon propre regard, aux racines profondes et cimes hautes. L'arbre est ma contrainte, plus précieuse que les buts, avec lesquels il finira par s'unifier.

Le comble de la solitude : tout soliloque échouant à se transformer en dialogue, et le sens ne peut naître que d'un dialogue - donc, impossible de donner un sens au mot de solitude.

Plus je m'égare dans la forêt, plus je ressemble à un arbre, qui cherche son salut, en se faufilant vers le ciel.

On peut s'unifier avec le monde par tous les éléments de l'arbre, il suffit de savoir placer ses propres inconnues aux feuilles, fleurs ou cimes. Être seulement déraciné ne te prive pas de cette joie, contrairement à ce que pense Berbérova : « Le déracinement est un malheur de l'homme, pas assez mûr pour s'unifier avec le monde » - « Отщепенство есть несчастье человека, не дозревшего до умения слиться с миром ».

Le mot désert a plus d'acceptions divergentes que l'arbre ; la lamentation sur le vide croissant, vide désertique d'idées, d'intelligence ou d'idéaux, est la lecture la plus courante et bête. Le désert décroît. Surtout à cause de l'incapacité de voir ou de provoquer des mirages et de la rationalisation et de la collectivisation des caravanes solitaires de rêves. « Malheur à celui qui porte en soi des déserts » - Nietzsche - « Weh dem, der Wüsten birgt », car il mourra de soif, faute d'oasis.

Tout éclat, aujourd'hui, est dû à la foule, en est le produit, le reflet ou l'émanation ; plus de vertu ayant un sens sur une île déserte. Même la solitude peut découler d'une source grégaire, par échec des additions ou par succès des projections. La solitude devrait provenir des opérations ensemblistes et non arithmétiques ou analytiques, toute tentative d'union résultant en une différence symétrique.

Les mots, dont je me sers ici, n'effleurèrent pas, hélas, mon enfance. Mais mes idées, non plus, ne lui doivent rien. Pourtant, ses appels retentissent sans arrêt à mes oreilles. Ma fidélité à mon enfance se traduit par ma révérence au seul ton, qui serait en unisson avec ces appels, - celui des contes de fées nostalgiques. Sinon, je m'intéresserais aux luttes, aux vérités, aux libertés, à tous ces sujets ampoulés et utiles et qui ne m'inspirent, Dieu soit loué, que de l'ennui ou de l'indifférence. La solitude forge des poètes ; ceux, qui la choisissent, deviennent révolutionnaires, ceux qui la subissent – moines.

Celui qui cherche la liberté ou la vérité, se retrouve dans un désert (avec Moïse ou le Jésus tenté) ou sur une montagne (avec le Jésus tentant ou Zarathoustra) ; celui qui ne tient qu'au rêve, reste avec le mirage et la hauteur.

Ceux qui veulent se singulariser se donnent rendez-vous au même endroit, auprès des mêmes objets et constituent une cohue homogène ; ce qui dégage une place désertique, où les hommes d'exception peuvent se vouer à l'universel solitaire.

La valeur de presque tout animal se découvre, lorsqu'il est au sein de son troupeau, sa meute ou sa termitière ; et si Nietzsche choisit l'aigle et le serpent, pour symboles, c'est qu'ils sont connus, comme les meilleurs des hommes, pour leur goût de solitude.

Quand je vois dans le commencement la limite même, à laquelle doivent tendre mes ombres, j'éteins toute lumière extérieure, je découvre mon étoile nihiliste. C'est plus beau que le matin, c'est la nuit : « La limite : nuit du commencement »*** - Foucault.

La jeunesse : l'enracinement dans une culture, l'engagement dans des actions. La maturité : le déracinement, l'arbre quittant la forêt et abandonnant les racines pour s'identifier avec les cimes ; le dégagement, se détacher des buts, se libérer des choses, se consacrer aux chemins d'accès initiatiques, aux commencements.

Les ruines : un habitat qui peut se métamorphoser en tour d'ivoire, souterrain, bibliothèque ou atelier, et non pas en étable ou salle-machines.

Pour, soudain, ne pas te découvrir cerné par la cohue, dans des embouteillages des hommes affairés, au départ individualistes ou solitaires, vérifie, avant tout pas, que ta piste aboutisse bien dans une impasse. Sinon, elle s'avérera très vite sentier battu.

L'ange qui agit comme les autres devient mouton ; la bête qui pense comme les autres devient robot. On ne reste ange et/ou bête que dans la solitude.

Le rêve complète l'espace et le temps comme sphères de notre existence ; je ne vécus ni dans l'âge de mon soi connu, ni dans notre espace, ni dans votre temps, je vécus dans le rêve de mon soi inconnu - ni mémoire, ni langue, ni traces.

Celui, dont la vie intérieure est misérable, a raison de suivre cette règle de F.Bacon : « Garde silence sur toi-même » - « De nobis ipsis solemus » - à conseiller à tous les sots, qui narrent l'ennui du monde. Le sage ne parle que de soi-même, mais dans ses tableaux on découvre les merveilles du monde.

Un nihilisme cohérent, qui tienne la route, suppose un double meurtre : celui des hommes, pour que je puisse assumer seul tous mes commencements, et celui de Dieu – ainsi, aucune finalité divine ne sacrera ni mes débuts ni mes contraintes. Le nihilisme est une double solitude – de mon être profond et de mon haut devenir.

Le nihilisme est impensable en sciences, stupide en économie, périlleux en politique. Il n'est à sa place que dans une âme solitaire, soucieuse de la surface du lac, dans lequel elle veut se refléter, et que ni les courants ni les pierres des autres ne doivent troubler.

Pour que j'aie envie de lire un livre, il suffit que j'y trouve de la noblesse du qui ou de la hauteur du pourquoi ou de l'élégance du comment ou de l'exigence du quoi. La solitude embellit toutes ces facettes ; mais le mouton ou le robot, ces races dominantes, les abaissent.

L'exil et la solitude m'éloignent des soucis prosaïques autour du Vrai, réveillent les hautes cordes, poétiques et créatives, du Beau, me laissent en compagnie du Bien profond et irréalisable. Bref, des rêves, inventés et personnels, évincent la réalité, collective et véridique. Les meilleurs diseurs de vérités furent toujours des rats de bibliothèques.

Vivre dans le présent, c'est tout voir à travers le troupeau courant (rampant, remuant, vociférant, beuglant). L'une des voies qui mènent à la hauteur silencieuse commence par une sortie du présent ; la hauteur a un effet collatéral – on y croise ceux qui vécurent dans la solitude et dans l'oubli ; leurs voix aident à découvrir la musique d'un monde atemporel.

Si j'efface de ma mémoire toute trace d'Héraclite, Pascal, Nietzsche, Valéry, je peux garder inchangée l'intégralité de mes postulats des commencements – c'est ainsi que je confirmerais et justifierais mon attachement au vrai nihilisme – avoir été seul à la naissance de mon essence.

Mes yeux ne captivent plus personne - telle est la source de toute solitude. Mon regard est aspiré par la lumière, et voilà que mon œil n'émet plus que des ténèbres. L'ennoblissement de la fonction, qui dévitalise l'organe. Fasciné par l'intelligence, j'arrive immanquablement à mépriser le travail de la cervelle.

Pour que je penche, définitivement, du côté de la bête, au détriment de l'ange, il faudrait que, dans la création, celui-là adoptât ces vertus de celui-ci : l'essence pure (ne toucher qu'aux nobles matières) et l'existence solitaire (jamais en meute).

L'homme grégaire n'a pas de visage, il est satisfait de ses bras et de sa cervelle, mais Narcisse n'aime que son âme, et dans son regard baissé il y a plus de honte que de contentement.

Je ne peux supporter longtemps la présence des autres, sujets ou objets. Narcisse ne dévisageait pas que son visage. « Qu’est-ce que l’esprit qui ne se prend pas pour objet ?  » - Lyotard.

Pour ceux qui parasitent les mesures des autres, « le nihilisme est l'effacement de toute pesanteur » - Heidegger - « der Nihilismus ist das Schwinden aller Gewichte ». Pour ceux qui ont leur propre balance, cet effacement s'accompagne de la descente d'une grâce.

Ne pas être de son temps, refuser le présentisme actuel, est un devoir d'artiste, et le meilleur moyen d'y réussir est de ne s'engager dans aucun combat avec ses contemporains. Mais même le frêle Nietzsche rêve de batailles de rue : « Quel est le pugilat le plus féroce, qu'un philosophe doit affronter ? - celui qui le libérerait d'être enfant de son siècle » - « Womit hat ein Philosoph seinen härtesten Strauß zu bestehn? Mit dem, worin er das Kind seiner Zeit ist ».

En effaçant les traces devant ta tanière, n'imagine pas, que tu te prémunisses contre l'intrusion de la vanité. Tu es aussi pongeux que l'adorateur de l'essaim. Tu grouilles d'emprunts maquillés, d'inconsolations inventées et de conformismes déguisés. Tout mépris, pesé ironiquement, est carnavalesque. Pas de consolation durable dans la désolation sans fin.

L'ouverture au monde, dont se gargarisent les grégaires, ne me rendra pas un Ouvert, car je suis un Ouvert grâce à mes propres frontières, cibles ou limites, et qui ne sont ouvertes qu'en-deçà de mon soi.

J’écoute ces chanteurs modernes, se réclamant de l’originalité la plus rebelle, et je n’y entends que la voix de la pire des foules, celle du présent. Pourtant, il est certain que les foules du passé furent plus abominables. Heureusement, on n’en garde que des échos soit abstraits soit pittoresques, et c’est ainsi que je me régale du folklore des bouseux d’antan, si en phase avec ma solitude.

Qui prêterait attention aux états d'âme gémis par un anachorète carthaginois ? Même pour décorer les chars des Romains triomphants, on ne recherchait que des généraux ou de la soldatesque. Mon livre va sombrer comme tout souvenir phénicien, puisque les cendres de son oiseau éponyme ne toucheront plus la terre. La Didon du bûcher (Homère) ou la Didon abandonnée par Énée sur une île déserte (Virgile). Mais je dois tout faire pour « qu'à la vie solitaire corresponde un livre solitaire »*** - Pétrarque - « quo silicet solitarie vite solitarius liber esset ».

Ce n'est pas la différence qui se trouve à l'origine de la solitude, mais bien la différance, celle entre le rêve et le geste, que les autres effacent dans une simultanéité impossible pour tout candidat à la tanière.

J'aime la triade, qui manqua à l'enfance de Sartre : sans hériter ni l'ombre ni le regard, presque sans nom - en effet, ce sont les premières choses à inventer pour avoir droit au soi. Orphelin de nom, ignorant la première lumière et livré aux choses - telle fut mon enfance, d'avant le premier conte de fées, qui me débarrassa et de choses et de noms et me voua à leur réinvention : « Une chose perdue cherche un nom perdu » - Shakespeare - « A lost thing looks for a lost name ».

Mon enfance : de vrais châteaux de glace et une forêt, transformée en océan par des eaux printanières, avec des atolls d'arbres, avec, à leurs pieds, quelques lièvres ou primevères, sauvés et cueillis dans une barque. Aujourd'hui : des châteaux en Espagne, châteaux de grâce, et un arbre, secoué par le frimas automnal, au milieu des singes, nageant mieux que moi, et des bouquets aux fleurs absentes. Je ne peux plus compter que sur mon étoile : « Du paradis, il nous restent trois choses : l'étoile, la fleur et l'enfance » - Dante - « Tre cose ci sono rimaste del paradiso : le stelle, i fiori e i bambini ».

Les fondements du troupeau sont aujourd'hui la vérité et la liberté, qui n'ont d'autres contempteurs que le solitaire. Et dire qu'autrefois « l'ennemi le plus dangereux de la liberté et de la vérité fut la majorité compacte » (Ibsen) !

Comment je tombe dans le narcissisme ? - en m'enquiquinant à mort des originaux ou des miroirs des autres, en découvrant, que la seule authenticité digne de mes étonnements est mon image, surgissant sous ma plume, dans le miroir de ma pitié, en absence de spectateurs.

L'homme est une mélodie d'un auteur anonyme, et qu'aucun chef d'orchestre n'interprétera à ta place ; l'homme est un jeu d'harmoniques ne se réduisant ni à la substance (qui est langage) ni à la circonstance (qui est hasard) ni à l'essence (qui est tribu).

Quand on dit, que nous sommes en dehors de nous-mêmes, le premier nous désigne le cerveau et le second - l'âme ou Dieu (selon St Augustin) ; le premier évalue et le second juge ; le premier dialogue, le second est voué à la solitude ; le premier comprend - pige - le second, et le second comprend - inclut - le premier.

Rester seul à seul avec mon soi connu approfondit mon vide et en intensifie l'angoisse ; c'est le tête-à-tête avec mon soi inconnu qui engendre et rehausse mon enthousiasme. Celui-ci est vécu comme un vide béni, dont la première vocation est d'être rempli par ma propre voix. Ce vide initiatique est à l'opposé du vide critique, que j'éprouve au milieu des autres.

Ils installent leurs émotions dans les salons de la pensée, dans les chambres de leurs instincts, dans les bureaux de leurs intérêts. Dans mes ruines, j'évite ces privautés avec la vie ; elles connaissent les passages secrets vers les souterrains fermés de la honte ou vers les toits ouverts vers le rêve.

Un constat dont je ne suis point fier – je ne vois personne, avec qui j’aurais pu partager mes penchants les plus significatifs ; c’est triste que de manquer de partage fraternel ; les frères se disent : « La moitié est plus que le tout » - Hésiode.

Je me moque de ces philosophes rebelles, réfugiés dans un désert solitaire ; au lieu d’y chanter des mirages, ils échafaudent l’aménagement d’oasis, narrent les itinéraires des caravanes ou mesurent les paramètres des grains de sable.

Deux narrations dominent dans l’Histoire : celle de la souffrance du faible et celle de la gloire du fort ; il y manque le chant du solitaire, où il ne serait question que de sa noblesse, et non pas de sa faible gloire ou de sa forte souffrance.

La solitude ne se brise que vers les toits, par l'envol, ou vers les souterrains, par la chute. Courant ou soupir comme manifestations du souffle, et non front perlé. S'attaquer aux murs est sans espoir : « Le mur sera toujours derrière le mur, que l'on aura abattu »*** - Ionesco.

La lecture des autres ne m’apporta pas grand-chose, mais elle rendit plus exigeantes mes contraintes – éliminer tant de sujets ou angles de vue, voués à la platitude et que les autres épuisèrent.

Je préfère la cécité, qui me fait ne voir que moi-même, à la surdité, qui consisterait à n'écouter que les autres. Chez les autres, je vois avec beaucoup de difficultés ce qui s'émeut en moi ; je trouve facilement en moi tout ce qui émeut les autres.

Je ne connus pas de routes révélatrices, menant aux illuminations d’adultes de Damas, Tolbiac, Gênes, Sils-Maria ; la seule douce lumière, qui m’accompagna dans tous mes sentiers-impasses, provenait des contes de fées, que, lorsque j’avais cinq ans, me lisait ma mère. Ses yeux bleus, pleins de fatigue, d’amour et de larmes, m’ouvrirent les chemins ne menant nulle part, où je décidai de demeurer, tant que je pouvais garder mes yeux fermés, l’azur de mon regard rejoignant celui du rêve.

En multitude, on calcule le droit universel ; en solitude, on rêve du devoir personnel. Les Grecs furent plus solitaires que les Romains.

N’écrivant que devant un Lecteur improbable et même peut-être inexistant, je n’ai ni rivaux ni arènes. L’origine de la médiocrité des intellos d’aujourd’hui est d’en avoir, en permanence, sur des forums, des sites publics, sur leurs pages affairées.

La solitude, c'est l'impossibilité de se faire connaître et la résignation de se contenter d'être inventé.

L'hostilité des autres n'a pas de place dans une vraie solitude. La solitude, c'est ma transparence aux regards des autres.

Le regard personnel sur les valeurs universelles – telle est la mince consolation de la solitude. D’autres en font même la seule condition d’une vie intense : « Sans vues universelles et sans regards ouverts sur le monde la vie individuelle ne peut exister » - Hölderlin - « Ohne Allgemeinsinn und offnen Blick in die Welt kann das individuelle Leben nicht bestehen ».

L'exil n'est ni thérapie pour mes doutes, ni transplantation de mes certitudes ; il est une excellente occasion pour tirer diagnostic de ce qui, chez moi, n'est que mortel et pour me concentrer sur cet obscur immortel, qui vivotait en moi et qui ne se présente qu'au-delà des frontières.

Chez un mauvais écrivain, on peut toujours remplacer la première personne du singulier par une personne au pluriel ; chez un bon, derrière toute personne du pluriel, on perçoit la première personne au singulier. Le premier n’est jamais seul, le second l’est toujours.

La science et l’art n’ont de sens qu’en société ; c’est pourquoi on a besoin de la philosophie, qui ne peut satisfaire qu’un homme solitaire, par une caresse langagière ou sentimentale, où perceront les outils ou finalités des autres.

Un solitaire, Boèce, attend de la philosophie – une consolation divine ; un grégaire, Hegel, y cherchera une issue dialectique anonyme : « La philosophie n’est pas une consolation, elle réconcilie » - « Die Philosophie ist nicht ein Trost; sie versöhnt ».

L’espérance, c’est un espoir de solitaire : personne ne doit en indiquer la direction, obstruer les horizons, se mêler des chemins et des moyens et, surtout, habiter le firmament. L’espérance, c’est la nuit de l’esprit et l’illumination de l’âme.

Presque tout est commun dans l’imagination de finalités ou de parcours, à laquelle se livrent, respectivement, les absurdistes et les pédants. Seuls les nihilistes, avec leur imagination de commencements sauvent l’intellect de la routine des commentaires des autres. Mais les beaux commencements ne naissent que dans la solitude ; affronter celle-ci est presque toujours une malchance pour l’esprit et une chance pour l’âme.

Les voix, prétendant à l’originalité et se lamentant de la solitude, ne furent jamais aussi grégaires et nombreuses qu’aujourd’hui. « Les voix de ceux qui clament dans le désert formeraient une chorale » - Don-Aminado - « Из голосов, вопиющих в пустыне, можно хор составить ».

Pour la qualité de l’écriture, l’une des contraintes les plus difficiles à respecter, est l’oubli des oreilles des autres et le choix, pour seul destinataire, - de Dieu. Une délicieuse sensation : « Dieu m’entend, c’est à Dieu que je casse les oreilles »* - Sartre – surgit !

Il faut n’habiter que son soi inconnu, mais ne juger ni voir son soi connu que de l’extérieur. Ainsi, on protège sa solitude, tout en s’ouvrant au combat ou à la fraternité.

L’homme héroïque vit de l’action, en vue d’un objectif collectif ; l’action de l’homme pragmatique se réduit à l’exécution d’un algorithme commun ; l’homme lyrique se repaît des commencements immobiles, naissant dans lui-même.

Il faut être à l’extérieur du monde, pour bien le peindre ; les tableaux les plus universaux proviennent des pinceaux reclus dans la solitude.

Un peu de lucidité suffit pour découvrir, en tout lieu et à tout instant, des abîmes de mon futur ou des ruines de mon passé. Les hommes grégaires font appel au courage, pour échapper à ces visions de solitaires et se débarrasser du vertige de l’abîme et de l’élan des ruines. Le courage, se jouant sur les places publiques, est fossoyeur de la poésie.

Quand un individu ne dépasse la foule qu’en étendue intellectuelle, il vit le drame (externe et bien plat) de sa supériorité ou de son mépris ; mais lorsque un individu se place en hauteur, sans contact immédiat avec la foule, il vit la tragédie (interne et fatale), tragédie du gouffre qui sépare le rêve de son soi inconnu et la réalité de son soi connu. Le poète, hautain et ironique, est toujours plus intelligent que le profond philosophe, idéaliste ou existentialiste.

Je me suis forgé mes propres critères d’excellence, et sur leur échelle de valeurs personne ne me surclasse. Et pourtant, je n’ai pas un seul lecteur qui me témoignerait ne serait-ce qu'un brin d’intérêt vif. Aux moments les plus lucides j’en suis fier, hautain et heureux ; aux moments de mansuétude et de faiblesse je deviens hargneux et méprisant.

Je lis, chez les philosophes-raseurs, une prétention à l’universalité, mais je n’y vois que de l’arbitraire, consensuel et banal ; je pars de l’arbitraire de mes états d’âme, mais j’y découvre, chaque fois, de l’universel insoupçonné. Dans l’univers entier, ceux-là ne perçoivent que de l’arbitraire commun ; de mon arbitraire spontané naît une universalité divine imprévisible, j'en suis davantage imitateur que créateur.

Ne peut être heureux que celui, dont le passé garde quelque chose de sacré, irréfutable bien qu’introuvable, - une belle femme, une belle pensée, un beau paysage. Le souvenir, plus que le présent, noue ma gorge et enfle ma larme.

Rêver d'un cénacle de poètes, qui m'apprécient, et ne même pas réussir à rameuter une foule de lecteurs - même ma solitude a des déceptions grégaires.