héraclite
Les hommes éveillés partagent un monde unique, mais l'homme qui rêve a, chacun, son monde à lui.
On partage le créé lumineux, ces formules refroidies et raidies ; la création est un chaud balbutiement, un monologue fébrile devant les ombres. L'homme qui veille est détourné du rêve par les choses ; l'homme qui rêve oublie les choses vues, pour en créer des inventées. Le bon usage des yeux fermés est dans l'obligation de réinventer la lumière, en partant de ses empreintes sur l'épiderme ou dans le cerveau. Pour ce travail, les ombres astrales sont plus précieuses que la lumière du jour.

platon
Le destin : cheminement de l'inconnu vers l'inconnu.
La banalité : du connu vers le connu ; la connaissance : de l'inconnu vers le connu ; le rêve : du connu vers l'inconnu (a notis ad ignota). Si l'on élimine de l'inconnu le connaissable, il ne resteront que des sommets séparés ; aucun cheminement n'y est plus possible, il faudra faire appel au vol, - ce sera le rêve, plus haut que tout destin.

pyrrhon
Le langage creuse et dédouble l'apparence, elle devient apparence-de et apparence-pour.
Le langage de conception et le langage de requêtes, l'arbitraire de l'un, le style de l'autre - tant de raisons d'abstention ironique. Le langage contient les certitudes conçues ; les apparences, c'est l'être perçu.

cicéron
Errare mehercule malo cum Platone, quam cum istis vera sentire.

Ma foi, il vaut mieux se tromper avec Platon qu'avoir raison avec ces hommes.
D'autres, plus naïfs et méprisants, préfèrent rester avec la vérité austère et désincarnée qu'avec l'amitié vivante et joyeuse de Platon.

horace
Brevis esse laboro, obscurus fio.

Je m'efforce d'être bref et je deviens obscur.
Aller en longueur ne demande pas d'efforts, mais produit une fausse clarté. Dans des tirades, les maillons s'effacent et les objets enchaînés vivent comme dans un agenda. Dans la brièveté des mots, les liaisons effacent les objets liés.

sénèque
Ignoranti quem portum petat nullus suus ventus est.

Qui ignore son havre, tout vent lui est favorable.
La traduction usuelle, nul vent (nullus secundas est ventus), est tout aussi sensée, question du regard : vers la profondeur - pour languir l'ancre, vers la surface - pour lâcher sa bouteille de détresse, vers la hauteur - pour suivre son étoile, sur le portulan des insomniaques. Sur tous les navires est hissé le pavillon de Mercure ; la machine humaine suit le courant du jour, sans lever la voile ; n'écoutent leur souffle que les naufragés. Pour qui ne sait pas où il va - pour le sage ! - le seul vent favorable est son propre souffle.

sénèque
Puto multos potuisse ad sapientiam pervenire, nisi putassent se pervenisse.

Il y a beaucoup d'hommes, qui auraient pu parvenir à la sagesse, s'ils n'avaient cru y être parvenus.
On en connaît les symptômes : cerveau en repos, bras en embarras. La sagesse est dans la hauteur, pas dans la proximité. La vraie méprise est dans le contact mécanique au lieu du regard caressant. La sagesse est un regard suspendu au-dessus du premier désir et qui le suit, dans ses chutes ou envolées, toujours à la même hauteur.

sénèque
Ignotus moritur sibi

Tu mourras, inconnu de toi-même
Et peu importe si les autres te connurent ou pas. « Sommes-nous à jamais condamnés à nous ignorer ?  » - Voltaire – il faudrait y préférer l'ignorance étoilée à la connaissance étiolée.

plotin
Celui qui se connaît est beau ; celui qui s'ignore est laid.
La beauté complète naît de la tension entre la profondeur du connu et la hauteur de l'inconnu ou, mieux, - de l'inconnaissable. Le doute a autant de chances d'être beau que la certitude - d'être laide.

st augustin
Si fallor, sum.

Je me trompe, donc je suis.
Dans l'art de s'égarer on reconnaît la vraie maîtrise des chemins de la vérité. Penser, c'est savoir pimenter de falsification langagière une vérité abandonnée par le Verbe.

st augustin
Errare humanum est, sed in errore perseverare diabolicum.

Se tromper est humain, persister dans l'erreur est diabolique.
« Tout homme peut tomber dans l'erreur, mais il n'y a que l'insensé, qui y persévère » - Cicéron - « Cujusvis hominis est errare ; nullus autem, misi insipientis, in errore perseverare » - non, diabolique, ou plutôt asinique, est ta persistance dans une vérité fixe, si tu ne trouves pas un nouveau langage, qui la rendrait caduque ou bancale : « L'œuvre une fois accomplie, retire-t'en » - Lao Tseu.

st augustin
Video rem non compertam superbis, sed incessu humilem, successu excelsam et velatam mysteriis.

Je vois des choses, cachées aux orgueilleux ; en surface, au début, et en hauteur ensuite, enveloppées de mystères.
Les orgueilleux scrutent la profondeur, pour finir en platitude ; les humbles se réfugient en hauteur, d'où ils ne voient que des choses jetant des ombres verticales, à l'aplomb des regards et des prières. Les plus intelligents des humbles finissent par se désintéressent des choses, pour se consacrer à l'entretien du regard.

st augustin
Surgunt indocti et rapiunt caelum.

Des non-savants surgissent et accaparent le ciel.
Quand on voit avec quelle avidité les docti, c'est-à-dire la majorité d'aujourd'hui, s'accrochent à la terre, on comprend, qu'il n'y ait pas foule aux marches du ciel, pour gêner les indocti.

st augustin
Sic ergo quaeramus tamquam inventuri, et sic inveniamus tamquam quaesituri.

Cherchons comme cherchent ceux qui doivent trouver, et trouvons comme trouvent ceux qui doivent chercher encore.
Malgré toute son élégance, le précepte est irrecevable : on cherche l'absurde, on trouve le sensé. Quand on ne cherche que du sensé, on risque de ne rester qu'avec l'absurde.

montaigne m.
Je ne serais pas si hardi à parler, s'il m'appartenait d'en être cru.
S'il t'appartenait d'être cru, tu ne trouverais pas de mots justes. Croire en l'homme, en ironisant sur ses mots. L'homme est une majorité silencieuse dans l'assemblée de ses images.

montaigne m.
Il se trouve autant de différence de nous à nous-mêmes, que de nous à autrui.
Ici, c'est le géomètre qui mesure les distances, en unités d'empathie (Einfühlung) ; là-bas - l'ignorant que nous n'avouons pas être, devant autrui, pour préserver notre narcissisme ou notre sympathie pour nous-mêmes.

bacon f.
If a man will begin with certainties, he shall end in doubts, but if he will be content to begin with doubts, he shall end in certainties.

Si tu commences par des certitudes, tu finiras par des doutes. Mais si tu te contentes des doutes, tu finiras par des certitudes.
Hélas, celui qui commence avec le doute cherche trop souvent à réfuter une erreur imaginaire au lieu de pourfendre une vérité réelle.

bacon f.
The human understanding is no dry light, but receives infusion from the will and affections.

Le regard, ce n'est pas une sèche lumière ; il est tout de volonté et d'émotion.
La volonté lui assure une bonne épaisseur, et l'émotion - une bonne hauteur. La lumière, elle, a un rôle plutôt mécanique que ludique, dans le dépouillement des images.

cervantès m.
Quien te cubre, te descubre.

Tout ce qui couvre découvre.
S'exhiber, c'est montrer sa part grégaire ; l'invention, c'est l'allusion à nos propres sources et fins. Nous portons, tous, la même lumière ; c'est l'art d'émettre des ombres qui nous distingue. Porter la lumière aux autres - tâche ingrate et indigne : « Envoyer la lumière dans la profondeur du cœur humain est la vocation d'artiste » - R.Schumann - « Licht senden in die Tiefen des menschlichen Herzens ist des Künstlers Beruf » - d'autant plus que le cœur, contrairement à l'esprit, n'a pas de profondeur et n'est sensible qu'à la hauteur.

descartes r.
D'autant mieux on perçoit une chose, d'autant plus est-on déterminé à ne l'exprimer qu'en une seule façon.
Même en arithmétique, cette ineptie ne s'applique que dans les cas les plus simples. Partout, où ont leur place le désir, la paraphrase, le doute, le style, l'évolution du modèle, partout se diversifient des références et figures.

gracián b.
Cree mucho el que nunca miente y confía mucho el que nunca engaña.

Bien crédule celui qui ne ment jamais, bien confiant celui qui jamais ne trompe.
Mais il échappe à la solitude, car il est toujours accompagné de ses certitudes. L'homme sensé se sépare de ses avis et n'est même pas suivi de ses mensonges.

pascal b.
Qu'on ne nous reproche plus le manque de clarté, car nous en faisons profession.
Dans l'abondance de clarté s'allongent des parenthèses et des points de suspension.

pascal b.
Deux excès, exclure la raison, n'admettre que la raison.
C'est comme l'ordre et/ou le désordre. L'un trace des frontières, l'autre est dans l'empiétement. Tout débordement devrait être suivi par l'envie de nouvelles frontières, non pas pour le contenir, mais pour élever les prochaines précipitations.

pascal b.
Je n'approuve que ceux qui cherchent en gémissant.
Gémir, c'est admettre humblement, que ton soi arbitraire l'emporte sur toute raison universelle.

angélus s.
Ich weiß nicht was ich bin - ich bin nicht was ich weiß.

Je ne sais pas ce que je suis, je ne suis pas ce que je sais.
À la place du savoir, que malmène ici le mystique, essayez le vouloir, vous découvrirez l'esthète, le devoir - l'ascète, le valoir - l'ironique.

spinoza b.
Qui se suosque affectus intelligit, lætatur…

Bienheureux celui qui se comprend soi-même et comprend ses sentiments…
Cette funeste illusion d'un soi transparent rendit vos joies et vos yeux bien secs. Je me sens le plus près de moi-même, quand je suis dans une bienheureuse perplexité

spinoza b.
Affectus qui passio est, desinit esse passio simulatque ejus claram et distinctam formamus ideam.

Une affection cesse d'être une passion, sitôt que nous nous en formons une idée claire et distincte.
L'affection peut changer de coordonnées, tout en gardant la singularité de ses reliefs. La vraie dimension d'une passion est la hauteur, où toute idée, obscure ou lumineuse, devrait être entraînée. « Que votre âme élève votre raison à la hauteur de la passion »* - Gibran - « Let your soul exalt your reason to the height of passion ».

montesquieu ch.
Un homme d'esprit sent ce que d'autres ne font que savoir.
Ce qui rend celui-là plus libre dans ses entreprises de démolition, et ceux-ci encore plus acharnés dans leur échafaudage de certitudes.

voltaire f.-m.
Les petits ruisseaux sont transparents, parce qu'ils sont peu profonds.
Les grands fleuves sont troubles, parce qu'ils noient une vraie profondeur et laissent flotter une fausse planche de salut.

voltaire f.-m.
Nos prêtres ne sont pas ce que le vain peuple pense ;
Notre crédulité fait toute leur science.
Ma foi, quand je vois l'élite non vaine, débarrassée de toute crédulité, ne faire que calculer et mémoriser, j'ai de la sympathie pour la vanité frissonnante et angoissée de l'ignorant. La science du comptable reçoit des cahiers des charges, l'ignorance du prêtre - des chuchotements, des gémissements, des hontes. Il faut prendre le prêtre pour une bocca della verità.

diderot d.
Celui qui disperse ses regards sur tout ne voit rien ou voit mal.
À partir de quelle hauteur, là est la question. Un regard à bout portant dévalorise tout joyau. La vue n'est pas la seule chose qu'apporte le regard de poète, il en donne aussi la mesure et le pouls. L'accommodation dynamique est signe du haut regard. Il faudrait vouer les meilleurs regards aux choses diaphanes : « Le regard est l'art de voir les choses invisibles »*** - Swift - « Vision is the art of seeing things invisible ».

diderot d.
L'incrédulité est quelquefois le vice d'un sot, et la crédulité - le défaut d'un homme d'esprit.
La crédulité devrait s'adresser à l'incroyable harmonie, au-dessus et dans nous-mêmes, et l'incrédulité - à ce qui traîne sous nos pieds.

diderot d.
L'homme d'esprit voit loin dans l'immensité des possibles ; le sot ne voit guère de possible que ce qui est.
Celui-là sait comment on échappe aux mailles, pourtant fines, de son esprit. Celui-ci est persuadé, que sa bêtise tient ferme tout ce qu'elle renferme et ce qui ne s'enfuit pas par soi-même. Mais ce qui distingue un homme d'esprit, c'est l'immensité des impossibles qui, pourtant, existent : la vie, l'esprit, la beauté, la bonté – et que le sot prend pour allant de soi.

vauvenargues l.
La netteté est le vernis des maîtres.
Dont ils ont le bon goût de couvrir les mots. D'autres vernissent la vie, qui n'est nette que crue. L'imbécile se contente du vernis, le perspicace va au fond, qui est toujours obscur et beau.

vauvenargues l.
Quand sur l'arbre de la Connaissance une idée est assez mûre, quelle volupté de s'y insinuer, d'y agir en larve et d'en précipiter la chute !
Et rester soi-même accroché à l'Arbre, là est le truc ! La patience d'une larve attendant les ailes du papillon. L'arbre de la connaissance est une idée, méritant plus de respect qu'un arbre fruitier réel ; on ne connaît le sensible qu'à travers l'intelligible.

vauvenargues l.
Lorsque les réflexions se multiplient, les erreurs et les connaissances augmentent dans la même proportion
Ce qui s'appelle harmonie, une juste répartition de la lumière et des ombres !

vauvenargues l.
La raison nous trompe plus souvent que la nature.
L'une pèche par omission, l'autre - par calcul.

goethe j.-w.
Eigentlich weiß man nur, wenn man wenig weiß ; mit dem Wissen wächst der Zweifel.

Proprement dit, on ne sait que quand on sait peu. Avec le savoir grandit le doute.
Le doute ne diminue pas l'édifice du savoir, mais y ajoute de nouveaux étages. C'est grâce aux premiers que la vue, à partir des derniers, est vaste.

goethe j.-w.
Was man nicht weiß, das eben braucht man, und was man weiß, kann man nicht brauchen.

Utile est ce que tu ne sais pas, inutile - ce que tu sais.
La liberté est la nouvelle ignorance. L'esclavage est la vieille certitude.

goethe j.-w.
Es gibt Steine des Anstoßes über die ein jeder Wanderer stolpern muß.

Il est des pierres d'achoppement, auxquelles tout voyageur doit trébucher.
L'abus serait de se livrer sans vergogne à cet exercice de reptation permanente. Une subtilité : reconnaître une pierre d'achoppement dans celle, que vous aviez traitée d'angulaire.

goethe j.-w.
Wo viel Licht ist, ist starker Schatten.

Plus de lumière, plus forte est l'ombre.
L'ombre préexiste chez le lumineux ; chez le confus les ombres engendrent des ombres.

schiller f.
Nur der Irrtum ist das Leben,
Und das Wissen ist der Tod.

La vie ne jaillit que de l'erreur
Et meurt dans le savoir.
Le vrai se réduit au minéral ; le merveilleux, c'est à dire l'erreur dans un règne minéral, pénètre toute la vie. Celui qui prétend savoir la merveille, la tue. Hadès, ne signifie-t-il pas celui qui sait tout ? On meurt de deux façons : comme une fleur ou un grain (Perséphone). Si l'on veut vivre (la question n'est pas triviale), il faut savoir mourir comme un grain.

chateaubriand f.-r.
L'homme de toutes les chimères, j'ai la haine de la déraison.
L'ennemi des chimères, pourtant soumis au hasard, ne vante que la raison.

hegel g.
Die Eule der Minerva beginnt erst mit der Dämmerung ihren Flug.

La chouette de Minerve ne prend son envol qu'à la tombée des crépuscules.
Ah, s'il suffisait d'éteindre ma lampe, pour apprivoiser la chouette ! La plus belle obscurité naît de mes yeux fermés, prometteurs des ombres de l'âme, à la lumière de l'esprit.

hegel g.
Der Mensch ist nur das, was er von sich weiß.

L'homme n'est que son soi connu.
Le soi connu, c'est le quoi, le pourquoi, le comment de cet être, se réduisant au faire, au connaître, au représenter ; mais il existe (on aurait dû dire - est) un autre soi, le soi inconnu, dont l'être s'identifie au qui, dans lequel trouvent leur source et le rêve et la pensée.

schlegel f.
Mysterien sind weiblich ; sie verhüllen sich gern, aber sie wollen doch gesehen und erraten sein.

Les mystères sont comme la femme : ils se voilent volontiers, mais veulent être vus et devinés.
Formuler les problèmes, formaliser les solutions sont affaires d'hommes ; fonder et arborer les mystères relève de l'éternel féminin. Les mots transparents dévoilant la forme, les mots opaques voilant le fond.

novalis f.
Wir sind mit dem Unsichtbaren näher als mit dem Sichtbaren verbunden.

Nous sommes liés de plus près à l'invisible qu'au visible.
L'invisible nous est fidèle, le visible nous trahit. La mort est un opticien méconnu. Ses lentilles corrigent promptement la myopie de l'homme – l'infini apparaissant sous ses yeux, dans ses images, dans ses gestes.

balzac h.
L'affreux côté humain : il n'existe pas de bonheur, qui ne soit dû à quelque ignorance.
Depuis, le savoir éventa tous les secrets du bonheur des hommes, et l'on mesure l'affreux côté inhumain du robot qu'ils deviennent.

pouchkine a.
Обмануть меня не трудно ! Я сам обманываться рад !

Sois bienvenu, toi, qui m'égares ! M'égarer moi-même est ma joie !
Partout le troupeau devint si compact, que, pour garder une chance de survivre et ne pas étouffer, le rêve préfère s'égarer hors-piste et hors-lumière : on s'y trompe tout autant, mais on y voit mieux son étoile.

hugo v.
Vous voyez l'ombre, et moi je contemple les astres :
Chacun a sa façon de regarder la nuit.
Ce qui t'oppose à Platon ! L'un des services qu'on peut demander à la contemplation de la nuit, c'est de rendre plus supportable le jour. Le jeu des ombres, ici, est plus enchanteur que la lumière des enjeux. Entre-temps, le goût se déplaça du contemplatif vers le digestif : « Je m'en vais dîner. Et moi, je vais me retirer pour mes contemplations nocturnes » - les derniers mots de la Bestia trionfante de G.Bruno (« Me ne vo a la mia cena. Ed io mi ritiro a le notturne contemplazioni »).

poe e.
Perhaps the mystery is a little too plain.

Peut-être le mystère est-il un peu trop clair.
Les yeux percent la solution, la tête évalue le problème, l'âme caresse le mystère. Dégrader le mystère incompréhensible en problème lisible ou en solution visible, c'est le profaner.

kierkegaard s.
Un penseur sans paradoxe est comme un amant sans passion.
Le paradoxe embellit bien l'approche, mais c'est le mot, la qualité de sa pénétration, qui fait des conquêtes passionnelles.

tolstoï l.
Жизнь есть непрестанное развязывание узлов. Надо не скучать этим и не ожидать гладкой нитки.

La vie est un perpétuel dénouement. Il ne faut pas s'en ennuyer ou s'attendre à un fil sans nœuds.
Le dénouement est la clarté d'une solution, le fil noué est la rigueur d'un problème. Que je sois Gordias, avec sa hache fébrile, ou Ariane, avec ses doigts habiles, que l'élan d'un mystère m'accompagne – à travers la corde, sa musique ou ses flèches.

amiel h.-f.
Comprendre est un moyen ; le but est de vivifier.
Comprendre, c'est justifier ; la vie est sa propre justification. Moins je chercherai de l'esprit et plus je soignerai la lettre, - plus vivant sera mon mot. Vivre, c'est (me) douter du bien et palpiter du beau.

renan e.
Quelle sottise que de s'insurger contre le vase de la vie en en apercevant le fond !
Garder le vase plein est pire - aucune sonorité n'en ressortirait. Il vaut mieux s'en enivrer, même si l'on devait, pour cela, aller jusqu'à sa lie, et se servir du vase vide comme d'un instrument de musique. Il faut faire de la vie, alternativement, un dragon à terrasser, un ange à combattre, un Sphinx à déchiffrer - j'en garderai du rouge, du bleu ou de la bigarrure, tantôt aux yeux, tantôt au corps, tantôt à l'âme.

dostoïevsky f.
Двуличие, изнанка, маска - скверное дело, согласен, но если б все явились как они есть налицо, то было бы хуже.

Duplicité, revers, masques, je vous l'accorde, c'est moche. Mais si les hommes se montraient tels qu'ils sont, ce serait pire.
Plus le masque a de relief, plus de hauteur aura le visage. Les exubérances du relief tendent vers le bon, le beau ou le vrai. « L'ironie est une réflexion, qui prend le masque de la vérité » - G.B.Vico - « L'ironia è una riflessione che prende maschera di verità ».

twain m.
Systems are crutches for the lame.

Les systèmes sont des béquilles à l'usage des impotents.
Les virils ne sont pas moins boiteux, mais ils trouvent toujours un moyen de transports dans leur cerveau mobile.

twain m.
Loyalty to petrified opinion never yet broke a chain or freed a human soul.

La fidélité à un avis pétrifié n'a jamais brisé une chaîne ni libéré une âme.
Les âmes d'aujourd'hui sont libres de toute émotion, et les chaînes sont fondues en coffres forts. Le sacrifice du sens commun est pire, il apporte des chaînes nouvelles et excelle dans la séparation entre le corps et l'âme.

nietzsche f.
Das Publikum verwechselt leicht den, welcher im Trüben fischt, mit dem, welcher aus der Tiefe schöpft.

Le public confond facilement celui qui pêche en eau trouble avec celui qui puise en eau profonde.
L'essentiel est de surnager, en tenant la poésie hors de l'eau, tout en gardant le souffle coupé.

nietzsche f.
Niemand wußte vor mir den rechten Weg, den Weg aufwärts.

Personne avant moi ne connaissait le droit chemin, le chemin qui monte.
Au Sinaï et au Golgotha, d'autres spécialistes de voiries prétendirent à la même exclusive. Les chemins ne servent qu'à ceux qui marchent ; pour la danse que tu proposais conviendrait plutôt une scène, dans la hauteur d'un théâtre en ruines, mais sous les yeux d'un Spectateur, qui en commande la musique. Ailleurs, tu disais mieux : « Les faibles suivent le droit chemin, les héros suivent les hauteurs »** - « Die Schwächlinge gehen den geraden Weg, die Helden gehen über die Gipfel ».

nietzsche f.
Ein freier Geist gibt Abschied jedem Wunsch nach Gewissheit, geübt, wie er ist, auf leichten Seilen sich halten zu können und selbst an Abgründen noch zu tanzen.

Un esprit libre abandonne tout désir de certitude, pour se tenir sur des cordes et même à danser jusque sur le bord des abîmes.
Le même exercice apprendra à un esprit d'esclave le métier d'équilibriste, tandis que c'est celui de prestidigitateur qui est mis en valeur ici. Malheureusement, si le cirque de la vie applaudit, c'est qu'on t'a pris pour clown. S'il se tait, c'est qu'il n'a vu ni abîme ni corde.

nietzsche f.
Schild der Notwendigkeit, das kein Nein befleckt.

Bouclier de la nécessité, non entaché par aucun Non.
Le Non, c'est la préférence que je donne à la flèche, annihilante des cibles aléatoires, par rapport à la flèche, nécessaire et renaissante, sur l'arc d'Apollon. Les flèches apolliniennes les plus pénétrantes ne sont jamais décochées. Le Oui, c'est la préférence que j'offre à la beauté du regard, au détriment de la révolte des yeux.

nietzsche f.
Wer sich tief weiß, bemüht sich um Klarheit ; wer der Menge tief scheinen möchte, bemüht sich um Dunkelheit.

Qui se sait profond tend vers la clarté ; qui veut le paraître devant la foule - vers l'obscurité.
Mais rien de plus obscur, pour le sot, que la clarté du sage. La musique est-elle claire ? Qui se sait hautain tend vers la musique ! Mais la lumière doit être profonde, pour que les ombres soient hautes. Avec de plates lumières, on n'obtient que de plates - et obscures - ombres.

nietzsche f.
Alles was tief ist, liebt die Maske.

Tout ce qui est profond aime le masque.
Ce n'est pas un choix, mais une nécessité, les vrais visages demeurant toujours dans la hauteur. Dans la profondeur, on n'aime pas, on scrute ; on aime ou crée dans la hauteur. Tout ce qui est haut aime la musique, cette métaphore sans objet, elle est notre vrai visage, obscur et imprévisible, toujours recommencé. Aux mascarades de la vie plate, le parquet est envahi par les grimaces découvertes et prévisibles.

wilde o.
For where actual life is surrendered to chaos one might nevertheless forge a certain logic of imagination.

Si la vie réelle s'adonne au chaos, tentons, au moins, de munir d'une certaine logique notre imagination.
La logique s'incruste tout seule dans les théorèmes et dans les poèmes ; elle est la grammaire de la vie, dont ne se soucie guère le sage. C'est le bon usage du chaos qui désigne l'artiste. Extraire du bruit – la musique. Faire du fait imposé - une libre contrainte. La logique la plus élégante procède par résolution de contraintes.

wilde o.
It is only shallow people who do not judge by appearances.

Il n'y a que l'homme sans profondeur qui ne juge pas d'après les apparences.
Car, pour le sot, les apparences sont l'essence, d'après laquelle il juge. Pour le sage, l'essence est dans l'apparence. Le premier croit en perfection de la chose, le second bénit l'imperfection de son image.

mallarmé s.
Le coup de dés jamais n'abolira le hasard.
Le tirage de loterie n'exclut pas ma chance ou le coup d'œil préservant le regard - c'est aussi profond et bête. Et dire que hasard veut dire jeu de dés… Un autre a dit cette ineptie : « Le calcul vaincra le jeu ». Pour Einstein, Dieu répugne le jeu de dés probables et se consacre aux lois nécessaires ; tandis que Nietzsche, « en extase devant les coups de dés divins, pour de nouvelles créations » - « zitternd von schöpferischen neuen Götter-Würfen », en fait l'initiateur du possible artistique.

chestov l.
Задача философии не в разрешении проблем, а в искусстве изображения жизни с максимумом тайн и проблем.

L'affaire de la philosophie n'est pas dans la résolution de problèmes, mais dans l'art de dépeindre la vie avec un maximum de mystères et de problèmes.
La transmutation en solutions éloigne de la vie, mais la confusion entre la vie et la raison transmue le mystère en fantôme infécond. Seul l'art confirme au philosophe, que c'est toujours la vie qu'il a en ligne de mire.

chestov l.
Человек привык иметь убеждения ; все мы не можем обойтись без приживальщиков.

L'homme est habitué d'avoir des convictions ; personne ne peut se passer de clients ni de parasites.
Traitées avec discernement, elles deviennent muses à entretenir ou maîtresses à chatouiller. Sois dogmatique en couloirs et sophiste en boudoir.

chestov l.
Задача философии - научить человека жить в неизвестности.

Le but de la philosophie est d'apprendre à l'homme à vivre dans l'incertitude.
Elle devrait plutôt nous apprendre à assumer nos deux hypostases : être dogmatique dans le goût musical, et sophiste – dans l'égout mental. Passionné, savoir faire taire l'incertitude. Raisonneur, savoir s'appuyer la-dessus. Nous apprendre à nous méfier des bureaux et laboratoires et à aimer les ruines, dans lesquelles on devine les meilleurs de nos édifices intemporels.

bergson h.
Nos perceptions se présentent sous un double aspect : l'un net, mais impersonnel, l'autre confus et inexprimable.
Nos gestes et nos pensées résument assez bien notre soi connu ; mais les sources mystérieuses de nos rêves et de nos pulsions appartiennent à notre soi inconnu. Le verbe reflète fidèlement la pesanteur du premier, l'esprit révèle la grâce du second.

tagore r.
Où les routes sont tracées, je perds mon chemin ; le sentier est caché par les ailes des oiseaux, le feu des étoiles - par les fleurs.
Demande-toi ce qui te mit en marche. Ah, si ce fut la bienveillance de mon étoile ! Sur la route, dessinée par mon regard et parcourue par mon rêve, je n'aurais besoin que de mon propre feu et de mes propres ailes. Toutes les routes, que creusent les bras, foulent les pieds ou évalue la raison, tournent vite en sentiers battus.

chesterton g.k.
Miracles should always happen in broad daylight. The night makes them credible and therefore commonplace.

Les miracles devraient toujours se produire en plein jour. La nuit les rend crédibles, donc vulgaires.
La vulgarité est dans l'attachement à l'heure et au lieu. Ce que le matin dissipe peut être plus noble, que ce que le soir dessine. Les connaissances du matin (le goût, le rêve), les connaissances du soir (représentatives ou discursives) - Maître Eckhart. Les miracles font partie de l'essentiel divin, et comme tels, ils sont invisibles aux yeux, que ce soit la nuit de la raison ou le jour du rêve.

gide a.
On s'occupe tant de paraître, qu'on finit par ne plus savoir qui l'on est.
C'est une ineptie. Paraître, c'est s'inventer ou se créer ; ceux qui en sont incapables pensent savoir ce qu'ils sont, à travers leur sincérité de robot agissant ou leur authenticité de mouton ruminant. Les meilleures inventions (c'est à dire des solutions du soi problématique) naissent de l'ignorance du soi mystérieux.

gide a.
On ne découvre pas de terres nouvelles sans accepter de perdre de vue la côte pour très longtemps.
Le récit, c'est le long ennui de haute mer, justifié par la prétention, que la terre touchée serait nouvelle. La poésie, c'est de couler à pic ou de décoller en flèche, en vue des côtes trop terre-à-terre. La meilleure façon de perdre de vue la côte est encore de s'y assoupir et d'en rêver.

gide a.
Quand je veux savoir ce que c'est que la sincérité, je regarde un chien ronger un os.
Et même lui cache son enjeu, qui est la moelle. Tout honnête homme doit se sentir tricheur et cabotin, chaque fois qu'il ouvre la bouche (sans parler de montrer les dents). Se dire sincère, c'est reconnaître l'épuisement des dictionnaires.

russell b.
The universe is grey and silent. Eyes and ears invent sounds and colours.

L'univers est gris et silencieux. Les yeux et les oreilles inventent les sons et les couleurs.
Mais la cervelle fait plus souvent l'inverse, en réduisant à la grisaille existentielle ce qui avait de bonnes chances d'être universellement chatoyant. Avant toute interprétation, il n'y a que le silence. Qu'est l'homme sans interprétation, c'est à dire sans regard ? - un objet, tandis que tout sujet commence par le dialogue ; et, heureusement, le monde nous parle, comme nous parle la langue. Mais le cerveau dote l'œil et l'oreille de tant de langages, dont parlent La Fontaine ou Poe.

russell b.
The trouble with the world is that the stupid are cocksure and the intelligent full of doubts.

Tout le problème avec ce monde, c'est que le sot est arrogant et le sage plein de doutes.
Le sage n'affiche son doute que pour les choses essentielles, et le monde, jadis, y prêtait attention, d'où un certain prestige du sage. Aujourd'hui, le secondaire monopolise toutes les oreilles, et même le sage finit souvent par douter, inopinément, de balivernes.

proust m.
Ce qui était clair avant nous, n'est pas à nous.
Encore un qui ignore, qu'on ne crée que parmi les ombres ! Débrouiller donne bien des titres de propriété, mais ne garantit pas les droits de succession. Embrouiller, inquisitio inventi, serait un premier pas prometteur pour qui veut fonder une dynastie fût-ce au prix d'un régicide.

claudel p.
Le meilleur moyen de ne pas se voir est de se regarder.
Le plus sûr moyen de perdre son propre regard est de se voir au lieu de se rêver.

valéry p.
L'esprit est si bizarre fonction, que l'on ne peut jamais décider si le manque de telles connaissances ne lui sert pas plus qu'il ne le gêne.
Ce qui gêne l'esprit, souvent réjouit le sentiment. Les connaissances les plus volumineuses se réduisent à un point, une fois digérées. L'homme d'esprit vit du manque, l'homme de cœur - du trop plein. L'homme de goût sait provoquer chacun des deux quand il le veut. Chez celui qui n'a que le talent, on remarque les défauts de ses qualités ; le génie est marqué par la qualité de ses défauts.

valéry p.
Un philosophe est celui qui en sait moins que les autres - (et en quelque sorte moins que l'homme qu'il est).
Socrate le prit trop à la lettre. On ne sait que dans un langage fermé ; et la création est ce qui nous rend ouverts, ces Ouverts, dans lesquels on converge vers ses limites, sans les atteindre, en soi-même. La meilleure, la profonde conscience de soi aboutit à la haute, à la féconde méconnaissance de soi. Et même du monde : « Le philosophe est un innocent, qui persiste à tenir pour énigmatique le monde, qui va de soi »*** - Enthoven. Et s'il va jusqu'au bout de tous les problèmes (Schopenhauer), c'est pour découvrir, derrière chacun d'eux, - des mystères.

valéry p.
Une idée est claire quand nous faisons convention avec nous-mêmes de ne point l'approfondir.
Le vague des profondeurs la munit souvent d’ailes, pour nous rendre moins crédules mais plus attirés vers la hauteur. « N'a de convictions que celui qui n'a rien approfondi » - Cioran. Ce que St Augustin dit du temps : « si personne ne m'interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l'ignore » - « Si nemo ex me quaerat, scio ; si quaerenti explicare velim, nescio » serait vrai pour tout ce qui est en nous (« Avant Kant nous étions dans le temps, depuis Kant le temps est en nous » - Schopenhauer - « Vor Kant waren wir in der Zeit, seit Kant ist die Zeit in uns »). Mais ce n'est pas la pauvreté de notre cervelle qui est en cause, mais la richesse des langages, créateurs d'ombres nouvelles. « Tout n'est que brouillon ; la notion de texte définitif relève de la religion ou de la fatigue »** - Borgès - « No puede haber sino borradores ; el concepto de texto definitivo no corresponde sino a la religión o al cansancio ». Et l'espace, lui, n'a-t-il vraiment que trois dimensions, tandis que notre imagination géométrique pourrait facilement en ajouter tant qu'on veut ? Le temps-qui-passe et l'espace ouvert – deux énigmes du réel, défiant le temps-qui-dure et l'espace fermé.

valéry p.
Le manœuvre vit dans un monde clair et diffus, et ce penseur - dans un obscur à points brillants.
L'intensité des points d'un pointillé ou la fadeur de la continuité des lignes, surfaces, volumes. Des rythmes rarissimes des points bien nommés ou des algorithmes anonymes tombant à point nommé.

valéry p.
Deux dangers : l'ordre et le désordre.
Puisque plus j'écoute l'un, plus je subis l'autre. Comme avec le savoir et le non-savoir. Il faut leur imposer mon jeu et mes dangers, en alternance. Ne pas oublier que l’ordre impératif vient de l’esprit et le désordre émotif – de l’âme ; une vie complète a besoin de tous les deux, comme la musique faisant appel aux aigües et aux graves.

valéry p.
Visitez la pensée, vous y verrez des engrenages comme dans la machine et des hasards comme dans la rue.
Mais il n'est pas donné à tout le monde de pressentir les moyens des roues dentées, ni d'admirer le but obscur et chaud d'un hasard heureux, d'une roue de fortune.

valéry p.
Ce qui n'est pas fixé n'est rien. Ce qui est fixé est mort.
Une belle dialectique de la création ! Le philosophe-poète ne crée que dans l'informe, qu'il a intérêt d'accumuler en se débarrassant de ce qui prit déjà forme. Ce qui n'entre pas dans une grammaire n'exprime rien. Fixer, c'est attacher une mosaïque sémantique à une syntaxe opératoire. Une fois soumis à la seule syntaxe, tout discours vrai est mort. Ce qui se fixe dans l'espace sera mis en mouvement dans le temps. C'est en fixant que nous prouvons notre capacité de métamorphose. Chercher à fixer dans l'espace, c'est tendre vers la perfection dans le temps. La liberté futuriste de l'être ou l'irréversible nostalgique du devenir. La perplexité devant le mouvement insaisissable et « la répugnance à toute fixité » - Nietzsche - « ein Widerwille gegen alles Festbleiben ».

valéry p.
La philosophie : faire semblant d'ignorer ce que l'on sait et de savoir ce que l'on ignore.
C'est exactement ce qu'on appelle docte ignorance ! L'art d'ignorer les évidences, en les méprisant, et de maîtriser les apories (étymologiquement, les doutes), en s'y noyant. Les Grecs avaient déjà un mot, pour désigner la docte (ou feinte) ignorance de Socrate, - l'ironie !

rilke r.-m.
In den Tiefen wird alles Gesetz.

Dans les profondeurs, tout devient loi.
Dans la hauteur, tout est liberté ! Et l'art est dans le paradoxe : la profondeur de la liberté nourrissant la hauteur de la loi ! Paradoxe, et non pas dialectique, qui est le lot des platitudes ; la verticalité ne connaît pas de dialectique.

rilke r.-m.
Wir leben wahrhaft in Figuren.

La vraie vie est dans des métaphores.
Il ne suffit pas de savoir, que la vraie vie est absente (Rimbaud), il faut la peupler de fantômes métaphoriques. La vie évidente, la plate, se déroule en casernes et étables ; la vraie, la haute ou la profonde, - en châteaux hantés et ruines.

einstein a.
Nicht alles was zählt, kann gezählt werden, und nicht alles was gezählt werden kann, zählt !

Ce qui compte peut ne pas se compter ; ce qui peut être compté ne compte pas toujours.
La mesure du meilleur est la meilleure des mesures, à usage unique, digital ou analogique.

einstein a.
Das Schönste, was wir erleben können, ist das Geheimnisvolle. Wer sich nicht mehr wundern kann, sein Auge ist erloschen.

Ce qui nous est donné de plus beau à vivre, c'est le mystère. Celui qui ne s'étonne plus a les yeux éteints.
Le mystère est beau, comme le problème est vrai et la solution - bonne ; en vivre l'éternel retour est le privilège du sage, c'est à dire - du poète.

blok a.
Верить не в то, чего нет на свете, а в то, что должно быть на свете.

Croire non pas en ce qui n'existe pas, mais en ce qui aurait dû exister.
Le poète, que deviendrait-il sans ces belles choses, qui n'existent pas ! Les perdre laisserait mes mains trop agitées et l'âme trop apaisée.

kafka f.
Fragen, die sich nicht selbst im Entstehen beantworten, werden niemals beantwortet.

Les questions, qui ne se donnent pas de réponse elles-mêmes en naissant, n'obtiennent jamais de réponse.
La naissance d'une question est un mystère, sa formulation est un problème, sa réponse est une solution. Si l'on s'attarde dans une seule de ces trois sphères, on manquera de deux de ces facettes.

benn g.
Kausalgenetisch, haïssable, das späte Ich.

Le moi tardif, haïssable, génético-causal.
Le soi inconnu, le soi des commencements, à la naissance des causes et des genres, est le seul aimable. Le bon goût : aux quêtes imparfaites - réponses inabouties. Le dégoût guette toute fin.

benn g.
Nihilismus, Verneinung von Geschichte, Wirklichkeit, Lebensbejahung.

Le nihilisme : une négation de l'histoire, de la réalité, de l'acquiescement à la vie.
Tu as tout vu de travers : pour refuser à l'Histoire une valeur propédeutique, on n'a pas besoin d'être nihiliste ; à la réalité et à la vie, le nihiliste, en percevant leur profondeur, dit un oui intuitif, mais il réserve son oui admiratif à la hauteur du rêve.

benn g.
Ein hohes Licht umströmt die alten Bäume
Und schafft im Schatten sich ein Widerspiel.

La haute lumière parcourt les arbres de jadis
Et crée, à leur ombre, de vastes échos.
Munir les feuilles de l'arbre de nouveaux ramages d'inconnues, ouverts à l'unification avec le monde en attente de nos échos.

pessõa f.
La vie est une hésitation entre une exclamation et une interrogation. Dans le doute, il y a un point final.
Le doute est le talent de plier le point d'exclamation, l'intelligence - le pli du redresseur du point d'interrogation, et l'ironie - le génie de se contenter de la ponctuation, que remplissent hurlements ou bâillements.

cocteau j.
Les poètes trouvent d'abord et cherchent après.
Plus on crie, débordé, « Eurêka ! », plus les poumons et les cœurs se libèrent. Le poète est l'homme aux vastes poumons et au cœur puisatier.

cocteau j.
Ce qui ne s'évanouit pas, ce sont les rêves.
Ce qui dissipe tout vertige, ce sont les yeux ouverts, symbole de cette époque au sommeil facile, non perturbé par des rêves.

wittgenstein l.
In jedem ernsten Problem reicht die Unsicherheit bis in die Wurzeln hinab.

Dans chaque problème sérieux, l'incertitude descend jusqu'aux racines.
Ce qui autorise le médiocre à divaguer dans des ramages, le pragmatique - à ne voir que le souci du fruit, le poète - à s'abandonner aux fleurs, et le philosophe - à reconstituer l'arbre tout entier.

thibon g.
La raison nous montre le néant de tout, mais elle ne remplace rien.
Donc, elle remplacerait tout par le néant. Rien ne se remplissant mieux que le néant, la raison nous prépare de belles lices.

levinas e.
Le visage est le mystère de toute clarté, le secret de toute ouverture.
Cette clarté foudroyante est invisible, et ce paisible mystère nous crève les yeux. Le seul objet, où l'on n'ait aucune envie de lui substituer une abstraction ou de le revivre en rêve. Le regard n'y sert à rien ; seuls les yeux en touchent le fond ; l'aveugle ne peut pas être un Ouvert. La tragédie de la création : on est visage, mais on n'a que des mots.

char r.
Qui croit renouvelable l'énigme, la devient.
Dans le domaine du vrai cela s'appelle énigme, dans celui du beau - mystère. Les chances de renouvellement sont dans le langage ou dans l'inspiration. Renouveler, c'est suivre le cycle : mystère, problème, solution, mystère.

char r.
Le fruit est aveugle. C'est l'arbre qui voit.
Mais celui-ci finit généralement par s'éclipser au profit de la forêt qui le cache.

char r.
On ne bâtit multiformément que sur l'erreur.
Et on y est sûr de bâtir des ruines, où l'armature de la vérité n'est qu'un détail pittoresque. Les vestiges du fond défient l'uniformité de la vérité formelle.

char r.
Signe ce que tu éclaires, non ce que tu assombris.
Pourtant c'est dans l'ombre qu'on est le plus tenté d'être soi-même. Éclairer, c'est rendre petit.

char r.
Le seul maître, qui nous soit propice, c'est l'éclair, qui tantôt nous illumine et tantôt nous pourfend.
Bien que le court-circuit m'attire plus que la course au QI, je préfère la voltige au voltage.

arendt h.
Nihilism's creed consists of negations of the positive values.

La foi du nihiliste est faite de négations de valeurs positives.
Il s'élève contre la préférence donnée au signe (positif ou négatif) et au point fixe, sur l'axe ; il est pour l'entretien d'une même intensité sur tout l'axe : le paradoxe égalisant les signes, l'ironie valorisant tous les points, le goût ne servant que de vecteur de tout l'axe. Le nihilisme, c'est le souci pour toute la dimension et la méfiance face à ses points préférentiels.

cioran é.
Nos flottements portent la marque de notre probité ; nos assurances - celles de notre imposture.
Le bon doute est vertical, la mauvaise certitude est horizontale, m'élevant ou me dilatant. Le doute m'observe, la certitude me dilue. Toutefois, le vrai contraire du doute n'est pas la certitude, mais la foi, l'arbitraire.

cioran é.
La malhonnêteté d'un penseur se reconnaît à la somme des idées précises qu'il avance.
Si je suis incapable de troubler ma clarté, je suis en proie à une acribie ou à une graphomanie, je suis honnête, mais bête ; faire croire à ma translucidité, c'est manquer ou de couleurs ou d'honnêteté ou d'intelligence. L'artiste est dans le commencement, et celui-ci n'a pas de normes. Deux architectures accueillent, tant bien que mal, mon honnêteté en mal de suites dans les idées : une tour d'ivoire, hors cartes, ou une ruine, hors calendriers. La précision bien venue, celle de la mélodie ou du relief, n'est pas dans l'idée, mais dans le ton, qui est frontière d'un langage. Quand ce ton est plat ou neutre on peut être sûr d'être devant un saint, un sot ou une fripouille.

cioran é.
Ma force est de n'avoir trouvé réponse à rien.
Mais que celui qui n'a pas beaucoup cherché ne s'en félicite pas ! L'ironie intelligente consiste à savoir réécrire tout point d'exclamation en un nouveau point d'interrogation. L'art de la ponctuation distingue les hommes plus précisément que l'ordre de leurs mots et le poids de leurs points finals.

cioran é.
Se ménager une zone d'irréflexion, sans quoi l'esprit succombe à une transparence mortelle.
Cette zone doit être aménagée par ce bon architecte, qui est le mystère ; j'y admirerai les étoiles, à travers le toit manquant, sans me soucier des fenêtres, qui m'ouvrent aux problèmes, sans me précipiter vers la porte menant aux solutions.

cioran é.
Je suis de tout ce qui m'échappe.
Ce qui s'appelle homme de désir. Les choses échappent en largeur - aux adeptes de l'avoir, en profondeur - aux spécialistes du faire, en hauteur - aux ratés de l'être.

cioran é.
Connaître, c'est discerner la portée de l'Illusion.
Savoir, c'est fixer les frontières du Vrai.

cioran é.
Face à l'insoluble, je respire enfin.
Tu auras le souffle coupé, quand ce mystère se muera en problème, avant de suffoquer dans les miasmes des solutions. Heureusement, tu garderas tes rêves impossibles et vitaux. Mais si l’on y plongeait ceux qui en sont dépourvus, insensibles à l’impossible, les éducateurs des robots, ils geindraient : « Du possible, sinon j’étouffe » - G.Deleuze – l’air conditionné leur manquerait.

ricœur p.
Cette non-maîtrise d'une voix plus entendue que prononcée laisse intacte la question de son origine.
La musique du soi inconnu est mise en notes et interprété par le soi connu. La maîtrise de ta voix prononcée laisse à autrui la joie d'entendre une fin, ne t'appartenant pas. Respect des sources et des achèvements.

camus a.
Le nihiliste n'est pas celui qui ne croit à rien, mais celui qui ne croit pas à ce qui est.
Le nihiliste serait-il le St Thomas au signe opposé ? Se réfugier systématiquement chez les antipodes s'appelle aussi imiter ! Croire ne s'applique qu'aux symboles qui, forcément, sont ! La vie réelle n'est pas ! L'acquiescement devant elle est une sacralisation du soi inconnu, même si « en refusant la réalité, le nihilisme signifie une dépréciation du soi » - G.Benn - « als Realitätsleugnung bedeutet der Nihilismus eine Verringerung des Ichs » - du soi connu !

baudrillard j.
La distance entre le réel et l'imaginaire tend à se résorber au seul profit du modèle, sans transcendance ni projection, - de l'immanence, de la simulation, plus de fiction.
Tout modèle, qu'il soit loufoque ou servile, garde plus d'utopie que d'homotopie. Et c'est de la profondeur ou de la hauteur de sa quête fictionnelle que naissent la transcendance ou l'immanence.

baudrillard j.
Celui qui croit au sens périra enseveli sous l'ironie des apparences.
Le sens est un bon refuge, en bonne hauteur, qu'on apprécie surtout après le déclenchement des avalanches, même ironiques. « La vie dans l'apparence comme but » - Nietzsche - « Das Leben im Schein als Ziel » - porterait plus de sens que vivre dans la vérité. Ce but inatteignable fut placé par Kant, le sédentaire de son île de la vérité, dans « un vaste océan, demeure de l'apparence » - « einen weiten Ozean, Sitz des Scheins ». Le sens s'éploie dans la hauteur de ta voile et se dépose, finalement, dans des bouteilles de détresse, coulant au fond de ta vie.