platon
La musique donne au monde une âme, à l'âme - des ailes, à l'imagination - un vol.
Elle nous apprend que la hauteur n'est peut-être pas la patrie de notre esprit, mais dès que nous en vivons l'exil ou la chute, nous nous découvrons une âme.

horace
Neque semper arcum tendit Apollo.

Apollon ne tend pas toujours son arc.
Il l'eût pu, il manquerait de flèches. Sans l'arc, il se rapproche d'Arès, comme tous les mortels. Pouchkine le comprenait, pas Baudelaire. L'Hyperboréen apollinien est avec le dieu aux loups et aux cordes sans flèches, à contretemps de Dionysos.

thomas d'aquin
Ad pulcritudinem tria requiruntur, integritas, consonantia, claritas.

Pour la beauté, il faut trois choses : l'unité, l'harmonie, l'éclat.
C'est en hauteur du talent - nascuntur poetae ! - que ces exilés du monde géométrique se rencontrent. Prenant du volume, ils perdent de l'altitude.

de vinci l.
E quello si drizza alla perfezione dell'arte, del quale l'opera è superata dal giudizio.

Celui-là seul marche vers la perfection de l'art, dont le jugement dépasse l'ouvrage.
Pour bien juger l'ouvrage, il en faut deviner les sources. Mais la meilleure beauté les cache. Le bon jugement est celui qui est lui-même un bel ouvrage.

de vinci l.
La Pittura è una Poesia muta e la Poesia une Pittura cieca.

La Peinture est une Poésie muette et la Poésie une Peinture aveugle.
L'art est musique et regard, et non pas mutisme ou cécité. « Si la poésie est une peinture qui parle, la peinture est une poésie muette » - Cicéron - « Si poema loquens pictura est, pictura tacitum poema debet esse ». La poésie, c'est la peinture qui, en se détachant du bruit d'atelier et du silence de musée, se mettrait à parler en musique (« la poésie est comme la peinture » - Horace - « ut pictura poesis »). Et quand elle est complétée par une philosophie, la hauteur de sa musique s'anime de l'intensité du regard.

pascal b.
Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi, car on s'attendait de voir un auteur et on trouve un homme.
C'est si naturel que l'homme ne se reconnaît ici qu'en tant qu'acteur. Et si Flaubert avait raison en mettant l'auteur au-dessus de l'homme ? Représenter, augmenter ou authentifier ? Trois poses dont la dernière me paraît la plus prometteuse, car l'adhésion y est la plus inexplicable. Dans ce qui est banal, la sincérité compte plus que le style ; dans l'essentiel, c'est l'inverse. L'homme sans style, d'après Buffon, ne serait plus homme.

leibniz w.
L'art est l'expression la plus haute de l'arithmétique intérieure.
La science est la compression de la haute beauté extérieure. De la rencontre entre le vrai et le beau naît le bien, l'objet de la philosophie. Leibniz avec d'Alembert furent peut-être les derniers véritables esprits universels, ceux qui savaient combiner l'analyse mathématique et la synthèse philosophique (Valéry les appelait hommes des axes) ; en général, « qui conçoit aisément les choses mathématiques n'est nullement propre à entendre les métaphysiques » - Descartes.

voltaire f.-m.
Les livres les plus utiles sont ceux, dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié ; ils étendent la pensée, dont on leur présente le germe.
C'est une simplification algébrique et botanique : la lecture d'un beau livre est unification de l'arbre interrogatif de l'auteur avec l'arbre interprétatif du lecteur, dont le résultat n'est pas une somme mais un troisième arbre, où des rameaux furent substitués aux variables. Les germes doivent être pleins d'inconnues prêtes à s'unifier avec des fleurs ou des fruits.

voltaire f.-m.
L'écriture est la peinture de la voix.
Exposée au musée, peut-être. Mais elle s'adresse plus souvent aux greniers ou, mieux, aux souterrains, où les hurlements et les soupirs ont la même épaisseur de pinceau. L'ennui de notre temps est que les hommes, n'ayant ni leur propre voix ni le talent d'en inventer une autre, se mettent à écrire. Il faut être mégalomane, pour bien écrire, mais ce don est interdit aux graphomanes.

voltaire f.-m.
Le secret d'ennuyer, c'est de vouloir tout dire.
Le pire des holismes littéraires est le bourrage raisonneur, en largeur (complétude, liaisons). Il faut savoir s'arrêter en profondeur - laisser le lecteur s'appesantir sur le dernier pas, qu'on ne fait pas soi-même. « Quand on n'a pas de talent, on dit tout. L'homme de talent choisit et se contient »* - Quintilien. Ou bien on cherche à conter, à tout dire par algorithme ; ou bien à chanter, viser tout en rythmes. Démuni de poésie, on en cherche des ersatz : l'action, la vérité, la liberté : « La première des libertés est la liberté de tout dire » - Blanchot. Du tout au rien ou du rien au tout - les itinéraires de ceux qui ne visent pas le ciel. Les meilleurs sont dans l'éternel retour sur le soi-même imaginaire, retour fait de commencements d'intensité égale.

kant e.
Der Geschmack ist jederzeit noch barbarisch, wo er die Beimischung der Reize und Rührungen zum Wohlgefallen bedarf.

Le goût est toujours barbare, quand il mêle les désirs et les émotions à l'appréciation de la beauté.
On n'apprécie pas la beauté par un simulacre de la rigueur, on la sacre ou consacre. Ce qui est certain, c'est que toute émotion, sans onction de la beauté, est barbare, c'est-à-dire difforme. L'anti-barbarie est la conscience de la forme.

hamann j.g.
Der Schriftsteller, der eilt, heute oder morgen verstanden zu werden, läuft die Gefahr, übermorgen vergessen zu sein.

L'écrivain, qui cherche à être compris aujourd'hui ou demain, risque d'être oublié après-demain.
Ce n'est pas un risque, mais une certitude. Même pour celui qui est compris et encensé dès aujourd'hui. Les messages, comme leurs échos, qui valent la peine d'être composés ou provoqués, dans la profondeur de la vie, doivent comporter une haute face atemporelle.

hamann j.g.
Ist man bis zu den allgemeinsten Ideen gestiegen, und ist der Gegenstand an sich groß : so wird sich der Ton von selbst zu einer angemessenen Höhe erheben.

Si tu t'élèves à l'idée la plus générale, et si son objet a de la grandeur, alors le ton, tout seul, atteindra la juste hauteur.
Mais ils s'arrêtent aux idées intermédiaires, au sujet des objets minables, ce qui explique la platitude de leur ton. L'art de l'idée, à la fois la plus belle, la plus haute et la plus générale, s'appelle aphoristique.

lichtenberg g.
Die Regel, daß man nicht eher schreiben sollte, bis man gedacht habe, zeigt von vielem guten Willen des Verfassers, aber von wenigem Nachdenken.

La règle, selon laquelle, avant d'écrire, il faille avoir pensé, témoigne, de la part de l'auteur, de beaucoup de bonne volonté et de peu de réflexion.
Chez tous les grands, le mot engendre la pensée et, très rarement, l'inverse. La conception, plutôt que la maïeutique. Pour s'immortaliser dans le mot, beaucoup de grands survivaient en vendant les idées. L'idée est un aliment prêt à la consommation ; le mot est le sens même du goût.

goethe j.-w.
Es ist mit Meinungen, die man wagt, wie mit Steinen, die man voran im Brette bewegt ; sie können geschlagen werden, aber sie haben ein Spiel eingeleitet, das gewonnen wird.

Une pensée risquée peut être un dé sur le tapis ; il peut être perdant, mais il entame un jeu gagnant.
« Son système est peut-être faux ; mais en le développant, il s'est peint lui-même au vrai » - Rousseau. Comment savoir où il faut vivre d'enjeux et où - du jeu lui-même ? Vaincre la contrainte d'une belle règle ou se paralyser dans l'admiration d'un bel enjeu ?

goethe j.-w.
Am Ende soll die Empfindung, in der Mitte die Vernunft, am Anfang der Verstand vorwalten.

À la fin doit régner la sensation, au milieu - l'esprit, au début - la raison.
C'est le contraire de ce que clame le poète : la sensation le met en mouvement, au milieu gouverne la raison et à la fin, se dégage l'esprit. L'essentiel est toujours joué au commencement.

maistre j.
Le goût est la conscience du beau, comme la conscience est le goût du bon.
L'aberration du français : le même mot désigne la conscience végétale, la clarté rassurante, et la conscience charnelle, le doute mortificateur. Je ne suis pas sûr, que les Français comprennent Rabelais et Rousseau : « Conscience ! Juge infaillible du bien et du mal » - est-ce le rouge au front ou le gris de la cervelle ?

joubert j.
Chez les uns, le style naît des pensées ; chez les autres, les pensées naissent du style.
Dans le premier cas, je ne connais que des avortons et dans le second - que des naissances illégitimes. Si je suis bête, le style le cache ; et si je suis intelligent, le style débouche sur des pensées, ces invitées de dernière minute.

joubert j.
On appelle maniéré en littérature ce qu'on ne peut pas lire, sans l'imaginer aussitôt accompagné de quelque gesticulation menue, de quelque pincement de bouche ou de quelque contorsion.
Tandis que suivre, sans manières, la marche hiératique ou l'engourdissement démotique de l'Éternité a, visiblement, toutes tes faveurs. C'est dans l'asphyxie qu'on approche le mieux la perfection. Sans souffle coupé, la littérature est irrespirable. Sans besoin de perdre pied, elle n'a pas de profondeur. Avec masque à la hauteur du regard, elle n'est que mascarade. « Il faut que tout en soi bouille, afin d'être, dans son débordement, plus que parfait » - Maître Eckhart - « Opportet se toto bullire quidpiam, ut sit exuberans plus quam perfectum » - la bouillie n'est pas la meilleure forme de débordement.

joubert j.
En littérature, aujourd'hui, on fait bien la maçonnerie, mais on fait mal l'architecture.
Rien ne danse plus dans cette lugubre marche du siècle. Cette bruyante littérature ignore la musique. « L'architecture fait chanter l'édifice » - Levinas. La salle-machines se substitua à la tour d'ivoire.

chateaubriand f.-r.
Le goût est le bon sens du génie.
Le bon sens est ton bas intérêt ; le goût – ton haut choix. Chez le génie, le choix conscient coïncide avec l'intérêt inconscient. L'art d'aujourd'hui, moribond et barbare : l'intérêt est conscient et l'image - inconsciente.

hegel g.
Es ist von der Kunst zu behaupten, daß sie jede Gestalt an allen Punkten der sichtbaren Oberfläche zum Auge verwandle.

L'art fait qu'en tous les points de la surface le phénoménal devienne l'œil.
Que le paysage véridique soit monotone, pourvu que ce soit dans un climat artistique. L'œil est près de l'altimètre, l'oreille - du centimètre.

schlegel f.
Wo die Philosophie aufhört, muß die Poesie anfangen. Poesie ohne Philosophie wird oberflächlich, Philosophie ohne Poesie wird barbarisch.

Là où s'arrête la philosophie, doit commencer la poésie. La poésie sans la philosophie est vouée à la platitude, la philosophie sans poésie - à la barbarie.
Toute vraie philosophie a pour commencement et fin - la poésie, c'est à dire l'extraction de musique de toute clameur de la vie. L'une se sert davantage des instruments à vent, et l'autre leur préfère les cordes. La poésie est haute ou elle n'est pas ; la philosophie, qui ne cherche que la profondeur, se retrouve dans la platitude.

stendhal
Le style doit être comme un vernis transparent : il ne doit pas altérer les couleurs, ou les faits et pensées, sur lesquels il est placé.
Qu'est-ce qu'altérer le néant ? Le style, comme le bon Dieu, aime des matériaux inexistants, pour cacher les meilleures sources. La passion colle au style ; c'est elle qui tient la vraie palette (le monde, et ses faits, sont gris) : « La passion peint de ses couleurs tout ce qu'elle touche » - Gracián - « La pasión tiñe con sus propios colores todo lo que toca ».

schopenhauer a.
Jedes Kunstwerk ist bemüht die Dinge so zu zeigen wie sie in Wahrheit sind, aber durch den Nebel der Zufälligkeiten hindurch, den die Kunst hinwegnimmt.

L'art enlève la brume des hasards, qui ne permet pas de saisir immédiatement les choses comme elles sont en réalité.
La brume est plus fréquente dans le regard que dans les choses ou dans le hasard. L'art, contrairement à l'artisanat, qui est chanté ici, n'aurait jamais existé sans cette brume, qui apparaît, dès qu'on enlève les œillères, dont l'esprit accable l'âme.

schopenhauer a.
Der Stil erhält die Schönheit der Gedanken, statt daß bei den Scheindenkern sie durch den Stil schön werden sollen.

Le style contient, en lui-même, la beauté des idées, tandis que chez les pseudo-penseurs le style est censé les rendre belles.
« Améliorer le style, c'est améliorer la pensée » - Nietzsche - « Den Stil verbessern heißt den Gedanken verbessern ». Les mots, tombés amoureux d'une beauté, se transforment en idées. L'esprit prétendant épouser la beauté, sans amour du mot, est début de mésalliances.

schopenhauer a.
Der Stil ist die Physiognomie des Geistes.

Le style est la physionomie de l'esprit.
L'habit invisible, que le visage de l'homme réclame, pour être admiré.

pouchkine a.
Пока не требует поэта
К священной жертве Аполлон,…
…и меж детей ничтожных мира
Быть может всех ничтожней он.

Aussi longtemps que le poète
N'est appelé auprès d'autels,
Parmi la lie de la planète,
C'est même lui le plus mortel.
Ne porte donc pas la lumière de poète dans la nuit de la vie. Et ne te sers de tes ailes, dans la bassesse de la vie, que pour cacher tes bosses.

pouchkine a.
Проза требует мысли и мысли, а поэзия, прости господи, должна быть глуповата.

La prose appelle la pensée, la poésie, ma foi, devrait être un peu niaise.
Le poète comprend, que, sur son arbre, la mécanique des idées doit être subordonnée à la musique des mots, l'immobilité profonde des racines – au mouvement vers le haut des cimes. Dans la jungle de la pensée, la prose est peut-être un bon botaniste et même un bon guide, mais sa loi, loi de la jungle des mots, est dictée par la poésie.

pouchkine a.
Вдохновение - это умение приводить себя в рабочее состояние.

L'inspiration - savoir se mettre en état de marche.
Chez un poète, dès que sa cervelle marche, ses images dansent ; dans son verbe libéré, on entendra son chant libre ; la poésie des défaites naît de la prose des contraintes vaincues. Le bon danseur est un calculateur caché.

leopardi g.
Ond'io, degli astri desioso, al canto
Del secolo i bisogni omai non penso
Materia far.

Moi, qui aspire aux astres, comment
Ferais-je des soucis de ce siècle
Matière de mes chants ?
Pour que ce siècle ne soit ni matière ni moteur ni maître, il suffit de ne nommer que les choses sans date et ne dater que les événements sans nom.

balzac h.
Autrefois il y avait des œuvres, maintenant il n'y a que des produits.
Toute œuvre fut toujours un produit, mais si le producteur d'antan fut artisan ou artiste, aujourd'hui, il est robot. Qui accepterait encore d'être consumé par une œuvre au lieu de consommer un produit ? Tout auteur d'une œuvre est un séducteur avant d'être, éventuellement, un producteur.

hugo v.
Le génie ressemble au balancier, qui imprime l'effigie royale aux pièces de cuivre comme aux écus d'or.
Il est plutôt ciseleur du regard solitaire que poinçonneur des poids commun. L'effigie n'est que signature, qui justifie le droit de frapper sa propre monnaie.

hugo v.
Car la poésie est l'étoile, qui mène à Dieu rois et pasteurs.
L'étoile désignant le vainqueur, pour que le rimeur ne se trompe pas de timbre ! Et tout cela pour se retrouver nez à nez avec des tyrans et des manants ! Autant rester dans sa propre crèche et en appeler à la résurrection du verbe désintéressé.

hugo v.
Non, nous ne créons pas ! Nous plagions nos âmes.
Le talent, c'est l'écoute fidèle de notre âme, de notre soi inconnu, infini, inarticulable. Sans le talent, on écoute et copie le monde. L'art, c'est le plagiat de ce soi. On ne crée qu'en traduisant ; j'interprète mon âme étrangère, et elle, barbare, quand elle se met à parler notre langue de mots, elle nous plagie !

poe e.
Romance, who loves to nod and sings,
With drowsy head and folded wings.

En acquiesçant s'époumone le poète,
Les ailes pliées et le vent dans la tête.
Déplier les ailes, en ampleur, et charger la tête, en profondeur, est affaire de la hauteur de ton âme, où ta solitude mène ses dialogues avec le monde.

tolstoï l.
Дай мне, Боже, простоту стиля !

Seigneur, donnez-moi la simplicité du style !
La simplicité est le début de la science et la fin de l'art. Paradoxalement, avec la simplicité, non seulement on m'entendra plus, mais on me comprendra mieux. La simplicité embellit mes obscurités, au lieu de les occulter ou effacer.

baudelaire ch.
Le poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol, au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
Les images d'épicier, les rimes d'instituteur, les pensées de fat – tout pour épater des proustiens ou maurrassiens, repus, sirupeux et huileux. D'après Pouchkine, l'archer, c'est Apollon. Sur le sol, les ailes du poète restent invisibles, ou ne font que cacher ses bosses. Partout est exilé le poète ; « Sur terre, l'étouffe la ceinture céleste ; au ciel - la ceinture terrestre »* - Kafka - « Will er nun auf die Erde, drosselt ihn das Halsband des Himmels, will er in den Himmel, jenes der Erde ». Aux yeux aquilins, flairant les souris cachottières, préfère le regard de chauve-souris, fuyant les nuées trop claires.

baudelaire ch.
Toute littérature, qui se refuse à marcher fraternellement entre la science et la philosophie, est une littérature homicide et suicide.
Les demi-frères s'entendent rarement (l'esprit volage fréquente la nécessité, la raison ou l'illusion - où commence la bâtardise ?). La science fait découvrir la beauté de tout ce qui conduit à l'homme ; la philosophie illumine la beauté de l'homme seul ; la littérature en sacre l'exil (ce siècle d'ennui ne s'intéresse qu'aux avortons : sciences, philosophie ou littérature - sociales !?). Le contraire du suicide en littérature s'appelle réification.

baudelaire ch.
Hachez l'œuvre en nombreux fragments, et vous verrez, que chacun peut exister à part.
Et pourtant on continue à débiter des ergotages, en d'assommants défilés d'objets réunis en de fades unités. Quand on s'aperçoit, que les mots les moins artistiques sont donc, car, et, ou on devrait, sur-le-champ, s'interdire tout récit. Les enchaînements qu'adorent les crétins d'aujourd'hui : « il reste à démontrer », « et là, tout bascule », « rien n'est moins vrai »…

flaubert g.
Nous avons trop de choses et pas assez de formes.
Cette phrase coupa net mon intérêt pour ta cervelle, trop prompte à peindre les boîtes d'allumettes. Avec de la hauteur, le nombre de choses, méritant qu'on leur dédie une forme, devient infime. Le premier jaillissement de la forme est dans un caprice sonore, pictural ou intellectuel, et très rarement dans la chose même. Près de la fontaine, la meilleure soif naît de la hauteur de la forme ; peu en importe le fond. Même les pensées n'en sont qu'un composant minéral et non pas vital. « L'écriture est un pis-aller : je n'ai pas encore trouvé un autre moyen de me débarrasser de mes pensées » - Nietzsche - « Schreiben ist eine Nothdurft : ich habe bisher noch kein anderes Mittel gefunden, meine Gedanken los zu werden » - tes pensées servirent d'engrais, à travers lesquels poussèrent tes belles hontes.

flaubert g.
Le plus haut dans l'art, ce n'est pas de nous mettre en rut ou en fureur, mais de faire rêver.
En fait de compte, le conte de fées reste le seul genre valable : planter, dans la hauteur, les châteaux en Espagne ou les ruines.

flaubert g.
Les formes passent, l'idée reste.
Toute ta vie prouvait le contraire : les idées passent, la forme reste. L'artiste sait, que l'idée, qui n'ait pas besoin de forme pour s'imposer, ne peut être que platitude. Les bons stylistes, manquant d'intelligence, tombent souvent dans ce malentendu : « Ce n'est pas à une œuvre que j'aspire, c'est à la vérité » - Cioran – ils peignent un tableau, mais leur commentaire semble ne promouvoir que l'industrie des couleurs.

flaubert g.
L'Artiste ne doit pas plus apparaître dans son œuvre que Dieu dans la nature.
L'homme, dans l'artiste, est un objet aussi digne du verbe que les comices agricoles. L'artiste est dans l'œil et non pas dans l'objet regardé. Dieu est dans la possibilité même de l'œil et non dans la texture de la rétine. L'art, c'est faire sentir l'immobilité du principe à travers la vibration de la chose.

flaubert g.
Une fois qu'on a chaussé une idée il est toujours pénible de s'en défaire. C'est pour cela qu'il vaut mieux peut-être s'habituer à aller pieds nus.
Le point zéro de la création, pour un grand couturier, ce sont le corps et les pieds nus. L'écrivain aurait dû s'en inspirer ; mais au lieu d'être bon cordonnier, il veut, aujourd'hui, être coureur, comme tous les autres. On habille, désormais, des robots froids et non pas de chauds mannequins.

renan e.
Ô beauté simple et vraie ! J'arrive trop tard au seuil de tes mystères.
D'autres, moins recueillis et plus intrépides, franchissaient ce pas, peuplaient ce temple de problèmes et de solutions et déclaraient, orgueilleux, d'être arrivés trop tôt.

dostoïevsky f.
В христианской литературе, самым совершенным является облик Дон-Кихота. Он внушает сострадание.

Des beaux visages, dans la littérature chrétienne, le plus achevé est celui de Don Quichotte. Il excite la compassion.
On ne le trouve aujourd'hui que sous les rubriques humoristiques. Comme Aliocha Karamazov et le prince Mychkine se trouveront un jour dans les rayons des romans policiers. Raskolnikov voisine avec le surhomme, tandis que ton seul prototype, qui garda sa portée originelle, est le Grand Inquisiteur (imité, plus tard, par le vieux Pape de Nietzsche), bien que son message s'adresse aux Bourses, plus qu'aux Églises, et son image soit ancrée non plus dans des sanhédrins, mais dans des âmes calculatrices, débarrassées de sacrifices et de fidélités.

renard j.
Le style, c'est l'oubli de tous les styles.
Le style est la qualité de mes miroirs. Que d'autres styles s'y reflètent, ce n'est pas eux qui réfléchissent.

renard j.
Il faut que l'œuvre naisse et croisse comme l'arbre : l'arbre sort tout entier du germe, qui le contenait.
Ils s'appuient tellement sur la raison de la forêt - que dis-je - du parc public ! - qu'ils ne sentent plus ni leur germe ni leur cime ni leur ombre.

nietzsche f.
Poesie - abergläubische Nützlichkeit.

La poésie - nécessité superstitieuse.
Ce qui est nécessaire à la superstition (qui est une religion du chœur) est suffisant pour la religion (qui est une superstition du cœur).

nietzsche f.
Alle guten Dinge sind starke Reizmittel zum Leben, selbst jedes gute Buch, das gegen das Leben geschrieben ist.

Toutes les bonnes choses sont des excitants de la vie. Même tout bon livre, écrit contre la vie.
« Mon unique espérance est dans mon désespoir » - Racine. C'est le talent et le frisson, maîtres de la proximité, qui rendent équidistants le pour et le contre, l'espérance et le désespoir. L'horreur dite amenant un espoir indicible. Le nez-à-nez avec la vie, s'appelle action endormante ; son plus beau panorama - hauteur excitante.

nietzsche f.
In der Kunst heiligt der Zweck die Mittel nicht ; aber heilige Mittel können hier den Zweck heiligen.

Dans l'art, le but n'ennoblit pas les moyens ; mais des moyens nobles peuvent ennoblir le but.
On aimerait toucher celui-ci, sans toucher à ceux-là. La noblesse a besoin d'attouchement, d'adoubement.

nietzsche f.
Der Dichter führt seine Gedanken festlich daher, auf dem Wagen des Rhythmus' : gewöhnlich deshalb, weil diese zu Fuß nicht gehen können.

Le poète mène triomphalement ses idées dans le char du rythme : ordinairement parce que celles-ci ne sont pas capables d'aller à pied.
Toute référence aux albatros ou alcyons, en fait d'élégance, est une esquive. La poésie doit donner des ailes et non pas être portée par elles. Mais quand un poème ne fait que marcher, c'est qu'il perdit le rythme de la danse. Les idées sont peut-être un livret de ballet, ses costumes et ses décors, mais le poème, ce sont les corps exaltés.

rimbaud a.
Le poète épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences.
Du feu et de l'eau, de la terre et de l'air, il arrive à la cinquième essence, la quintessence de tout, l'homme !

rimbaud a.
Le poète est voleur de feu.
Il est plus près du Trismégiste que de Prométhée, du mystère hermétique que du problème prométhéen. Ce sont ses verbes ardents qui font penser au feu volé. Il est plus attiré par la lumière, pour mieux projeter ses ombres.

wilde o.
Most artists have style without any sincerity.

La plupart des artistes ont du style sans aucune sincérité.
La sincérité est dans le compris, le style s'occupe même de l'incompréhensible. Le style est la concordance des témoignages, à charge ou d'alibi.

mallarmé s.
La poésie est une expression de la pensée, entre la langue parlée et la musique.
Chacun porte en soi une corde poétique : le créateur-esprit souffle le thème et la mesure et choisit les instruments, l'âme y introduit la mélodie et fournit l'interprète. Quand l'âme est poétique, l'interprétation se fait souffle-à-souffle. Et si une pensée naît, incidemment, de la poésie, ou de la musique, c'est par un effet de bord d'une traduction mot-à-mot. Dans la langue originaire, la pensée est l'invité de dernière minute.

mallarmé s.
Le poème est un mystère, dont le lecteur doit chercher la clef.
Le mauvais lecteur prend la porte du mystère pour celle des solutions. Le sésame, chiffré par le serrurier mystérieux, appartient à la bouche et non pas à la serrure problématique. Je préfère les poèmes qui sont eux-mêmes des clefs de virtuose, auxquelles je dois chercher des serrures, décorant mes ruines.

mallarmé s.
Au contraire d'un numéraire représentatif, le dire - avant tout, rêve et chant, - retrouve chez le Poëte sa virtualité.
Rêver et chanter les valeurs, dont on ne veuille ni traduire ni dévoiler le vil prix.

tagore r.
L'ambition de la religion du poète n'est pas de dompter l'Infini pour des fins domestiques. Elle est la musique, qui nous distrait de nos pensées.
Le poète serait donc ce fakir solitaire, devant un cobra sans fin, en train d'extraire de sa flûte les mélodies, qui projetteraient le reptile le plus haut possible.

suarès a.
Tout vrai poète est un Croisé. Il s'agit de reprendre le Saint Sépulcre aux infidèles, aux gens de la horde, de lettres et de métier.
Les reliques du poète sont hors tout flacon, invisibles comme l'ivresse. Là où la horde, lettrée et professionnelle, s'installe, aucune Résurrection n'est à attendre. Le poète ne croit qu'en furtives Annonciations, et même là, après toute visitation de l'ange, il doit se garder de ne pondre qu'un œuf.

gide a.
L'art naît de contrainte, vit de lutte et meurt de liberté.
(Volé chez Léonard.) Cet arbre s'unifie avec le mien : l'art naît de liberté, vit de contraintes et meurt de lutte. Dans l'arbre unifié, la mort s'identifie avec contrainte, la naissance - avec lutte, la vie - avec liberté. Quand on ignore la technique d'unification d'arbres, on s'horrifie pour rien : « L'Art est l'Arbre de Vie. La Science est l'Arbre de Mort » - W.Blake - « Art is the tree of life. Science is the tree of death ».

valéry p.
Beauté est négation.
Le contraire, la nouveauté, prétention à la nouveauté. Mais toutes les lumières existent depuis la création, on ne peut créer que dans la sphère des ombres. Mais les ombres sont négation. Dieu même créait dans les ténèbres, qui préexistaient à la Création. Dieu crée l'état de satisfaction, l'homme - celui de manque. Ton art de la négation, l'opposition entre ce qui est fixe et ce qui se fixe, prouve ton intelligence de tout premier ordre, qu'on hésiterait à reconnaître à celui qui (Kant) voit le contraire de sa philosophie … dans la philosophie empirique !

valéry p.
Le seul réel dans l'art, c'est l'art.
Les facettes des choses, invoquées par l'art, sont éphémères, seuls leurs arrangements persistent. L'art, c'est mettre face-à-face des choses, qui s'ignorent et qui finissent par s'attacher.

valéry p.
Les pensées, les émotions toutes nues sont aussi faibles que les hommes tout nus. Il faut les vêtir.
Le couturier dominant fournit les uniformes ; la première noblesse arrache les insignes et ose le haillon ou la charpie. « L'homme nu sur Pégase sans ailes » - Lorca - « Hombre desnudo en Pegaso sin alas ».

valéry p.
Dans tel poème, je n'ai pas voulu dire mais voulu faire, et ce fut l'intention de faire qui a voulu ce que j'ai dit.
Ceux qui ont beaucoup de choses à dire, le plus souvent, ne savent pas faire ; le désir de faire ne se traduit dans un dit original que par un don et par un goût. Et le prosateur et le poète sont travaillés par les appels langagier et mental, par la messagerie et par le message, mais le premier veut faire son message, en pensant commander aux mots, tandis que le second fait son message, en se laissant guider par des sons, images, intuitions. « Écris ce qui se fait et non pas ce qui se dit » - Pavese - « Conta quello che si fa, non che si dice ».

valéry p.
Idée poétique est celle qui, mise en prose, réclame encore le vers.
La prose est modération en sons ou en ferveurs ; la poésie est leur exacerbation. L'élan sans musique, la mélodie sans essor nous rappellent trop la vie difforme.

valéry p.
Est poète celui à qui la difficulté inhérente à son art donne des idées et ne l'est pas celui auquel elle les retire.
Le premier, en divaguant, est surpris par ces Visitations non annoncées, le second prend de vagues Annonciations pour de vrais miracles.

valéry p.
Subordonner les œuvres à ce qui produit les œuvres et ce qui produit les œuvres à ce qui est capable de les produire.
Cette hiérarchie subordonne le Père et le Fils au Saint-Esprit, le créateur et l'inspirateur - au poète ! Dans l'œuvre ne compte que la face musicale : l'âme du compositeur et ses notes.

valéry p.
L'auteur se sent être tout ensemble source, ingénieur et contrainte.
La source est le mystère du premier pas, l'ingénieur agence l'enclenchement des pas successifs, les contraintes en déterminent la cadence ou la palpitation. L'oreille reconnaissante, l'oreille concentrée, l'oreille recueillie. On voit, que c'est un poète qui parle et s'écoute.

valéry p.
Paradoxe de l'état artiste. Il doit observer, comme s'il ignorait tout, et exécuter, comme s'il savait tout.
Comme c'est souvent le cas, avec toi, le savoir et le devoir se détachent du vouloir - du désir ; dans l'observation, le désir de fermer les yeux, dans l'exécution - de les garder grands ouverts et brillants. Mais l'artiste sait, que tout commencement est recommencement, toute invention – réinvention.

valéry p.
Ce style sec, qui traverse le temps comme une momie incorruptible.
À vrai dire, un sarcophage nous apprend mieux les grimaces d'un homme que sa momie. Le livre n'est qu'un excitant inerte ; son pouls n'existe qu'en âme de chacun : « Les livres, qui passent d'une époque à l'autre, sont des fruits morts » - Sartre. L'artiste, pour résonner, est-il condamné à porter le regard d'airain - « der Künstler, der wie Erz blickt » - Nietzsche – qu'aucun objet solide ne frappe ?

valéry p.
L'art commence par le sacrifice de la fidélité à l'efficacité.
Il s'arrête, quand la fidélité atteint une efficacité, qui fait oublier le goût du sacrifice. Dans la vie comme dans l'art, l'intensité l'emporte sur la véracité, cette chimère des impuissants. L'authenticité, dans l'art, est dans l'écoute de son soi inconnu.

valéry p.
Dans le poète : l'oreille parle, la bouche écoute, l'intelligence rêve, le manque crée.
La musique, le dialogue, la liberté, la contrainte - comment mieux définir leur place !

churchill w.
Writing is an adventure. To begin with, it is a toy and an amusement. Then it becomes a mistress, then it becomes a master, then it becomes a tyrant.

Écrire un livre est toute une aventure : au début c'est ton divertissement, puis ta maîtresse, ensuite ton maître et il finit par devenir ton tyran.
La possession cohabite mal avec la maîtrise. Il faut que je sois maître, que j'imprime mon désir dès le premier pas, mais qu'il ne débouche pas, une fois assouvi, sur une familiarité. Et puisqu'on n'a jamais réussi à transformer une tyrannie en divertissement, il faut, avec le livre, la femme ou la vérité, - des audaces de première approche, sans attendre la fin de course : audaces de style, de proximité ou de langage.

einstein a.
Das Schönste, was wir erfahren können, ist das Mysterium. Es ist die Quelle aller wahren Kunst und Wissenschaft.

Le plus beau de ce que nous pouvons éprouver est le mystère, source de tout art ou science vrais.
Mais ce siècle se désintéressa des sources et des fins ; il est dans des réserves, retenues, résidus. L'art et la science accumulatifs. L'aspect inchoatif-terminatif du mystère devint désuet. On est dans l'intermédiaire des problèmes et dans la routine des solutions. L'esprit forma une telle couche des actes, que l'âme échoue à pénétrer, pour atteindre le rêve.

hesse h.
Es gibt keine edle Musik, die nicht zu manchen Stunden wie Kinderlächeln und zu anderen Stunden wie tiefste Todestrauer auf uns wirkte.

Toute musique noble agit sur nous parfois comme un rire d'enfants et parfois comme un deuil funèbre sans fond
On devrait appliquer ce critère à tous les arts ; l'homme a deux sortes de larmes, face à la haute espérance ou au désespoir profond ; et l'artiste est le puisatier ou le sourcier de nos meilleures fontaines

blok a.
Есть две реальности : одна историческая, другая музыкальная.

Il y a deux réalités : le fond de l'une est l'Histoire, de l'autre - la Musique.
Dans la première - des chiffres, dans la seconde - des rythmes. Des gestes et des messages. Des faits et des mots. Le sérieux et l'ironie. La première est toujours désaccordée et clonable, la seconde toujours arbitraire et irréproductible. L'art est plus proche de l'oreille que des yeux ; et ce que ceux-ci entendent est souvent du galimatias pour celle-là. À comparer : l'historicité cartésienne et la musicalité pascalienne. Tu entendis la musique de Lénine exactement comme Heidegger - le pathos de Hitler, dans une de ces trois ek-stases de la temporalité, (drei Extasen der Zeitlichkeit), que Nietzsche qualifiait de monumentale, antiquaire ou critique (monumental oder antiquarisch oder kritisch) : privée de musique organique, la réalité est dédaignée de Muses et vouée à la poussière des musées ou à la mécanique musique dans la glace (музыка во льду - Pasternak).

blok a.
Не дело художника - смотреть за тем, как исполняется задуманное, но обязанность художника - видеть то, что задумано.

Ce n'est pas une affaire d'artiste que de suivre la réalisation de son idée, mais son devoir est d'en voir l'image.
Et de la vouloir mettre en musique ! L'idée réalisée, idée fixe, n'a de place que dans des archives ou machines. La musique est une promesse, qu'il faut entretenir ; la tenir est affaire des bras et non pas des âmes. L'image est ce qui s'intercale entre le créateur et le monde ; elle est le regard, précédant et les objets vus et les yeux.

kraus k.
Die Literatur von heute sind Rezepte, die die Kranken schreiben.

La littérature d'aujourd'hui, ce sont des ordonnances, écrites par les malades.
Je trouve, au contraire, les prescripteurs débordant de santé. Seulement, les maladies dénoncées relèvent plutôt des dysfonctionnements mécaniques ou des bugs informatiques que des troubles organiques.

kraus k.
Künstler ist einer, der aus einer Lösung ein Rätsel machen kann.

Qui sait faire de la solution une énigme est artiste.
Tandis que le mystique naïf applique cette démarche au problème même, et le mystique profond fait de l'énigme un beau problème. L'artisan ne sait que trouver des solutions au problème posé par l'artiste. « Le but de l'artiste est de toujours approfondir le mystère » - F.Bacon - « The job of the artist is always to deepen the mystery ».

kraus k.
Logik ist eine Feindin der Kunst. Aber Kunst darf nicht die Feindin der Logik sein

Logique est ennemie de l'art. Mais l'art ne doit pas être ennemi de la logique.
Comme l'alphabet ne doit pas être ennemi du mot. Et que vivent les liens antisymétriques, intransitifs et, surtout, réflexifs !

braque g.
Le vase donne une forme au vide, et la musique - au silence.
Faire vivre des fantômes - et que mes lambris, c'est-à-dire mes ruines royales, soient un désert, hanté de mots. L'art est un fond béant, animé par une forme pleine.

braque g.
L'œuvre d'art commence par un problème et finit par une prière.
Elle devrait débuter par un mystère, tourné vers sons, couleurs ou mots, et en aboutir à un autre, faisant plier fronts, genoux ou paupières. Que le lecteur y devine ses propres problèmes et imagine ses propres solutions. L'artiste doit offrir des consolations, pas des solutions.

cocteau j.
Un beau livre, c'est celui qui sème à foison et vous hérisse des points d'interrogation.
À condition de caresser, au début, quelques points de suspension et de récolter, à la fin, quelques points d'exclamation. Les points d'interrogation implicites, au milieu du discours, sont des cibles des substitutions explicites.

cocteau j.
La poésie n'est pas évasion mais invasion.
On ne s'évade pas d'une tour d'ivoire envahie par des fantômes ; on veut devenir fantôme soi-même.

heidegger m.
Der Künstler ist die Quelle des Werkes. Das Werk ist die Quelle des Künstlers.

L'artiste est la source de l'œuvre. L'œuvre est la source de l'artiste.
Tous ceux, que l'étincelle divine n'éclaire pas, se prennent pour astres ou astrologues. On n'est artiste que si l'on accepte l'inaccessibilité de ses sources et de ses estuaires et place son magnum opus dans les reflets de son étoile. Se chercher ne sert à rien puisque le soi inconnu ne se manifeste qu'a posteriori de l'œuvre : « Ce n'est pas moi que je cherche, mais mon œuvre » - Nietzsche - « Ich will nicht mich, ich will mein Werk ».

heidegger m.
Zeigt sich ein Pfad, der ein Zusammengehören des Dichtens und des Denkens führt ?

Où es-tu, chemin de la rencontre du poème et du théorème ?
Ensemble, on ne peut que les lire. Une fois clivés, le poème se danse en pointillés d'images ; le théorème se condense en un point d'ancrage. Ton poème hors chorales vaut mieux que les théorèmes de morale (Spinoza et Hobbes).

heidegger m.
Das Kunstwerk ruft das selige Grauen des Hinschmelzens im Genuß hervor.

L'œuvre d'art suscite le bienheureux frisson de l'évanescence voluptueuse.
Quand elle se concentre auprès de ses commencements et prend soin de son sépulcre. Mais c'est le parcours ou le bilan d'une vie - curriculum vitae ou comptes rendus - que nous exhibent les artisans de la platitude, que devinrent les héritiers des artistes.

derrida j.
L'aphorisme n’est ni une maison, ni un temple, ni une école, ni un parlement, ni une agora, ni une tombe. Ni une pyramide ni surtout un stade. Quoi d’autre ? Il fait signe vers la mémoire d’une totalité, à la fois ruine et monument.
Il est une noble ruine, gardant le souvenir de la profondeur des souterrains et de la hauteur des colonnes.

pasternak b.
Если Лермонтов писал кровью, Гоголь - слезами, Толстой - краской, Салтыков-Щедрин - желчью, то Достоевский писал чернилами. Профессиональность его прозы.

Lermontov écrivait avec du sang, Gogol avec des larmes, Tolstoï avec de la peinture, Saltykov avec de la bile, Dostoïevsky, lui, écrivait avec de l'encre. Le professionnalisme de sa prose.
Les mots ailés, plus fidèlement que les tripes, portent nos larmes et maintiennent le discours au stade d'un livre vivant, d'une belle urne, d'un durable écho. « Le sang de mon esprit, c'est ma langue » - Unamuno - « La sangre de mi espíritu es mi lengua ». La littérature moderne s'écrit exclusivement avec du solide. L'avantage de tout liquide est de savoir épouser la forme des plus beaux récipients : livre, urne, écho.

pasternak b.
Суть искусства не в энергии, не в игре, даже не в свободе, а в сердечной угадке.

L'essence de l'art n'est ni dans l'énergie, ni dans le jeu, ni même dans la liberté, elle est dans la révélation du cœur.
Dans l'opacité de sa source on puise la liberté, le jeu et l'énergie.

pasternak b.
История культуры есть цепь уравнений в образах, попарно связывающих очередное неизвестное с известным.

L'histoire de la culture est une chaîne d'équations en images, reliant des variables connues à une inconnue nouvelle.
Contrairement à la mathématique, cette substitution (comme aurait dit Valéry) n'est suivie d'aucune démonstration en règle de l'art. L'art comme Dieu ne produit que des axiomes. « Les inventions d'inconnu réclament des formes nouvelles » - Rimbaud.

pasternak b.
Искусство губка, а не фонтан.

L'art, c'est une éponge et non pas une fontaine.
La porosité côté tête prépare le jaillissement côté âme : « Les champs ont assez bu » - Virgile - « Sat prata biberunt ». Un savoir bien serré prépare un pouvoir bien acéré.

pasternak b.
Метафоризм есть следствие недолговечности человека.

Le goût de la métaphore vient de la brièveté de la vie.
C'est l'impatience de la faux qui expliquerait notre zèle dans le champ du possible. Faire vibrer l'espace, quand le temps te glace. Ne se sauve dans le cliché que la quiétude.

pasternak b.
Взаимозаменяемость образов, то есть искусство, есть символ силы.

Les substitutions d'images, c'est un symbole de force, c'est l'art.
Tout remonte à l'arbre, que ce soit l'image ou la formule logique ; de ses substitutions naissent des fleurs, des fruits ou des cimes.

pasternak b.
Поэзия посвящена слушанью жизни и женщины в глубочайшей их первопородности.

La poésie est le penchant pour la vie et pour la femme, dans ce qu'elles ont de pur-sang.
Le racisme des formes poétiques se concilie difficilement avec le métissage des fonds. Le pur-sang relève du mystère ; le quarteron le brise en problème ; et les sans-pedigree se banalisent en solutions. Dans la vie et dans la femme, entendre la musique primordiale, à travers le bruit et le papotage difforme, - est une tâche du poète.

pasternak b.
Поэзия - высота, которая валяется в траве ; надо только нагнуться, чтобы её увидеть.

La poésie est la hauteur cachée dans l'herbe ; il suffit de s'incliner pour s'en apercevoir.
Dommage que le Seigneur n'eut pas la même lucidité : « Lève les regards vers les cieux et compte les étoiles » - les hommes désapprirent à baisser les yeux et s'adonnèrent au calcul, et non pas de ce qui fait briller, mais de ce qui brille. Plus bas sont mes yeux, plus haut est mon regard. Dieu est recherché près des autels ou des bibliothèques, tandis qu'il y a plus de chances qu'Il se manifeste dans l'herbe.

mandelstam o.
Поэт бросает в океан запечатанную бутылку с именем своим и описанием своей судьбы.

Le poète jette à l'océan la bouteille cachetée, qui renferme son nom et le récit de son aventure.
Les récits s'écrivent toujours dans une platitude silencieuse, et les aventures n'en apportent que du bruit. Il aurait mieux valu, que, dans cette bouteille, on trouvât la musique, musique née de l'angoisse de la profondeur océanique et la joie de la hauteur astrale, musique qui avait lié au mât le navigateur-poète.

tsvétaeva m.
Задумать вещь можно только назад, от последнего шага к первому, пройти взрячую тот путь, который прошёл вслепую.

On ne conçoit une œuvre qu'à reculons : du dernier au premier pas ; traverser, les yeux ouverts, le chemin qu'on avait traversé, les yeux fermés.
Et s'apercevoir, à l'arrivée, que la fidélité aux premier et dernier pas justifie le sacrifice des pas intermédiaires. Les chemins inspirés des sources et fins se parcourent le mieux du regard, dans une fébrile immobilité de l'éternel retour. Ni causes ni effets, mais - la création !

tsvétaeva m.
Великий мастер может явить идеальное, реальное в потенции. Высокую реальность.

Un grand maître peut peindre l'idéel, ce réel en puissance. Une haute réalité.
Le rêve, c'est une réalité vécue en hauteur ; la vibration est réelle, l'appel est réel, la volonté de puissance est réelle ; seuls le mot et la note sont ces pinceaux idéels, presque invisibles sur les tableaux du réel, où régnera la vibration.

tsvétaeva m.
Гений : высшая степень подверженности наитию - раз, управа с этим наитием - два.

Un génie, c'est primo : le degré suprême d'une prémonition subie, secundo : sa maîtrise.
Prédestination et talent. L'écoute du divin et le regard d'humain. La grâce du soi inconnu, ce seul interlocuteur du divin, et la puissance du soi connu, ce créateur d'images. Et le génie, c'est l'harmonie du passage de l'Ouvert mystique au Clos problématique.

tsvétaeva m.
Моим стихам, как драгоценным винам, наступит свой черёд.

Mes poèmes, tels ces vins précieux, se bonifieront avec le temps.
Même les maîtres intemporels, en désespoir de cause, se remettent au temps : « Le temps rend meilleurs les poèmes comme les vins » - Horace - « Si meliora dies, ut vina, poemata reddit » ! Sois prêt à jeter à la mer ta meilleure bouteille, avec ton meilleur poème, - une âme à sauver plutôt qu'une sève à aimer.

benjamin w.
Arbeit an einer guten Prosa hat drei Stufen : eine musikalische, auf der sie komponiert, eine architektonische, auf der sie gebaut, endlich eine textile, auf der sie gewoben wird.

Une bonne prose naît en trois étapes : la musicale, où elle est composée, l'architecturale, où elle est bâtie, la textile, où elle est tissée.
Une bonne prose devrait ressembler davantage à la vie qu'à l'usine. À un arbre qu'à un produit. Sur tes chaînes de production, naissent des avortons ne décorant que des arbres généalogiques.

nabokov v.
There is no art without facts. Aphoristicism is a symptom of arteriosclerosis.

Il n'y a pas d'art sans faits. L'aphorisme est un symptôme d'artériosclérose.
Tu n'étais pas en veine, pour tirer ce diagnostic de charlatan. Le bon fait artistique est à l'opposé du fait divers. Aucun genre ne produit de faits aussi littéraires que l'aphorisme. C'est l'œil et le goût, non pas la mémoire, qui découvrent ces faits. Même un apologue est déjà du délayage.

nabokov v.
Я мыслю как гений, пишу как посредственный писатель, говорю как дитя.

Je pense comme un génie, j'écris comme un écrivain médiocre, je parle comme un enfant.
On reconnaît, là-dessus, surtout un homme sans ailes. Le poète parle comme un orateur médiocre, écrit comme un génie et pense comme un enfant.

nabokov v.
In a work of art there is a kind of merging between the two things, between the precision of poetry and the excitement of pure science.

Dans une œuvre d'art il y a une sorte de fusion entre deux choses : la précision de la poésie et la fièvre de la science pure.
D'où elle tient le mètre et l'intensité. On en intervertit les sources et l'on obtient du journalisme.

malraux a.
Toute création est la lutte d'une forme en puissance contre une forme imitée.
N'engage cette lutte que si tu es sûr d'être en face de l'ange. Puisque tu es sûr d'en sortir boiteux, choisis bien le moment de capitulation honorable.

malraux a.
La peinture n'est plus pour la foi ou pour la beauté, elle est pour l'individu.
Cet individu ne lit ni Homère ni St Augustin ni Vasari ; il est PDG, golfeur ou spéculateur, à l'offre et la demande robotiques. Et je ne sais plus où le robot est plus présent : dans les yeux de cet individu ou dans le pinceau du gribouilleur.

malraux a.
Le seul domaine, où le divin soit visible, est l'art.
Tu veux dire lisible. Le divin est surtout visible dans ce qui n'est pas artificiel. Hélas, l'art divinement artificiel (göttlich künstliche Kunst - Nietzsche) est risible. La superstition est l'une des formes du manque de talent qui pousse à placer Dieu au milieu des vétilles.

sartre j.-p.
Écrire, ce fut longtemps demander à la Mort d'arracher ma vie au hasard.
En se détournant du hasard, on se retrouve fatalement en tête-à-tête avec l'algorithme (le hasard, c'est tout ce qui n'entre pas dans un système logique fermé - Wittgenstein). Et s'arracher à celui-ci est une autre paire de manches. L'attitude de poète grisé : se laisser pénétrer par l'insondable algorithme divin pour faire chanter ton hasard humain. L'attitude de sobre scientifique : modéliser le hasard, par une théorie des probabilités, et en faire un savoir de plus, le savoir du non-savoir.

sartre j.-p.
Écrire, c'est augmenter d'une perle le sautoir des Muses.
Écrire, c'est réussir à me passer d'enfilades et à faire briller mes perles poétiques dans les yeux de ma Muse nue, de Polymnie, sans même sa couronne de perles rhétoriques. Un but possible de l'écriture laconique : rendre autarcique chaque perle à part et voir dans leurs pénibles assemblages - des colliers d'Harmonie.

char r.
La souveraineté de l'art est une valeur, qui ne s'évalue pas.
La souveraineté sans royaume comme le sacré sans temple ou l'amour sans possession. Toute évaluation résulte en substitutions, mais dans l'art, c'est la formule même qui porte la valeur.

char r.
Le poème est un amour réalisé d'un désir demeuré désir.
La poésie est donc un désir réussi de figer l'émotion première. La poésie est l'art de faire durer une intensité première et initiatique.

char r.
Ô mon avalanche à rebours !
Un fort écho, nous entraînant vers la hauteur, c'est une définition de la poésie qui froisserait un alpiniste, mais enchanterait un ironiste.

blanchot m.
Écrire, serait-ce devenir lisible pour chacun et, pour soi-même, indéchiffrable ?
Tout beau texte devrait se lire comme une traduction des messages d'ailleurs. Les auteurs de discours sont dérisoires ; prête plutôt l'oreille aux interprètes. Mais genre à éviter : la traduction libre sans bonne oreille ni bon regard.

blanchot m.
Le poème est un voile, qui rend visible le feu.
Cette obscure clarté, amie du bon regard ! Ce fond inaudible, d'où jaillit la mélodie. La vie serait un feu, dont la musique est un voile. Sans ce voile, le feu n'est que brûlure. Grâce à ses ombres, le poème en fait deviner aussi une lumière.

blanchot m.
Écrire, c'est demeurer en contact avec le milieu absolu, là où la chose redevient image, où l'image, d'allusion à une figure, devient allusion à ce qui est sans figure.
L'artiste prouve sa fidélité à ce milieu en se rendant aux frontières du déjà-devenu pour se réfugier dans l'être, dans ce qui est encore sans figure. L'artiste est un Ouvert, vivant de l'attirance de ses limites inaccessibles.

arendt h.
Denken aus der Tiefe in die Höhe zu heben, ist die Aufgabe der Dichtung, aller Kunst.

Donner de la hauteur à la profondeur de la pensée, telle est la tâche de la poésie, de tout art.
Toute la vraie hauteur est faite de métaphores et ne s'exprime qu'en métaphores. La pensée qui colle trop au réel a beau être parfaite, sans les métaphores elle s'écroulera dans une parfaite platitude.

cioran é.
Valéry : le goût désastreux de la perfection.
Tous les autres goûts mènent au journalisme. Tu as certainement compris mieux que moi, que la perfection, c'est la réalité, pour Valéry comme pour Spinoza (« perfectio est gradus realitatis »), Nietzsche (« die Welt ist vollkommen ») et les sages orientaux de l'immanence (le bon chrétien, lui, place la perfection dans la transcendance, que Nietzsche appelle surhomme). Et la nature parfaite d'Aristote est un pléonasme. Musil : « une vie parfaite rendrait l'art inutile » - « das vollkommene Leben wäre das Ende der Kunst » - se trompe également. Et pourquoi ne salues-tu pas le désastre, que les vaincus inscrivent dans leurs bréviaires ?

foucault m.
La véritable rupture a lieu entre description et poésie.
Quand on a expurgé une œuvre de descriptions, ce qui reste devrait être de la poésie. C'est pourquoi, après le filtrage de vos livres, je me retrouve les mains vides. « Écrire n'est pas décrire, peindre n'est pas dépeindre »*** - G.Braque.

baudrillard j.
L'extase poétique du langage correspond à la phase libertine d'une sexualité sans reproduction.
Le corps désiré par le poète est le mot. Et sa noblesse est sa meilleure caresse.

badiou a.
Promotion du fragment, discours en miettes, tout cela argumente en faveur d'une ligne de pensée sophistique et met la philosophie en impasse.
Tu ne te doutais pas, à quel point tu avais raison ! Puisque l'impasse est un lieu idéal pour échapper à l'étable, où aboutissent tous vos discours sur des sentiers battus. La miette, sous une bonne plume, peut se muer en perle ; vos raisonnements ne peuvent polir ou curer que le circuit intégré ou le tout-à-l'égout. La philosophie est l'art de la métaphore vitale.

debray r.
Le style est la revanche de ce que l'homme veut sur ce qu'il est.
Une revanche au goût amer, car, pour y parvenir, il faut passer par la débâcle de ce que l'homme doit ou l'embâcle de ce que l'homme peut. Le style est un rêve, qui vaut par le désir de ce qui n'est pas. Mieux on veut, plus on vaut, c'est mieux que : « Plus on veut, mieux on veut » - Baudelaire ou « Je vaux ce que je veux » - Valéry.