confucius
Ne vous affligez pas de ce que les hommes ne vous connaissent pas ; affligez-vous de ne pas connaître les hommes.
Tout ce qu'on peut connaître de l'homme, on peut l'inculquer aujourd'hui à la machine. Ce qui est affligeant, c'est que l'homme se désintéresse de ce qui est inconnaissable en lui-même. Le connu est déjà dans l'apparence, l'inconnu est encore dans l'essence.

sophocle
Il est beau pour le mortel de penser à hauteur d'homme.
Rehausse ta plume : les Immortels tenteront de lire ton message à hauteur d'arbre. L'homme fut héraut de l'arbre ; il devint représentant de la forêt.

socrate
Je ne suis ni Athénien, ni Grec, mais un citoyen du monde.
Athènes est ton point d'attache, le monde est la hauteur de ton interpellation. Mais, souvent, la subtilité du citoyen du monde consiste à réagir en homme du Panthéon, du pandémonium, des ruines ou même des cavernes.

platon
L'homme n'est pas un arbre terrestre mais céleste, qui, à partir du cerveau, comme d'une racine, se dresse vers la hauteur.
Le cerveau dressé vers la hauteur s'appelle âme ; penché vers la profondeur, il devient esprit. Mais les hommes d'aujourd'hui, les amples, ne se servent de leurs cerveaux que pour former de vastes et plats réseaux de robots, aux nœuds interchangeables. On est un arbre, quand on est Ouvert aux unifications, grâce à ses variables et à ses ombres, qui sont ses points de départ.

cicéron
Suum cuique.

À chacun son dû.
Pour Shakespeare, il s'agit du fouet ('who should 'scape whipping') ; pour Frédéric le Grand ou Pouchkine, c'est la devise de leurs patries ; pour Himmler - celle des camps ; pour le boutiquier - celle du monde raisonnable. Condamné à profaner ce qui m'est dû, je dois en limiter le mésusage, en ne m'en souhaitant qu'un minimum vital (car 'abusus optimi pessimus').

horace
Vixere fortes ante Agamemnona multi ; sed omnes inlacrimabiles.

Nombreux furent les grands bien avant Agamemnon, mais aucune voix ne les a pleurés.
Depuis Homère, pour maintenir son nom au-delà de son heure ultime, l'homme, prince ou vilain, en appelait au poète ou à la pleureuse. Fini, son besoin de mythes ou de message. Aujourd'hui, tous ses soucis sont confiés à son argentier, pour régler le rite et le legs. Plus de pleurs ni de rires organiques, sur la grandeur défunte mécanique ; des registres ou plaques robotiques suffisent.

horace
Odi profanum vulgus et arceo.

Je hais la foule profane et l'évite.
Haïr la foule docte, dans laquelle je suis plongé, dans ce siècle éclairé, devint autrement plus vital. La Fontaine haïssait les « pensers vulgaires », puisqu'ils furent « injustes, téméraires » ; aujourd'hui, c'est leur justice douceâtre qui est beaucoup plus nauséabonde.

plotin
Trois types d'hommes permettant de s'élever au monde transcendant : l'inspiré des Muses, l'amant, le philosophe.
Ils connaissent les cloaques du désespoir, les affres du doute, les souterrains des condamnés, où ils forgent leur espérance, leur foi, leur pureté – ces forces ascensionnelles. Les abîmes terrestres, complétant les cimes célestes.

gracián b.
A los 20 años un hombre es un pavo real ; a los 30, un león ; a los 40, un camello ; a los 50, una serpiente ; a los 60, un perro ; a los 70, un mono, y a los 80, nada.

Voici la vie d'homme : à 20 ans - le paon, à 30 - le lion, à 40 - le chameau, à 50 - le serpent, à 60 - le chien, à 70 - le singe, à 80 - rien.
Aujourd'hui, on n'a plus ni nostalgie de l'enfance ni horreur de la vieillesse, puisque à tout âge et dans toutes les têtes règne l'espèce la plus increvable - le mouton.

gracián b.
Sentir con los menos y hablar con los mas.

Réfléchir avec les rares, s'adresser aux nombreux.
En plus, les rares ne savent pas se parler et les nombreux se dégradent par la réflexion.

bacon f.
Natural abilities are like natural plants, that need pruning.

Les dons naturels sont tels des arbres : il les faut élaguer.
Le meilleur tailleur s'appelle l'ironie : que trépasse ce qui dépasse l'homme en fleurs.

shakespeare w.
And this our life, exempt from public haunt, finds tongues in trees, books in the running brooks, sermons in stones, and good in everything.

Et notre vie, loin des forums, trouve langue en arbre, livres en torrents, sermons en pierres et du beau en tout.
Sur les forums, la langue est en bois, le livre - en eau courante, le sermon - en béton et le beau - nulle part.

descartes r.
Je me promène parmi les hommes, comme s'ils étaient des arbres.
Une terrible découverte, faite, malheureusement, trop tard. Tant d'unifications possibles, qu'il s'agisse de racines (la fraternité), de fleurs (la poésie), d'ombres (la philosophie), de cimes (la liberté).

la rochefoucauld f.
Peu d'hommes ont été admirés par leurs domestiques.
Tant que le mot ne frayait pas avec les cuisines. Depuis que le mystique est au service des domestiques, la musique et la saveur de ses paroles les enchantent autant que les casseroles. « Personne n'est héros de son valet » - Hegel - « niemand kann in den Augen seines Kammerdieners ein Held sein » - non point que le héros ne soit pas héros, mais que le valet est bien valet. Madame de La Fayette fut plus réceptive à vos qualités, comme N.Barney - à celles de Valéry, Arendt - à celles de Heidegger ou de Beauvoir - à celles de Sartre.

pascal b.
Les hommes cherchent le plaisir, parce qu'ils sentent le vide de leur existence, mais ne sentent pas encore le vide du nouveau plaisir.
Les plus malins comprennent, que l'existence de ce vide est une bénédiction du ciel, puisque ce vide met à l'épreuve notre liberté : vais-je le remplir du bruit de mes actes ou bien de la musique, que mon Créateur m'envoie ou attend de moi ? L'homme plein est un repu, ne sachant pas s'imposer des contraintes gustatives et ascétiques.

voltaire f.-m.
À tous les cœurs bien nés que la patrie est chère.
Le cœur, c'est la musique ou le chuchotement d'un langage. La tête, c'est l'appel des questions et la portée des réponses. Le monde s'exerce de plus en plus en dialogues et se moque de soliloques musicaux. La patrie des têtes sera unique, elle s'appelle la Bourse. Les cœurs déchus garderont leurs titres de noblesse virtuelle et leurs superstitions rituelles dans un monde républicain et laïc.

vauvenargues l.
Les passions ont appris aux hommes la raison.
L'ingratitude étant le propre de la raison, celle-ci se détourna à jamais de ses origines et ne vit plus que du calcul.

rousseau j.-j.
Ce peuple serait plein d'originaux, qu'il serait impossible d'en rien savoir ; car nul homme n'ose être lui-même.
Un autre peuple se présenta comme la nature l'a coulé. Depuis, on sait tout sur le troupeau.

kant e.
Der Deutsche besorgt die Wurzel und den Stamm, der Franzose die Blüten, die Engländer die Früchte.

L'Allemand s'occupe de racines et du tronc, le Français de fleurs, les Anglais de fruits.
Il ne reste aux autres que de s'occuper de sève, qui fait de tout cela - un arbre. Ou bien d'en chercher l'ombre.

hamann j.g.
Poesie ist die Muttersprache des menschlichen Geschlechts ; wie der Gesang, älter als die Deklamation, Gleichnisse - als Schlüsse.

La poésie est la langue maternelle de l'humanité ; de même que le chant est plus vieux que la déclamation, les métaphores - que les raisonnements.
L'humanité sort de son enfance, sevrée de métaphores ; sa voix se confond, chaque jour davantage, avec celle du robot raisonnant.

chamfort n.
En vivant et en voyant les hommes, il faut que le cœur se brise ou se bronze.
En vivant, on pencherait pour la pitié d'un cœur brisé ; en voyant, on se rabattrait sur l'ironie d'un cœur en bronze : « Le cœur est fait pour se briser » - Wilde - « The heart was made to be broken ». D'après Saint Exupéry, le cœur brisé serait : « cette forteresse démantelée, ouverte aux étoiles », mais gardant le bronze de nos canons ironiques.

chamfort n.
Quand on a la lanterne de Diogène, il faut avoir son bâton.
La multiplication de carottes rendit inutile le bâton et permit une surproduction de lanternes.

chamfort n.
L'homme me paraît plus corrompu par sa raison que par ses passions.
Mais notre siècle revigoré n'est que le prologue du règne sain et soporifique de l'intelligence sans fougue ; le naïf impétueux devint un pensif précautionneux.

lichtenberg g.
Der Mensch ist oft so ein unparteiischer Richter, als er Thermometer ist.

L'homme devient un juge impartial, en devenant tel un thermomètre
La fièvre des passions bien maîtrisée, il se contente même d'un thermomètre binaire. Ceci est vrai également pour le baromètre de la conscience et pour la sonde du cœur. Le tableau de bord de la raison, au contraire, se complique tous les jours. Heureusement, le pilote automatique veille.

goethe j.-w.
Das Erste steht uns frei, beim Zweiten sind wir Knechte.

N'est libre que ton premier pas, mais du second tu es l'esclave.
Le vrai premier n'a pas de second ; il est lui-même le dernier : « La singularité de toute première fois en fait aussi une dernière fois. Appelons cela une hantologie » - Derrida. La hantise de l'intensité, ou l'art de mise à zéro des compteurs vitaux, nous rendent libres de leur inertie.

goethe j.-w.
Die hohe reich dotierte Geistlichkeit fürchtet nichts mehr als die Aufklärung der unteren Massen.

La haute, la richement dotée spiritualité ne redoute rien davantage que la lumière descendant sur les masses.
Ce fut une fausse angoisse. La lumière descendit ; ni l'église ni le stade ni l'étable ne s'en plaignirent. On ne doit redouter que la propagation de nos belles ombres dans ce milieu phototrope.

rivarol a.
La philosophie étant le fruit d'une longue méditation et le résultat de la vie entière, ne doit jamais être présentée au peuple, qui est toujours au début de la vie.
Le peuple est toujours en route, au milieu de la vie, ne connaissant le fruit que par la confiture, et ne lisant le résultat que sous forme d'un mode d'emploi. La philosophie, même si elle se justifie par le souci des fins motrices, se consacre à la gloire des initiations inspiratrices.

maistre j.
La barbarie est une ruine, non un rudiment.
Ce ne sont ni oubli ni folie destructrice, manquant d'urbanité, qui animent nos barbares, mais l'incapacité de vivre en toute Cité monumentale comme dans une ruine ou une tombe. Chantiers et décombres successifs dévitalisent, désacralisent et souillent le temps pur des ruines.

joubert j.
Ce qui fait que nous n'avons plus de poètes, c'est que nous pouvons nous en passer.
Les hommes quittèrent leur enfance et n'ont plus besoin que de vérité.

joubert j.
Le luxe corrompt les mœurs ou le goût.
L'impécuniosité somptuaire dépravant et les mœurs et le goût, heureusement que le ou y est exclusif. Le bon goût nous dit que « l'art s'entend mieux avec la misère et le luxe qu'avec la médiocrité »** - Herzen - « Искусство легче сживается с нищетой и роскошью, чем с довольством ». La musique, en effet, semble être l'apanage des deux, même si l'on ne sait pas si c'est le berger ou le prince, qui en fut l'origine : « C'est le luxe qui a fait naître la musique » - Démocrite.

schiller f.
Weltgeschichte ist Weltgericht.

L'Histoire du monde est le tribunal du monde.
Donc, toute grandiloquente universalité, que lui attribuent les Professeurs, se réduit à la valeur d'un fait divers. L'homme est trop tenté par la place de l'accusateur public, tandis que, pour mieux s'y insérer, il devrait fréquenter le banc des accusés. « La vie n'est qu'une course, pour gagner le titre d'agresseur plutôt que celui de victime » - B.Russell - « Life is nothing but a competition to be the criminal rather than the victim ».

napoléon b.
On gouverne mieux les hommes par leurs vices que par leurs vertus.
Jadis, le mouton ne soupçonnait l'existence ni de vices ni de vertus. Mais depuis qu'il vit selon les Codes et les modes d'emploi, il devint robot, celui qui prend pour vertu tout ce que permettent les codes, et pour vice – tout ce qui empêche l'exécution d'algorithmes.

chateaubriand f.-r.
Il est des temps, où l'on ne doit dépenser le mépris qu'avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux.
Quand tu tomberas sur ton propre nom sur ces listes d'attente, tu retrouveras de l'humilité. Le mépris ne devrait pas porter de noms : « Le mépris doit être le plus mystérieux de nos sentiments » - Rivarol - il doit s'adresser à une forêt anonyme. Tout arbre, c'est à dire un homme, alimenté de sa propre sève, mérite une unification compatissante ou fraternelle.

chateaubriand f.-r.
Les biens de la terre ne font que creuser l'âme et en augmenter le vide.
Le blasé le dit, l'assoiffé le pense, le sage le fait. Le vide du sage n'a pas besoin de ces biens, pour être inépuisable.

hölderlin f.
Handwerker siehst du, aber keine Menschen, Priester, aber keine Menschen, Herrn und Knechte, aber keine Menschen.

Tu vois des artisans mais pas les hommes, des prêtres mais pas les hommes, des maîtres ou esclaves mais pas les hommes.
L'humanité progressa : je vois partout des hommes in genere, je ne trouve plus l'homme in speciem. La maîtrise technique supplanta la prêtrise organique.

hölderlin f.
Es ist fast nicht möglich, unverhüllt die schmutzige Wirklichkeit zu sehen, ohne selbst darüber zu erkranken.

Comment regarder à nu cette réalité pourrie, sans en tomber malade ?
D'autres eurent ce courage, la réalité devint saine et presque insipide, et c'est toi, le malade, qu'elle refuse désormais d'accueillir. Quand je vois l'absence de toute vie dans l'imaginaire moderne aseptisé, j'admets, que la réalité est nettement plus saine. Le moins pourri est celui qui se (re)connaît incurable.

schopenhauer a.
Der Arzt sieht den Menschen in seiner ganzen Schwäche, der Advokat in seiner ganzen Schlechtigkeit und der Priester in seiner ganzen Dummheit.

Le médecin voit l'homme dans toute sa faiblesse ; le juriste dans tout son mal ; le théologien dans toute sa sottise.
Dans une société parfaite, le juriste verrait la faiblesse, pour la respecter, le théologien - le mal, pour le pardonner, le médecin - la sottise, pour en guérir.

schopenhauer a.
Das Leben gleicht einer Komödie, die von Menschen angefangen, nachher von Automaten zu Ende gespielt wird.

La vie est la représentation d'un spectacle joué, au début, par les hommes-artistes et interprété, à la fin, par les robots.
Le Créateur voulut, que l'apprentissage, la transformation en algorithmes de tout rythme de la vie, fût catalyseur de notre intelligence. Quand la quantité des entrées payantes l'emporte sur la qualité de mes sorties gratuites, je deviens un vrai professionnel, c'est-à-dire - automate. Jouer pour soi-même est devenu le privilège des ratés de la scène publique.

schopenhauer a.
Der Tod ist der Musaget der Philosophie, weshalb Sokrates diese auch Vorbereitung auf den Tod definiert hat.

La mort est le musagète de la philosophie, et Socrate définissait celle-ci comme préparation de la mort.
La philosophie crée des symphonies partout, où l'oreille aphilosophique n'entendrait qu'une trompette légère ou un lourd glas, un chant d'oiseau ou un rugissement de fauve, un silence de mort ou une explosion de joie.

heine h.
Die Kunst des schönen Gebens wird in unserer Zeit immer seltener, in demselben Maße, wie die Kunst des plumpen Nehmens täglich allgemeiner gedeiht.

L'art d'offrir élégamment devient, de nos jours, de plus en plus rare, tandis que l'art d'arracher brutalement se répand chaque jour davantage.
L'artisanat de donner ou de prendre suit aujourd'hui les mêmes algorithmes, les mêmes règles de bienséance, celles de l'offre-demande ou de la charité des public-relations. C'est l'art du sacrifice qui vit ses mauvais jours.

tchaadaev p.
Есть люди, которые умом создают себе сердце, другие — сердцем создают себе ум.

Il y a des hommes, dont l'esprit invente l'âme, et d'autres, dont l'âme invente l'esprit.
Ce ne sont que deux fonctions, deux faces d'un même organe. Les plus inventifs sont ceux qui rêvent sur la face de l'esprit et agissent sur la face de l'âme.

leopardi g.
Risveglia i morti, poi che dormono i vivi.

Réveille les morts, puisque dorment les vivants.
Réveille les rêves des morts, puisque les vivants, même en dormant, ne font que calculer. Je me demande si les vivants d'aujourd'hui sauraient ce qu'est le rêve, sans ces morts glorieux. Comme la musique et le livre quitteront nos demeures informatisées, pour rejoindre la poussière des musées.

balzac h.
La misanthropie est une grande vanité cachée sous une peau de hérisson.
Elle n'est pas sous la peau, elle est dans les pointes dressées. Bien sûr, rien n'est complètement vain chez le loup et le mouton que vous préférez : les dents, le poil lisse, le goût des meutes et des troupeaux. « La totalité fragmentaire, ou la logique du hérisson » (Lacoue-Labarthe) - les pointes sont la peau haute du fragmentaire, avec le même désir de caresses à donner ou à recevoir que les porteurs de peaux lisses et profondes. La perle est une maladie des huîtres ; le fragmentaire misanthrope, en bon pêcheur de perles, doit-il songer à l'intégrité des hommes qu'il entrouvre ?

balzac h.
Je réussirai ! Le mot du joueur, du grand capitaine, mot fataliste, qui perd plus d'hommes qu'il n'en sauve.
C'est l'un des mots les moins fatalistes, le mot des boutiquiers. Par lui on ne gagne qu'en myopie et ne perd qu'en qualité du regard. Quand on finit par gagner sa place au soleil, celui-ci, en général, est déjà couché. Le mot le plus fataliste et noble, c'est : « Je vais perdre contre la vie ! Ensuite, on pourra consacrer sa vie à la recherche d'espérances. »

hugo v.
Au-dessus de l'équilibre, il y a l'harmonie ; au-dessus de la balance il y a la lyre.
Je reste seul avec cette recette et je deviens poète ; je la porte aux autres et je deviens cynique ou démagogue. Un jour, il faudra choisir entre solitude musicale ou multitude sépulcrale : « On finira par avoir assez du cynisme, et on voudra vivre musicalement » - Van Gogh - le cynisme, lui, peut être musical, c'est le bruit mécanique, équilibré et cadencé, qui étouffera la musique.

emerson r.w.
An expression of the happy and clever face is the end of the culture.

Une expression de la physionomie heureuse et intelligente est la fin de la culture.
Votre culture ignore la vraie souffrance. Elle ignore les rencontres entre l'esprit et la béatitude. Les malheurs de la trésorerie et la niaiserie des inspecteurs fiscaux servent déjà de vivier mécanique à une culture en panne de soubresauts et d'angoisses. Combien de pannes sèches s'y déguisent en traversées du désert !

emerson r.w.
Nothing can bring you peace but yourself ; nothing, but the triumph of principles.

Rien ne peut nous apporter plus sûrement la paix que le triomphe des principes.
Comment peux-tu aspirer encore à une paix d'âme, sachant que les plus beaux des principes sont voués à la plus humiliante défaite ? Quand on annonce un triomphe des principes, je subodore une promulgation d'une loi anti-fraude ou une indemnité perçue au-delà des espérances.

musset a.
Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.
Tous les quoi et les pourquoi sont dits depuis des lustres, c'est le comment qui est à réinventer ou à recommencer. Par les tard-venus du mot, non de l'heure. Le monde fut vieux de tous les temps (senescit mundus), mais jamais les hommes n'étaient plus loin de leur enfance et ne s'identifiaient à ce point avec l'âge adulte. Occupé par la raison de ses fruits, le monde oublie ses floraisons. Ils sont de leur pays, de leur saison, de leur journal, de leur langue, comme moi, je suis de mon enfance. Mais, enfant, je suis venu trop vieux.

marx k.
Ob die Ilias möglich wäre mit Pulver und Blei ?

L'Iliade serait-elle possible avec la poudre et le plomb ?
On verrait moins de rouerie et plus de doute, comme on le vit dans Guerre et Paix. Mais avec l'atome et l'ordinateur elle serait un concis compte rendu de mission. Homère compare souvent le trépas de ses héros avec la chute des arbres ; aujourd'hui, on penserait plutôt à l'abattoir.

baudelaire ch.
Je m'ennuie en France, parce que tout le monde y ressemble à Voltaire.
Tu serais heureux aujourd'hui, en France, où tout le monde te ressemble, à toi et à tes acolytes, à des B.-H.Lévy, J.-L.Servan-Schreiber, A.Glucksmann, A.Minc, Ph.Sollers. L'écrivain, ce n'est pas sa didactique, mais ses métaphores. Et le bon vieil archer de Voltaire se rit de vos flèches imprudentes.

flaubert g.
Les sociétés avancées exhalent comme une odeur de foule, des miasmes écœurants.
De puissants déodorants furent inventés depuis, ni les narines ni les yeux ni même la raison ne s'aperçoivent plus de l'infamie saine et triomphante. L'odeur de foule est dans tous les pores. Cela n'étouffe plus personne.

renan e.
L'homme est désespéré de faire partie d'un monde infini, où il compte pour zéro.
Tout autre chiffre est pire. Il n'y a que zéro, qui refuse une multiplication mécanique et prêche un ordre nouveau.

dostoïevsky f.
Франция есть страна первого шага и первого почина идей.

La France est le pays du premier pas et du premier début des idées.
La France sait donner au premier pas la certitude du parcours et la profondeur des fins. La Russie attrape les idées des autres, cherche à les placer à une hauteur utopique, sans savoir ni construire le deuxième ni mesurer le dernier pas. « La Russie est un pays, où tout se commence et rien ne s'achève » - Mérejkovsky - « Россия – страна, где всё начинают и ничего не оканчивают ».

tourgueniev i.
Если бы с молодостью уходило одно хорошее - то всякий перерезывал бы себе горло на 32-м году.

Si la jeunesse, en s'en allant, n'emportait que ce qui est digne, on se couperait la gorge vers 32 ans.
Pour la plupart des hommes, l'hypothèse est juste ; tant de gorges séniles et vétustes traînent au milieu des choses indignes. Et l'inventeur de dignités nouvelles, ce candidat à la jeunesse nouvelle, devint si rare. Être jeune, c'est me dire, que le monde, dans lequel je vis, n'est pas à moi. Et ce n'est pas mon monde à moi, mystérieux et musical, qui s'en va, c'est moi qui le quitte, pour rejoindre le monde mécanique des adultes.

renard j.
Meilleurs deviendront les hommes, et plus l'homme s'affadira.
Les couleurs de l'homme, ou son visage, se formaient avec le rouge de son front, l'azur de ses rêves, la blancheur de ses aubes. L'homme sans visage bée déjà d'admiration devant l'éclat, rutilant, bariolé et mécanique, des Bourses, des stades, des bureaux de vote, des aéroports, des hôtels, des plages.

klioutchevsky v.
Есть люди, которые становятся скотами, как только начинают обращаться с ними, как с людьми.

Il y a des hommes, qui deviennent comme des bêtes, dès qu'on les traite en hommes.
Le progrès, c'est traiter les hommes – en robots, ce qu'alors, automatiquement, ils deviennent : les griffes se muant en boutons à appuyer. Seuls quelques rêveurs rétrogrades voudraient les traiter en anges, mais on manque désormais d'ailes.

soloviov v.
Для всякого народа есть только два пути : языческий путь самодовольства и христианский путь самосознания.

Toute nation n'a que deux voies : celle du contentement païen de soi et celle de sa conscience chrétienne.
Elles se rejoignirent : mieux on se connaît, plus on est content. C'est seulement sur les rares voies - impasses ! - de la méconnaissance de soi que se produisent encore des conversions de la honte, loin de la voie médiane. « Les suprêmes orgueil ou dépréciation de soi sont la suprême ignorance de soi »** - Spinoza - « Maxima superbia vel abiectio est maxima sui ignorantia ».

twain m.
What counts is not necessarily the size of the dog in the fight ; it's the size of the fight in the dog.

Ce n'est pas tellement le poids du chien, dans un combat, qui compte, mais le poids du combat dans un chien.
C'est pourquoi le bulldog pullule et le saint-bernard est en voie d'extinction. Le poids du combat, chez l'homme, se calcule aujourd'hui avec la même balance que son poids, balance monétaire.

nietzsche f.
Der Mensch ist ein Seil, geknüpft zwischen Thier und Übermensch.

L'homme est une corde tendue entre la bête et le surhomme.
Vue à l'horizontale, elle devient vite sentier battu ; mais vue à la verticale, elle n'est pas bonne, même pour se pendre, elle devient épiphane, réticente à tout effort et ne se livrant qu'au regard.

wilde o.
There are many things that we would throw away if we were not afraid that others might pick them up.

Que de choses nous mettrions au rebut, si nous ne craignions pas de les voir ramassées par autrui.
C'est un amplificateur ou un transformateur qui parle ; l'homme-filtre ignore ce prurit possessif. Ce n'est pas aux choses qu'il s'attarde, mais aux fantômes, qu'il est le seul à voir. Quand on écarte les choses, que d'espace, pour voir les astres !

shaw b.
Reasonable people adapt themselves to the world. Unreasonable people attempt to adapt the world to themselves.

Les raisonnables s'adaptent au monde, les déraisonnables s'adaptent le monde.
Dans le monde rôdent des robots et des rêves. L'adaptation des hommes modernes les plaquent sur les premiers ; rare est l'homme, qui se penche sur les seconds. Tout homme intéressant porte en lui-même le monde entier en miniature ; il n'a donc besoin d'aucune adaptation ; il suffit qu'il sache bien se servir de son propre regard.

shaw b.
Without art, the crudeness of reality would make the world unbearable.

Sans l'art, la brutalité du réel rendrait le monde insoutenable.
L'art prêche l'incurable et l'insoutenable ; le monde, lui, offre de plus en plus de prothèses, d'arcs-boutants et d'autres assurances. Le réel est perfection et équilibre, c'est l'art qui est tâtonnement, envolée ou chute.

chestov l.
Люди часто начинают стремиться к великим целям, когда чувствуют, что им не по силам маленькие задачи. И не всегда безрезультатно.

Souvent, les hommes ne se mettent à poursuivre de grands buts que lorsqu'ils se rendent compte d'être impuissants face aux petits problèmes. Et parfois ça marche.
Ici, ça marche veut dire que ça commence à danser dans leur tête. Tout but peut prétendre à de la grandeur : soit par la profondeur des commencements, soit par la largeur du chemin, soit par la hauteur des contraintes. Et la faiblesse, face à ce qui est petit, peut s'avérer force, lorsqu'on s'attaque au grand ; l'inverse est rarement vrai.

chestov l.
Стремление понять людей мешает нам узнать их.

La manie de comprendre les hommes nous empêche de les connaître.
La manie de connaître les hommes nous empêche de les aimer, puisqu'on n'aime que ce qu'on ignore. Les hommes n'écoutent ni ne vivent plus que de leur soi connu, compris et classé ; au-delà de la compréhension mécanique, aucun mystère, initiatique, impénétrable, inclassable, ne nous interpelle plus.

chestov l.
Вся современная философия выражает не то, чем живут люди, а то, что подсказывает дух эпохи.

Toute la philosophie moderne exprime non pas ce qui fait vivre les hommes, mais ce que leur souffle l'esprit de l'époque.
Je suis enchaîné à la boussole de l'époque, mais c'est aux talismans de ma propre destinée que mon regard s'accroche.

tagore r.
L'homme est l'homme, la machine est la machine, - et tous deux ne s'uniront jamais.
Tu as peut-être raison, mais seulement en paradoxe : ils vont se croiser en invertissant leurs rôles. La machine maîtrisera de plus en plus les subtilités de l'esprit humain, l'homme se débarrassera de son âme et ne s'appréciera que sur l'échelle mécanique. Deux calculateurs, dans une entente glaciale.

suarès a.
Dans cet âge sot on n'est soi que contre les autres.
Vous aviez de la chance : regardez mon contemporain - toujours avec les autres - en maître, en esclave ou en mouton, mais jamais lui-même, c'est à dire – seul.

suarès a.
Ou aveugle ou solitaire : il n'y a pas d'autre état, où l'on garde de la tendresse pour les hommes.
Plus j'écarquille les yeux, et plus ma tendresse devient robotique ; apprécie ta chance de ne t'attendrir que sur le mouton, sans te frotter au troupeau. Chez le moine ou chez l'amoureux, on trouve plus de tendresse que chez le soldat ou le politicien.

morgenstern ch.
Nichts ist für mich mehr Abbild des Lebens als der Baum. Vor ihm würde ich täglich nachdenken, vor ihm und über ihn.

En tant qu'image de la vie rien ne dépasse l'arbre. Je ne cesserai jamais de penser - devant lui et à lui.
Penser en lui, en cette langue aux ramages métaphoriques et variables, est s'unifier avec le monde, pour gagner en hauteur et en ombres.

chesterton g.k.
Civilization has run on ahead of the soul of man, and is producing faster than he can think.

La civilisation est en avance sur l'âme de l'homme, et elle produit plus vite qu'il ne peut penser.
Le faire et le penser marchent main dans la main depuis belle lurette, mais la pauvre âme se mêle peu des tours de bras ou d'horizons. Ses soifs sont indépendantes de l'évolution des bas appétits ; ce qui compte en elle, ce n'est pas sa vitesse, mais ses accélérations ; que faire, si dans le programme de robotisation, adopté par l'homme, aucune fonction ne lui est assignée, d'où son dépérissement.

chesterton g.k.
Mysticism has kept men sane. The thing that has driven them mad was logic.

Les hommes restèrent sains d'esprit grâce au mysticisme. Ce qui les rendit fous, c'est la logique.
Le mysticisme, c'est la représentation toujours recommencée, privilégiée par rapport à l'interprétation câblée, et c'est la navigation métaphorique dans les réseaux de signes. C'est la santé de l'intelligence. La logique privilégie l'interprétation, avec une représentation figée, ce qui engendre le robot (la mécanique de l'être) ou le mouton (la mécanique du devenir), deux formes de folie ordinaire.

rilke r.-m.
Das ist Sehnsucht : Wohnen im Gewoge und keine Heimat haben in der Zeit.

La nostalgie, c'est vivre dans l'élan, et n'avoir point de patrie temporelle.
Ne pas savoir ce qui accueille le meilleur de moi. Une patrie que ne touchent ni mes pieds ni mes mains ni même mes mots. Un désir apatride d'un banni du paradis, par le verbe ou par la grâce, donc d'un ban-dit, d'un a-ban-donné.

hesse h.
In unserer Zeit ist der Dichter zwischen der Maschinenwelt und der Welt intellektueller Betriebsamkeit zum Ersticken verurteilt.

De nos jours, le poète est condamné à étouffer entre le monde des robots et celui de l'activisme intellectuel.
Le poète devrait ne plus suivre le souffle de son esprit ouvert, mais respirer par son âme, pour ne pas succomber aux pestilences ambiantes. Sortir du troupeau, jadis, fut facile ; aujourd'hui, étouffer les instincts mécaniques est une autre paire de manches, beaucoup plus difficile.

einstein a.
Wir leben in einer Zeit vollkommener Mittel und verworrener Ziele.

La perfection dans les moyens et la confusion dans les buts caractérisent notre époque.
Et plus encore - la bassesse des contraintes et l'absence du mystère. C'est ainsi que le comptable, géniteur de la démocratie, polit une civilisation. En revanche, quand le poète proclame que le but est lumineux, le tyran, son héritier, ne lésine plus sur les moyens et nous renvoie à la barbarie. Et le robot l'achèvera : « Le corps, appliquant sa force, pour avancer vers le but, s'appelle machine »* - Kant - « Ein Körper der eine absichtlich bewegende Kraft hat heißt Maschine ».

blok a.
До человека без музыки сейчас достучаться нельзя.

La musique est aujourd'hui le seul moyen d'atteindre l'homme.
Le robot n'a besoin ni de rythmes ni de tonalités, ses messages s'énoncent en platitudes linéaires, sans saccades ni roulades. Le robot, c'est l'homme de la version courante, et la musique nous renvoie aux sources. La caresse, que je mets au Commencement, est la préférence donnée au mystère face aux problèmes, ou à la musique face aux bruits ; et A.Blokpeut-être, avait raison : « Au commencement était la Musique » - « В начале была музыка ». D’autant plus que la musique est la caresse de l’âme.

blok a.
Мир растёт в упругих ритмах. Ритм задерживается, чтобы потом хлынуть. Культура есть музыкальный ритм.

Le monde va par retour de rythmes ; retenu un instant, le rythme déferle ensuite ; la culture, c'est le rythme musical.
Depuis que le rythme musical quitta les hommes, le monde va par monotonie de l'algorithme digital, gérant, sans retenue, toute sa platitude acculturée.

ortega y grasset j.
El ejército humano se compone ya de capitanes. Basta ver la energía, la resolución, la soltura con que cualquier individuo se mueve hoy por la existencia.

La troupe humaine n'est composée aujourd'hui que de capitaines. Regardez l'énergie, la détermination, l'aise, avec lesquelles tout individu avance dans la vie.
La promotion de pions est acte central du jeu d'échecs, réduit au grade du jeu de réussites.

heidegger m.
Der Mensch wird zum Gestell seiner technischen Schöpfungen, die eine « sekundäre Realität » schaffen.

L'homme devient une bête de labeur, abandonnée à la « réalité secondaire » de ses fabrications.
On a vu aussi des anges de fainéantise se livrant à une fabrication sans vertige, soporifique. « La technique, jadis, ne s'en prenait qu'à la nature ; c'est à la culture désormais d'en subir l'assaut » - Soljénitsyne - « Раньше техника занималась природой, а теперь она взялась за культуру ». Tout talent est vu, aujourd'hui, à travers un prisme technologique.

heidegger m.
Im planetarischen Imperialismus des technisch organisierten Menschen erreicht der Subjektivismus des Menschen seine höchste Spitze, von der er sich in die Ebene der organisierten Gleichförmigkeit niederlassen wird.

Dans l'impérialisme planétaire de l'homme organisé par la machine, le subjectivisme atteint sa hauteur sublime, pour se laisser glisser vers la platitude de l'uniformité organisée.
Un peu de sain collectivisme lui aurait appris, qu'il n'est guère seul, en haut, sur son altier plateau, mais bien bas, au milieu d'un entier troupeau.

heidegger m.
Der Mensch ist der Hüter des Seins.

L'homme est le berger de l'Être.
La brebis galeuse étant écartée des pâturages, ce vagabond devenu sentinelle du néant (Pascal) ou surveillant du devenir (Marx), est condamné à n'avoir sous ses yeux et dans ses rêves que le troupeau. De gardien de son frère, d'accusé, l'homme devint citoyen de la termitière. « Pas de berger, qu'un troupeau ! »* - Nietzsche - « Kein Hirt und eine Herde ! ». Pourtant, il aurait pu être vigile du mystère, être poète.

heidegger m.
Alles Große ist nur daraus entstanden, daß der Mensch in einer Überlieferung verwurzelt war.

Tout ce qui est grand ne surgit que d'un enracinement de l'homme dans une tradition.
L'enracinement donne des couleurs, mais c'est bien un déracinement qui en assure l'intensité ; pas de grandeur sans l'exil, mais pas de vie sans patrie.

heidegger m.
In allen Bereichen des Daseins wird der Mensch immer enger umstellt von den Automaten.

Dans toutes les sphères de l'existence, l'homme se trouve de plus en plus cerné par le robot.
Pour les bras et les cerveaux, l'alliance avec le robot ne peut être que bénéfique. Mais c'est dans nos poitrines que les redditions sont les plus nombreuses. Certaines citadelles, telle l'âme, cessèrent toute résistance et se vendirent au vainqueur. Désormais, le robot, en maître des lieux s'installa dans les hommes, pour menacer l'homme.

wittgenstein l.
The world becomes broad and flat and loses all depth.

Le monde devient étendu et plan, et perd toute profondeur.
La profondeur est, depuis bien longtemps, alliée de la platitude ; c'est l'existence même de la hauteur qui échappe aux yeux de l'esprit, accaparés par des choses trop pesantes. La hauteur n'est perçue que par le regard de l'âme, cette pauvre âme qui, réduite aux dimensions hostiles, expira.

tsvétaeva m.
Наше взаимоотношение с Францией - очарование без понимания.

Notre regard sur la France - un enchantement dans l'incompréhension.
L'Allemand comprend l'urbanisme français, l'Anglais - la politique, l'Espagnol - la philosophie, l'Italien – la gastronomie, mais seul le Russe y voit le chevalier, sans comprendre ce qui est chevaleresque. On n'aime que ce qu'on ne comprend pas. Le monde est fait d'esprits-fantômes et de faits-atomes. Les fantômes enchantent le regard, les atomes se contentent des yeux.

jünger e.
Der zeitgenössische Mensch glaubt an das, was er in den Zeitungen liest, aber nicht daran, was in den Sternen steht.

Notre contemporain croit ce qui est écrit dans le journal et non ce qui est inscrit dans les étoiles.
Dans leurs déserts surpeuplés de dissipateurs de mirages, leurs yeux n'atteignent plus la hauteur des ermites et leurs oreilles ne sont à l'écoute que de la profondeur des termites - ex profundis clamavi« En irriguant les déserts, épargne les mirages »** - Guénine - « Орошая пустыни, сохраняйте миражи ».

nabokov v.
Мы - гусеницы ангелов.

Nous sommes des germes d'anges.
Mais nous ratons notre naissance plus sûrement que notre mort. L'inutilité des ailes nous rapproche du mouton ; la pureté aseptisée nous voue au robot.

jankelevitch v.
Il y a une chose qu'on ne parviendra jamais à extirper du cœur de l'homme, c'est sa mesquinerie.
Si, on l'a bien extraite, extraite du cœur brisé, pour la greffer à la cervelle, dont le cœur en bronze devint co-conservateur. Une hauteur d'âme écroulée prend si facilement la forme d'une platitude de raison.

sartre j.-p.
L'homme n'est point la somme de ce qu'il a, mais la totalité de ce qu'il n'a pas encore.
La totalité résulterait-elle de mystérieuses opérations, inconnues de mathématique, contrairement à la somme ? Ce trait de la perfection portraiture l'actif, mais caricature le spéculatif. Je salue le passage d'avoir vers être : « La vie n'est pas une somme de ce que nous avons été, mais de ce que nous aspirons être » - Ortega y Gasset - « La vida no es une suma de lo que hemos sido, sino de lo que anhelamos ser ». L'intensité hors-temps est une belle contrainte, que ne vaut aucune fin prospective. L'unité du souffle, au-dessus de l'union des horizons.

char r.
L'essaim, l'éclair et l'anathème, trois obliques d'un même sommet.
Il n'y a plus de soucis d'éclairage, les anathématisants se cachèrent dans des souterrains et l'essaim prit l'allure de troupeau ou de meute.

char r.
Ce sont les questions des anges qui ont provoqué l'irruption des démons.
Quelle chance ont les contrées, où ne retentissent que les questions des bêtes, qui ne provoquent que la multiplication des moutons !

weil s.
La science ne présente que trois intérêts : 1. les applications techniques ; 2. jeu d'échecs ; 3. chemin vers Dieu.
Les techniciens et les échéphiles finirent par usurper cette voie qui, devenue trop large, n'a plus de portes étroites qui, seules, mènent à Dieu.

weil s.
Tout vide non accepté produit de la haine.
Voilà pourquoi ce monde a l'air si débonnaire, il est bourré de tant de choses inélastiques, apportées par notre moi inférieur. L'amour naît d'un vide appelé par notre moi supérieur.

weil s.
La chair dit je ; le diable dit nous.
Le diable, de naïf et totalitaire, devint retors et démocrate : tous, désormais, s'égosillent - je, je, sans se douter, qu'ils traduisent ainsi, de plus en plus fidèlement, le nous diabolique. Le nous fraternel reste à découvrir, question du bon choix de frontières.

cioran é.
La crétinisation par la philosophie - phénomène moderne en France. Jusqu'à présent l'Allemagne seule paraissait en avoir le privilège.
Il est temps d'abolir les cours de philo au lycée et de multiplier les postes de journalistes ou sociologues pour ceux qui se trompent de métier. Introduire des cours de l'inactuel pour ceux qui sont sensibles au vide.

cioran é.
Voit-on le Bouddha quitter le monde à cause de ses contemporains ?
Le contemporain immédiat, c'est un journaliste dans l'âme, homme du media. Nos péroraisons devraient ne s'adresser qu'à l'éternité journalière ou à un passé dépassé.

celan p.
Über der grauschwarzen Ödnis.
Ein baum-
hoher Gedanke greift sich den Lichtton :
es sind noch Lieder zu singen jenseits der Menschen.

En surplomb du noir-gris désert.
Une pensée
à hauteur d'arbre
saisit le ton de lumière :
il est encore des chansons à chanter au-delà des hommes.
En cette altitude, ce qui se chante, au lieu de se narrer, s'appelle regard à hauteur d'arbre. « Les arbres sont des poèmes, que la terre écrit pour le ciel » - Gibran - « Trees are poems that earth writes upon the sky ».

deleuze g.
De l'âge classique à la modernité, nous allons d'un état, où l'homme n'existe pas encore à un état, où l'homme a déjà disparu.
Quand les seuls itinéraires (sentiers battus des pédants), qui vous intéressent, vont de l'assujettissement à la néantisation, il n'est pas étonnant que vous ratiez les vétilles de culs-de-sac : passions, souffrances et doutes. Bref, ce qui fait, que l'homme (aspiré vers le surhomme) ne disparaîtra jamais ; disparurent les hommes, cette espèce évincée par le robot (un concentré du sous-homme), même dans les chaires universitaires.

foucault m.
Le vrai sens historique reconnaît, que nous vivons sans repères ni coordonnées originelles dans des myriades d'événements perdus.
Et le sens géométrique aurait dû nous inciter à nous méfier de volumes et surfaces, calculés dans des coordonnées pipées.

baudrillard j.
Jadis, le corps fut la métaphore de l'âme, puis il fut la métaphore du sexe, aujourd'hui il n'est plus la métaphore de rien, il est le lieu de l'enchaînement machinique, d'une programmation.
Et avec une gestion d'exceptions et d'interruptions, qui préserve nos robots de toute secousse d'âme virtuelle, vouée à une exécution algorithmique.

steiner g.
L'homme est homo ludens, le danseur nietzschéen à l'orée du rien. Pour les maîtres contemporains du vide, les enjeux sont d'ordre ludique.
« L'homme n'est tout à fait homme que là où il joue » - Schiller - « Der Mensch ist nur da ganz Mensch, wo er spielt ». Ce n'est plus la danse, le jeu, mais le calcul, la rédaction de règles du jeu, qui mènent l'homo faber le plus loin dans la mécanique moderne, puisque le jeu est vu désormais comme un cas particulier du paradigme de scénario. Le maître du vide, l'homo ludens ou l'homo pictor, est évincé vers le désert. Redécouvrant la plénitude, il devient homo altus.

debray r.
L'Amérique pense le câble, et l'Europe, le message.
« Vous êtes les facteurs, et moi j'écris les lettres » - Pouchkine - « Вы - почтари, а я слагаю письма ». Mais les facteurs prennent leur revanche : « Le facteur du m'as-tu-vu, ce méchant jumeau évince l'homme de la plume, du m'as-tu-lu et de la honte » - Joyce - « Shem the Penman is taken advantage of by his evil twin Shaun the Postman ». L'écoute des hommes étant tournée vers les machines, le message, pour être entendu, a de plus en plus besoin du câble. Ainsi le message, ami de la vie et ennemi du nombre, se dévitalise et se digitalise. Ce qui m'attire le plus, c'est le messager, l'ange sans maître et sans affolement ni panique.

debray r.
La France est un revenez-y d'écumes et de fontaines, de cascades et d'avens, une façon de s'y prendre avec les robinets, les regards des filles et le temps qui passe.
La patrie n'est pas ce qu'on aime, elle est ce qu'on aime, sans savoir pourquoi.