bible
Gagner en savoir - gagner en douleurs.
Aux uns, le savoir est un mode d'emploi, aux autres - un pourvoyeur d'entrées des dictionnaires ou de couleurs des palettes. Pour peindre des béatitudes, la pauvreté des ressources n'est pas un handicap ; c'est pourquoi l'artiste déploie ses dons surtout en peinture des désastres. En plus, le savoir nous apprend, qu'aucun Créateur ne nous surveille et que seule notre propre création nous mette en contact avec l'éternité ; ceux qui ont besoin de maîtres ou de guides, en éprouvent une douleur à part à reproduire. En tout cas, le savoir n'est pas l'ivresse, mais une coupe, n'est pas une fontaine, qui réveillerait nos meilleures soifs : « La soif de savoir est donnée par Dieu à l'homme pour le mettre sur le gril » - la Bible - le savoir peut élargir ou approfondir mes plaies, il n'est pour rien dans la hauteur et l'intensité de ma flamme.

confucius
Il est plus difficile de se défendre de l'amertume dans la pauvreté que de l'orgueil dans l'opulence.
Parce qu'on trace des récits plus entraînants et lisibles en trempant sa verve dans la bile que dans la graisse.

héraclite
Le monde est un feu vivant, s'allumant par un style.
L'intensité vécue en musique - beau style de vie !

démocrite
Belle attitude que penser droit dans le malheur !
Ce qui s'appelle belle fidélité. Penser oblique dans le bonheur peut, étrangement, être un beau sacrifice !

démocrite
La contrainte fait augmenter la jouissance.
Comme le meilleur maître d'amour est celui qui en est esclave. La forme de la jouissance est déterminée par ses contraintes ; quand la forme est belle, on finit par même en oublier le fond. Les contraintes nous épargnent l'ennui des confrontations avec ce qui est plat, sans promesse de profondeur de la pensée ou de hauteur du sentiment. Les contraintes forment les vecteurs, comme la noblesse forge les valeurs.

euripide
L'homme supérieur reste fidèle à l'espérance.
Et même en la sacrifiant, il sait qu'elle est Phénix, et il la vénérera jusqu'au milieu de ses cendres.

platon
Vous ne sauriez être assez petits pour vous cacher sous la terre, ni assez grands pour vous élancer dans le ciel, mais vous subirez la peine, qui vous est due.
Plus profonde est ma résignation et plus haut est mon rêve, plus intense sera ma musique, qui couvrira peut-être mes gémissements inévitables. Sur terre, mes mains et mes pieds se prosternent devant un ciel compréhensif et muet ; c'est à mes soupirs, enterrés ou envolés aux nues, que désormais le Dieu vengeur en veut.

aristote
La souffrance devient belle, quand, au lieu d'être supportée par ton insensibilité, elle est portée par ta grandeur d'âme.
Mais on fit plus de progrès en anesthésiants qu'en altimètres, et la beauté devint objet anachronique des fouilles et des ruines. La pire des insensibilités réside non pas dans le corps, mais dans l'âme défaillante. Le bien se dissout dans la loi, le beau s'affadit dans la paix d'âme. Le règne du seul vrai, ce sont les crépuscules de l'homme-poète.

épicure
Vaine est la parole d'un philosophe, qui ne guérit aucune souffrance de l'homme.
Le philosophe d'aujourd'hui ne s'occupe que des hommes en pleine santé, avec revenus stables, sans déconvenues d'âme durables. Aux derniers souffrants d'âme il ne reste que le mot : « Les mots sont guérisseurs des âmes malades » - Eschyle. La philosophie devrait s'occuper de consolations face à la souffrance à venir, plutôt que de remèdes à la souffrance déjà avérée.

horace
Ingenium res adversa nudare solent, celare secunda.

Le malheur a le mérite de réveiller nos talents qui, en circonstances heureuses, seraient restés endormis.
Ce sont, en général, de bien petits malheurs et de bien petits sommeils. Le vrai talent naît du rêve d'un bonheur en quête d'interprète. Et quand l'intelligence ajoute à ce rêve obscur une lumineuse certitude de la beauté du monde, on devient créateur.

cicéron
Patria est ubicumque est bene.

Où l'on est bien, là est la patrie.
Et c'est quand on y sera mal qu'on comprendra, qu'on s'était trompé (avec Aristophane ou tel Milton : « our country is where ever we are well off » ou, mieux, Fénelon : « La patrie d'un cochon se trouve partout, où il y a du gland »). La patrie est le pays, qui veut partager ta souffrance, autant dire, que le solitaire est toujours un exilé. Ou Robinson ou un bon dramaturge : « Ubi pater sum, ibi patria » - Nietzsche. Ou un bon interprète : « La patrie n'est pas là où tu habites, mais là où tu es compris » - Morgenstern - « Nicht da ist man daheim wo man seinen Wohnsitz hat, sondern wo man verstanden wird ». Ou un bon spectateur : « où je comprends et suis compris » - Jaspers - « wo ich verstehe und verstanden werde ». Ou un bon sculpteur : « Où je me crée, là est ma patrie »** - Valéry. Ou un bon philosophe : « On est bien, là où l'on n'est pas » - proverbe russe - « Там хорошо, где нас нет ». Ou un ange, enfant du ciel, la patrie de ta voix et l'exil de ta voie.

plutarque
Celui qui vise de hauts faits souffre hautement.
À l'échelle du rêve tous les faits sont bas ou plats ; la souffrance, humble de fond, c'est à dire altière de forme, sera toujours au-dessus de la souffrance fière.

plutarque
Les impies n'ont besoin d'aucun Dieu pour les tourmenter.
Que l'impie vive pour souffrir, ou que l'homme pieux souffre pour vivre, la somme me paraît être la même. Dans le monde de demain, il n'y aura ni vie imprévisible ni coupures de souffrance, mais branchements et extinctions programmés.

st augustin
Misericordia, hac una causa amantur dolores.

La compassion, c'est la seule cause qui fait aimer les douleurs.
L'amour tout court en est une autre : « Ce n'est pas toi que j'aime, j'aime ta souffrance » - Chostakovitch - « Не тебя люблю, страдание твоё люблю ». Si la douleur est pierre de touche des asiles, elle est aussi pierre angulaire des tours d'ivoire, pierre d'achoppement de la foi, pierre tombale des ruines.

st augustin
Fruimur enim cognitis, utimur quo fruendum est. Nec est alia vita hominum vitiosa quam male utens et male fruens.

Tous nos malheurs viennent de ce que nous nous réjouissons de ce dont nous aurions dû nous servir, et nous nous servons de ce dont nous n'aurions dû que nous réjouir.
Enchantement des fariboles, désenchantement des auréoles.

boèce
In omni adversitate fortunæ, infelicissimum genus est infortunii fuisse felicem.

Dans tout malheur, avoir été heureux est le pire des malheurs.
« Il n'est pas de douleur plus grande, que de se souvenir des jours de bonheur dans la misère » - Dante - « Nessun maggior dolore che ricordarsi dei tempi felici nella miseria ». Inversement, « le souvenir des douleurs passées a du charme, quand on est à l'abri » - Cicéron - « habet praeteriti doloris secura recordatio delectationem ». L'abri le plus sûr, nous protégeant contre l'écroulement du meilleur, a pour nom - ruines. Comme le sous-sol, en tant qu'habitacle, aide beaucoup à la préservation de la hauteur.

eckhart me
Es gibt nichts Galligeres als leiden und nichts Honigsameres als gelitten haben.

Rien n'est plus fiel que souffrir ; rien n'est plus miel qu'avoir souffert.
Maudire l'essaim et ruiner les ruches - deux saisons du butineur de fleurs. Il faut tenter de voir dans le fiel – un miel mal digéré. L'état d'âme mielleux se traduit le mieux par un esprit fielleux.

pétrarque
Un bel morir, tutta la vita honora.

Un beau mourir toute la vie honore.
Et puisque la beauté est réservée aux commencements : « En ma fin est mon commencement » - Marie Stuart. Il n'existe pas de belles morts illuminant une vie obscure ; aucun haut fait ne relèvera mes ruines ; toute hauteur et toute beauté ne sont que hic et nunc.

pétrarque
Né so se guerra o pace a Dio mi cheggio, ché 'l danno è grave, et la vergogna è ria.

Je ne sais si c'est la guerre ou la paix que je demande à Dieu, et la honte en est tout aussi grande.
La guerre contre autrui et la paix avec soi-même - source de la plus grande des hontes. Bellum omnium contra omnes, ce fut le cas jadis ; désormais, c'est pax omnium cum omnis. Le sage vise la paix avec autrui, et il trouvera toujours une causa belli contre soi-même. « Des conflits avec autrui, nous retenons la rhétorique ; des conflits avec nous-mêmes - la poésie » - Yeats - « Of our conflicts with others we make rhetoric ; of our conflicts with ourselves we make poetry ».

de vinci l.
Dov’è più sentimento, lì è più martiri.

Où le sentiment est grand, grande est la souffrance.
Le bonheur est affaire de l'épiderme ou des yeux fermés, il ne peut qu'être petit, comme le sentiment qui l'alimente ; la grandeur du sentiment est dans la hauteur de l'inconnaissable ou dans la profondeur de l'inconnu, et dans ce gouffre se tapit la souffrance.

montaigne m.
L'homme possède ses biens par fantaisie, les maux - en essence.
Le nouveau-né, tourné vers son intérieur, sanglote spontanément ; pour le faire rire, on a besoin d'astuces extérieures. L'agonisant se force à rire, mais geint de bon cœur. Entre ces deux saisons, le bonheur est à court de clefs rieuses, et le malheur est expert en serrures pleureuses. L'artiste ne veut pas imiter la vie ; il se concentre sur la nature tragique, avec des moyens d'une culture ludique.

cervantès m.
A todos los desdichados sobra, a los cuales suele ser consuelo la imposibilidad de tenerle.

Aux malheureux sert de consolation l'impossibilité de pouvoir être consolés.
L'espoir berce le naïf, le désespoir tient en éveil le sage. Et la pire détresse serait l'absence de détresses (Hölderlin). « La vérité du bonheur naît sur le fond de l'échec »*** - Jaspers - « Die Wahrheit des Glücks entsteht auf dem Grunde des Scheiterns ». Le désespoir du naïf, c'est le bonheur qui s'en aille ; l'espoir du sage, c'est l'art de supporter le malheur. « Malheureux est celui qui ne sache pas supporter son malheur » - Bias – le désespoir n'est écrasant que si l'on manque d'espérances impondérables.

bacon f.
A hope is good breakfast but bad supper.

L'espoir est bon au petit-déjeuner, mais mauvais au dîner.
Quand le cycle vital est dicté par la sève diurne. Avec le détour prolongé par le rêve nocturne, les précédences s'inversent. Un chant du cygne accompagne mieux un bel espoir qu'un chant du coq, car un chant de Walkyrie lui succède. Le cygne est grec et hindou, le coq - germanique et latin…

shakespeare w.
But words are words ; I never yet did hear
That the bruised heart was pierced through the ear.

Les mots ne sont que des mots et je n'ai jamais ouï dire
Que dans un cœur on pénétrât par l'oreille.
Un mot mérite son nom, quand il s'adresse avec la même insistance à l'oreille, aux yeux et à l'âme (qui est un cordon entre la cervelle et le cœur). Sinon il n'est qu'une entrée du dictionnaire.

spinoza b.
Titillationem et dolorem ad hominem referri quando una ejus pars est affecta ; hilaritatem et melancholiam quando omnes pariter sunt affectæ.

Caresse et souffrance se présentent, quand l'homme n'en est affecté que dans une seule partie ; rire ou tristesse - quand tout en lui en est touché.
C'est comme l'aphorisme, comparé avec le roman : la caresse est la maxime du bonheur ; tout dire est dire l'ennui ; la peau est cette délicieuse partie, où la hauteur du regard rencontre la profondeur du désir.

spinoza b.
Abiectio est de se præ tristitia minus justo sentire.

L'humilité consiste à te voir, en proie à la tristesse, moins grand que tu n'es.
C'est pourquoi, parmi les orgueilleux et transparents comptables, les plus répandus de tes admirateurs, on ne voit pas beaucoup d'humbles. Le soi visible peut être profond, mais l'humilité consiste à reconnaître, qu'il ne sera jamais aussi haut que le soi inconnu. Ou bien qu'en matières profondes nous sommes tous interchangeables ; la fierté n'y a pas sa place.

voltaire f.-m.
Le bonheur n'est qu'un rêve, et la douleur est réelle.
Le rêve s'interprète, la réalité est muette - donc c'est bien la douleur qui est plus près du songe, et le bonheur - de l'ineffable éveil.

joubert j.
J'ai donné mes fleurs et mon fruit ; je ne suis plus qu'un tronc retentissant.
Les meilleures saisons d'un vrai arbre s'écrivent non seulement en couleurs, mais aussi en musique, en ampleur ou en recueillement, en actualité, en mémoire et même en douleur.

joubert j.
L'esprit conçoit avec douleur et enfante avec délices.
Comme dans la vie, la conception est tâtonnante et toute dans le sondage des profondeurs. Mais le nombre d'angles d'attaque est plus déroutant, et les aspérités et culs-de-sac abondent davantage.

goethe j.-w.
Armut selbst macht stolz, die unverdiente.

Même la misère rend fier, quand elle n'est pas méritée.
Dès qu'on pèse les mérites, on est dans l'aigre ressentiment ou dans l'insipide bonne conscience. La fierté est toujours dans l'acquiescement, même si le sel ou la bile s'y mêlent. « L'acquiescement transforme malheur en bonheur » - H.Hesse - « Unglück wird zu Glück, indem man es bejaht ». Il serait utile de se souvenir de la grande leçon nietzschéenne sur la libération du ressentiment (Erlösung von der Rache) de l'homme qui souffre.

chateaubriand f.r.
Un charme est au fond des souffrances : la nature de l'homme est la misère.
Au fond, c'est plutôt la bile ; c'est la forme, c'est à dire la musique de nos soupirs, mots ou vociférations, qui en constitue le charme. Heureusement, l'homme a une seconde nature, qui est l'art, et qui est sa majesté.

hölderlin f.
Wer auf sein Elend tritt, steht höher.

Celui qui surmonte sa douleur monte plus haut.
Quand on la vit dans un élément liquide, on s'en laisse submerger. Avec du solide, on se bronze ou se brise. Le feu nous consume. Enfin, avec de l'aérien, on a une promesse de hauteur, qu'on atteint par son regard ailé. Toutefois, toute épaule de géant est bonne pour notre vue hautaine.

hölderlin f.
Alle Trauer ist nur der Weg zu wahrer heiliger Freude.

Toute tristesse n'est que le chemin vers la vraie joie sacrée.
La tristesse est bon firmament, mais mauvais chemin ; elle se suspend au-dessus de l'inaccessible, qu'elle aide à garder sacré. Cyclothymie de hauteur. La joie sacrée s'appellerait-elle nostalgie ? Un livre sans nostalgie ? - c'est un portrait sans les yeux ou sans la bouche !

beethoven l.
Durch Leiden Freude.

Par la douleur vers la joie.
On apprend aujourd'hui toutes les langues étrangères, y compris celle de la musique, - sans douleur. L'effort humilie l'essor. Et l'on ne retire de cette sueur aseptisée que … de la connaissance (comme le voient le Prométhée d'Eschyle, le Faust de Goethe et le Manfred de Byron).

beethoven l.
Kreuze im Leben des Menschen sind wie Kreuze in der Musik : sie erhöhen.

La croix, dans la vie comme dans la musique, signifie la hauteur.
Ta hauteur rejoint la haute intelligence, que Dostoïevsky attachait à la douleur, là où Nietzsche lisait une profonde noblesse ou Maître Eckhart - une étendue de la perfection : « L'animal le plus rapide, qui vous porte à la perfection, c'est la souffrance » - « Das schnellste Tier, das euch zur Vollkommenheit trägt, ist Leiden ».

byron g.
Sorrow is Knowledge… The tree of Knowledge is not that of Life.

Le savoir est dans la douleur, mais son arbre n'est pas celui de la vie.
Eschyle ne le voyait pas autrement : « Par la souffrance - la connaissance, telle est la loi souveraine », tandis que Prométhée aurait inversé l'effet et la cause, tout comme l'Ecclésiaste et G.Bruno : « Qui accroît le savoir, accroît la douleur » - « Chi accresce il sapere aumenta il dolore ». La sotte espérance socratique de « pouvoir guérir par la connaissance l'éternelle blessure de l'existence » - « durch das Erkennen die ewige Wunde des Daseins heilen zu können » fut dénoncée par Nietzsche. Seuls les plus obtus des philosophes, les spinozistes, promettent de la joie, qui consisterait en connaissances. Le jeune Nietzsche tombe dans le même travers, en espérant  Dans l'insipide jungle moderne, l'Ecclésiaste bureautisé déracina toute libido sciendi, toujours solitaire, tandis que le nom même d'Ecclésiaste désigne celui qui prêche à la foule. On a beau placer son Golgotha au milieu du jardin d'Éden, - la croix ou le pommier - c'est la rencontre des crânes et le divorce des désirs. Dans l'arbre du rêve, le savoir est ce qui en soude les branches ; la douleur - ce qui amène la sève et colorie les fleurs. Tout ce qui n'est pas tenté par la hauteur d'arbre est teinté de platitude.

byron g.
Happiness was born a twin.

La joie est née jumelle.
La souffrance, elle, ignore la gémellité. Le reflet d'une joie est une clef ou un attouchement ; le reflet d'une souffrance est une farce ou un puzzle. Les joies solitaires, surtout celles d'un poète, sont toujours douteuses et fragiles : « Faire de la poésie, c'est comme faire l'amour : on ne sait jamais si son plaisir est partagé »* - Pavese - « Far poesie è come far l'amore : non si saprà mai se la propria gioia è condivisa ».

byron g.
Joy's recollection is no longer joy,
While sorrow's memory is a sorrow still.

Le souvenir du bonheur n'est plus du bonheur ;
Le souvenir de la douleur est de la douleur encore.
Comme quoi l'inventé risque moins que le réel d'être éventé. Les mémoires s'amplifient, l'oubli se rehausse.

schopenhauer a.
Jedes einzelne Unglück erscheint zwar als eine Ausnahme ; aber das Unglück überhaupt ist die Regel.

Chaque malheur particulier semble être une exception, mais le malheur général est la règle.
Tandis qu'un bonheur particulier semble être prévu par une règle divine, mais le bonheur universel, prédit par Marx, est ubuesque. L'uniformité du bonheur (par exemple, du bonheur familial, pour Tolstoï), face au malheur protéiforme, si docile sous la plume des acariâtres. Un bonheur – trouver une forme heureuse – au fond malheureux.

heine h.
Wir begreifen die Ruinen nicht eher, als bis wir selbst Ruinen sind.

Nous ne comprenons guère les ruines que le jour, où nous-mêmes le sommes devenus.
Soit on les plante et les chante, soit on les conte et les raconte. On les confond soit avec une tour d'ivoire, soit avec une déchetterie. On comprend les casernes et les villas ; les ruines sont là pour qu'on continue à se perdre dans une ignorance étoilée.

pouchkine a.
Я жить хочу, чтоб мыслить и страдать.

J'aspire à la vie pour penser et souffrir.
« Souffrir et penser sont liés d'une manière secrète » - Blanchot - et ce secret n'est grand que si la souffrance ou la pensée le sont. Souffrir, c'est découvrir en soi des raisons plus fortes que la pensée. La réciproque serait aussi juste : « Plus ta pensée sera profonde, plus haute sera ta souffrance »** - Confucius. Le moi inconnu souffre, le moi connu pense : « Vivre, c'est penser » - Cicéron - « Vivere est cogitare » - disent ceux qui se contentent du connu.

leopardi g.
La più dritta strada al piacere, e a un'ombra di felicità, è il dolore.

Le chemin le plus droit vers le plaisir et vers l'ombre du bonheur, est la douleur.
L'intensité et la surprise y sont plus précieuses que la distance et le temps ; des chemins obliques, des impasses, des chutes ou des envolées, bref - des pointillés y sont plus prometteurs que la continuité ; le vrai chemin, le chemin invisible, s'y dessine à la verticale. La douleur profonde y apporte de l'amplitude.

leopardi g.
L'uomo sarebbe onnipotente, se potesse esser disperato tutta la sua vita.

L'homme serait tout-puissant, si son désespoir était un état, qui pût durer.
Heureusement, Dieu nous a munis d'ironie, pour que nous mettions le meilleur de nous-mêmes - dans une autre vie, dans la faiblesse, où s’éveille un désespoir vivifiant.

leopardi g.
Sono stanco della indifferenza filosofica, che è il solo rimedio de' mali e della noia, ma che infine annoia essa medesima.

Je suis las du relativisme philosophique, qui est pourtant le seul remède des maux et de l'ennui, mais qui finit, lui-même, par ennuyer.
La bonne philosophie commençant par l'aveu que nos maux sont incurables, toute recherche de remèdes aboutit au désenchantement, c'est à dire à l'ennui. Enchanter la douleur, trouver une consolation, irrésistible et invivable, - la première leçon philosophique. La seconde – sonder les merveilles du langage, un bon remède contre l'ennui des actes et des images.

emerson r.w.
It is only the finite that has wrought and suffered ; the infinite lies in smiling repose.

Il n'y a que le fini qui s'agite et souffre ; l'infini immobile garde le sourire.
Ce qui est prodigieux avec les choses qui n'existent pas, tels l'infini, l'immortalité, la toute-puissance, c'est qu'elles nous apprennent à chanter, au beau milieu de nos misères, - un oui souriant et grandiose, au lieu de hurler des non grincheux et mesquins.

musset a.
Fille de la douleur, Harmonie.
L'harmonie est la tension, dans le désir, entre sa voix et son regard. Quand j'ai ma propre voix, cette harmonie ne peut être que douloureuse : ma voix résonne vers l'intérieur, tandis que le regard est ce qui m'est le plus éloigné, d'où la déchirure.

musset a.
Il n'est joie ou douleur, si juste et si certaine,
Dont quelqu'un n'ait douté.
Ce qui permet d'inventer des joies, dans une douleur, ou d'anticiper des douleurs, dans une joie. Ce qui élargit mes gammes, sur lesquelles se composera la musique de ma vie, où la justice et la certitude ne sont qu'un thème, au même titre que le hasard et le doute

tolstoï l.
Ежели бы не было страдания, человек не знал бы границ себе, не знал бы себя самого.

Si la souffrance n'existait pas, l'homme ne se connaîtrait pas de limites, il ne se connaîtrait pas lui-même.
Grâce à la souffrance, l'homme reconnaît, que ses limites ne lui appartiennent pas, qu'il est donc un Ouvert inconnaissable, tendant à s'unifier avec le Créateur de ses limites.

kierkegaard s.
En esthétique, le désespoir est un désespoir de la faiblesse, du refus d'être soi-même ; en éthique, le désespoir est celui de l'affirmation de soi-même, du désir désespéré d'être soi-même.
Et en mystique, le désespoir est celui du constat, que tout notre soi-même est désespérément autrui, les autres, donc l'enfer. Est mystique celui qui sait se dégager de la sociabilité du langage.

kierkegaard s.
Ma peine est mon château seigneurial.
Et des joies fantomatiques le hantent en fêtes anacréontiques, bachiques ou orgiaques. On s'y attend plutôt aux ruines ennoblissantes qu'aux assauts héroïsants. Au chant haut perché plutôt qu'au camp retranché.

kierkegaard s.
Si l'homme était ange ou bête, il ne connaîtrait pas l'angoisse.
La bête vit en accord avec son acte, et l'ange - avec le sentiment ; mais l'esprit d'homme reconnaît qu'aucun accord n'est possible entre le sentiment et l'acte ; c'est cela, l'angoisse.

kierkegaard s.
Pour se chagriner, il faut du courage moral ; pour se réjouir, il faut du courage religieux.
La résignation, dans les deux cas, est préférable : elle rend le chagrin plus profond et la douleur - plus haute. La religion est toujours au-dessus de la morale, puisque se laisser guider par ce qui n'existe pas est plus noble que consulter les normes qui existent bien.

flaubert g.
On ne meurt pas de malheur, on en vit, ça engraisse.
Engraisse et vivifie les vocabulaires. Voyez, par contre, le bonheur ou l'hilarité végéter dans l'aridité des lexiques, à côté de la vitalité de « la tristesse : un appétit qu'aucun malheur ne rassasie » - Cioran. Le malheur est cette fontaine, souvent imaginaire, près de laquelle on adore mourir de soif.

france a.
La souffrance ! Quelle divine méconnue ! Nous lui devons tout ce qu'il y a de bon en nous.
L'homme est libre, dès qu'il se débarrasse de la souffrance et ne se sent plus redevable devant le Créditeur céleste. Et cela engendre la bonne conscience, bien connue chez tous les salauds terrestres.

dostoïevsky f.
Неотвратимые результаты сознания : скука и упадок.

Les résultats obligés de la conscience : l'ennui et la résignation.
La jovialité et la dignité couronnent l'inconscience. Il faut choisir entre le bonnet d'un âne, heureux et sans foi, et les nimbes ombrageux, que ne voient que des hommes de foi.

dostoïevsky f.
Человек не есть разумное существо, стремящееся к счастью ; он есть существо иррациональное, имеющее потребность в страдании ; страдание есть единственная причина возникновения сознания.

L'homme n'est pas un être rationnel aspirant au bonheur. Il est irrationnel dans son besoin de souffrance, qui est la seule raison d'apparition de la conscience.
Tandis que l'extinction de la conscience est souvent précédée par une auto-suffisance, rationnelle et indolore, pour ne pas dire plate. Le bonheur est le fond de notre existence ; le malheur n'en étant que la forme. Le premier est commun à tous ; le second n'est ressenti et reflété que par l'artiste.

dostoïevsky f.
Страдание обязательно для широкого сознания и глубокого сердца.

Une conscience ample et un cœur profond réclament la souffrance.
Elle est encore plus nécessaire, pour que mon âme soit haute. Ce qui arrivera à mon amour, à mon talent, à mon intelligence, prendra, irrévocablement, une coloration tragique, et je chercherai des consolations, dont la durée sera maintenue par la conscience, l'épaisseur – par le cœur, et l'intensité - par l'âme. Le poète vit d'intensité.

unamuno m.
La vida es tragedia, y la tragedia es perpetua lucha sin victoria ni esperanza de ella.

La vie est une tragédie, et la tragédie est une lutte perpétuelle sans victoire ni espoir de victoire.
La tragédie ainsi définie est un vaudeville. Ce n'est pas la défaite qui est tragique : la tragédie, c'est l'incapacité de jubiler dans la défaite, qui couronne la vie.

unamuno m.
Sólo por la congoja se adueña de sí mismo un espíritu humano.

Seule la détresse fait l'esprit humain maître de soi.
Puisque le soi est ce qui nous relie au divin, et « avant la détresse, tu croises et le beau et le bon et même le grand » - Rozanov - « до горя нам открывается прекрасное, доброе, даже большое ». La détresse fait regretter à l'homme d'avoir été esclave des choses. Ou du regard des autres : « Là où personne ne te connaît, tu es maître de toi-même »*** - H.Arendt - « Where no one knows you, you are master of yourself ».

renard j.
Il faut gémir, mais en cadence.
Laisse au récit du bonheur la spontanéité de la cacophonie.

nietzsche f.
Alle Ideale sind Gifte, aber als zeitweilige Heilmittel unentbehrlich.

Tous les idéaux sont des poisons, mais temporairement indispensables comme remèdes.
Les idéaux sont des mystères vécus comme des problèmes, tandis que la maladie, c'est vivre dans l'asile des solutions. Le remède - tant soit peu de liberté surveillée.

nietzsche f.
Das Leiden ist kein Argument gegen das Leben.

La douleur ne peut pas servir d'argument contre la vie.
La vie s'évalue surtout d'après le type des opérateurs passionnels composés, plutôt que des opérandes événementiels imposés. Et le sens est donné à la valeur de vérité par un acquiescement religieux.

nietzsche f.
Ein Lied, so sonnig, so leicht, daß es die Grillen einlädt, mitzusingen.

Un chant, si lumineux, si doux, qu'il inviterait la noirceur même à y mêler sa voix.
La musique doit être lumière, pour que la danse des ombres en soit un reflet fidèle, une voix, un visage.

nietzsche f.
Scham gebeut sich der Edle vor allem Leidenden.

L'homme noble s'impose la honte devant tout ce qui souffre.
La souffrance fait découvrir l'aporie de l'identité de la honte et de la pitié.

nietzsche f.
Die Zucht des grossen Leidens hat alle Erhöhungen des Menschen geschaffen.

Toute hauteur de l'homme est gagnée par la culture de la grande souffrance.
Mais ce n'est pas la volonté de puissance, stoïque ou héroïque, qui rend possible cette culture, mais la résignation de ne pas prêter trop attention à la souffrance mesquine, facilitant la profondeur et la platitude. Et la création haute, non pas en tant qu'un anesthésiant (« la grande délivrance de la souffrance » - « die große Befreiung vom Leid »), mais en tant qu'un excitant.

rozanov v.
Только горе открывает нам великое и святое.

Le grandiose et le sacré ne se révèlent qu'à travers notre souffrance.
L'esprit s'occupe du grand et du respectable et nous apprend à nous servir de coudes ; mais c'est l'âme, ce réceptacle de douleurs, qui nous apprend l'expressivité des genoux.

rozanov v.
Боль жизни сильнее интереса к жизни, и поэтому религия всегда будет одолевать философию.

La douleur de la vie sera toujours plus forte que l'intérêt pour la vie. C'est pourquoi la religion l'emportera toujours sur la philosophie.
De nos jours, où l'intérêt pour la vie est indolore, et la douleur - inintéressante, la religion et la philosophie vont main dans la main et servent la même cause - assurer aux hommes une équanimité inébranlable, garante de la platitude.

claudel p.
Dieu n'est pas venu supprimer la souffrance, il est venu la remplir de Sa présence.
Elle est si énigmatique, portant en soi des réorientations de nos regards. Elle nous détache si radicalement du réel, pour nous livrer à l'imagination angoissée, qu'elle ne peut émaner que de ce qui n'existe pas.

tchekhov a.
Придёт время, все узнают, для чего страдания, никаких не будет тайн.

Le jour viendra, où l'on saura pourquoi il faut souffrir, - et tout mystère disparaîtra.
Ce savoir - la physiologie, la psychologie - dissipa déjà tant de mystères de surface ; heureusement, en hauteur, un savoir ailé, où une ignorance étoilée, continuent à entretenir le mystère, allié fidèle de la souffrance.

suarès a.
Nous sommes faits pour l'arbre, qu'il faut modeler de notre croix.
L'époque le modèle de transactions ou de figures géométriques ; l'étoile ou la croix s'y dessinent à coups de compas et de contrats.

proust m.
Les œuvres montent d'autant plus haut, que la souffrance a plus profondément creusé le cœur.
Le principe du puits artésien est d'autant plus juste, que la création est du jaillissement, et la souffrance a pour fonction de nous détacher de la platitude et de nous rappeler la présence des profondeurs.

proust m.
Les vrais paradis sont les paradis qu'on a perdus.
La coquetterie moderne consiste à déclarer la vie un enfer, parce qu'on a déjà tout trouvé. Est paradis ce qui fait naître le désir ; désirer, c'est chercher ; l'art d'une vraie recherche est dans la volonté de lâcher prise, de perdre - perdre la certitude, l'innocence, l'équilibre.

rilke r.-m.
Gott will, dass wir uns wiederfinden, reicher um alles Verlorene und vermehrt um unendlichen Schmerz.

Dieu veut que je revienne, riche de toutes mes pertes et grandi d'infinie douleur.
Pour recevoir cette grâce, auparavant, je dois me débarrasser du poids de mes victoires et de la petitesse de ma tranquillité.

rilke r.-m.
Denn das Schöne ist nichts als des Schrecklichen Anfang.

Le beau n'est que le seuil du terrible.
On voit que le beau ne s'associe avec rien et l'on découvre la terreur de sa vraie solitude : l'absence d'oreille pour ton message. En domestiquant cette terreur, on devient artiste. Leopardi inverse les rôles : « L'épouvante est le propre de l'impression produite par la beauté » - « È proprio della impressione che fa la bellezza – lo spaventare ». Heidegger inverse la chronologie : « terreur secrète devant tout commencement » - « geheime Furchtbarkeit vor der Gestalt alles Anfänglichen », ce que notre époque semble justifier : « il n'y a plus de beauté que dans le regard, qui va à l'horrible » - Adorno - « es ist keine Schönheit mehr außer in dem Blick, der aufs Grauen geht ». Mais c'est Nietzsche qui met tout à sa place : « pas de belles surfaces sans horrible profondeur »**** - « es gibt keine schöne Fläche ohne schreckliche Tiefe ». C'est à Macduff (« Horror, horror, horror, tongue cannot name thee ») que répond Hamlet (« words, words, words ») ; et cette mise au même niveau ne date pas d'hier : « Hadès est le même que Dionysos » - Héraclite. Pégase est né du sang de Méduse.

berdiaev n.
Христианство есть религия распятой Правды.

Le christianisme est la religion d'une Vérité crucifiée.
Pour qui connut la solitude et la souffrance, « le Christ crucifié est le plus sublime de tous les symboles » - Nietzsche - « Christus am Kreuz - das erhabenste Symbol ». La vérité persécutée et le mensonge triomphant disparurent, la vérité mesquine triomphe et le mensonge rêveur périclite.

barney n.
Time engraves our faces with all the tears we have not shed.

Le temps marque sur notre visage toutes les larmes, que nous n'avons pas versées.
On n'arrosait pas le bon côté de notre jardin secret. Ou bien on se trompait de saison et calculait la cueillette au lieu de rêver la fleur ? Les plumes et les cœurs, à court d'encre ou de sang, servent d'éventail ou de pompe, lorsque le souffle et l'onde ne sont plus de vous. Heureusement, il existe un moyen miraculeux, pour freiner le travail du temps, sur notre visage ravagé, - ce sont les yeux fermés, dont le regard reconstitue le paysage originel de nos rires et pleurs et efface les marques infamantes.

hesse h.
Die Verzweiflung schickt Gott nicht, um uns zu töten ; er schickt sie, um neues Leben in uns zu erwecken.

Dieu nous envoie le désespoir non pas pour nous tuer, mais pour réveiller en nous une vie nouvelle.
Le bonheur, c'est un aboutissement, une convergence, qui traduit une continuité. Mais la souffrance, c'est une rupture, un début incertain, une porte entrouverte vers l'inconnu. Et l'art et la vie ont tellement besoin de commencements désespérés et imprévisibles.

einstein a.
Leiden ist mir wirklich lieber, als Gewalt üben.

Je préfère vraiment subir la peine qu'exercer la violence.
On apprit aux hommes la violence douce et légitime ; et la souffrance devint une chose honteuse, symbole d'échec social et prélude à la fourberie. Le culte de la réalité conduit à la violence, celui du rêve - à la souffrance.

ortega y gasset j.
La vida es in sí misma y siempre un naufragio.

La vie, en elle-même, est un perpétuel naufrage.
Ce qui justifie toute prise de plume, - la bouteille, la cire et surtout la bonne tempête étant à portée du naufragé volontaire.

kafka f.
Die Kunst ist für den Künstler ein Leid, durch das er sich für ein neues Leid befreit.

Pour un artiste, la création est une souffrance, qui le libère pour une autre souffrance.
L'objet de la création est surtout la souffrance, mais son fond est toujours une joie. La joie vécue est toujours plus dense que la joie peinte, mais la souffrance peinte est toujours plus grande que la souffrance vécue. Pour un artiste, la souffrance devient la forme, le vase et non pas son remplissage ou son fond.

pessõa f.
Tous les sentiers du rêve me ramènent aux clairières de l'angoisse.
Je me remets en droit chemin, et je me retrouve dans un paysage sans couleurs, où ne pousse que l'indigeste ataraxie.

pessõa f.
Ceux qui souffrent véritablement ne se rassemblent pas en troupeau.
Même s'ils le désiraient, à leur hauteur on ne trouverait pas assez d'herbe. La souffrance est un désert sourd, où les prophètes muets crèvent. C'est dans l'écriture qu'on trouve une oasis, avec une source, près de laquelle mourir de soif est le moins dégradant. Quand on n'est pas une île, inondée de larmes, on est un désert des yeux secs.

cocteau j.
Qu'il est laid le bonheur qu'on veut. Qu'il est beau le malheur qu'on a.
Celui qui peut la beauté du désastre doit fuir la grisaille de la réussite ! Je vaux ce que vaut l'amplitude entre la profondeur sondée de mon malheur et la hauteur de mon bonheur insondable.

pasternak b.
Как хорошо на свете ! Но почему от этого всегда так больно ?

Le monde, quelle félicité ! Mais pourquoi me fait-elle toujours si mal ?
Ce n'est pas parce que je vois la beauté du monde que je souffre, mais je souffre, afin que le monde me paraisse beau. La beauté est précédée par la souffrance, que ce soit dans le monde ou bien dans l'art.

nabokov v.
Как ни хочется спрятаться в свою башенку из слоновой кости, есть вещи, которые язвят слишком глубоко.

On a beau vouloir se réfugier dans sa petite tour d'ivoire, il y a des choses, qui blessent trop profondément.
Ce sont ces blessures intérieures qui font comprendre, que ce qui, aux yeux fermés, se dessine comme une tour d'ivoire, se révèle, aux yeux ouverts, en tant qu'un style, encore plus noble, - celui des ruines. Sans douleur, l'Espagne n'est qu'un sirupeux Pays du Tendre.

borgès j.
Mis instrumentos de trabajo son la humillación e la angustia.

Mes outils de travail - la honte et l'angoisse.
C'est le sort de ceux qui fuient reproductions et travail d'équipe. Ceux qui travaillent à la chaîne préfèrent l'âme en paix, pour soi, ou l'esprit de terreur, pour les autres.

jankelevitch v.
Désespérer, c'est ne savoir que devenir ni où aller ; s'ennuyer, c'est pouvoir aller n'importe où et devenir n'importe quoi.
L'ennui désespérant serait savoir devenir n'importe quoi. Et le désespoir ennuyeux - devoir n'aller nulle part. L'inventivité humaine s'exerçait toujours sur ce qui est le plus menaçant du moment : jadis, ce fut la souffrance, aujourd'hui, c'est l'ennui.

thibon g.
La difficulté de trouver l'aliment grandit en fonction de la pureté de la faim.
Plus la faim est pure, plus l'appétit réveillé est féroce. Nourris ton fauve dans une cage de l'ironie. Le pur est bon pour la réflexion et catastrophique pour l'action : « Le but - imaginer une vie pure »* - Hegel - « Reines Leben zu denken ist die Aufgabe » - ce n'est qu'une contrainte, le but étant d'entretenir la pureté de l'inaction.

thibon g.
Là, où jadis je voulais boire, je n'aspire qu'à me noyer.
On boit dans les yeux de sa bien-aimée ou dans le livre de son semblable. En s'y noyant, on continue d'en boire. Mais on n'est repêchable que si l'on en avait touché le fond. Le désir de boire fut plutôt un souci pour entretenir ta soif.

thibon g.
L'âme, à la différence du corps, se nourrit de sa faim.
Un jour, on dévoilera la supercherie : dans les bosses, dues à ses rencontres avec la vie, l'âme cache des provisions secrètes.

thibon g.
Réduire mes souffrances à ce qu'elles ont d'universel, considérer celles des autres comme uniques.
Deux nobles perspectives : chercher le beau dans l'universel gémissant, trouver mon bien silencieux dans la pitié, particulière et gratuite ! Le bien est le point de rencontre entre la science et l'art : dans leurs finalités, la première est pessimiste et la seconde – optimiste ; mais dans leurs commencements – leurs tons s'inversent.

weil s.
Ne pas chercher à ne pas souffrir, mais à ne pas être altéré par la souffrance.
Veux-tu être altérée par le plaisir ? L'essentiel, c'est la pose ; tout ce qui sert à la maintenir en bonne hauteur, un délire ou un rire, est bon à prendre. Notre visible a beau être stoïque, notre vue est cynique.

weil s.
Couper l'arbre et en faire une croix, et ensuite la porter tous les jours.
Les croix dressées avec la rigueur des racines ou avec la suavité des fleurs ? Pourquoi s'en prendre à l'arbre, pourquoi n'arracher que quelques épines ? Les vrais stigmates devraient être plus près de la tête que des extrémités, près d'une bouche assoiffée plutôt qu'avide, pour ne pas maudire l'arbre, qui n'apporte pas de fruits.

weil s.
L'apparence colle à l'être et seule la douleur peut les arracher l'un à l'autre.
Dans la douleur s'élève l'apparence et chute l'être. Comme dans la misère s'approche l'essence et s'éloigne l'avoir.

weil s.
Le plaisir est innocent, à condition qu'on n'y cherche pas la connaissance. Il n'est permis de la chercher que dans la souffrance.
La souffrance est aussi aveugle que le plaisir, mais son langage de requêtes comporte plus d'inconnues, ce qui promet des réponses plus riches.

weil s.
Il faut avoir eu par la joie la révélation de la réalité pour trouver la réalité dans la souffrance.
La joie nous ouvre des vocabulaires, la souffrance apprend à substituer aux mots - des inconnues, que sait combler la réalité polyglotte.

pavese c.
Si cessa di essere giovani quando dire un dolore lascia il tempo che trova.

On cesse d'être jeune, quand on comprend, qu'il ne sert à rien de dire une douleur.
Donnez-moi, Seigneur, la jeunesse pour continuer à cultiver l'inutile !

pavese c.
Quando si soffre, si crede che di là del cerchio esista la felicità ; quando NON si soffre si sa che questa non esiste.

Quand on souffre, on croit que, par-delà ce cercle, le bonheur existe ; quand on ne souffre pas, on sait, que le bonheur n'existe pas.
La souffrance serait-elle cette docte ignorance, qui étoile notre ciel ? Le malheur réel nous hante, le bonheur idéel s'invente. Sans excitation douloureuse – pas de tableaux de paradis convaincants.

pavese c.
La vita è dolore e l'amore goduto è un anestetico.

La vie est douleur, et l'amour partagé - un anesthésique.
Mais au réveil, c'est bien le langoureux qui aura disséqué l'amoureux, revenant des rêves ?

cioran é.
Être vrai, c'est blesser et se blesser.
La vérité est incolore, et ses blessures indolores. C'est dans le beau qu'on exerce ses meilleures lames et c'est par le bien (« la beauté en action est le bien » - Rousseau) que se calment les pires des plaies. Mais ces trois courants coulent d'une même source, la passion, qui est elle-même brisure et blessure. C'est le faux - charité, style, enthousiasme - qui « colore et fait vivre le vrai » (Valéry).

cioran é.
C'est à l'attention de survivants, et non d'agonisants, que s'adressent mes appréhensions.
Que les bien-portants ne se précipitent pas vers le sage, qui, sournoisement, omet de rappeler, que les seuls survivants sont justement des agonisants.

cioran é.
On vit dans le faux aussi longtemps qu'on n'a pas souffert. Mais quand on commence à souffrir, on n'entre dans le vrai que pour regretter le faux.
La douleur réelle n'est qu'ennui et médiocrité. Ce n'est que dans la douleur inventée qu'on trouve encore quelques ressources de gémissements non médiocres.

cioran é.
Un livre qui, après avoir tout démoli, ne se démolit pas lui-même, nous aura exaspérés en vain.
Quand on est architecte des ruines, l'édifice ne peut pas s'appeler faire espérer un gain, mais bien exaspérer en vain.

cioran é.
Il faut seulement dire quelque chose, qui puisse se murmurer à l'oreille d'un ivrogne ou d'un mourant.
Il faudrait tout de même que la bouche du premier ait connu des flacons au bon goût et que l'œil du second ait vécu quelques inspirations avant l'expiration.

camus a.
Tout ce que gagne l'homme à connaître ce qu'il vaut, c'est de perdre jusqu'au respect de sa souffrance.
Connaître ce qu'on doit, veut ou peut, c'est calmer la souffrance, mais réveiller l'ennui. Autant rêver de sa valeur…

camus a.
La souffrance de tous les exilés - vivre avec une mémoire qui ne sert à rien.
Il ne faut pas le regretter : la mémoire qui rejoint le rêve libre, plutôt que la réalité trop transparente, t'aidera à (ré)inventer ta vie parallèle, où les ombres te parleront de lumières éteintes.

paz o.
Cada herida es una fuente.

Chaque blessure est source.
C'est près de ces fontaines qu'on entretient les meilleures soifs.

celan p.
Von diesem Baum, er flügge von Wunden, - vom Pont Mirabeau, wo die Oka nicht mitfließt. Kyrillisches ritt ich über die Seine, ritts übern Rhein.

De cet arbre, je volerais de mes blessures. Du Pont Mirabeau, où il n'y a pas de confluent appelé Oka. En cyrillique, je survole la Seine et le Rhin.
Je suis si près de cet arbre, de ces blessures, de ces vols et de ces lettres.

debray r.
Souffrances sans sillages, signatures à l'encre blanche, rages sans griffes.
C'est la désolation du mufle et le rêve d'une belle âme. Ne pas avoir d'adversaires - privilège de la hauteur, mais : « Plus de hauteur, plus de malheur. Une belle âme est une conscience malheureuse »** - Hegel - « Je höher die Natur ist, desto mehr Unglück empfindet sie. Eine schöne Seele ist ein unglückliches Bewußtsein ».