ART

Tous les métiers, aujourd'hui, exigent de tout impétrant qu'il exhibe, dès l'entrée, ses diplômes. L'art reste une des dernières échappatoires des charlatans, où ils peuvent exercer leurs lubies, sans s'exposer en permanence au risque d'un contrôle inopiné par des inspecteurs orthographiques ou symphoniques. Produire des unités de mesure n'est pas un secteur porteur ; il est moins que secondaire, moins que primaire ; il prétend donner un sens à l'extraction et à la métamorphose de matières. Avec les chameliers, les poètes seront déclarés déserteurs par le mobilisateur mécanique.

P.H.I.



 


Noblesse

L'art est la faculté de créer un rythme s'écartant du visible. Mais c'est la définition même d'aristocratisme en action ! Il manque aujourd'hui à l'artiste l'expérience des mansardes ou des bagnes, pour que sa langue atteigne à une dignité patricienne. Vivre en marge des autres et au centre de soi-même - les plébéiens font l'inverse !
VALOIR

Intelligence

Jadis, une œuvre se découvrait intelligente après coup, par subtile déduction ou par un effet de bord insignifiant. Aujourd'hui, cette ambition s'affiche comme un fait préliminaire, nullement propagé par le mot flasque, au misérable souffle. L'intelligence fuit l'art pour n'être plus qu'artificielle, exposant, criards et rutilants, ses rouages sans liens imprévus.
VALOIR

Solitude

Tant que l'art durera, aucune solitude ne sera absolue. Il crée des contemporains compatissants à travers des siècles et des langues sans aucune chance de contact entre eux, hors de l'art. L'art naît de la conscience, que le dit n'a pas d'oreilles, le fait - pas d'yeux, l'entendu - pas de bouche, le pleuré - pas de vie, le pensé - pas de juge.
VALOIR

Souffrance

De tous les temps, il existaient l'art des repus et l'art des souffrants, l'amusement et la musique. L'amuseur public l'emporta largement sur les muses pleureuses. La souffrance projetait de la gravité sur les classiques, de la stridence sur les romantiques. Elle disparut des écrans de notre siècle échotier, au service de l'allégresse.
DEVOIR

Russie

Dans les pays harmonieux, l'art découle des impératifs de la logique de l'offre-demande. Dans des pays en loques, telle la Russie, il n'est qu'un luxueux intrus, entretenu par des non-solvables. L'exemple russe prouve que, dans l'art, plus de place on laisse à l'homme, plus cela donne de l'art pour l'art, c'est-à-dire débarrassé des hommes.
DEVOIR

Action

Chaque fois que l'art se consacre à l'action, il en ressort le fond de l'état civil, les moyens du travail journalier et la forme du journalisme. L'employeur naturel de l'art, Apollon, passa au service de Mercure. De l'art conceptuel on en vint à l'art fonctionnel, agissant, exécutant des tâches subalternes dans un corps social équilibré par le marchandage.
DEVOIR

Cité

La caverne a bien connu l'art balbutiant, mais c'est la cité qui le porta au stade articulé. Le mécène créa la longévité artistique, car le remords des tyrans les rendait sensibles à la beauté et déliait leur bourse à la convoitise de l'artiste affamé. La démocratie, avec sa conscience tranquille et son culte de l'argent mérité, sonna le glas de la création gratuite.
DEVOIR

Proximité

Personne ne sait si Dieu est en nous ou dans l'infini. La vie pratique le situe quelque part entre le muscle et la cervelle, et l'art fait de Son éloignement un prétexte pour chercher Sa proximité. Ce n'est pas Son magnétisme qui Le dévoile, mais la sensation que toute autre attirance le cède en priorité à la Sienne.
VOULOIR

Ironie

Le sérieux de l'art est dans la foi en l'authenticité de ses sources, son ironie - dans la résignation devant l'inaccessibilité de ses buts. Le reste n'est que ludique, question de mesures et d'écoute de règles. L'Europe artistique est née dans l'ironie impondérable de bohème et meurt dans le souci pataud de barèmes.
VOULOIR

Amour

Quand on aime, la vie devient un art. Le poète rêve, que son art prenne l'épaisseur d'une vie. La belle rencontre de ces mutations se fait dans l'artiste amoureux. L'art existera, tant qu'on aura besoin de chanter l'amour au lieu de le narrer, de le détacher du sol au lieu de le soupeser avec des balances de ce jour.
VOULOIR

Doute

L'art et la science, dans leurs racines et leurs aspirations vers le haut, sont chargés du doute, mais on ne les apprécie que pour la certitude de leurs fruits attirés vers le bas. Toute clarté, dans l'art, est de l'impuissance, de l'incapacité de s'ouvrir à d'autres langages ou d'atteindre une autre altitude, un arrêt au milieu de son temps.
VOULOIR

Mot

Le plus complet des arts, comprenant les couleurs, les sons et la plastique, est l'art du mot. Le seul, où la fonction de traducteur est aussi noble que celle de créateur ; le premier s'occupe de paysages, le second - de climats. Le mot idéal doit son volume à sa présence simultanée en étendue, en profondeur et en hauteur. Une seule absence peut l'annuler.
POUVOIR

Vérité

L'art est ce qui rend la vérité aimable. Il est la grâce et non pas le corps, l'allure et non pas la distance, le climat et non pas la récolte. Sans l'art, toutes les vérités seraient soit déjà cataloguées soit préprogrammées dans un langage déjà spécifié. Dans l'inattendu, l'art n'a plus de complices ; la vérité des codes est la seule mode.
POUVOIR

Bien

L'art, qui se désintéresse du bien, peut être bon pour des anthologies, il ne pourra pas servir d'apologie à une vie vouée à l'échec. Le bien est, il ne se fait pas. N'importe quel mufle peut être sûr d'en faire, il s'agit de le vivre et le fond de cette sensation s'appelle la honte : pour mes muscles trop prompts, pour ma cervelle trop calculatrice, pour ma plume trop sereine.
POUVOIR

Hommes

Même l'art ne peut plus servir de refuge à l'homme, envahi par les hommes. On devra bientôt accrocher des badges aux pinceaux et plumes pour les distinguer des balais et tournevis. La possibilité de l'art sur une île déserte est le seul motif pour fuir les attentes des hommes et cingler vers l'attente de l'homme naufragé.
POUVOIR
 

 



La vérité ou la justice sont, littérairement parlant, des cibles médiocres. L'art devrait réserver ses flèches à ce qui se cache. Le pointage et le bandage font un bon archer. Viser haut, le souffle coupé. « Vivre tendu en permanence comme une flèche toujours prête à jaillir à la recherche d'une cible » - Ortega y Gasset - « Vivir en perpetua tensión como una flecha dispuesta siempre a salir lanzada en busca del blanco ».

Tout réduire à une seule facette de la vie - au mystère, au problème ou à la solution - c'est être un homme unidimensionnel, monoglotte, sédentaire. L'intelligence, la richesse et le tempérament d'artiste se reconnaissent dans l'entrain des passages d'un plan à un autre. « L'artiste est celui qui, d'une solution, peut produire un mystère »** - K.Kraus - « Künstler ist nur einer, der aus der Lösung ein Rätsel machen kann ».

Trois approches de l'écriture : par l'opinion, pour le trémoussement et près de la hauteur. Se manifester, se fêter, s'effacer.

Penser = produire du vrai - une des plus mornes équations de l'ère moderne. Sentir = faiblir d'esprit - est sa réciproque. Penser, dans l'art, c'est savoir mettre en valeur nos faiblesses. La pensée rend les sentiments plus déliés ; elle est une nécessité physiologique, et s'en libérer n'honore guère le sentiment. À l'écrivain, le registre des syllogismes doit être aussi familier que celui des véhémences ou des pâmoisons.

Le bon style, ce ne sont ni les yeux ni la vision ni même le regard, mais l'une des facettes du talent, la seconde résumant l'ouïe et l'entendement. Mais le génie serait plutôt la technique que l'imagination, plutôt le mot que l'idée.

Les métaphores sont une marchandise (matière première pour les uns, produit clé-en-main pour les autres), dont la demande, aujourd'hui, chuta spectaculairement (et l'offre suivit servilement). C'est l'aubaine pour celui qui s'obstine à produire des perles en pure perte, sans peur de rengaine ni de contrefaçon, pour celui qui peut se passer de la réalité. Je sais que « le destin funeste de la métaphore - la chute dans le réel »*** - Baudrillard - comme toute aléthéia poétique aboutit, tôt ou tard, à une doxa prosaïque.

Les expériences extatiques de l'esprit doivent servir à peindre les états de l'âme – le devenir artistique au service de l'être organique.

Couler en bronze ses pensées, pour qu'on n'en puisse pas défalquer la moindre virgule ? Ils pensent, que c'est très intelligent et digne. La seule chose, à laquelle je tiendrais, moi, et encore, c'est de retrouver le lendemain parmi mes mots en cendres quelques points d'exclamation non éteints.

L'écriture banale : un amas de choses sous la main dont la plume scrute les frontières. L'écriture doctrinale : un moule imposé au contenu ou aux contours. L'écriture paradoxale : partir des frontières dans le vide, dont on remplit les régions contigües inexplorées. Étreintes, empreintes, contraintes.

Tout l'art est dans le parcours (imaginaire) du grain à l'arbre. J'ai beau n'évoquer que des rameaux, des fleurs ou des ombres, on doit pouvoir remonter au grain et deviner l'arbre. L'art classique, c'est se concentrer aux extrémités ; l'art romantique, c'est se réfugier dans les ramages. La sensation d'éternité, le sentiment qu'il me reste peu de temps à vivre.

La création, c'est la rencontre de la pesanteur et de la grâce, d'où la grâce sorte vainqueur. Triomphe du pneumatique sur le grammatique. « L'art est le regard sur le monde dans l'état de grâce »** - H.Hesse - « Kunst ist Betrachtung der Welt im Zustand der Gnade ». On peut même s'y passer de monde. Le regard est un tableau ou une musique, naissant dans mon âme, et la création en est un écho, tourné vers l'âme elle-même. Et il est sans importance si l'âme a, face à elle, le monde, le néant ou mon propre visage.

L'art aura été le dernier lieu de la persistance de l'humain dans les affaires des hommes. La palpitation se parque dans des gymnases et fuit le Verbe. Le souci du siècle est de ne vénérer le Logos saignant qu'en tant qu'un concept logopédique, coloristique ou culinaire.

On est en présence de l'art, lorsque la verticalité (l'individualité) l'emporte sur l'horizontalité (l'historicité). Le non-artiste est tout entier dans la projection sur la platitude.

Le rêve de tout artiste : peindre un tableau apollinien d'une fête dionysiaque - être absent dans ce qui m'est le plus cher. Et comme le rêve, cette ambition ne connut jamais de succès.

La philosophie ne formula jamais rien de sérieux sur la logique ; en revanche, elle a son mot à dire sur la poésie, à commencer par reconnaître, que ses propres moyens, pour traiter ses seuls domaines légitimes - la consolation et le langage - ne peuvent être que de nature poétique. Et elle devrait faire taire la vieille antienne : la Sorbonne n'a aucun droit sur le Parnasse - Sorbonnae nullum jus in Parnasso

Le propre d'un son original est de se répandre en mille échos différents. Parce que le vrai original n'est que dans l'originel.

Un style parfait : faire sentir la matière des sentiments, en ne maniant que la géométrie des images. Un mauvais style : ne voir que la géométrie. Pas de style du tout : n'exhiber que de la matière.

Le style naît de la sensation du contact maîtrisé avec le matériau - mot, marbre, couleur. Il se perd, quand seuls le cerveau ou la chose guident ta main. « Être maître de son propre style n'est pas assez ; il faut que le style soit maître des choses »*** - Leopardi - « Non basta che lo scrittore sia padrone del proprio stile. Bisogna che lo stile sia padrone delle cose ».

Le style est la maîtrise du passage du fond à la forme. Le talent et l'intelligence mènent à la naissance imprévisible d'un fond insondable au milieu d'une forme maîtrisée.

Le style émerge davantage des facilités évitées que des difficultés vaincues. Aujourd'hui, la chose la plus facile est la négation ; et la meilleure contrainte est peut-être la négation de la négation, la résignation, le divorce définitif entre le nez et la cervelle.

Le décalage horaire entre le style et la pensée. D'où les artistes, soleils sans aiguilles ni cadran, ou les cuistres, cadrans et aiguilles sans soleil. Les premiers vivent d'empreintes, les seconds d'enregistrements. Le culte du style (juste ! ) est la meilleure preuve d'insignifiance de toute pensée.

Les signes les plus faciles à manipuler en littérature sont le plus et le moins et le plus difficile - l'égalité, ou l'unification d'arbres, ou l'anagramme conceptuelle, l'art de substitution de feuilles ou de branches. Jardin ou forêt opposés à l'arbre.

Il peut y avoir un bon style de présence de l'auteur comme un bon style de son absence. Quand on déclare, qu'il vaut mieux laisser la Nature et l'Éternité agir à la place de l'auteur, agissent, le plus souvent, la matière et la géométrie.

Sans déséquilibre initial - pas de poésie ; sans équilibre final - pas de beauté. « Les étoiles ne se reflètent que dans des eaux sans trouble » - proverbe chinois. La poésie est l'art de porter, d'entretenir le vertige des chutes ou des essors, les pieds sur une corde raide, les mains sur la charge salvatrice de la première émotion.

Nous avons deux types de cordes : pour produire notre propre harmonie ou pour réagir, en écho, aux mélodies des autres. Les premières se logent plus près des yeux, les secondes - de l'oreille. On ne peut devenir artiste que si l'on sait s'ausculter. Si l'on sait transformer un regard en un son. Si l'on est auteur : « Tout fourmille de commentaires ; d'auteurs, il en est grand'cherté » - Montaigne.

Dans l'écriture il y a deux actions indispensables : dessiner des voûtes et faire entendre sa voix, qui s'y répercute. Être à la fois architecte et - chanteur, tribun, oracle, théurge, momie. Dans le vide – créer un auditoire.

L'art n'est qu'une illusion de plus d'une vie justifiée (seul le savoir des sciences mathématisables n'est pas illusion). Cette illusion se dissipe par deux certitudes opposées : la fausse - l'artiste communiquerait avec l'éternité, et la vraie - l'artiste ne vaincrait que les contraintes d'un langage. Et c'est pour entretenir l'illusion ténue, que l'artiste, même l'artiste du souterrain, a besoin du spectateur ou du lecteur.

Devant une feuille blanche, j'ai beau m'accrocher à ma cervelle et déverser mon âme, au bout du compte je vois, que ce que j'aimerais surtout que l'on reconnût - c'est mon visage. À travers les carreaux des vitrages et les barreaux de ma cage.

Vu d'en bas, la poésie, c'est l'imposture d'une perspective sans mouvements latéraux et d'une hauteur dédaignant le volume. Semblable à la lecture de l'Histoire, à l'horizontale d'une destinée individuelle. En tout cas, « la poésie est plus haute que l'Histoire, car la première peint le général, tandis que la seconde narre le particulier » - Aristote. Mais ce qui compte, c'est que la poésie brille par la qualité de la peinture et non pas par la généralité ; et l'Histoire est fade à cause du genre narratif lui-même et non pas à cause des particularismes.

Le but ultime de l'art : que mon image s'anime. Elle peut le devoir à la profondeur apollinienne ou à la hauteur dionysiaque, à l'interprétation ou à la représentation. Mais quand je touche aux deux, j'arrive à l'extase, à la naissance d'un style : l'ivresse en accord avec l'équilibre. Ek-stasis - se tenir au-delà, être en accord avec le soi inconnaissable, se faire son souffle, traduire son âme : « L'âme des choses est insufflée par le style » - Rozanov - « Стиль есть душа вещей ».

L'art : ne pas raconter, mais chanter le monde ; ne pas faire marcher, mais danser les images ; ne pas frapper les cibles, mais apprendre à tendre la corde ; ne pas calculer la joie, les yeux ouverts, mais la rêver, les yeux fermés.

Quand je sens, que tout objet peut servir de support pour les épanchements les plus intimes, je touche au mystère de l'art. Et quand j'en fais, machinalement ou naïvement, le centre, je m'aperçois vite de ma méprise.

Avec un vrai artiste, plus il tranche en faveur de l'art palpitant, face à la vie stagnante, plus on vénère la vie, qui s'y naît, harmonieuse ou mystérieuse. La musique y anime les deux. Avec les tâcherons, et l'art et la vie sont banals, sans musique : dans la vie règne l'ennui bruyant, et dans l'art - le chaos silencieux.

Le plus vivant en nous se passe de formes et de cadences apprises, se plaît dans un chaos vocal, ressenti comme bruit, par une inertie mécanique, ou comme musique, par une création organique. Par une oreille routinière, la sortie de l'inertie sera interprétée comme un mensonge de culture ou une barbarie de nature. L'art s'unifie avec la vie, lorsque la part de la musique, entendue dans une vie profonde ou créée dans une poésie haute, est la même.

L'écrit bête évoque des questions à réponse unique ; l'écrit médiocre énumère des réponses plausibles aux questions communes ; le bel écrit se forme dans le style des questions paradoxales, auxquelles chaque lecteur apportera sa réponse enthousiaste ou se taira, indifférent.

La culture n'est ni l'art ni l'éthique. Elle est la maîtrise, ou au moins la curiosité, du connaissable dans la vie et la vénération, ou au moins la reconnaissance, de son inconnaissable.

Tous ces chercheurs de l'intact et du neuf finissent par reproduire, à leur insu, des branches banales d'un arbre littéraire. Sans l'humilité des racines aveugles et irrésistibles, sans le vertige des faîtes vulnérables et inféconds - la littérature n'a pas plus de sens que l'agriculture.

Une culture grandit par la part de l'irrationnel qu'elle comporte, une civilisation - par la part du rationnel. « La culture est organique, la civilisation - mécanique » - O.Spengler - « Kultur ist organisch, Zivilisation - mechanisch ». Le poète s'opposera toujours au robot, comme le mechanicus, l'homme des protocoles, s'opposait jadis à l'Orateur, à l'homme de la parole (Nicolas de Cuse).

Le bon écrivain attend un moment sans enthousiasme pour mieux le recréer sur une page : de l'euphonie à l'euphorie. Le mauvais ne prend la plume que dans un état exalté et la page se chiffonne, sans qu'un bon rythme des mots y soit pour quelque chose : de l'euphorie à la cacophonie. Dans ce monde avachi, la beauté paisible semble être fourbue ; on ne peut plus compter que sur le frisson.

Il y a bien trois catégories d'écrivains : du départ (commencement, genèse), du parcours (structures, devenir), de l'arrivée (être, finalités) - les pensifs, les poussifs, les pontifes. L'impasse ou l'égarement les guettent tous au même degré, mais seuls les premiers en font l'aveu et même leur profession.

Me sentir tragique et le peindre en comique. Tendre vers le comique et susciter le tragique. Tel est le prix de mon goût des contrastes, se réconciliant sur un même axe, voué à la même intensité.

Ce qui rend particulièrement sceptique, face à la tyrannie des pensées, c'est qu'une défectuosité de forme est ressentie, le plus souvent, comme une défectuosité de fond, mais la qualité de fond rattrape rarement la faiblesse de forme.

Créer, en français, c'est tout simplement interpréter, dans les deux sens : musical et logique. L'acte de traduction, qui affiche ses lettres de noblesse.

L'artiste est celui qui s'inspire de belles choses pour créer de belles représentations. Mais on ne parvient jamais à représenter les belles choses, et les belles représentations ne renvoient qu'aux choses imprévues. L'art accompli, c'est l'homme imaginaire moins les choses réelles (F.Bacon fut un mauvais arithméticien : « l'art est l'homme ajouté à la nature » - « ars, homo additus naturae »), l'art acosmique. Et l'interprétation n'y serait pas de l'addition, mais de l'unification d'arbres.

Les moyens de l'art - l'abduction ; le but de l'art - la séduction ; les contraintes de l'art - la traduction. L'artiste est un phénomène de la conductivité. « Au préfixe près, il n'y a de philosophie que de la Duction : la déduction, dans l'aire logico-mathématique ; l'induction, dans le champ expérimental ; la production, dans les domaines de pratique ; la traduction, dans l'espace des textes » - M.Serres.

L'artiste, c'est le présent vivant du passé ; le journaliste - l'avenir schématique du présent ; le philosophe - le passé mystérieux du présent, l'attouchement à la source, la justification de la poésie.

Trois types d'écrivain-fontaine : ceux qui épluchent leur mémoire, ceux qui relatent un paysage, ceux qui répandent leur climat. Inventaire, invention, initiation.

Trois races d'écrivain-éponge : ceux qui s'adressent aux contemporains (solution temporelle), aux pairs (problème spatial), à soi-même (mystère vital). Le message universel ne naît que chez les derniers : Nietzsche, Valéry, Cioran. Et leurs morts, étrangement espacées chaque fois d'un demi-siècle précis…

On comprend ce qu'est un bon écrivain, en confrontant les plaisirs comparables à la lecture de Nietzsche ou de Valéry : le premier écrit avec son corps, sans se soucier du mental ; le second occulte le corps et ne fait que sonder les états mentaux, mais j'y retrouve le même homme, hors tout cadre temporel ou spatial, l'homme seul, résumant tout l'univers.

Trois sortes de bons écrivains : ceux qui font défiler beaucoup de choses, et dans toutes on devine un beau regard d'homme ; ceux qui n'exhibent qu'eux-mêmes, mais on arrive à y reconstituer le regard sur beaucoup de choses ; ceux, enfin, dont le regard donne rendez-vous au vôtre à une hauteur inaccessible aux choses. Quant aux mauvais, le plus décevant spécimen est celui qui nous laisse trop longtemps en tête-à-tête avec des choses.

Ne crois pas le poète, qui dit que tout lui est merveilleux. Le poète doit être absent du non-merveilleux, comme le saint l'est du non divin et le héros - du non grand.

Une règle du noviciat dans l'écurie de Pégase : le premier geste est toujours une ruade. Contre ceux qui caracolent déjà, mais sans panache.

L'écriture ne doit pas être vécue comme une revanche des défaites de la vie (« Les écrivains ne réussissent leurs livres que dans la mesure, où ils ont raté leur vie » - P.Morand), mais une défaite de plus, une défaite glorieuse.

Pour un non-artiste, l'univers est ce qui dicte ses choix ; pour un écrivain, l'univers est ce qui s'anime autour de son livre.

Tenir au sacré dans l'art est une question de goût : tout souffle d'ailleurs justifie une part du salé ou de l'amer dans mes effusions ; sans le sacré il ne reste que du sucré, quand ce n'est de l'insipide, à l'usage des agueusiques.

La sensation du novice : la vie est pleine, la plume n'a qu'à l'écouter. Signe que la vie est passée dans ta plume : la sensation que l'écriture précède la vie.

Avec les mots, notes ou coups de pinceau on ne fait que tenter de se greffer à la vie. L'art est la merveille des greffes réussies, mais on ne sait jamais de quoi il est plus proche : de la vie ou de la greffe.

Le secret de la supériorité de l'écriture sur la vie : où trouver, dans la vie, des équivalents des parenthèses, des guillemets, des points de suspension ? Avec la certitude de son point final, la vie coupe toute verve ironique.

Sur l'influence des astres dans la littérature - on distingue nettement quatre types d'écriture : matinale, diurne, vespérale, nocturne. Cultivant l'espoir, la clarté, la chute ou le songe. Naissant de la paresse, de l'action, de la mélancolie ou de l'insomnie. Vivant hors lumière, surgissent des inclassables : Homère, Milton, Joyce, Borgès ; hors mélodie : Beethoven, Goya.

L'artiste est celui qui voit une distorsion imposée dans l'acte et une droiture imposante dans le mot, il devrait donc être et philosophe et poète.

Je n'apprécie pas la verticalité de la lumière de midi, si chère à Nietzsche, je tiens à la verticalité des ombres, que réussissent le mieux les matinaux, ceux qui vivent des commencements. L'école romantique qualifiait de penseurs matinaux - les pré-socratiques, ce qui est un beau compliment.

L'art ne devrait pas être une revanche d'un ratage passager dans mes pulsions ou mon métier, mais il doit s'inspirer du constat, que toute vie, non rythmée par l'art, ne peut être qu'un ratage définitif.

Ni confessions ni testaments ni catéchèses – mais la musique ! Faite de soupirs, d'élans, de silences. L'état d'âme – le point d'arrivée. Ambition d'artiste.

Tous les pré-socratiques furent des poètes, l'hexamètre et non pas le syllogisme est leur élément naturel. Platon commença à injecter de la prose discursive dans l'écrit rhapsodique, qui aurait dû rester essentiellement poétique, pour faire parler nos sens, et le fastidieux Aristote acheva cette chute vers un verbalisme insipide du bon sens.

Le sentiment esthétique est statique, et l'art est la transposition de la dynamicité des choses en staticité des images. Garder l'immobilité des représentations est une qualité divine, vouloir traduire en bougeotte activiste ce qui, dans l'âme, témoigne de l'intemporel et de l'immuable, est mesquin, sans être diabolique. « Ne se prête au chant initiatique que l'unique, le sauvé du flux des choses » - H.Broch - « Nur das Einmalige, das aus dem Fluß der Dinge herausgerettet ist, öffnet sich zum richtunggebenden Gesang ».

Aucune représentation, aucune interprétation du soi inconnu n'est possible, et l'on veut pourtant en entériner l'irrécusable présence. Il semblerait que les seuls exercices passablement réussis relèvent de la poésie, mais au prix d'un certain hermétisme : « L'obscurité qu'on reproche à la poésie ne tient pas à sa nature propre, qui est d'éclairer, mais à la nuit qu'elle explore, nuit du mystère, où baigne l'âme humaine »* - Saint-John Perse.

La musique est le plus anti-philosophique des arts, puisqu'elle ignore la priorité absolue de la consolation et nous laisse un libre choix entre l'abattement et l'enthousiasme. Mais son mérite est de nous mettre immédiatement sur l'axe désespoir-espérance, car tous les autres s'y réduisent, par un travail implacable de l'esprit. La musique nous épargne ce travail et nous laisse en compagnie de l'âme.

Deux conflits polissent une œuvre : entre le fond et la forme et entre la forme et la matière. Quand on comprend, que le premier se réduit au second, on a des chances de devenir artiste. Non seulement « la matière aspire à la forme » - Aristote, mais la forme appelle et déconstruit le fond (Gestalttheorie).

Sur le dernier pas, laissé aux lecteurs : je leur tends un rameau, qu'ils en fassent un oiseau, un arbre ou une saison. Mais il y a toujours le risque, qu'on le prenne pour un déchet, un outil ou une arme. Le regard qui croie et s'éploie, face aux yeux qui croient et se ploient.

Les sources du beau sont en nous, mais nos traductions n'étant pas en chaque occasion assez artistiques, devant le beau réussi des autres nous éprouvons l'envie de nous taire, d'arrêter notre discours sans grâce et, confus, de nous reconnaître, enfin, dans la production d'un autre. C'est, je crois, un sens possible du « le beau désespère » de Valéry. Un autre serait la sensation de chute de la trajectoire artistique : de la loi de l'être vers le hasard du devenir, à l'opposé de la science : du hasard de l'être vers la loi du devenir - le vrai rassure.

Toute bonne lecture est de nature érotique : dès que je ne veux que comprendre ce que je recherche, je suis frappé de honte ou d'impuissance. Chez les autres, je me découvre des pulsions de voyeur ou me comporte comme dans un lupanar. « Ta bibliothèque est ton harem » - Emerson - « A man's library is a sort of harem ». Livre comme visée, à l'usage des chasseurs (Diane précédant Vénus et même Minerve), ou livre initiateur du premier pas, protecteur de l'intouchable.

La naïveté fatale de Cioran - mettre dans le dernier pas l'essence de ses boutades. Et en plus, son dernier pas est toujours une constante, une chute ; cette monotonie géométrique est épargnée aux adeptes des commencements elliptiques, chargés de variables et aux trajectoires imprévisibles, que chacun retrace, en fonction de ses tangentes, suicidaires ou jouissives.

Jadis, pour comprendre un artiste d'une civilisation lointaine, il fallait remonter aux sources mystérieuses de toute création et revivre l'extase de la découverte. Aujourd'hui, dans ce monde devenu village, les sources courantes sont communes, superficielles, bien canalisées, à pression constante et au débit pré-calculé.

Le vrai casse-tête de l'écrivain n'est pas pour qui on écrit, mais qui écrit et à qui on se confie. L'esprit vaniteux ou l'âme pécheresse – tels sont les candidats à la paternité. Le premier ne peut avoir qu'un seul auditoire – les hommes ; mais la seconde n'a même pas son langage à elle. L'âme n'émet qu'une musique, et elle se fie à l'esprit, qui est son seul véritable public et confesseur. L'âme nue inspire la pitié, le dégoût ou l'angoisse ; et l'esprit en deviendra complice, bourreau ou imposteur, ou tous à la fois. Dans le pire des cas, il se prendra pour juge, il exhibera des aveux, rédigera des verdicts ou trouvera des excuses procédurales ou des circonstances atténuantes. Les confessions, genre le plus mensonger.

Le talent ne contient en soi ni palettes ni rimes ni gammes ni images ; on ne les découvre que dans ses productions ; il est une pure relation entre le mystère du fond et le mystère de la forme. Un seul de ces mystères vous manque, et vous n'êtes plus artiste.

Au début on pense, que les livres peuvent apporter des lumières (eux), ensuite on en attend surtout des émotions (nous), enfin, on comprend, que les couleurs (moi-même) sont, en eux, la chose suffisante. Plus on va, moins on voit les autres et plus on s'accommode sur soi-même. Première étape, l'inacceptable, - regarder le monde à travers les livres des autres. La seconde, l'acceptable, - aimer l'art en moi et non pas moi dans l'art. Mais plus on va, moins on voit les autres et plus on s'accommode sur son vrai soi, qui est toujours artiste.

Les yeux des hommes sont en permanence ouverts, en quête de conquêtes. Quelle idiotie que d'écrire, au contact des choses, pour que nos yeux s'ouvrent davantage ! L'écriture noble, écriture au contact de l'âme, devrait donner l'envie de les fermer.

L'art naît de l'arbitrage rendu par ma raison, face aux trois discours, deux intérieurs et un extérieur. En moi, parlent mes passions (goûts, émotions, ambitions) et la voix divine (le beau, le bien, le vrai). Vers moi s'adresse la voix de mes instruments (langue, formes, harmoniques). L'échec, c'est leur rendez-vous manqué, un verdict arbitraire, une peine perdue par contumace.

Je parle à mon semblable, pour en être compris ; j'écris devant Dieu, pour Le comprendre, - il faut écrire à l'absent, à l'inexistant. L'écrit s'inspire de mon soi inconnu ; mon soi connu s'exprime dans l'oral. Deux talents, rarement compatibles.

À fréquenter les musées plus assidûment que les Muses, on transforme sa caverne de Platon en grotte de Lascaux, sa flamme en reflets, son Verbe en graffiti.

La vie grouillait de rêves silencieux, lorsque l'art était plongé dans un sommeil de plomb ; mais dans le Moyen Âge de l'art contemporain, le rêve commun ne reproduit que le brouhaha des foires. « L'art était une utopie ; aujourd'hui cette utopie est réalisée » - Baudrillard - pour nous ennuyer ou nous épouvanter. En lisant certains journaux intimes, on se croit en pleine place publique ; heureusement, dans les tableaux des places publiques, peints par d'autres, on découvre plutôt un journal intime.

« L'universalité et l'éternité se manifestent le mieux dans la poésie » - qui l'a dit ? - un rimailleur en manque de lecteurs ? - non, le plus fort cerveau de tous les temps, paraît-il (« le maître de ceux qui savent » - Dante - « il maestro di color che sanno », ce que d'autres contestent : « le pire des sophistes, exécrable jouet des mots » - F.Bacon - « pessimus sophista, verborum vile ludibrium ») - Aristote ! Mais dès que le poète veut le prouver par un discours sans rythme, il devient aussi mesquin et impermanent que l'historien.

L'art de l'éternel est dans la musique, l'objet central d'une bonne philosophie, qui ne peut être que poétique : « Seul le philosophe est poète »* - Nietzsche - « Nur der Philosoph ist Dichter ». Par un malentendu terminologique, pauvre Platon, cet authentique poète, n'entendant goutte à la mathématique, n'invitait à l'Académie que des géomètres, (ceux qui savent évaluer les choses terrestres). Lui, qui n'offrait aux hommes que des mythes, s'en prend à ses confrères : « Je mets au défi les passionnés de la poésie de montrer, qu'elle est non seulement réjouissante, mais aussi bénéfique à la vie humaine ordonnée » - Platon. Mais peut-être le chaos et le spleen sont les seuls éléments, dans lesquels la poésie ne se noie pas.

Heidegger, qui voit en poésie « un éveil du regard le plus vaste » - « ein Erwachen des weitesten Blickes », inverse les rôles et se trompe de dimension : c'est un haut regard qui éveille notre fibre poétique ; tout ce qui n'est que vaste prend fin dans la platitude.

Je prône une littérature déplacée, dans trois sens du terme : éloignée des foyers fréquentés, malséante à l'endroit de sa parution, n'ayant de coordonnées lisibles ni dans le temps ni dans l'espace. Être bien placé est le contraire de ne pas connaître sa place, ici-bas, de prendre de la hauteur, de « hausser le temps » (Rabelais). Être une personne déplacée !

Quand, dans le devenir créatif, dominent l'art et l'intensité, le temps disparaît des attributs de la création, et le regard de créateur remplace les yeux d'homme ; c'est un retour éternel, retour sur soi, retour du même soi, après une brève traversée du temps.

Les lectures faites d'une seule haleine ne sont qu'un feu de paille. Je leur préfère des interruptions irrécupérables, obligeant de repartir de zéro de la lecture et de lâcher prise d'avec la vie.

La musique nous laisse en communion immédiate avec notre âme, elle n'apporte rien à notre regard. Le regard est l'équilibre entre l'esprit et l'âme, où la représentation chromatique conduit à l'interprétation musicale.

Il faut écrire comme si tous les aveux m'étaient déjà arrachés, toutes les confessions recueillies, tous les testaments scellés ; il ne resterait qu'à bien libeller le destinataire innommable.

La langue est une œuvre collective et vivante, où presque toute tentative de créer artificiellement des néologismes morpho-lexicaux est de l'enfantillage, voué à échouer lamentablement, comme, par exemple, cette naïve niaiserie de Khlebnikov ou de Joyce, où je n'entends que le grincement de roues dentées, qui fabriquent des mots loufoques et visent une profondeur programmée, celle d'un rouage sans vie, dans une platitude mécanique. Le talent n'a que deux moyens de se traduire en actes : le haut style et la profonde intelligence.

Le débat technique le plus profond, dans l'art, est entre les parts du mécanisme et de l'organisme, entre le concept et le signe, entre le symbole et l'incarnation. Et le but inavouable et haut en est de produire une idole incarnée.

La charpente triadique d'un beau sonnet rend dérisoire et éculé tout échafaudage d'une dialectique professorale. Que vaut un livre de recettes, si tout ingrédient de ma cuisine n'a de goût que pour moi ?

L'univers du rêve, tout comme un système de logique, s'évalue sobrement : indécidable, il est le seul fond du vrai art, art de l'insoluble. « Les grands artistes imposent leur illusion » - Maupassant.

L'unité, qu'elle soit dans celui qui représente ou dans le représenté, dans le climat ou dans le paysage, ne naît que par un effet de bord d'une lutte de l'artiste contre le hasard et d'une résignation du penseur de céder à l'intuition. L'unité n'est donc ni un but ni une contrainte, mais un accident du parcours.

Le seul intérêt d'une publication est de m'observer, moi-même, dans un objet plus infidèle, mais mieux réfléchissant qu'un miroir, objet extérieur, capable d'entamer avec moi un dialogue, objet étranger comme ma propre enfance. Un manuscrit est un confessionnal, un livre - un péché inexpiable.

L'art devait sa floraison au mécénat des crapules. Confié aux très démocratiques marchands ou ministères, il dégringole au statut d'une brocante ou d'une science sociale. Les riches s'en détournent - d'où la prospérité de la pseudo-littérature, issue du journalisme, cet enfant gâté des repus.

La hiérarchie des regards sur l'écriture : j'arriverais toujours à me défendre, face à un logicien, un historien, un philologue ou un philosophe ; le seul jugement, que je redoute et que j'accepte d'avance, est celui d'un poète.

L'heure de la création doit être matinale, au regard de mon propre astre, inspirateur ou projecteur de mes ombres. L'étoile matinale de l'éternel retour de Zarathoustra s'élevait au grand midi - am großen Mittag - du Soleil commun !

En philosophie, un maître doit être à l'aise dans la profondeur et dans la hauteur, dans le logos et dans le mythos, dans le rationnel et dans l'irrationnel. Dans la création, l'opposition principale est ailleurs : entre la grisaille et l'éclat, entre le bruit et la musique, entre l'indifférence et le bien.

Ce que j'attends de la littérature : soit de la matière intelligente, relevée par le talent (Valéry), soit un ton, qui se prêterait, à la fois, à la lecture à travers les pleurs ou à travers les rires (Shakespeare et Cervantès). Mais ces deux sources, apparemment, ne se croisent jamais.

L'énigmatisation de balivernes, la banalisation de mystères - deux courants d'un art agonal, ars moriendi succédant à ars nascendi, sans soupir ni relief, précédant la morte platitude finale. « Le jour viendra, où nous aurons mis en lumière tout notre mystère et alors nous ne saurons plus écrire »** - Pavese - « Verrà il giorno in cui avremo portato alla luce tutto il nostro mistero e allora non sapremo più scrivere ». Le mystère du créer (ars inveniendi) se mutera en solution du faire (ars fingendi).

Au lieu d’offrir des étincelles bleues, res cogitans, ils déversent de la matière grise, res extensa.

Une métaphore est une idée, qui compte non pas par son propos, son étendue, son poids, sa profondeur, sa cohérence, mais par une irrésistible impression d'un bel état d'âme. Le pire des mutismes - le manque de métaphores.

Ce qui est bancal et bête, dans une métaphore ou dans une pensée, cherche son salut dans le développement ; mais ce qui est déjà plein - y perd. « L'image gagne toujours à ne pas être développée »** - Aragon - la pensée, en dernière instance, y gagne aussi. Et c'est l'émotion première qui en est victime, puisqu'elle n'est vivante que près de sa source, à laquelle on ne peut être fidèle qu'en mourant de soif.

Les plus ambitieux visent la fusion langagière du statufié et de l'exalté : Heidegger, avec ses révérences à Sophocle et Hölderlin, fait chou blanc dans un langage pourtant naturel ; Cioran, avec Valéry et Nietzsche en références, tire son épingle du jeu dans un langage entièrement inventé.

L’homme de l’oreille (le frère), l’homme du regard (le créateur), l’homme du goût (le noble), l’homme du flair (le poète), l’homme du toucher (le caressant) me sont plus proches que l’homme-plume (le professionnel) de Flaubert ou de Nabokov.

La hauteur du goût ne cédant pas à la hauteur du dégoût - Byron, Leopardi, Lermontov - un équilibre rarissime, mais à un niveau modeste. Ah, si Valéry avait les dégoûts de Bloy, ou Bloy - le goût de Valéry !

Tout travail littéraire est érection d'un temple, autour de ton image, que tu aimerais vénérer. Les apports des autres sont de deux types : fournir des matériaux impérissables ou démolir d'autres idoles. La dernière catégorie est la plus rare, et son rôle est capital ; ma reconnaissance va à Nietzsche, à Valéry, à Cioran, les seuls à savoir renverser les épouvantails du savoir et des écoles. Je me construis autour de leurs questions : Pourquoi je suis le mieux sculpté ? mes miracles sont-ils le plus inattendus ? Comment prier au milieu des ruines ?

Trois épurations successives de toute missive littéraire : se débarrasser de l'enveloppe, du contenu du message et de ses fulgurances langagières. Si quelque chose en reste sous les yeux du destinataire, cela ne peut être autre chose que la hauteur du regard de l'expéditeur.

La science : la nature comprise comme un hasard (le Zufällig-Wirkliche de Goethe) ; l'art : l'affabulation ressentie comme un destin.

En littérature, je suis hermétique au souffle de la vie, mis dans des valeurs-solutions d'une narration ou dans la résolution de problèmes métaphysiques. Le seul souffle vital, au milieu des mots, est le souffle de l'art, cette faculté fabulatrice, que je ne vois que sous forme d'équations de la vie. Une équation est un beau mystère, lorsque sa vue seule est déjà suffisante et n'exige aucun développement. L'art déductif. Un soupir se substituant à une obscure variable. L'ennemi de l'art est la constante.

La critique aurait dû être le plus noble des métiers, sa seule cible étant le maniement du beau, tandis que les créateurs croient devoir patauger dans le montage de faits divers pour faire passer le message du beau. La critique : comment naissent, se vivent et se désamorcent les crises !

Dans l'effort, lié à tout art, il y a une part mécanique, une part réfléchie et une part inspirée. L'équilibre entre les trois dévoile l'artiste. Les mécaniques de la poésie ou de la musique sont des plus risibles, ce qui les expose au ricanement du sot, qui n'a ni l'intuition d'une idée ni le goût d'une prémonition.

Réveillé par les rayons de l'art, le goujat s'ébroue, et le délicat retient le souffle, pour préserver l'éclat de la rosée.

Je ressens ce que je veux écrire, et mon lecteur devine ce qu'il peut lire. Mais la bonne écriture, c'est écrire ce que je peux ; la bonne lecture - lire ce que je veux.

Une curiosité psychologique : plus quotidienne est l'œuvre - plus grandiloquent est son commentaire par l'auteur, plus haute est l'envolée - plus cafouilleuse est sa défense. Shakespeare commentant son œuvre - inimaginable ou pitoyable ! Flaubert, ce Molière moderne, se rattrape magistralement en gloses, qui surpassent l'œuvre. Les Werther et Nouvelle Héloïse ne se trouvent aujourd'hui que dans des journaux intimes.

Ils nous versent tant de breuvages enflammants, tandis que nous nous enivrons le mieux en déchiffrant les étiquettes des bouteilles.

Le concurrent du roman français : au XVIII-ème siècle - le bréviaire, au XIX-ème - l'état civil, au XX-ème - la gazette, au XXI-ème (?) - la gestion de portefeuilles ou le mode d'emploi.

Le romantisme d'antan, ce fut de faire parler les bêtes ou les choses. Aujourd'hui il faut faire parler les concepts, mais le plus difficile, c'est de faire taire les hommes.

Qui ne voit dans la littérature qu'un moyen juste pour faire entendre ses idées, prône la clarté et la vérité. Mais celui qui n'y voit qu'un but injustifiable est porté vers divagations et déviations. Terrain vague ou vague terrain. Nimbes et diadèmes, ou limbes sans baptême.

Romantisme : repousser le présent avec les moyens les plus modernes - la meilleure recette pour devenir classique à l'époque suivante. Donner au caprice la force d'une nécessité ; enlever à la nécessité sa couche d'ennui suranné. Affaire de don pour de nouveaux langages.

Le classique : peindre sans horizons ; le romantique : ne peindre que des horizons ; l'ironique : par une prise de hauteur rapprocher l'horizon - de l'herbe sous nos pieds.

Le romantique crée un nouveau lecteur ; le classique en profite pour le combler. Le non romantique, hautement fervent, se traduit facilement en un oui classique, profondément altier. On n'est jamais classique, on le devient. On ne devient jamais romantique, on l'est.

Une écriture est privée de regard, lorsque l'œil et l'objet vu se trouvent au même niveau.

La poésie est un nouveau langage, que la vie intérieure du poète fait surgir. Mais elle est aussi une vie nouvelle, qu'un langage extérieur insuffle.

Écrire - avec les moyens d'une fièvre faire aimer le feu caché : « Zeus t'a caché ta vie, le jour où il se vit dupé par Prométhée ; il te cacha le feu » - Hésiode.

Dans l'écrit, contrairement à la vie, plus on tient à la lettre, plus on gagne en esprit. La manière qui apporte la matière.

Pour ceux qui veulent conter compte matière ; ceux qui veulent chanter décantent manière.

Sache distinguer ce qui doit son charme à ses enveloppes et ne cherche pas à le dénuder. N'habille pas ce qui n'est beau que nu.

Mon écriture est matinale : le soleil de la raison eut juste le temps de faire briller la rosée du rêve ; je ne veux pas assister à son évaporation ; je laisse tomber ma plume à côté de la rose.

Ce que produit l'imagination du poète, trouve un écho immédiat dans la nature, externe ou interne. Le goujat part toujours de la nature, qui ne se reconnaît plus dans cette imagination de caisse enregistreuse.

Origine de la poésie - partir de la lettre et se rire de l'esprit. Rendez-vous cryptogames avec les mots, les Muses. Tolérance avec les idées, les prostituées.

Un style rêvé : donner l'impression de procéder par raccourcis, tout en faisant entrevoir un regard sur l'absolu. Un style sans intérêt : se laisser guider par la rigueur d'enchaînement. Ne pas quitter la haute contrée, ne pas goûter les bas-côtés.

Le besoin d'une mise à plat, non pas au commencement du livre, mais en pleine lecture, - indice d'une réelle présence, parmi les pages chiffonnées, - de vastes platitudes.

Scintillement de mots dans une houle de promesses - littérature d'un ciel abandonné à l'étoile.

L'invention en art se fait dans l'espace ; désintégrer les formules de la génération précédente est puéril et vain. Une confusion entre le temps (générations) et l'espace (hauteur ou profondeur). Et c'est en intégrant ce qu'on nie qu'on gagne le droit de parler de formules !

La plus forte des contraintes de l'artiste : subordonner la langue au nez - la saveur au goût.

L'homme complet : union d'une musique intérieure et d'une géométrie extérieure. La présence, seule, de la première réveille l'artiste. La maîtrise de la seconde prédestine à la philosophie.

Si je ne m'adresse qu'aux oreilles, je finirai par aligner des notes au lieu de faire entendre ma voix, qui ne vaut que par sa hauteur, c'est-à-dire par le pathos ou par la honte, par le comique des graves et le tragique des aigus. Prêcher le savoir comme contenu du message, c'est tenir la connaissance du solfège comme préalable de toute émotion musicale.

On a beau avoir une hauteur de vue, une profondeur de l'ouïe, mais, en dernière instance, c'est bien le sens du toucher qui détermine la place d'une écriture.

J'aimerais, qu'on comprît, que ce livre aurait gardé tout son sens, si je n'avais pas lu un seul des auteurs, qui en font le fond lointain ou le cadre immédiat. Nous sommes au temps des orages ; des nuages aléatoires traînent au-dessus de nos âmes réceptrices, chargées d'images et d'émotions ; l'éclair doit ne garder que le souvenir de nos âmes illuminées. Un bon exemple de fortuité des nuages passagers : pour Nietzsche - le bref passage de Schopenhauer et de Wagner, aux fonctions météorologiques.

L'art disparaîtra, car tout tend vers un langage unitaire, tandis que l'art est, par définition, la recherche de nouveaux langages.

En littérature, le style, c'est l'emploi individué, conscient, cohérent et maîtrisé, des déviations langagières ; il est l'affirmation de la domination d'une forme nouvelle, face à un vieux contenu résistant.

Parmi les écrivains reconnus, le clivage entre ceux qui voient et ceux qui entendent. Je ne dresse les oreilles, ni mes yeux ne s'apprêtent à s'enflammer que si je devine, chez l'auteur de la page devant moi, les yeux fermés, au bon moment, ou, surtout, les oreilles bouchées, aux mauvais endroits. La littérature aurait dû être de la musique, c'est-à-dire du bruit de la vie bien filtré, madrigaux exécutés a cappella.

Les ratés en tout genre sont ceux qui se prennent pour les meilleurs poètes parmi les géomètres ou pour les meilleurs géomètres parmi les poètes (les marchands mêlés) ; ce qui leur ouvrirait, à la fois, l'entrée de l'Académie et la sortie de la Caverne. Le succès n'attend que près de l'Agora, au Portique ou dans un tonneau. « Si tu as du cœur et de l'esprit, n'en montre qu'un seul » - Hölderlin - « Hast du Verstand und Herz, so zeige nur eines von beiden ». Quand ils vont ensemble, pourtant, ils ne font qu'un, qui s'appelle âme ; il faut l'avoir bien timide, pour dire, que « le cerveau fait sablier avec le cœur » - J.Renard, ou « quand la pensée naît, le désir meurt » - G.Bruno - « nascendo il pensier, more il desio ».

Cioran croit, sérieusement, que ce qu'il a à dire est plus important que son style ; Nietzsche occulte le fond et soigne le ton ; Valéry est parfaitement conscient de la part et du fond et de la forme. Le premier ne comprend rien ; le deuxième ne cherche pas à comprendre ; le troisième comprend tout. Mais on ne retiendra de tous les trois que la forme, puisque n'importe qui peut comprendre et même narrer notre fond commun. Tous les trois savent chanter, et peu importe si ce qu'ils ont à dire s'y mêle.

Ce qui donne un sens à cette écriture, c'est le lecteur idéal, mon alter ego (ou plutôt mon altus ego), celui qui, en découvrant ce livre, en serait jaloux, avant d'en être séduit. Mais ce sont mes égaux, imaginaires, impossibles, qui me comprendraient et pleureraient ensemble une défaite annoncée, un amour insensé, mais ils ne parviendraient jamais jusqu'à mes yeux.

L'un des auteurs les plus plébéiens est Proust : on remplace, chez lui, le mot duchesse par caissière, dîner - par beuverie, souffrance - par gueule de bois, pensée - par rigolade, et l'on peut laisser le reste en place, aussi cohérent que vulgaire. Le taux de goujats est le même dans les hôtels particuliers et dans les chaumières ; ce n'est pas la possession, mais la hantise ou la prière, qui adoubent l'aristocrate ; seul, dans son château en Espagne, ou invitant ses glorieux ancêtres, de sang ou de verbe, dans ses ruines. Ahurissant, le nombre et la qualité des dupes que ce cornichon emberlificota : « Proust : la qualité aristocratique de ses sensations » - Levinas.

La musique et la peinture rendent trop facilement jeune ; seule l'écriture, la vraie, oblige à exhiber des rides de mots usés par d'autres siècles.

Tous les artistes cherchent à se résumer en pensées. Et voilà la danse libre du pinceau ou de l'archer se transformant en boitement raisonneur ; chez les non-initiés de la plume, la pensée est prisonnière des mots sans ressort : « La danse est la métaphore de la pensée » - Badiou.

L'art est ce qui peut être ; l'artiste - ce qui veut être ; la science - ce qui doit être ; la vie - ce qui est.

Hygiène intellectuelle en littérature : expurger le discours de toute la gangue du savoir parasitaire et froid, non-porteur ni de saveurs ni de chaleurs nouvelles.

Difficile de reproduire la vie mieux que par l'image d'un arbre. Le récit, le plus souvent, me met déjà au milieu d'une bruyante forêt, cachant les soucis de l'arbre solitaire, tandis qu'une formule de deux lignes ne peut se vouer qu'à un arbre fier et silencieux.

Une voix complice n'apporte rien à la voix créatrice. Il faut dédaigner l'oreille et se faire regard.

Ce qui est déterminant dans le choix de nos genres littéraires, c'est notre susceptibilité à l'ennui. Quelles armures il faut dresser devant les pointes du bon goût pour s'attaquer aux sorties de marquises, aux madeleines trempées ou aux comices agricoles ! On est un professionnel, quand on entend surtout l'effet du complément d'objet direct et animé dans des phrases comme Je vous aime !

Les songe-creux ont toujours tant de choses à dire, dont ils fixent l'être : sans savoir exprimer, ils impriment, ils signifient, ils font, pensant qu'ils sont. L'idéal de l'écriture serait de tout exprimer, de ne dire qu'un minimum, tout en cherchant à réduire le dit au chanté, de l'opérer à l'œuvrer.

Jadis, la littérature eut pour but – de nous tendre vers un ciel incompréhensible et non pas, comme aujourd'hui, de nous détendre, de nous vautrer dans un quotidien transparent.

Les Chateaubriand et les J.Joubert (les Goethe et les Lichtenberg, les Nabokov et les Chestov) semblent être incompatibles. Le second se serait mis à imiter le premier - le rire de l'auteur nous empêcherait de nous émouvoir. Le premier se serait aventuré dans le genre du second - le rire du lecteur compromettrait toute estime. Il est clair qu'entre Chateaubriand et rien il y ait moins d'espace qu'entre Joubert et n'importe qui. Des exceptions : Shakespeare, Voltaire, Nietzsche, Tolstoï.

Balzac n'aurait pas laissé de correspondance, Flaubert n'aurait laissé que sa Correspondance, - j'aurais pu tenir tous les deux pour brillants. Mais chez Balzac, l'homme est bête et l'écrivain - subtil ; et chez Flaubert, l'homme est subtil et l'écrivain - bête.

L'objet d'une écriture est la création d'un lieu géométrique d'attirance, créé implicitement par un jeu de contraintes à variables. Et la lecture est son dessin par substitutions successives.

Tout artiste est un copiste, mais de combien de fibres copiées monte une palpitation ? Là où le tâcheron reproduit la géométrie, l'artiste insuffle déjà une mélodie.

Tout genre littéraire détermine le type de passerelle avec la réalité : les uns bâtissent des ponts, d'autres creusent des mines. La maxime communique avec le monde par le regard, abstrait, hautain, à l'aplomb de la vie. « Le fragment doit être complètement hors du monde environnant et être concentré en soi comme un hérisson » - F.Schlegel - « Das Fragment muß von der umgebenden Welt ganz abgesondert und in sich selbst vollendet wie ein Igel ».

Le peintre dessine l'arbre ; le musicien en fait sentir les saisons, les joies et râles ; l'écrivain y découvre la vitalité des racines et l'éphémère des fleurs. L'artiste est dans la rencontre avec l'arbre ; les autres - dans l'évasion. « Si la poésie ne pousse pas aussi naturellement que les feuilles sur un arbre, elle ferait mieux de ne pas surgir du tout » - Keats - « If Poetry comes not as naturally as the Leaves to a tree it had better not come at all ».

La fin de l'art sonnera le jour, où l'artiste aura compris le au nom de quoi pour confier le comment à l'analyste-programmeur qu'il sera devenu.

On écrit en comptant d'abord sur une affinité d'yeux, mais on lit en appréciant surtout l'affinité d'oreilles. Pour être bon auteur, il faut être bon lecteur.

L'harmonie inarticulée (la voix divine marmonnant ses théories), le chaos pré-articulé (l'obscure justification de mes modèles), l'harmonie articulée (l'impertinence d'un art imposteur, aspiré vers la théorie par-dessus les modèles) - l'art est l'hymne froid au chaos chaud au moyen d'une harmonie chaude et incompréhensible.

Chanter l'immobilité est peut-être une ruse, due à mon genre, puisque si la cohérence du narrateur est dans le mouvement, celle de l'aphoriste - dans la capacité de n'admettre aucun mouvement provenant du dehors des mots.

Chant - conte de fées - mythe - pièce de théâtre - scénario - cahier des charges ; l'art achève sa trajectoire : gestation, gesticulation, gestion.

L'œuvre comme affiche, copie ou trace ? Cette image me répugne. Ni poinçon ni empreinte, mais un mode de réfraction des émotions, se brisant contre la lame des mots. Une constellation de pointillés, dans lesquels je me concentre, un nuage de points scintillants comme œuvre ! L'état de grâce exclut l'état de traces.

Deux tendances anti-artistiques : imputer de la sincérité (mot de débiles) ou de la justesse (mot de serviles) à tout premier regard, tout premier jet, ou bien ne travailler que dans le polissage débouchant sur une œuvre, où aucun détail ne tolérerait plus aucun rééquilibrage, sans mettre en péril tout l'édifice. L'artiste s'interdit de désigner le mot premier ou le mot final. Sur papier, la communication entre les choses et les mots n'est possible que des seconds vers les premières. Dans la tête de l'artiste, la chose doit être systématiquement évincée par le regard.

Tout texte - autant en poésie qu'en plomberie - est une suite de métaphores : de banales, de mauvaises, de bonnes. Dans la grande littérature, cette proportion est de 90 - 9 - 1 ; chez Nietzsche : 20 - 10 - 70 ; chez Valéry : 30 - 5 - 65 ; chez Cioran : 5 - 10 - 85.

La valeur finale d'une métaphore se détermine par ses points d'ancrage : des choses, des états d'âme, des mots, des concepts, des sons, des couleurs. Les plus belles restent au large, à égale distance de ces havres.

C'est la calme majesté d'esprit qui accompagne et rend mieux le tremblé d'âme. Le tremblé de pinceau le défigure et le trahit. Dante : « Maîtrisant l'art, la main d'artiste tremble » - « L'artista ch'a l'abito de l'arte ha man che trema » - a tort.

L'homme-éponge : une lente et continuelle aspiration, suivie d'une longue expiration ; l'homme-écho : nulle expiration sans la compagnie d'une aspiration. Mais c'est seulement l'homme-poète, l'homme d'inspiration, qui fait sentir le souffle.

Comme l'œil reconstitue une image spatiale à partir d'un tableau peint en deux dimensions, l'esprit, dans un texte, cette matrice spatio-temporelle à quatre dimensions, doit saisir l'intuition des espaces au nombre infini de dimensions, la fascination des points d'origine, de l'étendue des métriques et de la hauteur des projections.

Il faudrait vivre à mains nues, à cœur nu, mais la création artistique est affaire d'habits, portés par des top-models de la vie.

Trois dons majeurs d'écrivain - un tempérament, une hauteur, une ironie - que possèdent, séparément et sans partage, trois maîtres français : Bloy, Valéry, Cioran (en Allemagne, la morgue et le nihilisme de Schopenhauer et le port altier de Nietzsche ; en Russie, depuis l'espiègle Pouchkine, ironie est synonyme de légèreté). Sans atteindre les sommets de chacun, dans sa spécialité, ce livre aimerait en présenter l'équilibre.

Le mûrissement de notre plume, à travers nos rapports avec la beauté, - trois étapes : le désir – l'ampleur des choses belles à peindre ; la puissance – la profondeur de notre vision du beau en général ; la création – la hauteur, le ton et le style de notre beau langage. Arrivés au dernier stade, ayant acquis notre propre regard et l'art de manier nos faiblesses, nous nous désintéressons et des choses vues et des puissances.

Les seules nouveautés, dans l'art, ce sont des altérations de points de salut ou d'attache. Même une nouvelle paille de salut n'est qu'une combinaison des points existants et qui ne peut être qu'une feuille. L'art de sauvetage de la noyade dans le Léthé, pour produire de l'a-léthéia, proche, toutefois, de l'apocalypse.

L'art abductif : ne s'occuper que de la justification musicale, justification bien ramifiée, justification de faits en arbre, et réduire les faits eux-mêmes au rang de feuilles, de variables muettes. Le modus explicandi, ramage le plus profond du modus cognoscendi. Les faits, c'est du bruit, qui ne doit pas défigurer ta musique : « Ne laissez jamais les faits gêner une bonne fiction » - Twain - « Never let the facts get in the way of a good story ».

Chez le bon écrivain, localement s'impose et subjugue un libre arbitre, mais globalement une sensation de cohérence fatale s'en dégage. Chez le mauvais, localement règne une cohérence mécanique mais globalement, c'est le libre arbitre des écoles, coteries et guildes, qui résume tout.

Tant de livres annoncent, dès la première page, soit de la noirceur soit des arcs-en-ciel. Et combien ne laissent, derrière la dernière page, qu'une grisaille rapidement dissipée. L'artiste est celui qui, devant sa toile, tente de ne pas brandir sa palette. À l'écriture suffisent une tempête du bocal ou de l'encrier : « un verre d'eau aurait les mêmes passions que l'océan » - Hugo. Pour le regard, c'est aussi simple : « Un rond d'azur suffit pour voir passer les astres » - E.Rostand. Quand le sang ou l'encre vous manqueront, vous vous tournerez, pusillanimes, vers l'univers entier : « Que le cratère de Vésuve soit mon encrier » - Melville - « Give me Vesuvius crater for an inkstand ».

Ne pas savoir vivre sans écrire - graphomanie ; ne pas savoir écrire sans vivre, c'est-à-dire sans l'envie de rêver, - éthéromanie, nulla linea sine nocte plutôt que nulla dies sine linea (Pline l'Ancien). Pessõa : « Mieux vaut écrire que risquer de vivre ; l'écriture est la manière la plus savoureuse d'ignorer la vie » - justifie la graphomanie, qui ignore le ridicule de risquer d'écrire, lorsque aucune saveur vitale n'accompagne la plume.

Comment perçoit-on le sens d'un écrit d'art ? - le bête le trouve dans des solutions offertes, le médiocre le cherche dans des problèmes formulés, le sage l'invente dans des mystères initiatiques.

Le bon écrivain procède comme tout lecteur : de l'expression à la pensée (et non, comme le préconise Chamfort, l'inverse).

Faute de flamme intemporelle, d'intensité et d'air, ils n'exhibent que de minables objets, à leur minable lumière : « L'ardeur qui dure devient lumière » - Proust - l'ardeur qui dure est une fadeur. Une bonne flamme n'est qu'étincelle, elle devrait s'allumer dans le mot, s'éteindre dans la note, se refléter dans le marbre. Ne laisser ni la couleur, ni la froideur, ni le goût, ni la réalité des cendres. « Transmettre la flamme et non pas vénérer les cendres »** - G.Mahler - « Weitergabe des Feuers und nicht die Anbetung der Asche ».

Dans une œuvre d'art, le commencement, c'est la contrainte, imposée par le regard (le soi inconnu) et suivie par le style (le soi connu). Un commencement réussi serait une pure caresse : « ces regards brillants de caresses » - Balzac.

L'art, c'est une lutte contre le hasard, mais il comporte, lui-même, deux types de hasards internes : le hasard d'émission et le hasard de réception ; le premier, c'est le coup de dés que toute pensée émet (Mallarmé), et le second, c'est la bouteille à la mer recevant cette pensée ; le drame du message et la tribulation de la messagerie.

Je veux peindre l'oiseau, et l'on ne découvre, sur ma toile, qu'une cage. Et je balbutie, avec tous les sots, que le peintre ne doit pas apparaître dans ses tableaux. Plus que dans un cachot de l'esprit, c'est dans une tour d'ivoire de l'âme qu'on a besoin de barreaux : « L'âme est le seul oiseau, qui soutienne sa cage » - Hugo. On vit le mieux sa liberté à travers, ou même en-deçà des contraintes : « Il lui semble, que le monde est fait de barreaux, et au-delà de ce monde - aucun autre » - Rilke - « Ihm ist, als ob es tausend Stäbe gäbe, und hinter tausend Stäben keine Welt ». C'est par la délicatesse des barreaux qu'on reconnaît notre parenté avec les volatiles. « La pensée est un oiseau qui, dans la cage des mots, peut déployer ses ailes »* - Gibran - « Thought is a bird, that in a cage of words, may unfold its wings ».

La gymnastique scripturale consiste à éliminer systématiquement tout ce qui est dramatique - l'exception, l'exacerbation, l'extrémisme - et à lui substituer, à doses égales, le tragique et le comique.

Aucun autre genre littéraire ne présente si peu de maîtres que le genre aphoristique. Quand l'esprit rencontre le talent, on maîtrise, à la fois, les métaphores et les formules, mais le don des métaphores est plus rare : « Métaphores naquirent avant syllogismes » - F.Bacon - « Parabolae argumentis erant antiquiores ».

Élever le hasard à la hauteur d'un destin - l'art tragique ; réduire le destin aux bas-fonds du hasard - l'art comique ; lire le destin dans le hasard, rire du hasard dans le destin - l'art ironique.

La seule nourriture terrestre est la vie, tout écrit ne vaut qu'en tant qu'un excitant (Valéry jugeant Pascal ou Nietzsche). Mais c'est, curieusement, Nietzsche qui considérait comme excitants pernicieux, barbarica, ce qu'est la vraie vie : « erotica, socialistica, pathologica. ».

Le talent s'accommode aussi bien d'une démarche naturelle que contrainte ; c'est lui-même qui est nature et loi. Toute démarche peut être imitée ; on n'imite pas le talent. Les contrefaçons avortées du contraint remplissent les poubelles ; les copies, de mieux en mieux réussies, du naturel remplissent les étables.

Toute âme est poétique, tandis que les cœurs nous divisent en contemplateurs et en acteurs. L'esprit, comme le cœur, peuvent faire des vers, mais l'âme seule est poète. L'art n'est qu'une belle contrainte, que l'esprit respecte et le talent lui donne les moyens ; le cœur, qui s'y plie, bat pour réveiller l'âme de poète.

L'étrange surdité du goût chez ceux qui en ont pourtant une bonne vue : Platon préférant les généraux aux poètes, Nietzsche reconnaissant son devancier en Spinoza, Nabokov sélectionnant Robbe-Grillet, Valéry et ses faux modèles de Descartes et de Mallarmé, Cioran en admirateur de Saint-Simon, G.Steiner voyant le plus grand génie du siècle en Proust (qui est pire que Saint-Simon, tout en pratiquant la même tonalité sirupeuse et nauséabonde).

L'âme d'écrivain, le corps de ses écrits, le vêtement de sa pensée : le désir, avoué, de s'habiller et le désir, inavouable, de se déshabiller.

Un écrit vaut par ce qui reste, une fois effacées les traces visibles provenant de la mémoire ou de la géométrie (il ne resterait que les « traces de l'absence » - Derrida). Mais à notre époque infovore et vidéosphérique, ne survivent que des narrations conformes au format BD (Bases de Données ou Bandes Dessinées).

Deux écoles de la littérature française : celle de la liberté ou celle de la contrainte, le XVI-ème licencieux ou le XVII-ème cérémonieux, aboutissant à Rimbaud ou à Valéry. Il faut choisir entre siat et fiat, entre une vie donnée et une vie à donner. L'universalité semblant être dans la liberté, le second courant finira par n'être apprécié que des élites cosmopolites.

Définir fait partie d'écrire ; plus grande est sa part, plus intelligente, en général, est la plume. Une raison de plus de soupçonner la France d'être la patrie de l'esprit ; dans quel autre pays, pour savoir ce qu'est voir, entendre, sentir, consulterait-on un dictionnaire ?

Que je rêve du jour, où je pourrais m'accueillir sans honte, dans l'édifice allégorique des mots, que j'aurais élevé moi-même ! J'en ai assez de crapahuter parmi les ruines de l'indicible. Mais tout édifice devient chose, dont je ne veux pas, même sous forme des ruines au passé trop palpable : « Les allégories sont au royaume des pensées ce que sont les ruines dans le domaine des choses »*** - Habermas - « Allegorien sind im Reich der Gedanken was Ruinen im Reich der Dinge ».

L'écriture : à partir d'une fleur faire penser au paysage d'un bouquet, au climat d'un arbre ou ni à l'un ni à l'autre (Mallarmé). Dans le dernier cas, la fleur reste en papier.

Manque de goût : peindre en continu, où le pointillé aurait suffi ; semer des points, où seul une ligne est féconde.

Imiter, c'est orienter son regard dans la direction de l'original. Le goût de l'immobilité peut pousser à regarder en sens inverse : les deux mouvements s'annulent et une délicieuse immobilité peut s'ensuivre.

En dehors de traduire, traduire une voix et une langue, qui ne sont pas les miennes, je ne peux pas donner un sens quelconque à créer. Être dans l'état de demande de messages (me sentir ange), ne pas m'attarder dans celui de la réponse (ce que veut le diable). Poétiser, c'est traduire des messages (voix) cryptiques.

Dans le genre discursif, les seuls archétypes, qu'on aurait dû peindre, seraient l'ange et la bête, ou les deux à la fois, au sein d'un même personnage. Les seuls à l'avoir tenté sont Dostoïevsky et Nietzsche ; chez les autres, il y a tellement d'impuretés ou de puretés mesquines, débouchant sur la grisaille réaliste.

Les incompris résument les critiques, qui les éreintent, à ces belles invectives : trop osé, fou, dérangeant. Des mises à l'index imaginaires leur servent de réels coups de pouce, auprès des libraires. Tandis que leur défaut majeur est peut-être tout simplement le manque de métaphores.

Le soi inconnu est, tandis que la meilleure facette du soi connu, la créatrice, devient. La musique, cette traduction de l'indicible voix du soi inconnu, est un processus et non pas un état. Ce serait le sens de l'appel nietzschéen de devenir ce que tu es.

L'objet trouvé dans un livre devrait pouvoir se transformer en outil de vue pour s'apercevoir de nouvelles impossibilités ou compulsions.

Le nihiliste se détourne, ou n'a pas besoin, des commencements d'autrui et, lorsqu'il est, en plus, un artiste, il munit les siens propres - de l'intensité des finalités. Savoir se passer d'épaules des autres et de sentiers battus.

Plume à la main, on devrait ressembler au chat, qui a toujours quelque chose à se reprocher : un vol (plagiat), un meurtre (de son père), une lâcheté (se défiler, ne pas aller jusqu'au bout).

La bonne mémoire transmet icônes et idoles, de l'amnésie naissent spectres et fantômes. La poésie a grand besoin d'oublis.

Le discours est d'autant plus poétique que sa perception se passe de représentations. Pour se rapprocher de la musique, qui est le seul art se passant totalement de toute représentation.

Écrire, c'est faire oublier le levier, qui te soulève ; penser, c'est de ne pas le perdre de vue. C'est pourquoi les deux sont difficilement compatibles, à moins d'avoir l'intelligence d'illusionniste ou de prestidigitateur.

Tant d'écrivains, dont le seul intérêt est de fournir à un autre une occasion pour écrire une phrase. Ce livre en fournit d'innombrables exemples. « Je ne fais parler les autres que pour mieux m'exprimer moi-même » - Montaigne.

Le remplissage est le genre littéraire le plus répandu, et le vidage d'une tête débordant de pensées - la méthode la plus suivie (même Byron succomba à cette niaiserie : « Si je n'écris pas pour vider mon esprit, je deviens fou » - « If I don't write to empty my mind, I go mad »). On aurait dû laisser ce soin au lecteur, en lui tendant un vide vertigineux, aspirant ce qui est, à l'accoutumée, retenu dans des réserves de l'âme. « Viser la plénitude en se vidant »** - G.Steiner - « Evacuation towards fullness » - il faut le faire avant le premier trait de plume !

L'artiste pusillanime, dans sa tour d'ivoire, signe un pacte avec les hommes et en devient bailleur ou locataire. Mais c'est le Faust magnanime, en s'acoquinant avec le diable, qui la transforme en ruines, tout en restant en compagnie de la folle du logis.

Ce n'est pas un hasard que les premiers arts furent la poésie et le théâtre : la poésie satisfait le premier besoin de l'âme – la musique dans le regard, dans le mot, dans le geste ; et le théâtre satisfait le premier besoin de l'esprit – créer des scènes abstraites, sur lesquelles se dérouleraient des tragédies ou des comédies, traduisant le dessein du Dramaturge, mettant en jeu le talent des acteurs, l'exubérance du décor, les contraintes spatiales, les ressources verbales et les dénouements finals. Et l'intelligence philosophique débuta par le genre le plus poétique – par l'aphorisme.

Le cadre idéal d'un créateur : sollicité par la beauté, contrôlé par l'ironie, guidé par le goût, motivé par un doigt féminin.

Pour nous révéler, comme pour nous cacher, l'art, à l'instar des muscles ou des cervelles, est impuissant, imposteur et même faussaire. L'art ne peut que peindre notre circonstance : les barreaux de notre cage, l'élan de notre tour d'ivoire et le périmètre de nos ruines. Tout ce qui nous exprime nous imprime, tout ce qui nous développe nous enveloppe, - mais nous restons insaisissables.

L'Esprit et le Verbe, c'est tout ce qui me reconnaît pour Père. Quand le Verbe est vers Dieu, je suis dans le vers ; quand Il est Dieu Maximus, je suis dans la maxime. Et l'Esprit m'enveloppe d'un fond de silence.

Depuis Aristote et F.Bacon, on répète cette aberration, que l'art, c'est l'homme complétant ou imitant la nature. Dieu créa des algorithmes, auxquels, miraculeusement, obéit la nature ; l'homme crée des rythmes, qu'apprécie ce qu'il y de plus artificiel - notre âme. L'art est dans l'invention de sources et non dans le puisement de confluences divines. Le naturalisme, comme prolongement de l'art, est de l'imitation, où je me ridiculiserais, devant le Créateur inimitable.

L'écrivain médiocre est myope, il écrit au contact avec l'objet. Le bon n'écrit que lorsqu'il réussit à s'en éloigner suffisamment.

Le fragment et le raccourci sont de mauvais procédés des sceptiques stériles ; c'est la modulation qui est féconde. Ni intervalle ni droiture, mais hauteur !

L'ennui des donc, alors, ensuite, l'attrait des ruptures, dans l'inertie logique, et de la fragmentation, dans des monolithes mécaniques. Toute juxtaposition d'images, quand on est sincère, provoque une perte de hauteur, une chute sans éclat, la triste monotonie des n + 1-èmes pas. Vive le pointillé parataxique ! « La continuité dégoûte en tout » - Pascal.

La sainte sueur devrait transsuder dans l'écrit, celle d'une défaite annoncée, d'un front baissé, non celle d'une lutte avec un mot racorni, furtif et railleur.

On reconnaît une vraie écriture, lorsque l'origine du plaisir ne remonte pas directement à la part de l'hallucination ou du calcul dans le livre. Mais sans l'un et l'autre, aucun style ne sauve la mise.

La liberté de l'invention, face à la vie ; cette magnifique scène, chez Sartre, où Cervantès, dépité, sanglote, - il vient de croiser dans la rue un homme ressemblant à Don Quichotte !

Type de livre, qui me plaît : débouchant sur déshérence plutôt que source à résonances et encore moins à conséquences. Je veux sentir davantage ce qu'on exclut, que ce qu'on enferme. « Je trouvai chez Nietzsche, non point une incitation, mais bien un empêchement » - Gide.

En fait d'art, la connaissance la plus utile, c'est comment naît une larme.

Le don, la hauteur, la technique - trois sources irréductibles de l'art. On flaire le génie, lorsque la source principale reste délicieusement indéterminée.

Les valeurs sont dans la vie, et l'art est en leur «réécriture» (et non pas en réévaluation) en vecteurs, dans le Umwerthen aller Werthe, où le mot-clé central est aller – de toutes les valeurs sur un axe : du bien au mal, de la négation à l'acquiescement, de la puissance à la faiblesse.

La qualité la plus requise pour un romancier doit être l'imperméabilité à l'ennui.

Lorsque je devine quelle contrainte surmonte l'auteur, j'éprouve plus de plaisir, que lorsque je constate, qu'il avança encore vers son but. Le plus noble but, dans l'art, est peut-être de faire ressentir dans la belle maîtrise des contraintes le vrai enjeu aristocratique de l'œuvre. « Écrire, c'est omettre »** - Cioran.

L'art est un haut courant, dont on ignore la source. La virtuosité ou la maîtrise guident le parcours du fleuve, mais seul le génie porte à l'océan le message de la source. Comme la source, l'âme n'a pas de langage à elle (pas de sa douce langue natale - Baudelaire) ; seul le magnétisme d'un outil sourcier crée l'illusion d'un courant d'âme.

L'attente d'un écho, où deux hauteurs se renvoient des messages, m'interdit l'écriture inimitable. Mais l'écho doit tirer son volume des hautes substitutions de mes variables.

La poésie est le sacrifice du connu, et même de l'inconnu, pour sacrer l'inconnaissable. Mais il faut savoir ériger des autels, maîtriser le feu et, surtout, créer des divinités inexistantes et crédibles.

L'art n'est possible que parce qu'il est impossible de faire de sa vie une œuvre ni d'être l'artiste de soi-même.

L'état, c'est l'harmonie, et la mélodie, c'est le contraste ; la force du talent les unifie, pour produire l'intensité d'une musique, aux origines cachées du plaisir final. Le talent, c'est l'art d'unification : un nœud, une branche, un arbre - tel est le parcours des meilleurs esprits - des points décrits, des extrémités proscrites, des axes entiers, circonscrits par la même intensité. L'unification est une dialectique vivante, qui fait que l'arbre unifié est plus riche que les arbres contrastés. La dialectique réconcilie des constantes, l'unification génère un arbre à variables nouvelles.

Si mon but n'est que la traversée du désert, alors même si je suis chargé de tableaux ou d'idées, je disparaîtrai dans des caravanes, sans espoir de faire naître un mirage ni d'atteindre une oasis. Mon but doit être l'état, dans lequel naissent des mirages.

Sur la division en naturalistes et en artificialistes : il faut séparer le regard de la vue. Le regard, cet outil de l'intelligence, doit être artificier, tandis que la valeur de la vue ne dépend que du talent et de la créativité. Les couleurs et les notes de la panoplie d'artiste n'existent pas dans la nature ; tout naturalisme de la vue n'est qu'un artificialisme (re)connu, prévisible, sans étonnement.

Le nez est le seul organe, le seul sens, qui se passe de justification : du pourquoi de l'œil, du comment de l'esprit, du quoi du bon goût. Mais flairer un tableau de peintre ou se fourrer dans les cordes de musicien serait de l'abus.

On est en présence de la poésie, quand l'inexpliqué d'une image ne la compromet pas.

Le génie est un sens, comme la vue ou le toucher, et qui est toujours de nature musicale ; il est ce flair, ce rythme, qui naît d'une fusion de la vue des rites et du toucher des mythes, et qui, aujourd'hui, contaminé par l'ouïe algébrique, sombre dans l'algorithme.

Quand on perd pied, dans un livre, on a, au mieux, la panique, pas le vertige. Il faut que le livre, qui emmène dans des éléments nouveaux, donne des moyens d'un nouvel équilibre ou d'une nouvelle respiration (fixer des vertiges - Rimbaud).

Une sensation rare, étrange et magnifique : écrire pour survivre ! Le contraire est banal. Seulement, tôt ou tard, je comprends, que c'est une illusion du même ordre que la préservation d'espèces vivantes ou l'accumulation d'espèces sonnantes.

L'élément, fait pour accueillir la musique, semble être l'air : Mozart - la hauteur, Beethoven - l'ascension, Tchaïkovsky - la chute, Verdi - le chant. Dans l'air on danse. Wagner est dans l'eau, on y nage, à moins de savoir marcher dessus, pour témoigner de mythes ou de miracles. Stravinsky est dans le feu, qui consume et me coupe la respiration, et Rachmaninov - en terre, qui me fait chavirer ou chialer, moi, le déraciné.

Le but de la lecture : découvrir en soi des sources cachées, d'où aurait pu jaillir la lumière.

Pour l'écriture, la maîtrise des dictionnaires est une facette de second ordre. Le savoir n'est qu'un dictionnaire de plus, au même titre que l'Histoire ou la mythologie. L'intelligence peut les transformer en thésaurus, mais seul le bon goût les remet à leur place, où ils deviennent des arbres translucides pour la vision de forêts.

L'écho a plus de chances parmi des ruines qu'au milieu d'un château en Espagne. Il faut que je place mon livre dans celles-là, tout en me réfugiant dans celui-ci.

La hauteur, ce sont des contraintes qu'on se donne sur les foyers des ellipses dessinant le réel, des hyperboles tendant vers la perfection, des paraboles se perdant dans un infini sans contours.

Le contraire de la poésie, c'est l'intimité, la familiarité, la sensation d'un lieu à soi. C'est pourquoi la poésie est l'exil, la migration, l'errance. Et les ruines sont une solution du problème de la Tour d'ivoire bâtie par le mystère des sans-abri.

Bien sûr, le mystère de l'homme est au-dessus de l'art, mais il est indicible. L'homme est bien plus grand que le Mot dans le monde de la démesure divine, mais l'art, c'est l'introduction de la mesure humaine. Donc, résignation, l'art pour l'art, l'art, qui ne dissimule rien, qui ne traduit rien.

La vraie maîtrise artistique est l'habileté d'esquiver tout dernier pas pour ne pas s'arrêter. Seul le non-fini peut faire pressentir le goût de l'infini.

Le non-art : une lourde préférence donnée à un choix fortuit. Le premier signe de l'art : ce n'est pas le hasard qui dicte le choix ; le second signe : la même maîtrise aurait permis de défendre un choix contraire.

S'attacher à son œuvre, à corps perdu, est, j'en conviens, de la servitude. Mais s'en détacher entièrement ne peut apporter qu'une fausse liberté. Il est impossible d'en dénouer toutes les attaches, et celle des mots, placée à une altitude propice à un salutaire étouffement ou à une autodestruction non-polluante, est la moins traîtresse.

Chanter le pouvoir de l'art, qui ne fait pas de doute, tout en sachant les limites de mes propres moyens, qui ne sont que doutes.

L'artiste sans intelligence, le scientifique sans horizon philosophique, le philosophe sans firmament poétique sont pitoyables. Mais le talent poétique n'a besoin d'aucun complément, pour être admiré.

La métaphore, placée dans un discours, perd sa hauteur représentative et rejoint la platitude interprétative ; la grâce aphoristique se transforme en pesanteur sophistique. La liberté expressive d'une maxime, face à l'inertie argumentative d'une harangue.

Toutes les idées intéressantes furent, depuis longtemps, totalement parcourues, scrutées et classifiées ; y imaginer d'étonnantes découvertes et y chercher de l'originalité est l'une des sottises qui expliquent le dépérissement de l'art à base d'idées. Ce siècle est abondant en idées et images banales. Il est stérile en images nobles, cette seule source durable d'un vrai art.

Le lieu d'écriture : un sous-sol ou une tour d'ivoire. Mais la littérature d'aujourd'hui ne se déploie que dans un bureau.

L'astuce la plus utile pour l'artiste est la rétention du flou, qui entoure tout premier emportement. Dès que celui-ci s'en débarrasse, le message devient extérieur et la fabrication remplace la traduction. Traduction ou imitation, mimesis et poïesis, de l'intensité originelle, tel est le vrai nom de la création. Les épigones imitent les résultats et non pas les origines. La noble mimesis (re)crée ce qui ne fut jamais advenu : en matière, en réflexion, en intensité.

Penser, c'est donner des noms aux choses figurant dans un problème. Résoudre celui-ci est l'affaire de l'artisan, non de l'artiste. L'artiste vit face à l'être naissant, l'artisan - face à la raison des fins.

L'artiste devrait réagir aux convulsions de son époque et rester impénétrable à ses cadences. Deviner derrière la fureur passagère du temps – la majestueuse éternité de l'espace.

La poésie est un langage de la faiblesse, de la superficialité et de l'ivresse. Un poète dans l'âme ne peut chanter que défaites et hauteurs. Il est idiot du village, dès qu'il veut être sobre et profond : « Dès qu'un poète se réveille, il est idiot. Je veux dire intelligent » - Cocteau.

Je cherche des matières sans forme, et je tombe sur l'océan, le bien, l'amour. Et je comprends, pourquoi l'art, cette alchimie imaginaire de l'inimaginable, cette mise en forme de ce qui est sans forme, s'y attarde si souvent.

Mauvaise lecture : reconnaître les choses. Bonne lecture : reconnaître le ton.

Le naïf écrit en vue de solvuntur objecta (disparaissent les objections) ; le présomptueux - en vue de surgunt objectoris (apparaissent des objecteurs) ; l'ironique - en vue d'étaler, en objecteur confus, ses propres objections.

Le fragment comme genre est précieux comme une promesse de métamorphose. Ne pas s'appuyer sur la page précédente ; que chaque ligne ne compte que sur elle-même ! La pensée discursive, en continu, traduit le culte de l'habitude, de l'étendue. « Il n'appartient qu'au génie de détacher sa pensée de l'habitude »* - Cicéron - « Magni autem est ingenii abducere cognitionem a consuetudine ».

La pensée-éclair, venue de la hauteur, cherche les mêmes débouchées que les fleuves interminables de nos vallées de larmes : « Il faut voir nettement, que le discours pléthorique et le discours laconique ont le même but » - Épicure. Malheureusement, on n'écoute pas le sain constat des postmodernes : ni l'intelligence ni le savoir n'appartiennent plus au genre discursif. Mais la règle de l'économie des moyens est sans exceptions : « Quelle que soit la leçon, la brièveté s'impose » - Horace - « Quidquid praecipies, esto brevis ».

Ceux, qui narrent la réalité, la chantent comme tous les autres, mais dans un récitatif inorchestrable. La marche du siècle, elle non plus, n'est qu'une sorte de danse, mais où les pirouettes se font passer pour files indiennes.

Je pratique une large démocratie dans le choix de mon jury de l'ombre : un comte, un secrétaire de direction, un vagabond - Tolstoï, Valéry, Cioran. Eux seuls pourraient comprendre mon attitude de condamné, s'accrochant au banc des accusés, au milieu des étoiles.

Le récit, ce sont de laborieuses substitutions, par des constantes transparentes, de variables-feuilles sur un arbre, qui n'est beau qu'avec ses frondaisons ombrageuses d'inconnues.

C'est la recherche mécanique de nouveautés à tout prix, qui déprécie l'art le plus sûrement ; le beau naît rarement d'une métamorphose d'un autre beau, il lui faut partir d'un point zéro de la création. Le commentateur ou l'épigone profane le beau, lorsqu'il n'en extrait que le vrai : « Il nous jette du beau dans le vrai, du vrai dans le pur, du pur dans l'absurde, et de l'absurde dans le plat »** - Valéry - la platitude est l'avenir, déjà largement réalisé, de l'art, qui se sépara définitivement du beau.

Je ne peux pas aimer un écrivain, qui ne soit pas sa propre matière.

Toute pensée prend, spontanément, une forme géométrique. Ce qui explique la possibilité de l'art abstrait (la géométrie dépasse rarement le stade d'esquisse !) et de ce pullulement de productions savantes nageant dans l'autoréférence.

La négation, dans l'art, ne vaut que dans la mesure, où elle ne se réduit pas à la chose niée. Les négateurs sans beaucoup d'intérêt : Hugo, Dickens, Dostoïevsky. Les vrais : Leopardi, Tolstoï, Cioran.

Être sa propre source ou son origine ne suffit pas pour être original. L'originalité est un plasma charrié des profondeurs, où il vaut mieux ne pas descendre, une lave fertilisant, dans une longue perspective, le sol de la vie. En plus, la géologie veut, que les volcans s'ouvrent toujours en hauteur.

Ils disent : tout se bâtit, en écriture, avec des briques et ce sont des choses approchées, qui en déterminent la taille. Plus on s'éloigne des choses, plus on apprécie l'argile crue comme matériau de base, éloignant la pétrification ou la putréfaction. « Un vase cassé peut se réparer, s'il était en argile crue et non s'il était en argile cuite » - de Vinci - « Un vaso rotto crudo si può riformare, ma il cotto no ».

L'écriture et son objet : deux êtres dont le contact émeut un troisième. Les trois, fondus en une seule personne, - l'heureuse triade !

Indifférence face aux écrits, où des choses apparaissent avant des états d'âme. On devrait avoir l'impression, que ce n'est pas la main, mais quelque chose d'immatériel, mais intense, qui trace les mots. La mélodie qu'on entend devrait avoir déjà existé, en puissance, dans notre âme de lecteur.

La vraie énergie d'une œuvre d'art provient du sentiment de l'arrêt sur l'avant-dernier pas et du refus d'imprimer le dernier. Comprendre qu'aller plus avant ne serait ni meilleur ni plus précis.

Le talent est le don, qui consiste à produire une harmonie, que la vie ne confirme qu'a posteriori. Chercher la confirmation de la vie a priori - signe d'un travail mécanique, sans génie.

L'image, en littérature, naît des multiples va-et-vient et cascades, zigzags et saccades, revenez-y et torsades, entre le ressac des mots et le calme de la pensée, d'un dialogue, où des réparties adverses rehaussent le débat, mais le mot final appartient - au mot.

On ne doit écrire qu'étant submergé. Il vaut mieux l'être par un vague besoin de forme que par la certitude d'un fond net. La forme est en haut, et le fond – en bas. Toutes les profondeurs furent déjà explorées et réduites aux chiffres ; la musique ne peut naître que de la hauteur, de l'arrachement à la terre et par la montée aux cieux, en suivant un Gradus ad Parnassum : « En montant - écrire, et en écrivant - monter »** - St Augustin - « Proficiendo scribunt, et scribendo proficiunt ».

Plus je me mêle de la peinture de la réalité, plus vague et commune est mon image ; plus je m'en détourne, plus déterminés sont mes traits. Pour savoir qui je suis, il faut me laisser divaguer.

Un étrange avantage des poètes d'aujourd'hui : l'insensabilité à la honte - ne pas penser, qu'au lieu de s'attendrir, on peut éclater de rire, à la lecture de leur chaos, chaos verbal, sentimental et mental.

Les exigences acoustiques ne sont pas les mêmes pour les lieux, où je compose mes mélodies divines, et ceux, où je les aimerais exécuter. Le fond sonore idéal, pour les premiers, serait l'applaudissement de mon concierge et le ricanement du ciel. Oreilles faites yeux - pour les seconds.

L'intelligence, dans l'écriture, est plutôt une chauve-souris qu'une chouette ; elle permet d'éviter les objets trop tangibles dans la nuit de ce siècle et de s'attacher, tête en bas, aux refuges caverneux. Le savoir, dont se targuent les chouettes, ne sert qu'à terroriser des rongeurs de jour.

Le langage aurait dû être le seul lien visible de l'écrivain avec son siècle. Qui réussit cette gageure ? - Leopardi, Nietzsche, Valéry.

Tout grand écrit naît d'une ivresse, ivresse des choses, des idées, des mots ; mais le plus grand secret consiste à savoir s'enfiévrer de soi-même. Ce beau conseil d'Horace : « tu ne planteras aucun arbre austère avant la vigne sacrée » - « nullam sacra vite prius severis arborem » !

Les uns exposent leur vie, les autres leur savoir, d'autres encore leur sexe. Mais le meilleur art, c'est se cacher élégamment, se perdre, s'éluder, faire entendre son mutisme. Se faire regard, parler aux aveugles, qui verraient en te lisant.

La sonorité d'une phrase peut dépendre de l'acoustique du livre, où elle se produit, mais sa vitalité ne devrait rien devoir à son voisinage.

Signes d'une noble écriture : un ton, qui conviendrait au plus illustre et au plus obscur des hommes, au plus ambitieux et au plus humble, au pécheur et au vertueux. Cervantès, Dostoïevsky, Valéry.

Il est ridicule d'écrire, pour prouver qu'on existe. La seule raison d'une noble écriture est d'exister par elle !

Lorsqu'un incoercible ennui m'assomme à la lecture d'un Faulkner, d'un Priestley, d'un Joyce, je comprends, que l'esprit n'existe qu'en France, car leur homologue, Proust, s'en tire avec des bâillements nettement plus espacés. Dans leurs dialogues extérieurs comme monologues intérieurs, le mot est toujours de trop, il remplit des cases d'une grille mécanique. Que ce soit au niveau de la tête ou au niveau des pieds, que se produit le remplissage, le résultat est presque le même, dans la perspective de la hauteur. Idiomatisation de balivernes débouchant sur l'idiotisme.

Je me méfie de ceux qui proposent des murailles du savoir, des portes du paradis (ou de l'enfer), des fenêtres sur la vie et, plus que de tous les autres, de ceux qui vous tendent des clefs d'un système. Mais je me fie à ceux qui livrent, clefs en main, des châteaux en Espagne ou des Tours d'ivoire.

Toute trame livresque a ses hauts et ses bas. Mon livre est exceptionnel, car ses hauts restent solidaires des chutes et ses bas ont toujours la tête tournée en amont. « Si l'homme, qui tombe, est grand, sa chute sera grande » - Sénèque - « Si magnus vir cecidit, magnus jacuit » - il y faut mettre altus à la place de magnus !

Toute beauté a besoin de miroir. Non spéculaire, toute belle chose en soi ne dépasse pas le grade d'idole, de poids ou d'outil. Le miroir minimal - une négation. Toutefois, ce qui nous émeut le plus dans une beauté ne figurera jamais sur un tableau ni dans une formule ; elle est annonciatrice du merveilleux : « La beauté devient la preuve visible des miracles » - Dante - « La bellezza diviene argomento visibile dei miracoli ».

La part du hasard, chez l'artiste moderne, devint si énorme, qu'il m'est plus étranger que le chroniqueur, contre lequel, naïvement, je peste. Le hasard peut être maîtrisé par l'intelligence ou harmonisé par l'intuition qui, dans l'alphabet artistique, se situent juste après la hauteur.

Le sentiment, rehaussé par la noblesse et élargi par l'intelligence, fut au centre de la poésie de Rilke, R.Char et Pasternak. Cette poésie est morte pour laisser la place à la poésie des dictionnaires, vocabulaires ou onomatopées.

Je ne sens que vaguement où je commence, rien de plus obscur que mes fins - pourquoi s'étonner, que ce que je peins avec le plus de netteté soit mon absence !

L'art - produire des métaphores, une fois que je suis subjugué par un concept. Les piètres sciences, ce qui nous élargit et corrobore (l'art rétrécit et désespère !), c'est traduire en concepts les métaphores insaisissables. L'idole (verbe mental, représentation), le portrait (verbe intellectuel, propositions), l'état d'âme (verbe inspiré, discours). Il est de belles métaphores, devant lesquelles palissent les formules, les pinceaux et même les mots…

Quand je ne sais pas grand-chose des notes, qui se veulent sons, il faut chercher des accords paradoxaux, uniques ou iconoclastes. Ou me taire, plutôt que chercher à espérer des mélodies, produites dans un espace, dont je ne maîtrise pas l'acoustique, étant étranger à ses murs et à son sol. Tandis que dans les sous-sols je gémis et sur les toits je soupire.

Même dans l'art, la fonction collective domine désormais la forme personnelle. La devise des designers, form follows function, devint une norme ; l'artiste oublia que le beau pour soi se déprécie en présence de l'utile pour les autres.

Artiste est celui qui inverse la hiérarchie habituelle des hypostases de notre soi inconnu ; elle devient – idée, icône, idole, image – en privilégiant la couleur haute face à la rigueur profonde, l'arbre musical - aux structures silencieuses.

Communiquer avec le lecteur, c'est laisser de la place à son regard, à sa perplexité, à son arbitraire. « Grand homme est celui qui laisse après soi les autres dans l'embarras »** - Valéry. Ne pas suivre l'inertie, pour aller jusqu'au bout d'une idée, s'arrêter au plus fort d'une tentation, laisser les sons mourir de leur propre éloignement. Les vagues de communion, une fois les fonds bien secoués, ne sont portées que par le vide.

Nos seuls lecteurs sont la raison et l'oreille. Jamais le cœur, jamais l'âme. L'oreille est plus proche du cœur, la raison - de l'âme. Ne pas se tromper d'interlocuteur, qui ne sera donc qu'un ambassadeur, et qui transmettra, comme il peut, nos notes et nos mémorandums, que dictaient nos cœur et âme.

Travail de plume : coups de main à l'oreille musicale, coups de pied à la raison tribale.

Tous les plumitifs clament leur inappartenance à tout courant. Quand on a de bonnes voiles et, surtout, quand on a son propre souffle, on devrait se désintéresser du courant lui-même. Et le meilleur navigateur n'a pas besoin de déployer sa voile ni même gaspiller, trop près du sol, son souffle. Son plus beau désir de voyage est dans la suspension à l'aplomb des voies impénétrables.

Tout bon Narcisse n'est qu'un Pygmalion agenouillé devant sa Galathée, dont les mots font reconnaître l'image de son créateur.

On ne peut bien écrire qu'en comprenant, que l'écrivain, en nous, ne doit rien à l'homme que nous sommes.

Ma présence, dans un livre, se manifeste non pas par l'ostentation de mes opinions, mais par l'écart que je mets entre moi et les choses. Mais je peux me fondre avec une chose en profondeur et en être infiniment éloigné en hauteur. Et la meilleure absence, là-bas, se dégage parfois d'une belle présence, là-haut.

Dans l'art, il n'existe pas d'imitateurs de la nature, opposés aux soi-disant créateurs. L'art est l'enrichissement langagier d'un modèle et non d'une réalité à modéliser. Seuls les non-artistes prennent le modeleur courant le plus en vue pour la nature elle-même. On n'imite que des théories (ce qui nous apprend quelque chose de nouveau sur la nature) ou des modèles (ce qui crée un semblant de nature dans un langage artificiel).

Avoir pensé ne sert strictement à rien pour la qualité de l'écriture. Avoir écrit apprend la joie de penser.

Me limiter à la seule voix du mystère vital est une contrainte, dont seul le talent dispense. Mais, dans tous les cas, si ma plume vise le grand, un autre mystère doit émaner de mon opus. La médiocrité, c'est l'exhibition des seuls problèmes ou de leurs solutions. Chez les meilleurs, le mystère de la vie se fusionne avec celui de l'art.

Derrière toute belle forme, même la plus détachée des choses, on retrouve, sans peine, un fond monumental. Y aurait-il une règle mystique, qui associe à une hauteur de forme - une profondeur de fond ? Mais toute tentative savante de les rapprocher débouche, inéluctablement, à de la platitude. L'art est dans l'isolement de la forme, en communication incompréhensible avec le fond.

Signe d'une œuvre d'art : le lisible si fin qu'il devient invisible, le visible si bouleversant qu'il devient illisible. Si l'on ne lit que le lisible et ne voit que le visible, c'est un symptôme de la médiocrité. La primauté de l'absence.

L'art devrait survoler toute pensée ardente avec la ferme intention ironique de ne pas se consumer en l'embrassant.

L'artiste, c'est la sensibilité plus l'imagination plus l'ironie. Il crée des vérités. Le scientifique cherche des vérités toutes prêtes. La plèbe accepte des vérités en fonction de ses besoins. La vérité d'artiste s'ouvre aux yeux sachant se fermer. La vérité scientifique se conquiert en se saisissant des vérités d'appoint, qui l'éclairent. Pour les vérités plébéiennes, on n'a besoin ni d'yeux ni de lumière.

La hauteur du regard d'un écrivain, c'est le désir de contenir la résonance entre les murailles, dans les limites du goût. Au-dessus - la sensibilité, en-dessous - la compréhension. Et le goût est la complicité harmonieuse entre les deux.

Si Dieu te fit cadeau d'un talent, la seule exigence extra-littéraire indispensable, pour en être digne, est la noblesse ; dans la littérature « la noblesse doit être ta première contrainte »** - Iskander - « благородство должно быть в самом замысле ».

Le livre est un puits. J'éprouve les fils de ma pensée (ou les fibres de ma sensibilité) en essayant d'atteindre sa face (surface). Le livre est aussi un avatar de l'existence et je dois introduire, entre lui et moi, un vide nommé ironie.

Le livre est plus perdu et plus aveugle que ton soi indicible. À celui-ci de le guider vers des sentiers, où poussent des images et s'entraînent des pas.

Tout livre, comme tout homme, peut être transformé en ton allié, il suffit d'imaginer une lutte, lutte des esprits ou des calculs, et de s'accorder avec son ton, grave ou ironique.

Le poète est reconnu par l'élégance de son éloignement des cadences du visible.

Le poète suit le souffle, non les desseins de Dieu. Manier la voile sans souci d'horizons.

Le constat est ennemi juré de la poésie. La poésie est le refus d'attacher les meilleures images aux heures et aux tables d'événements. « Rester dans l'incertitude et le mystère, sans fouiller les faits »* - Keats - « Being in uncertainties, mysteries without reaching after facts ».

Ne peut être poétique que ce qui ne peut être possédé, c'est-à-dire échangé. Poésie - manque de monnaie d'échange, don ou vol. Me tout donner, c'est me priver de ma soif vitale. Posséder, jouer sur des vases communicants ; ne rien posséder, s'occuper d'un vase vide en matériaux crus.

Les poètes ne poussent que dans un sol stérile. Les fleurs des hauteurs se ressemblent davantage entre elles qu'avec des fleurs des vallées respectives. Le poète est celui qui peut se passer de racines. Ses pousses sont fleurs et ses feuilles - sève.

Ceux qui lisent peu se surestiment et ceux qui lisent trop - surestiment les autres. Le bon équilibre de modestie et de fierté naît de fréquentations égales des autres et de soi-même.

Dans l'écriture banale, la forme résulte du fond ; mais quand, à l'inverse, d'une belle forme surgit, imprévu et imprévisible, un fond, on est en présence d'un style, d'une littérature, d'un talent.

L'écriture elliptique : trouver une distance harmonieuse entre les deux foyers – l'esprit et le sentiment – pour que le langage dessine une courbe, dont tout point serait à la même distance sommaire de ces deux points.

Poète est celui, pour qui les rêves sont plus véridiques que les choses. L'immensité du possible s'éploie devant le poète, là où pour le Terrien n'est possible que ce qui est. Le sûr n'est vrai pour lui qu'improbable !

Le poète aime le printemps pour les chimères qui naissent et l'automne - pour celles qui se meurent. Les fleurs à peine nées et les fleurs à peine mortes. Chanter apparitions, pleurer disparitions - le contraire de Nietzsche : « être sans pitié pour ce qui est faible ou mourant en nous » - « unerbittlich sein gegen alles, was schwach und alt an uns ist ».

Le poète, c'est le désir toujours renaissant, remettant les pendules à l'heure zéro, communiquant, Dieu sait comment, avec l'éternité, cet oubli du temps, cette durée, qui ne se réduit jamais aux heures, cet éternel retour aux commencements. Les fardeaux de la vie ne rendent ce désir que plus léger ; c'est porté aux nues qu'il gagne en poids et en besoin d'ailes.

Être poéteux, c'est ne voir que le beau. Être poétique, c'est voir de la poésie partout. Être poéteux, c'est t'élever jusqu'à la beauté, qui te frappe. Être poétique, c'est tout élever jusqu'à ta hauteur. Avoir de la hauteur, être à la hauteur. Être poéteux, c'est mourir faute d'images ou de couleurs viables. Être poétique, c'est insuffler la vie dans des tableaux effacés. Être poéteux, c'est refuser aux constats l'accès au désir. Être poétique, c'est réveiller le désir dans des constats. Être poéteux, c'est demander au moment unique : Suspends ton vol. Être poétique, c'est trouver dans chaque instant quelque chose, qui mérite d'être suspendu. Survol anaphorique sans envol métaphorique.

La poésie, c'est un songe dans la nuit de la vie, c'est la faculté de ne pas se réveiller et vivre et croire le rêve plus profondément que la réalité. « La matière propre de la poésie est l'impossible crédible » - G.B.Vico - « La propria materia della poesia è l'impossibile credibile ».

Le poète devrait penser en vers et non pas versifier ses pensées. Le poète dans l'âme dit Je fleuris comme les autres disent J'imagine, Je crée, Je produis.

Signe de présence d'idées dans une image, qui trouva son mot : elle ne se fige guère et reste presque crue, prête à servir de matière première pour un nouvel étonnement, nouvel arbre de désir : « De la semence de l'étonnement naît l'arbre de la raison, lequel produit des fruits capables d'étonner » - Nicolas de Cuse - « De semine admirationis arbor exoritur rationalis, quae fructus parit admirationi similes ». Le doute perd de hauteur : jadis, la présence réelle suggérait un corps derrière des images (l'Eucharistie) ; aujourd'hui, on doute des images, qui se trouveraient derrière des mots trop plats.

L'harmonie est une chose insaisissable, et l'on le comprend sur l'exemple des types de versification nationaux. Leur niaiserie formelle est du même ordre que la niaiserie de fond des tanka ou haïku. La longueur des syllabes grecques, la métronomie de l'allemand ou du russe, l'orthographe dans le choix de rimes françaises. De concert avec le sonore, on devrait rimer pour l'olfactif, mais surtout pas pour le visuel.

L'esthète fait de l'esprit, le penseur l'invente, le poète le fuit. Plus discrète est la place de l'esprit, plus crédible est le transfert du sens. L'image est la langue qu'on tire à l'esprit.

Dans chaque écrit se reflètent nos sens : l'odorat – perspicacité, le goût – élégance, la vue – horizons, l'ouïe – connaissance, le toucher – caresse. Toutes ces facettes s'inscrivent dans l'ampleur et se rehaussent par le talent.

Ce n'est pas le courage, mais l'obligation de l'artiste : énoncer l'ineffable, chanter l'inaudible, séjourner dans l'inexistant, tenir à l'insaisissable, se fier à l'irréparable, se détourner du prouvé, faire carrière et « sombrer avec le sublime et l'impossible » - Nietzsche - « am Großen und Unmöglichen zu Grunde zu gehen ». L'impossible devenant ma nécessité : « La nécessité, mère de l'art » - Apulée - « Mater artium necessitas ».

Avec du talent, le délire des mots devient un rêve ; sans le talent, il tourne à un misérable verbiage. C'est sûrement un misérable qui dit : « Là où un homme rêve et délire, un autre se lève et interprète » - Ricœur – cet homme debout, sans doute, interprète des balivernes. Et vive l'homme couché, homme du rêve !

Styles descriptif ou aphoristique : flamme maintenue au petit feu ou feu sans flamme. La flammèche enflamme, le feu attire. La force du scandale, l'impuissance de la tentation.

Ruptures de stock des mots, déficits du style, pénuries de la négation, surproduction de la grandeur - en littérature comme dans la vie, on s'enraye, on frôle la faillite, on est liquidé par des huissiers compatissants, te suggérant de te recycler en journaliste ou en comptable.

Un chiasme utile : je dois entraîner et par le jeu des idées - la beauté - et par l'idée du jeu - la nature. On peut aimer l'idée du jeu, sans la comprendre - le bon sauvage. On doit comprendre le jeu des idées pour l'aimer - le bon artiste.

Ce qui compte, en art, c'est ce qui ébranle la beauté ou le rêve. L'art pour la vie et la vie pour l'art - le but et les moyens. Mais par-dessus tout - la noblesse des contraintes : quand on maîtrise le qui et le quoi, on s'entend avec n'importe quels pourquoi et comment. Et Nietzsche : « Tout comment est bon pour celui qui a, dans la vie, un bon pourquoi » - « Wer ein Wofür im Leben hat, der kann fast jedes Wie ertragen » - ne fait que la moitié du bon chemin.

L'écriture devrait servir à maintenir à une hauteur recherchée mes troubles d'âme. Non pour chatouiller ma vanité par des visions de chutes ou d'envolées. Garde ta disponibilité de volatile : « Être léger comme l'oiseau et non comme la plume » - Valéry. Plume à la main, je suis un juge dessaisi ou un accusé par contumace.

Dans toute œuvre d'art, il y a une facette temporelle, portant la sensibilité, et une facette spatiale, reflétant l'intelligence. Sur la première, la musique l'emporte sur le récit, en qualité des échos de notre âme. Sur la seconde, le bâti poétique, plus que la construction philosophique, excite notre esprit.

L'écriture est l'alchimie d'extraction d'or à partir du plomb des mots. La logomachie est à l'âme ce que la physique des actes est aux muscles. L'écriture est un faux-monnayeur, la vraie monnaie du bonheur est frappée dans les alliages des mains et des regards. La vraie écriture est l'invention de ma propre effigie ; face à la monnaie, c'est à dire à la monnaie courante, à la règle, mes pièces, à la première lecture ou au premier emploi, seront déclarées fausses. Le premier à recevoir cet étrange présage delphique, être faux-monnayeur, c'est à dire allant à contre-courant, fut Diogène.

Le véritable promoteur de l'art fut toujours le marchand, tiraillé par le mauvais souvenir des saloperies, qu'il fut amené à perpétrer. La meilleure dispensatrice d'aumônes fut toujours la honte. Les instincts carnivores bien canalisés, l'excellente bonne conscience l'anime désormais et laisse peser, sur l'avenir de l'art, de sombres perspectives, prévues par le deuxième Commandement.

La poésie relève de la transfiguration, quand les formes banales s'étoilent d'une lumière, dont on ignore la source, qui peut se trouver aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur du poète.

Les financiers furent, de tous les temps, mécènes et consommateurs de l'art, mais, jadis, ils vivaient dans le souci du grandiose, de l'éclatant, de l'exubérant - dans l'habitat, dans l'habillement, dans les fêtes - et ce penchant s'appliquait aussi à l'art. Aujourd'hui, aux yeux des financiers incultes, seul compte le prix, que le marché assigne aux transistors, aux tableaux, aux fonds de commerce. Le digital égalitaire supprima l'analogique dignitaire.

Tous les arts sont condamnés à disparaître, à cause du délitement des goûts aristocratiques ; les premiers à dégénérer furent la peinture et l'architecture, si proches des chambres et des bureaux des goujats riches. « L'effet du commerce sont les richesses ; la suite des richesses, le luxe ; celle du luxe, la perfection des arts » - Montesquieu - le luxe, c'est à dire l'oubli de l'argent, ayant disparu, l'artisan succédera à artiste.

Écrire, c'est mordre à son propre appât et répandre, ce faisant, son fiel, élixir, sang, poison, baume, antidote, sueur, larme. Refus du solide, identification avec le liquide.

Il faudrait que je pétrisse mes valeurs dans des matériaux si crus, qu'ils ne se figeraient pas si vite, que le Malin lui-même les eût mis dans le creuset infernal du quotidien. L'art est le pétrissement du vase et non son remplissage.

À ne voir que des objets concrets de ce bas monde, on se donne pour but de les élever à la hauteur des généralités ; je ne vois que des abstractions, et je m'impose la contrainte de ne pas les abaisser par trop de concrétude.

Il faut hériter l'art de mise de pierres de touche et innover dans l'artisanat des pierres angulaires. L'expérience des bâtisseurs et le goût des architectes.

La liberté est nue, la création est l'habillage. Même si la création-source est libre, la création-fleuve ne peut pas l'être, à moins que celle-ci réussisse à préserver le rythme de celle-là (l'étymologie du mot rythme !). On n'est libre qu'en rêvant, c'est-à-dire en ne désirant pas la mise en forme. La création est l'affectation, la recherche des empreintes de ce qui n'a pas de corps. L'art ignore la liberté connue, il en invente une autre, inconnue, il la crée ; il n'écoute pas, il émet sa musique au milieu du silence : « L'art est appel à la liberté » - Schiller - « Die Kunst ist ein Appell an die Freiheit » - sans être libre lui-même.

Pour ce fichu genre qu'est le roman, le seul remède contre l'ennui serait une langue de Céline, Bloy ou P.Morand. Mais, apparemment, pour la pratiquer avec succès, il faut impérativement « s'abêtir » (Montaigne).

Les passions vécues par Shakespeare lui-même, si l'on en juge d'après ses sonnets, furent médiocres ; une raison de plus d'admirer celles, bellement inventées, que vivent ses personnages, aussi loufoques que ceux de Dostoïevsky.

Mon soi inconnu, source de mes images et de ma musique, contient déjà toutes les merveilles de la vie ; l'expérience n'y apporte rien de décisif. Ce qui compte, dans mes productions, ce n'est pas ce que j'ai vécu ni ce que j'ai entendu, mais ce que je fais voir ou laisse entendre, en traduisant mon inspiration irréelle.

Dans un métier, où compte surtout l'invention, ils poursuivent cette chimère impossible, l'authenticité.

Dans la vie, deux facettes sont omniprésentes : la mécanique et l'organique. Sur la première se formulent et se résolvent des problèmes ; sur la seconde se déposent des mystères. Et dans l'art, on retrouve ces facettes, éclairées par des problèmes ou mystères, propres à l'art lui-même et non pas à la vie, dépourvue de notes et de mots. Une certaine adéquation consiste à traduire des problèmes vitaux en problèmes artistiques, et des mystères vitaux - en mystères artistiques. La profanation : réduire des mystères en problèmes ; la bêtise : entourer de mystères ce qui n'est que problèmes.

Gide, A.Schlegel et Pasternak traduisent Shakespeare : le premier en retient surtout les images, le deuxième - les pensées, le troisième - le ton. Seul l'original met ces trois facettes à une même hauteur.

Tout est cerné, ravagé, occupé par le journalisme. Aucune trace de Gide ni de Valéry dans les lettres françaises. Cioran, dans une ultime convulsion, clôt l'agonie de la lettre, qui n'est plus qu'un cimetière comblé, sans renouvellement de concessions crédible.

Je n'aime ni fragments ni miettes ; mes mots ne font pas partie d'un tout, qui aurait pu ou dû être narré en récit continu. Quand on n'a pas d'éclairs, comme Héraclite ou Cioran, on dessine des nuages, on fait du bourrage. On n'a rien à déchirer, quand on tisse en l'air. Mais j'aime une alvéole fractale, un motif en pointillé, qui tapisserait une surface projetée vers l'infini.

Le style d'un auteur (Nietzsche, Nabokov) permet de reconstituer assez fidèlement non seulement son visage, mais aussi sa biographie, mais les auto-biographies de ceux qui manquent de style (St Augustin, Rousseau) embrouillent leur visage jusqu'aux paradoxes et mensonges.

Dans un contexte littéraire, la musique, c'est surtout la musique symphonique, où s'affirme le compositeur-esprit, brille l'interprète-âme et où nos sens sont des instruments ; et je suggérerais que ce n'est pas l'ouïe qui devrait être le plus sollicités de ces instruments, mais le toucher, la caresse. En dernière instance, ce sont nos sens qui devraient animer nos mots. En poésie, ce mouvement se complète, en s'inversant, et devient : « l'écoute réciproque de l'élan et du mot » - Mandelstam - « соподчиненноcть порыва и текста ».

Une fois que j'ai recueilli, ressenti, saisi les chauds balbutiements du monde, je pourrai réagir en confesseur (si j'ai le talent d'âme ou de plume) ou en professeur (si l'inertie de mouton ou le réflexe de robot sont les motifs de mon existence) : ou bien la musique des métaphores ludiques et consolantes, ou bien le silence des formules logiques et pontifiantes.

Peut-on peindre son soi, en confessant ses turpitudes, face aux Manichéens ou aux duchesses (St Augustin ou Rousseau) ? - à la limite, on y trouve quelques éclats de cervelle. Heureusement, il y a aussi la chair ; et la concupiscence augustinienne ou la mauvaise paternité rousseauïste nous font entrevoir quelque chose de vraiment intime. Heureusement, il y a aussi l'âme et le talent, c'est à dire le regard, qui, à toute sa production, affecte le genre de confession ou de testament.

Pour un non-artiste, le langage et l'esprit servent à reproduire le bruit (ou le silence) du monde, tandis que, pour un homme d'esprit, la poésie et la philosophie en extraient la musique ; la poésie est le même dépassement du langage que la philosophie - celui de l'esprit ; mais la nature de la musique, qui en naît, est la même, dans les deux cas, pour élever l'âme ou consoler le cœur.

L'harmonie et le rythme maîtrisés, l'écrivain-goujat n'accorde qu'une attention secondaire au choix des objets et liens du discours - l'insensibilité à la hauteur. J'évite tout objet, que je ne parvienne pas à faire danser ou chanter.

Faire de l'art profond et de la vie haute - des alliés et même les unifier ; l'arbre ainsi construit s'appellerait - la création. Quand on n'en est pas capable, on voit dans l'art un mercenaire du rêve, ou, pire, on dit, que la vie, c'est « l'extinction du rêve par la réalité »** - Gogol - « разрушение мечты действительностью ».

Le regard, dans ce livre, c'est le réveil de l'imaginaire sous l'impulsion du rêve, c'est le choix partial de représentations.

Le but le plus enviable de l'écriture : qu'à travers ton cerveau on découvre ton visage et lui voue un regard fraternel. À comparer avec « Perdre le visage, écrire n'a pas d'autre but » (G.Deleuze). Ces sots, qui opposent l'interprétation et le manifeste aux protocoles d'expérience et programmes de vie ! Ta Muse - au minois hors commun - devrait être la seule à tenir le miroir. En son absence, on se contentera du lac le plus proche.

Remarquable hiérarchie des genres littéraires, dans l'Antiquité ! Que diraient les Anciens en apprenant qu'aujourd'hui, le genre de Pétrone est placé au-dessus de ceux d'Horace ou de Sénèque !

La prouesse de la hauteur cioranique : pris par son vertige, j'oublie que sa langue est du XVIII-ème siècle, ses thèmes - du XIX-ème, son ton - du XX-ème. Si les cadences du siècle me sont étrangères, c'est dans le passé que je dois m'incruster (le seul autre exemple réussi, qui me vient à l'esprit, est celui de Hölderlin) ; ceux qui soi-disant dépassent leur siècle et sont chez eux dans l'avenir se retrouvent, d'habitude, hors toute vie. « Quant à sa plus haute destination, l'art reste une chose du passé » - Hegel - « Die Kunst bleibt nach der Seite ihrer höchsten Bestimmung ein Vergangenes ».

Un genre des plus dérisoires, la confession. On sait, que l'inavouable est autant source d'ennui que l'avoué. L'écriture devrait se vouer à la hauteur plutôt qu'à l'étalage ; mais en hauteur, ce n'est pas sa vie, qu'on aura peinte, mais une vie inventée ; dans l'étendue, on n'exhibe que de la platitude, aux lumières et idées interchangeables. Le genre enviable est celui de poème des mots, renvoyant élégamment au modèle gracieux des fantômes.

L'art est la tentative de mettre en contact direct mon soi connu et mon soi inconnu, mon visage et mon âme.

Tous les regards de l'art moderne sont tournés vers le morne enchaînement des actes. L'art suprême - le regard sur le regard, dans une liberté hors actes, dans une musique au-delà des images.

En littérature, comme en théologie, un chef-d'œuvre doit son assise au poète, au philosophe et au citoyen, qui sont en nous : dans l'étendue des mythes, la hauteur des élites, l'épaisseur des rites.

L'homme de plume est fait du don, du fond et du ton. Sans savoir me prévaloir ni du don de Cioran ni du fond de Valéry, je ne trouve qu'une seule proximité possible : avec le ton de Leopardi.

L'idée s'arrête, quand l'épithète faiblit. Aller jusqu'au bout d'une idée désincarnée, c'est accepter un corps à corps avec l'ennui.

Je reconnais ma faute musicale : avec des cordes en permanence tendues, on risque de ne plus être en accord avec l'harmonie de la vie. Comme J.Joubert, je ne joue que de la harpe éolienne. Il faut savoir détendre ce qui vibrerait faux, mais je désappris à tendre l'oreille aux sons directeurs de l'époque.

Mon admiration oscille entre l'art de la naissance (paysage de Valéry) et l'art de la transformation (climat de Nietzsche). Mais les deux fuient le pire, celui de la nature morte. L'élégance d'une logique monotone, l'audace d'une logique non-monotone. Quelle cervelle que celle de Valéry, voyant en Nietzsche « un essai d'une logique à base réflexe » !

Les Français pensent avoir créé la tragédie plus parfaite que chez les autres, mais la perfection n'est pas une catégorie artistique, elle appartient à la réalité. La présence du vouloir rapproche de la réalité, mais éloigne de la tragédie, qui, comme chez Shakespeare, est dans le devoir sans le vouloir.

Une œuvre d'art - certainement pas un achèvement, ni une vie suspendue, lévitante, mais un jaillissement, une naissance de mesures, de poids et d'essors : « Les œuvres les plus belles relatent leur propre naissance »** - Pasternak - « Лучшие произведения рассказывают о своём рождении ». Le créateur choisit les lieux et les instants de ses (re)naissances, en y imitant la naissance annoncée du Verbe.

Tant de pseudo-poètes, cherchant auprès de l'algèbre un viatique à leur poétique inexistante, tant de lamentables pseudo-romanciers, à la plume grisâtre, mobilisant l'ontologie ou la phénoménologie, pour étaler leur prétendue intelligence.

La différence entre l'art et la science : l'art arrache, à son contemplateur, des oui et des non, que la science impose. Mais les signes d'adhésion ou de rejet, en l'art, sont précédés d'interjections ah, oh, eh, sont suivis de prometteurs points de suspension et surtout, sont accompagnés de riches substitutions des variables implicites, profondes ou hautes.

L'écriture est union de la peinture et de la musique : dans son écrit, l'écrivain met son corps, comme le peintre, et son âme, comme le musicien ; d'une union réussie entre le corps et l'âme naît l'esprit ; la dénatalité sévit aujourd'hui au pays littéraire, où prolifère et pullule le clone.

Si je veux rendre ma caresse - un soupir, un gémissement ou un silence voluptueux – la vigueur est préférable à la douceur, la contrainte - le fouet et les chaînes – au déchaînement. Et A.France : « Caressez longuement votre phrase, et elle finira par sourire » - a de mauvais moyens et buts.

C'est l'ennui et non pas l'horreur qui fait pulluler l'art abstrait. Mais ceux qui s'enquiquinent à mort adorent le discours de fin du monde, qui pousserait les créateurs à fuir la vie et se réfugier dans la géométrie. L'horreur d'artiste est le vide du ciel, le regard des hommes étant, de fond en comble, absorbé par la cervelle. L'intelligence vouée au service de la pesanteur, l'artiste sans grâce ne reproduit, dans le vide, que la géométrie.

Dans l'écriture pleine se croisent crier, créer et croire.

Toute la littérature est dans les variations d'une douzaine de métaphores. Le talent : en polir quelques-unes à la verticale. Le génie : les dévisager, toutes, de haut. Curieuse coïncidence, il se trouve des hommes, qui pensent, que même « l'histoire universelle est l'histoire des divers infléchissements de quelques métaphores » - Borgès - « la historia universal es la historia de la diversa entonación de algunas metáforas ».

Les métaphores primordiales, serrées jusqu'à devenir maximes, doivent former une constellation, que j'appellerai mon étoile. « Penser, c'est être sous la contrainte d'une idée unique, qui, telle une étoile, reste immobile »* - Heidegger - « Denken ist die Einschränkung auf einen Gedanken, der wie ein Stern stehen bleibt ». De sa froide lumière je dois jeter sur la vie - mes ombres chaudes.

Le cafouillage le plus servile se forme sous la plume ou le pinceau de l'homme, qui crie, en jubilant : « Je suis libre ! ». Tant que de nobles chaînes de contraintes ne délimitent pas mon périmètre ; je ne peux pas être artiste, au moins en hauteur. La pensée sans frein n'engendre que de l'inertie.

Un bon lecteur parle rarement de lectures indigestes, car, avant de les ingurgiter, il les filtre avec son regard (l'heure), son nez (le goût), ses mains (le poids). Les indélicats méritent d'avouer, que « connaître, ce n'est plus manger, c'est vomir » - Sartre.

Trois sortes d'audace font reconnaître un maître : l'audace pré-langagière (Cioran), l'audace de langue (Rilke, Pasternak), l'audace de concepts (Valéry). Et Shakespeare en est le plus grand, car il a l'audace de les pratiquer toutes les trois, même sans posséder la profondeur des premiers. Le talent veut gloser sur les autres, le génie peut oser la confiance en son propre soi inconnu.

On pense progresser en écrivant successivement sous l'influence des secondes, des jours, des années, des siècles. Et l'on comprend, un jour, que ce cheminement est celui de la régression, et que la seule chance de ressentir le souffle de l'éternité est de se concentrer dans un instant sans durée.

L'écrivain, c'est un champ en friche de magnétismes, la hauteur, à laquelle se condensent et éclatent des orages, la charge d'arômes ou d'éclairs. Les mots, presque aléatoires, dont respire toute la contrée, tombent sur lui, l'emplissent et en émanent en un courant plus propice à enflammer les yeux qu'à dilater les poumons.

Tout art est dans l'effort de se démarquer du hasard, et ce n'est pas pour rejoindre une objectivité quelconque, sans aléa, mais un rythme implacable, où une belle loi doit se deviner derrière tout jet de dés.

Un livre est complet, s'il peut servir, à la fois ou plutôt cycliquement, de solution-produit, de problème-outil, de mystère-principe. Si une seulement de ces lectures survit au regard ironique, le livre ne mérite pas ton chevet.

Les dieux pris au sens non-figuré ont aussi peu de pouvoir que les pensées sans métaphores - de valoir. « Les dieux sont nos métaphores, et nos métaphores sont nos pensées » - Alain - une pensée sans métaphore est une figure géométrique, un squelette.

Trois conditions nécessaires, pour que l'éternité prête l'oreille à mon message : il doit être sans lendemain, l'aujourd'hui y doit être absent et l'hier constituer la perspective ou le point zéro de mon écriture. Pour un bon interprète, comme pour un bon créateur, « hier n'est pas encore né » - Mandelstam - « вчерашний день еще не родился ».

Ni donné ni construit (tâches réservées à Dieu ou à l'artisan), mais engendré (tâche d'artiste) – telle devrait être l'impression se dégageant du fruit de ta plume, mais la pudeur et le bon goût t'interdiront de peindre les ébats fécondants, entre l'esprit et l'âme, entre le regard et la langue, entre l'orgueil et l'humilité.

La montre, l'échelle et le zoom comme seuls outils de lecture moderne. Quand on n'a que l'intensité pour outil d'écriture, on ne compte, chez le lecteur, que sur le regard nu. Le feu, cet autre nom de l'intensité, fut le seul élément, que le bon Dieu biblique cachottier aurait escamoté à l'homme (« Il créa le ciel et la terre, et Son esprit planait au-dessus des eaux » - et le feu, alors ? ), avant que Prométhée ne relève le défi divin.

Les buts de l'art : donner de l'ivresse à une forme sensée ou donner de la forme à une ivresse des sens. « Ce qu'on lit doit non seulement étancher une soif, mais enivrer »*** - St Augustin - « Non solum sapit, quod legis, sed etiam inebriat ».

Narrer, en littérature, c'est recoller les morceaux. Acceptable tant que la colle du style ne sert que la qualité de la mosaïque. Je préfère des collections de pierres précieuses, où chaque pièce surgit comme une perle, sans trace de mains affairées. Mais veiller à ne pas tourner en un kaléidoscope soumis au hasard des tournis ambiants. Fuir les continents, rester insulaire, pratiquer une « écriture en archipel » (R.Char).

Ce qui dévitalise l'écriture et la réduit au journalisme : faire l'Histoire, commenter une partition ou un tableau, être le Juste. Même les diaristes devinrent, aujourd'hui, journalistes.

Face aux adeptes du mot unique, qui s'imaginent cambrioleurs devant un coffre-fort, égrenant des chiffres, avant de se saisir du trésor grâce à la combinaison gagnante : je rêve de clefs, dont la beauté me ferait oublier toute serrure (« pouvoir enténébré de la clef » - Celan - « eingedunkelte Schlüsselgewalt »). Vol ou don.

Exclus de ta vie les événements, qui auraient pu arriver à n'importe qui ; ceux qui restent se cantonnent dans les rêves imagés. Je les fixe avec des métaphores, d'où jaillit une vie inconnue, mais dès que je les développe, la vie se dissipe et j'entends les roues dentées ou je lis les compteurs. L'art, c'est le courage de l'abandon, au sommet, ou mieux, en hauteur optimale.

La vie d'un sage est un fatras de hasards, et son livre est muni de filtres, qui excluent tout hasard fade. La vie du sot ignore le hasard, mais son écrit en déborde.

Même les plus obtus des philosophes professionnels (« la tourbe philosophesque » - Rousseau) se doutent bien, que leurs concepts sont dus au hasard, à l'impéritie et à l'inertie, que leurs preuves ne sont que fatras de sentences d'apparence logique (« Les résultats de la «métaphysique» sont et doivent être nuls, plaisir à part » - Valéry), et que le poète, par son jeu de métaphores, atteint le même but avec autant de rigueur et avec plus d'élégance.

Un chemin d'accès devient métaphore, par la substitution aux mots - des objets de la représentation. Une opération que certains identifient avec la philosophie : « La philosophie est effacement du signifiant et désir de l'être dans son éclat » - Derrida - la métaphore serait l'éclat de l'être ! D'autres accès ne seraient que des axiomes. Je finirais par me reconnaître phénoménologue (Dieu m'en garde !) : « Pensée phénoménologique ? Quand une idée n'arrive pas à se séparer des voies qui y mènent » - Levinas.

L'indépassable, en nous, est ce qui réussit à rester immobile. J'écris pour préserver ce centre - de la bougeotte générale. Écrire pour ne pas se parcourir, et non pas se scruter pour se narrer.

La littérature - volonté de la représentation ; la musique - représentation de la volonté. Le monde se réduirait à elles deux.

La fleur et le fruit, dans la vie, ne se rencontrent jamais ; la science trace la voie de la fleur au fruit ; l'art, sur la voie du fruit, nous conduit à la fleur.

Il y a des écrivains, qui m'enfoncent dans les impasses ou dans la honte, et je leur balbutie des mots de reconnaissance et de joie. D'autres viennent pour m'aider, me ragaillardir ou me consoler, et je leur renvoie du mépris ou de l'indifférence.

L'écriture, c'est la culture de l'arbre complet, l'ouverture à l'unification dans toutes ses parties. La lecture, c'est la puissance d'unification (die Macht der Vereinigung) - Hegel.

Dans l'écrit de jadis on sentait le frisson des mains, des cervelles et des plumes (« découvrir une chose, c'est la mettre à vif »** - G.Braque) ; aujourd'hui, le mode flagrant, qui domine, est copier-coller.

L'écriture, hélas, est mouvement ; mais, heureusement, deux courants y sont possibles : une avancée vers la différe(a)nce (espace/temps) avec le passager ou bien un retour éternel de l'Identique (chaldéen ou nietzschéen).

La poursuite d'une beauté doit aboutir au recueillement auprès d'un arbre : telle est la leçon d'Apollon vénérant le laurier surgi à l'endroit, où la terre engloutit Daphné. « La beauté donne le bonheur non pas à celui qui la possède, mais à celui qui la peut vénérer »*** - H.Hesse - « Schönheit beglückt nicht den, der sie besitzt, sondern den, der sie anbeten kann ».

Le plumitif préfère la forme de rite sur un fond de raison ; je pratique les formes de raison sur un fond de mythes.

L'écriture est une dramaturgie, où les mots-acteurs n'ont qu'une importance toute virtuelle. Autour des mots, un écrit crée un cadre acoustique : soit c'est du bruit répercuté par une lecture échotière, soit c'est du silence sacré animé par une lecture de recueillement.

Trois axes d'opposition kierkegaardienne, dans l'art : l'éthique, la noblesse s'opposant à la vulgarité (à la correction démocratique) ; l'esthétique, le beau défiant le banal (le vrai du jour) ; le mystique, l'harmonieux fatal évinçant le hasard (sans regard vers l'intemporel).

L'écriture est un acte (et non pas un rêve) surveillé par une sensibilité, une mémoire et une intelligence, ce qui le décompose sur ces axes : la hauteur du style, l'étendue de l'ambition, la profondeur de la construction.

Les quatre éléments offrent à la poésie ses quatre facettes : la poésie de la terre - le mythe, la poésie de l'eau - le naufrage, la poésie du feu - le romantisme, la poésie de l'air - la musique.

Dans le genre discursif, les lacunes témoignent du manque de maîtrise, et non pas d'une volonté délibérée d'un inachèvement artistique, comme c'est le cas chez les maximistes, qui fixent le vecteur, évoquent les valeurs, mais laissent au goût du lecteur l'accès aux intensités et aux vertiges. « L'art d'inaboutissement est l'un des plus insoumis à la raison » - Iskander - « Искусство недосказанности – одно из самых неподвластных разуму ».

Travail du rêve libre (versifié) dans les éléments : allitérations du solide, assonances du liquide, rimes de l'aérien, paronymes de l'ardent.

Dans la création domine le mystère ; dans la traduction - le problème, dans l'invention - la solution.

Il faut que ton œuvre se lise comme une inquiétante épigraphe, plutôt qu'une paisible épitaphe.

Les romans ou les vers ne sont que des applications, des images projetées d'un noyau, seul digne d'être peint, de notre climat intérieur, de notre réfringence qu'identifie la qualité de nos ombres. Et cette source ne peut se peindre qu'en maximes. Il faut être sot pour croire, que « toute opinion philosophique, énoncée sous forme d'aphorisme, est une bêtise » - Unamuno - «  Cualquier opinión filosófica, formulada en el aforismo, es una tontería ». On n'étale que ce qui est difforme.

Naissance du style sec : le sang ou la larme pressent, prêts à se répandre sur ma page ; leur fermentation trop rapide risquerait de faire oublier le goût de leurs sources ; je finis par me dédier à l'arbre, conservateur de sources illisibles, conducteur de sèves invisibles.

Satisfaction, béate et bête, de tout écrivain, apprenant que son livre a bouleversé une vie. Je ne parierais pas gros sur l'épaisseur des fonds secoués par un livre. Je serais comblé, si le mien te faisait accrocher à ce qui te reste de toi-même, pour mieux vivre le naufrage quotidien, au milieu des courants hostiles, sans aucune Loreley en vue. Le moi est peut-être la hauteur de la houle, que je maîtrise, sans chavirer.

Le miroir narcissique, l'écran d'observateur, le métronome de savant, comme figures ou instruments d'art pour saisir ce qui se rythme ou se cadence, paraissent bien inutiles et niais, quand on a la chance de posséder un bon altimètre.

Un pointillé d'artiste et ses chances d'aboutir à la vie ont la même fatalité géométrique et thermique qu'une constellation : un jeu des forces de gravitation et des réactions atomiques.

Le genre littéraire résulte de la qualité d'une analyse fonctionnelle : ou bien on fouille les propriétés d'une fonction - le récit large, ou bien on en énumère des membres d'un développement en série - le récit profond, ou enfin on se contente d'en dégager des harmoniques génériques - les maximes hautaines.

L'âme et l'esprit sont deux fonctions d'un même organe inconnu ; le romantisme se sert de l'âme comme le classicisme - de l'esprit. Seulement, il ne faut pas pousser trop loin sa fidélité, puisque derrière l'esprit se vautre la raison de reptile et derrière l'âme guette la folie de volatile. La reptation semble l'emporter, en séduction, sur la chute ; le romantisme humaniste s'étiole, et le classicisme conduit vers une culture mécaniste.

L'art consiste en ceci : dans mes vouloir, devoir, pouvoir - qui présupposent toujours une dualité - virtualiser leur objet, ne parler qu'au nom du valoir, devenir monologue de l'arbre (même Valéry n'en préconise que le Dialogue !), d'un arbre à variables, ouvert au dialogue, futur et virtuel, avec un arbre interprétatif.

Lecture intellectuelle : œuvre - masque - machine (Valéry). Lecture affective : plaisir impur - admiration purifiante - enthousiasme pur. Je sais qu'en jetant les masques, c'est-à-dire en renonçant au style, je n'offre au regard qu'un visage impur, et que la machine ne peut tourner qu'à l'essence impure.

De beaux noms et titres préparèrent l'instrumentation de l'art des robots : « Ars Magna » (Lulle) et « Sigillus Sigillorum » (G.Bruno).

Dans le jugement d'un mot ambitieux, au quoi aléatoire (« vous ne l'auriez pas trouvé »), au pourquoi servile (« vous ne remonteriez pas si loin ») et au comment banal (« vous n'avez pas de bonne panoplie ») on devrait privilégier le qui souverain (« essayez de faire mieux ! »).

Chez un créateur cohabitent deux personnages – l'homme et l'artiste. Ce qu'il faudrait retenir de l'homme, ce ne sont pas ses expériences – le savoir et les preuves, mais ses dogmes - le goût et le tempérament. Et l'art, c'est la sophistique de l'artiste au service des dogmes de l'homme.

L'artiste d'antan voulait s'adresser à Dieu ; celui de nos jours se produit devant son spectateur ou son lecteur ; l'homme se pavane devant la femme ; la femme s'exhibe devant l'homme. Dans le lac, l'artiste Narcisse n'avait pas trouvé un miroir, mais une frontière, qui l'isolait des autres (comme la fontaine de Villon ou la mer de Valéry) ; le visage qu'il aimait était peint par son imagination, en tête-à-tête avec le dieu de la beauté. Et le visage est peut-être ce que nous avons de plus intérieur, Socrate, dans sa seule prière : « Cher Pan, donnez-moi la beauté intérieure, et que l'extérieur soit en harmonie avec l'intérieur !  »** - l'avait bien compris.

La bonne écriture est un palimpseste : une couche fraîche de mots, par-dessus les esquisses de notre âme à court d'outils. La mauvaise : le canevas des choses d'aujourd'hui forçant une peinture de reproduction.

Deux ambitions, dans l'art, le plus souvent opposées : étancher les soifs ou les entretenir, produire du contenu ou du contenant, polir des objets sensibles ou créer des outils intelligibles.

Deux objectifs louables de la philosophie : donner de la vie à la vie, enlever de l'art à l'art.

Tout développement est une souillure de la virginité, qu'il faut donner à toute œuvre d'art. Développer par complication - l'œuvre du Mal ; envelopper la complexité - l'œuvre du Bien (St Paul : « soyez sages dans le bien, simples dans le mal » ! ). Et l'ennui du développer l'explication !

L'image de synthèse collective évinça l'image sculptée de solitaires. Plus d'élan indicible, que la netteté d'un verbe fractal. Ils parlent, discourent, raisonnent, au lieu de chanter. La mort de l'art fut provoquée par celle de Dieu ; l'image, dans sa chute iconoclaste, entraîna l'extinction de tout souffle de caste.

La profondeur d'une harmonie se reconnaissant dans la hauteur d'une mélodie - l'art réussi ; le monde, dans lequel je vis, s'unifiant avec le monde, qui vit en moi - toute la littérature est là : soit mon âme accueille une mélodie et je lui cherche des mots d'esprit, soit mon esprit subit le poids des mots et je cherche une mélodie qui les porte jusqu'à mon âme.

Prêcher la créature - Goethe, Nietzsche, le créateur - Tolstoï, Cioran, la création -Shakespeare, Valéry. Polir, pâtir, bâtir.

Valéry juge ridicule la scansion métrique, mais les plus beaux vers français, qu'il cite, sont tous métriques ! « Et dans ses lourds cheveux, où tombe la rosée », « le dur faucheur avec sa large lame avance », « L'ombre est noire toujours même tombant des cygnes ! » Dans le dernier vers il entend un beau cadrage des m ; or la moitié des lettres m n'y correspondent pas au son m ! La misérable orthographe mieux écoutée que le mètre musical ! Et dans tomba - pont bas on n'entend pas de rime.

Le ridicule de l'alexandrin français : l'homme sachant compter (jusqu'à 12 ! ) est préféré à l'homme sachant chanter. Compter les syllabes n'a de sens qu'en versification métrique.

Trois ambitions d'un livre, la musicale, l'architecturale, la picturale : qu'on se trouve devant sa voix, qu'on soit heureux au milieu des ruines, que son dessin égale ses couleurs.

Une fois sorti de l'ennui et de l'absurde du descriptif, tout bon créateur se tourne, successivement, vers la transformation, ses invariants, ses noyaux. Le sommet de l'art : réduire au noyau tout ce qui était transformable. Progrès des opérations : additionner, multiplier, annihiler ; progrès des opérandes : désigner, exprimer, substituer. « Méprise le savoir dont l'œuvre finale périsse avec son opérateur » - de Vinci - « Fuggi quello studio del quale la risultante opera more coll'operante d'essa ».

Le seul écrivain ayant réussi à se mettre hors de son siècle, en-dessous de son orgueil et par-dessus sa langue - Valéry.

L'art est possible grâce à ce prodige : ce qui émeut et l'émotion s'ignorent.

Ma répulsion pour la dissertation vient aussi de cette observation, que le langage des questions et celui des réponses sont radicalement différents. La langue n'est un outil plein que dans le premier cas ; dans le second, on s'occupe de substitutions de termes, fournies par un interprète conceptuel et non langagier. Seul le premier langage est vraiment expressif ; le second est essentiellement mécanique.

L'écrit ne vaut que par sa musique ; et le descriptif et le discursif ne sont que bruit, si le récitatif ne s'y mêle. « Constituer le monde et l'homme comme la musique a été constituée à partir du bruit »*** - Valéry. Le même défaut d'oreille depuis Quintilien : « On écrit pour raconter, non pour prouver » - « Scibitur ad narrandum, non ad probandum » - prouver, dans l'art, c'est séduire, induire en extase.

Flaubert et Nabokov : l'ironie, plutôt verbale que tonale, et la poursuite de mots ou périodes justes pour narrer les faits. Le bon Dieu (ou le diable) est, pour eux, dans le détail, et ils déversent ce détail verbal, le faisant passer pour du style. Le style, c'est l'art d'élimination ascétique plus que d'échafaudage décoratif de platitudes. Que valent les litanies, trop claires, à l'éclairage sans ombres, sans l'intelligence intuitive, vibrante et par à-coups, sans ce ton, laconique et hautain, servant à chanter les rêves obscurs ?

Ne pas chercher à être lu, mais à être (ap)pris par (le) cœur (une brigue d'aphoriste tirée de Nietzsche).

Tout écrit est composé de trois parties : d'un noyau banal et reproductible, d'un remplissage vrai et insipide, d'une gangue fausse et prégnante. Ne pas donner l'envie de secouer ton arbre pour mettre à nu son noyau commun ; se fondre avec la gangue.

Pour ne pas profaner le mystère de l'être - tout désert inspirateur étant déserté par le prophète du Verbe incarné -, le poète, ce prophète du mot désincarné, devrait traduire une théorie de l'inspiration en une théorie de l'incarnation : l'annonciation par un ange, la consubstantialité sinon avec le géniteur, au moins avec son esprit, la maîtrise de la parabole, l'expiation des péchés du monde, le port d'une couronne d'épine ou d'une croix, la résurrection au milieu d'une ivresse, la transfiguration au-delà d'une certaine hauteur.

La littérature discursive suit le conseil de Bias : « Entreprenez froidement, poursuivez chaudement », tandis que l'aphoriste se dit : « Entreprends chaudement et surtout ne poursuis rien ».

Le contact avec une œuvre d'art devrait rendre un grand homme encore plus grand et un minable - encore plus minable. Le goût socialo-réaliste ou américain veut agrandir tout le monde.

Ceux qui aiment l'art, puisque leur haute vie serait ratée, sont beaucoup moins nombreux, que ceux qui y sont indifférents, puisque persuadés que leur basse vie est une réussite.

Une règle infaillible : chaque fois que je m'absente de mon opus, ce ne sera ni le bon Dieu ni l'éternité ni la beauté qui occuperont ma place, mais bien l'ennui, le mouton et l'inertie. Libre aux Flaubert ou Gide de penser le contraire.

Plus je me laisse fasciner par le fond, plus étriqué devient mon diapason sur la chaîne : esprit - âme - cœur - corps - habit - le plus souvent, ce seront deux chaînons adjacents qui m'obstrueront le reste. Plus je maîtrise la forme, mieux je me passe des intermédiaires pour ne plus jouer, enfin, que sur le registre : esprit-habit, le reste n'étant que délicatement suggéré.

Nos sens et l'art : l'un crée, parce qu'il voit des choses, l'autre - parce qu'il entend des voix, le troisième - parce qu'un attouchement le conduit à sculpter son regard, où le flair et le goût se disputent la palme.

Les ruses, cachotteries, feintes d'artiste ressemblent étrangement au travail de cambrioleur. L'appât de trésor, la trouille du banc des accusés, le gant musqué et le visage masqué. Et à la clé, souvent, le ridicule de la bredouille : « Le banc des accusés, ce n'est pas grave, ce qui est grave c'est d'y être acquitté, sous ricanement général ! » - Prichvine - « Не страшно, что будут судить, а страшно, что при общем смехе еще и оправдают ! ».

Socrate ne gagne rien des niais acquiescements ou objections de ses disciples, comme Faust de Méphisto (ni vice versa !), ni Don Quichotte de Sancho, ni Hamlet d'Ophélia. C'est ainsi qu'on aboutit aux soliloques aphoristiques de Zarathoustra, de Messieurs Teste et Cioran.

L'état inspiré résulte d'un contact miraculeux avec mon soi inconnu, contact qui surgit et s'annihile indépendamment de ma volonté. Comment reconnaître un maître ? Peut-être « la maîtrise, c'est le souvenir d'une inspiration »** - Iskander - « Мастерство есть воспоминание о вдохновении ».

Il est trop facile de battre mes coulpes, lorsque je suis déjà terrassé ; c'est au comble de ma puissance, que je devrais en enterrer les rêves. La confession, c'est la reconnaissance de ma faiblesse primordiale ; c'est pourquoi il faut la pratiquer, dès que je ressens un accès d'orgueil ou de dynamisme. « L'art, c'est la confession gagnant de hauteur, c'est un monde de la faiblesse » - Pasternak - « Искусство - это повышающаяся исповедь, мир бессилия ».

Les passages entre la nature (réalité) et la liberté (jugement de valeur) : par le sacré, par le bien, par le beau, par le vrai. Le sacré est entièrement dans le conçu de mon âme, le bien - dans le perçu de mon cœur, le beau comme le vrai métaphorique sont des navettes entre le représenté et le réel. C'est pourquoi l'art et la science sont plus complets que la religion et l'éthique.

Une fois mon imagination détachée des choses - deux issues plausibles : une chute à cause de la pesanteur, une ascension à cause de la grâce. Je les accompagne de pitié et d'ironie - leurs trajectoires se rejoignent. L'ironie étant égalisation du risible et de l'horrible, on comprend Pouchkine : « Le rire, la pitié et l'horreur, ce sont les trois cordes de notre imagination » - « Смех, жалость и ужас суть три струны нашего воображения ».

La hauteur indicible du qui devient intelligible par la profondeur du quoi et lisible - par l'étendue du comment. Les dimensions à ne pas confondre ! « Cette osmose, dans laquelle on n'arrive plus à reconnaître la frontière entre le quoi et le comment » - K.Kraus - « Jenes Ineinander, bei dem die Grenze von Was und Wie nicht mehr feststellbar ist ». Cette intersection - le point zéro de la création ! Quand le quoi et le comment s'attachent, avec un poids égal, aux buts et aux contraintes.

L'implacable chronologie verticale de l'évanescence finale nous est donnée par Goya : « la mort de l'Objet, la mort de l'Auteur, la mort de l'Œuvre et la perte du regard, la mort des Valeurs » - « la muerte del Objeto, la muerte de la autoría, la muerte de la obra y la pérdida de la mirada, la muerte de los valores ». Sur quelle longévité parier ? - de la main, qui traçait, ou de ce qui avait été tracé ?

Tout bon écrit est une perle isolée ; je la gâche de deux manières : en étendue, en l'enfilant avec d'autres perles (développement pour s'adapter au goût des pourceaux, tenants des écrans) ou en profondeur, en l'accrochant aux fonds solides (justification devant les lourdauds ignorant les écrins).

Le poète n'est pas enfant de l'harmonie, c'est l'harmonie qui naît du poète ! L'harmonie du scientifique a pour porteuse la perfection de la réalité, à laquelle il réussit à donner une interprétation ; l'harmonie du poète - l'appel de l'irréel, qu'il munit de musique.

L'art est le but, l'âme - le moyen, l'esprit - la contrainte, la vie - la page blanche.

Extraire des harmoniques communes d'une agonie ou d'une onde de tendresse, les unifier en un frisson, où chacun entendra ce qui lui chante - la tâche d'artiste.

Tout ce que redresse la langue est voué à l'étendue ou à la profondeur de la terre, telle une idole, mais il relève de moi de la munir d'un regard vers la hauteur.

Les pharaons et les saints s'immortalisent dans notre désir de réécrire leurs funérailles ; le contraire de la création iconoclaste, c'est l'entretien de momies ou d'icônes, pour fêter les mortels.

Chercher à se débarrasser de son ombre trop grande (Flaubert, Kafka) ou chercher à propager des lumières extérieures (l'ambition des majorités) sont des buts médiocres, surtout comparés avec la belle contrainte - un angle de vue, jouant de la taille des ombres et de l'intensité des lumières, une union du nombre et de l'expression, une coopération du calculateur et du danseur : « L'horloge de lumière : mesurer ce qu'on manifeste, manifester ce qu'on mesure »*** - Valéry.

L'artiste-artisan, par conviction ou par dépit, proclame, que le fond et la forme doivent être de même tonalité. L'artiste à la plume impassible veut justifier la platitude de la forme par la houle du fond à maîtriser, fond resté muet, dans une traduction servile. L'artiste-énergumène fait la découverte fondamentale : toute forme artistique doit être apollinienne ; ne peut être dionysiaque que le fond, lisible à travers la forme inventée et libre.

L'écriture est une savante reconstitution d'une tour d'ivoire, à partir des ruines ; une envolée des mots pour freiner la chute des sons ; un poids salutaire pour l'équilibriste indécis de la corde raide ; l'assentiment du regard en dépit du ressentiment des larmes : « Voué au regard, adoubé pour la Tour, ce monde me plaît »* - Goethe - « Zum Schauen bestellt, dem Thurme geschworen, gefällt mir die Welt ».

Une contrainte de l'art : exclure le savoir réticent à la traduction libre en sentir ; une contrainte de la science : négliger le sentir, qui se traduit trop mot-à-mot en savoir.

Une œuvre est grande, si l'auteur y est invisible (Flaubert), ou si derrière le dramaturge visible transparaît un démiurge anonyme (S.Weil). Un anonymat partiel étant inévitable, je chercherais à le réduire à la seule langue visible et à l'exclure du message invisible. Plus l'auteur s'émancipe de son œuvre, plus l'œuvre fuit devant son créateur. « Les plus ardentes ambitions sont celles qui ont eu l'orgueil de l'Anonymat » - Modigliani.

Aucune profondeur initiale ne peut me protéger des platitudes du parcours. Mais le haut comment conduit, sans aucune continuité, miraculeusement et discrètement, à un quoi profond, l'un des miracles de l'art, peut-être le seul.

Préférer l'étincelle à l'éclairage public, la perle – aux colliers, l'inspiration – à la respiration -, telle est la pose poétique : danser, ne pas s'abaisser jusqu'à la marche, chanter, sans tomber dans le récit, rompre, plutôt qu'enchaîner. « Le poète ne doit pas traverser au pas un intervalle qu'il peut franchir d'un saut » - J.Joubert.

Entre J.Joubert et Valéry, la rhétorique française n'existe pas. D'où, au XIX-ème siècle, le pullulement des herménautes parasitaires. Translatio studiorum ou studium translationem (la noétique, la Wirkungsgeschichte ou la médiologie)

Le fond à rendre est le même pour tous les hommes. C'est par le choix de la forme - syllogistique, narrative, pulsionnelle - qu'ils se distinguent : la profondeur, l'étendue, la hauteur. Mais pour s'entendre, le vrai dénominateur , le talent, suffit.

Le but de l'art : rendre une grâce de sentiment par une grâce de lumière. Il se trouve, que le meilleur instrument de cette traduction serait la grâce de mes ombres.

Le sentiment : ni outil ni contenu d'une bonne écriture. Il me faut une maîtrise psycho-linguistique de deux courants indépendants : de mon âme vers l'écriture et de l'écrit vers l'âme d'autrui. Idéaliste des sources, matérialiste des débouchés.

Le but et la contrainte : rendre lisible ce qui est saintement invisible, rendre invisible ce qui est trop lisible.

La vision est hors de moi, et l'audition – dedans. Ainsi, ce qui est le plus près de moi et réveille mes sentiments les plus intimes, c'est la musique. La souffrance et l'amour accompagnent la musique et doivent être plus près du Commencement que les choses, sans parler du verbe, ce venu de dernière minute. Dans l'écrit, il faut imposer la primauté de la musique et réduire au minimum la place des choses vues ou verbalisées.

Une œuvre : le choix de l'objet (choses et relations), le choix du projet (angle de vue), le choix du sujet (style). Ambition suprême : que personne ne puisse te surclasser sur l'une de ces trois facettes, sans être obligé à changer les deux autres.

Intrigué par une silhouette, qui point sous les yeux de mon âme, je me mets à frotter la vitre des mots ; le goût de la perfection mobilise toutes mes ressources pour la polir, au point qu'un jour elle devient un miroir, avec le seul objet reflétable, mon âme éblouie, irisée, mais sans silhouette.

Dans l'éternel retour, sur la spirale de la création, peu importe sur quelle étape je m'attarde le plus (sur l'œuvre - Nietzsche, sur le créateur - Cioran, sur la création - Valéry), intensité - ironie - intelligence, envol - chute - invariants, - le regard tangent peut y être de la même hauteur et suivre la même direction.

Ni miroirs, ni échos, ni modèles, ni horloges, ni récits ne peuvent rendre ce qui sourd dans mon âme. Quelque chose entre une mélodie et une formule. C'est pour cela, peut-être, que même les tableaux auraient dû relever du genre aphoristique. Me fusionner en un minimum d'espace. Aucune effusion de la cervelle ne vaut une fusion de l'âme, du tempérament et du talent.

Nos rapports avec la vie prennent forme en fonction des trois types de son interprétation : par le cerveau (la science), par les sens (l'instinct), par l'âme (l'art) - la comprendre, la subir, la jouer. La vie semble être un jeu, puisque seul l'art fait durer l'illusion d'une fidélité à la vie.

L'ennui devant la mesquinerie du genre narratif, le tissage des liens aléatoires entre les choses, tandis que le lien le plus intéressant, quelle que soit la chose, c'est son lien avec Tout.

Plus honnêtement on se contraint à ce qui ne s'affadit pas dans le verbal, plus on se dévoue au genre aphoristique.

Les valeurs particulières circonscrivent la vie, mais les axes entiers charpentent l'art. Il est trop facile de chanter la valeur de Wagner ; lui opposer celle de Bizet est bête, mais le défendre est une tâche si ardue, qu'elle est à l'honneur du talent paradoxal de Nietzsche. Son discours y est à prendre avec ironie et cynisme, sans pédanterie ni sérieux.

Ce qui est authentique, ou fidèle à l'original : des empreintes du réel, des étiquettes sur le représenté. Mais la création, c'est la traduction en une autre langue, une (re)invention libre. L'authenticité, c'est de la servilité. Mais ce n'est pas tout écart qui témoigne de la liberté, et encore moins de la beauté : « En s'éloignant de la représentation littérale, on aboutit a plus de beauté et plus de grandeur » - Matisse – heureusement, c'est beaucoup plus incertain.

Un bel écrit est une partie d'échecs commentée, dont la beauté s'éploie surtout dans des combinaisons imaginaires en dehors de l'échiquier et constitue des contraintes plus que des réalisations. « L'idée est une mise en échec de la vérité » - Ortega y Gasset - « La idea es un jaque a la verdad ». La vie, elle aussi, est plus près de l'échiquier que de la scène : les plus beaux coups-actions ne se déroulent que dans l'imaginaire, impliquent des sacrifices et visent surtout la cible royale.

L'art commence par la création d'un langage, et donc, dans l'ancien, il est mensonge : « L'art est de la magie, débarrassée du mensonge d'être vraie »* - Adorno - « Die Kunst ist Magie, befreit von der Lüge Wahrheit zu sein ». On bricole de la vérité dans l'authentique, on crée du beau dans l'inventé. La vérité aide à vivre, mais la beauté apprend à rêver, bien que Nietzsche pense le contraire. Mais pour celui qui s'identifie avec l'axe entier art - vie, ce n'est qu'un retour du même.

Toute plume, fatalement, commence par « agiter les eaux du langage » (Kierkegaard), mais le style naît de la capacité d'entretenir le début du sentiment plutôt que de maintenir le débit de la réflexion.

Ce n'est pas l'invasion par le moi qui ravagea l'art moderne ; dans l'expression du moi il y a une part de l'inertie, langagière ou sociale, et une part spirituelle, en relation avec le Créateur ou avec la création ; c'est l'extinction de la seconde et l'hypertrophie de la première, l'inconscience de son origine, qui firent de l'art exhibition de parties banales et absence d'un tout mystérieux.

Le mode énumératif, le plus répandu de nos jours au royaume des lettres, a sa place dans la résolution de problèmes, mais seulement après deux étapes préliminaires, exigeant beaucoup plus d'ingénuité : l'élaboration d'une riche requête et la recherche de substitutions inattendues. Quand on ne maîtrise ni langage ni modèle, on est condamné à vivre du seul contact avec le monde.

L'écriture de rêve est dans cette triade : avec les contraintes de penseur et les moyens d'artiste peindre les commencements de héros.

Le secret d'une grande littérature : créer le plus grand écart entre l'auteur et son rêve, et en vivre l'harmonie (Pouchkine ou Goethe) ou le conflit (Cervantès ou Cioran).

La grandeur, ou plutôt la hauteur, d'une œuvre : lorsque aucun nouvel argument n'apporte ni n'enlève rien, une évidence irrésistible du tout et une évanescence discrète des parties : « La musique est quelconque, comme le côté poétique ou dramatique, - mais tout s'absorbe dans l'Un, à une vraie hauteur » - Nietzsche sur Wagner - « Die Musik ist nicht viel werth, die Poesie auch, das Drama auch nicht - aber alles ist im Grossen Eins und auf einer Höhe ».

Il faut donner raison aux sots, ricanant que la meilleure sonorité provienne du creux : aller au bout de la forme aboutit au vide résonnant, se solidariser avec le fond débouche sur le bourrage raisonnant.

La philosophie devrait créer des états d'esprit, comme la littérature crée des états d'âme. Créer un ciel, une hauteur, à laquelle s'illuminent ou se consument nos astres, nos espérances ou rêves les plus hauts. Mais les concepts des philosophes cathédralesques se vendent comme de petits pains (Dostoïevsky), tandis que « les concepts sont des aérolithes plutôt que des marchandises » - Deleuze.

Un appel, paternel et divin, est à l'origine de la création artistique ; mais c'est dans l'état d'abandon, d'orphelinat, qu'on atteint, Dieu sait pourquoi, la liberté d'artiste ; donc, proclamer la mort de Dieu est reconnaître la primauté de l'art.

Avant Balzac, les héros littéraires ne pouvaient pas exister dans la réalité, ce qui en donnait la hauteur. Depuis, on ne fait qu'approfondir ou d'étaler tous ces rentiers, comtesses, soubrettes ou apothicaires. D'où la grandeur de Dostoïevsky aux protagonistes tous loufoques.

Le genre narratif dans la littérature : se consacrer à la description des couloirs, toits, escaliers d'un musée, où ne comptent que les tableaux.

La musique est le seul art - et même pas la peinture - où la lumière parvient à moi déjà décomposée en coloris séparés. La lumière est blanche ailleurs, et c'est le prisme de ma sensibilité et de mon goût qui produit les vraies couleurs. Et pour cette recomposition, l'intensité de mes ombres m'est plus importante que la pureté de ma lumière propre.

On doit entrer dans ton livre comme on entre dans un temple païen en ruines, sans objets familiers, sans confort ni viable ni vivable. Dans les livres d'aujourd'hui on entre comme dans des archives de l'année passée, tout y est pour héberger le promeneur de dimanche.

Je dois régner déjà, en hauteur, sur le pays du regard et de la musique, avant d'envisager la cérémonie scripturale, qui assoit ou sacre ma tyrannie. Mais la foi précède l'onction, contrairement à ce que dit K.Kraus : « C'est dans l'écriture que se décide ce que je crois » - « Was ich sagen will ist was ich schreibe ».

La science définit la nature d'une inconnue, qu'elle finit par affecter d'une valeur connue. Le poète fait l'inverse : « Le Poète devient le suprême Savant, car il arrive à l’inconnu »*** - Rimbaud.

Tout artiste veut parler de ses rêves ; mais c'est seulement chez les meilleurs qu'on voit, que leurs rêves sont dissociés d'avec leurs veilles. Chez les sots on revit la veille.

L'écriture persuade d'une chose : aucune autre agitation de l'esprit ne vaut celle qui naît au bout de ta plume. Et elle rend le bête encore plus bête, et le délicat encore plus délicat. Sans l'écriture, on glisse imperceptiblement vers l'état de robot ou de mouton. « On se ruine l'esprit à trop écrire. On le rouille à n'écrire pas » - J.Joubert.

Le médiocre, en étalant, d'une main incertaine, ses pensées tout prêtes, crée un faux mystère ; le bon artiste crée, en passant, de vraies pensées inattendues, en traduisant un mystère, qui vit en lui. « Ce que j'essaye de traduire est plus mystérieux » - Cézanne.

Même chez le plus raisonneur des penseurs, le message ne perd presque rien, si l'on en extirpe toutes les transitions pseudo-déductives. Le noyau métaphorique gagne à être débarrassée de toute la gangue des syllogismes.

Si la valeur de ton œuvre est sans comment, sans présence explicite de ton pinceau, on peut être sûr qu'elle fut conçue au nom de la hauteur ; Maître Eckhart se trompe et de type de justification et de dimension : «  C'est à partir du fond le plus intime que tu dois opérer toutes tes œuvres, sans «pourquoi» » - « Aus diesem innersten Grunde sollst du alle deine Werke ohne Worumwillen wirken » - le profond dicte des contraintes, des matières premières ; le haut désigne la mélodie, l'édifice, un but musical et vital.

Plume à la main, ce qui compte, c'est la profondeur de mon regard sur les fins, l'étendue de l'ironie sur le poids des moyens, la hauteur des contraintes. Bref, je ne serai jamais ni choix ni mouvement. (« Nous sommes choix » - Sartre ; « tout est mouvement » - Héraclite).

L'ambigüité de l'art : ce que je ressens comme travail sur et de la forme, sera pris pour fond, contenu ou ressassement. Ce que je pressens comme réceptacle d'échos, sera entendu comme ma propre trompette, tambour ou voix grinçante.

La poésie n'est qu'une fleur coupée du temps et de son inertie ; toute tentative de la relier, en amont, aux racines, ou, en aval, - aux fruits, la rend fanée, la prive de couleurs, d'arômes et de saveurs.

La poésie est une représentation qui se réduise à une ré-interprétation permanente. Moins on a besoin de remonter à la représentation, plus pure est la poésie. C'est pourquoi il ne faut pas s'offusquer du fait, que, pour représenter l'univers visible, le poète est en-dessous du peintre, et, pour représenter l'univers invisible, - du musicien.

La naissance d'une œuvre d'art est vécue par l'artiste comme jaillissement immanent d'une liberté, relevant de son soi inconnu, son seul dépositaire, et que l'artiste, ce soi connu, subit. Mais la perception, par le spectateur, d'une œuvre réussie doit être empreinte d'une nécessité presque transcendantale. « La création comme liberté sans transcendance » - Jaspers - « Schaffen als Freiheit ohne Transzendenz », dont l'artiste n'est qu'instrument. Cette dualité entre la hauteur visée et la profondeur atteinte est presque la définition même d'une œuvre d'art.

Qu'est-ce que ma réalité ? - des sources, le fond, la fin mystérieux. Qu'est-ce que la réalité des autres ? - des causes justifiées, mécaniques. Vous comprendrez, que ce n'est pas un réaliste qui proclamait : « Un grand poète ne puise jamais que dans sa propre réalité » - « Der große Dichter schöpft nur aus seiner Realität ». Vénérer cette réalité suprême fait de l'homme - un surhomme.

Quand, par une exigence croissante, on presse le discours des bavards, on reste, dans le meilleur des cas, avec quelques misérables gouttes de leurs sueurs de rats de dictionnaires ; l'idéal d'écriture : quelle que soit la pression, donner, par l'expression minimale, l'impression d'une source, qui coule indépendamment de toute soif. L'idéal : l'expression haute et l'impression profonde ; mais ne pas oublier que le haut firmament ne doit pas faire perdre de vue l'horizon, et que l'impression profonde peut être produite même par la platitude.

Vis-à-vis de mes écrits je n'éprouve pas de sentiments paternels, puisque toute insémination ne peut y être qu'artificielle. Je ne m'en sens pas le fils naturel non plus, car dans ma substance pré-langagière, à l'état sauvage, aucune analyse génétique n'est possible. Et Valéry a doublement tort : « L'homme, père et fils des idées, qui lui viennent ».

J'ai beau m'exclure de ma palette - dès que je prends un pinceau, des miroirs sont là pour renvoyer de mes reflets sur ma toile. Ce qui compte, c'est ce que j'exhibe devant eux : mes pieds, mon esprit ou mon visage. Et Gracián n'est pas allé assez loin : « Il y a des miroirs pour le visage, il n'y en a pas pour l'esprit » (« Hay espejos del rostro, no los hay del ánimo »).

La prose sans profondeur et la poésie sans hauteur se rencontrent dans la platitude.

Le chant du poète anime le silence du cœur, comme le sens divin remplit le vide de l'esprit. Le chant est aussi éloigné du bruit sensible que le sens - de la représentation intelligible. Et Chateaubriand se trompe de source : « Les poètes sont des oiseaux : tout bruit les fait chanter » - la musique naît dans l'âme, qui, chez le poète, est toujours neuve : « Cette 'âme nouvelle' devrait chanter et non pas narrer ! »** - Nietzsche - « Sie hätte singen sollen, diese “neue Seele” - und nicht reden ! ».

Dans un texte littéraire, une fois le brillant verbal démonté, qu'en reste-t-il à l'amateur des choses précieuses ? - des fils d'interprétation et des perles de représentation. Mais une belle disposition de fils, à l'origine d'un joyau, est, elle aussi, effet d'une représentation. Cependant ils continuent à tenir aux parades de masse et à bouder les hit-parades de classe.

Peu importe si les avis d'un artiste sont minoritaires ou majoritaires, tournés vers le passé ou abandonnés au futur, exhibent une ouverture d'esprit ou une clôture d'horizons, traduisent un savoir ou s'abîment dans une ignorance, s'adonnent à une reptation optimiste ou à une danse pessimiste, exhalent la bonté ou filtrent la haine ; le seul critère, qui placera son œuvre dans une bonne case, c'est à dire dans une élite ou dans une étable, - c'est la qualité de ses images.

L'unité aristotélicienne dans l'art : vénérer le début incompréhensible, rêver la fin imprévisible, vibrer entre les deux. Et tout le reste est maculature.

Le bruit, dans la littérature, ce sont des objets trop criards ; on le réduit en leur préférant des relations entre innommables ; la poésie est une dissolution musicale de représentations ; avec la seule intensité on atteint le stade suprême, en découvrant, que « l'intensité est silencieuse » - R.Char.

L'art crèvera à cause de son succès populaire. Le bourgeois, le vrai bienfaiteur de l'art, n'y voit plus un moyen de se distinguer du peuple, depuis que celui-ci pend des tableaux dans ses bureaux et chambres à coucher, dévore des polars et livres de science-fiction et applaudit la fanfare municipale.

Platon, en reprenant les poèmes de Pythagore et Parménide, les dilue avec de l'ennuyeux bourrage abductif, mais en préserve le fond poétique ; la sobriété critique d'Aristote et Kant prouva, quelle profondeur conceptuelle on peut tirer de la hauteur métaphorique ; enfin, vint Heidegger, poète-philosophe, dont le récitatif de l'oubli de l'être n'est que le lamento de l'oubli de la métaphore.

L'un des axes, dans lesquels Nietzsche pratique ses retours éternels du même, est art - vie, où l'on finit par comprendre que vivre, c'est vivre en artiste, ce qui munit les deux extrémités d'une même intensité.

En dernière instance, toutes mes débâcles sont dues au manque de mes talents ; pour un défi minable je ne lève pas mon petit doigt, mais tout défi, pour lequel je m'apprête à lever ma plume, est hors d'atteinte humaine ; dans tous les cas, je me retrouve sur un banc des accusés : « L'ambition dont on n'a pas les talents est un crime » - Chateaubriand.

La démarche la mieux réussie vers la musicalité d'une œuvre, c'est la démarche bien calculée nietzschéenne : la sélection d'axes intéressants, la création d'une tension entre les extrémités, entre deux langages respectifs également défendables, le refus de faire son choix sur cet axe et donc la confiance aux langages, le maintien de cette intensité comme ressource, contrainte et but de l'art.

L'intelligence, c'est surtout savoir écouter les autres ; seul un génie peut t'en dispenser, pour que la qualité de ta propre création n'en pâtisse.

Deux types d'écrivain intéressants : celui qui porte, en soi, une lumière si libre, que le choix des objets à éclairer devient sans importance, et celui qui, trouvant que toute lumière ne peut être qu'extérieure, crée des jeux des ombres jetées par son soi ineffable.

La même lumière nous atteint, et en traversant notre soi se brise en reflets de mots ou de notes ; notre climat, cette matière transpercée, porteuse de la même brisure régulière, ne laisse, d'habitude, que des traces de nos yeux, cervelles, bras ou pieds ; mais un bon artiste, ce créateur de brisures nouvelles, produit un jeu d'ombres, dont la source de lumière reconstituée s'appellera âme.

La poésie - s'arracher à la routine du rapport chose-mot, pour redécouvrir la consistance primordiale ou initiale des couleurs, des arômes et des mélodies. « Le sens, dont on munit les choses, leur donna de l'âme, de la hauteur, de la proximité, mais les priva de couleurs »*** - Pasternak - « Введённый в вещи смысл одушевил их, возвысил, сделал близкими и обесцветил ».

Tout art s'occupe du sentiment, et en fonction de l'origine de ce sentiment, il y a trois sortes d'artistes : ceux qui communiquent leur propre sentiment, ceux qui peignent un sentiment anonyme, ceux qui réveillent notre sentiment à nous – les lyriques, les épiques, les romantiques. Savoir distinguer entre ces trois démarches est signe d'un bon goût.

Demeurer-dans-le-monde (Heidegger - in-der-Welt-Sein) est l'attitude la plus anti-vitale ; rien n'éloigne du monde comme l'art ; rien ne nous y ramène plus sûrement qu'une œuvre d'art (Goethe). Mais la poïésis, réduite au travail sans inspiration, fait qu'on ne prône, aujourd'hui, que l'être-à-l'œuvre (am-Werk-Sein).

Dans un écrit, il y a du réel, ce qui est porté par l'évidence d'une lumière - les faits et les pensées, et il y a de l'inventé, ce que te font ressentir les jeux d'ombres, le style. Une étrange inversion terminologique avec Valéry : « La structure de l'expression a une sorte de réalité tandis que le sens ou l'idée n'est qu'une ombre » - tandis qu'au fond, nous sommes d'accord sur la place de la forme.

L'explication de la dégénérescence de l'art se trouve quelque part dans les rapports entre l'âme, l'esprit et la réalité. Jadis, une distance salutaire séparait l'artiste du réel ; aujourd'hui, c'est le réel qui envahit toutes les âmes et tous les esprits. L'art a beau continuer à se réclamer de l'âme, mais l'âme elle-même n'est plus qu'un pâle reflet de la réalité. Et lorsqu'on cherche la source ailleurs, on se trompe et de lieu et de dimension : « Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme, ô Beauté ?  » - Baudelaire - comme si le ciel avait une autre dimension que la hauteur et que posséderait l'abîme !

Nietzsche n'a rien à dire ; son message est dans le chant. S'il avait écrit avec la lourdeur littéraire de Hegel ou Schopenhauer, personne ne l'aurait pris au sérieux.

Les contraintes dans l'art, c'est comme le vent et la flamme : la faible s'éteint, et la forte gagne en intensité.

Trois niveaux de perception du réel : les solutions de l'ingénieur, les problèmes de l'ingénieux, les mystères du génie ; et la dictature du réel signifie la domination du premier, même dans les têtes des artistes, qui ne se disent plus : « L'artiste se tourne vers le sens du mystère, qui entoure nos vies » - Conrad - « The artist speaks to the sense of mystery surrounding our lives ».

Mon arbre n'est fait ni pour l'appétit, ni pour l'ombre, ni même pour les yeux, il est fait pour le regard, qui, lui aussi, est un arbre, capable de s'unifier avec le mien, pour gagner en ramages, en hauteur ou en ombres.

Deux choses contribuent pour tuer l'art : la disparition de toute distance entre la réalité et la création ; l'instauration d'une seule scène publique, où s'exhibent, presque dans un même langage, la technique, l'amusement et ce qui, par inertie, s'appelle art.

En commençant par se mettre au-delà du bien et du mal, l'art finit par se trouver au-delà du beau et du laid. Ou, pire, il devient « la laideur à la deuxième puissance, parce que libérée de son rapport à son contraire » - Baudrillard.

Qu'on soit adepte du fragment ou du système, sa création se réduit toujours à un arbre, et l'ennui des systèmes est dans la sécheresse des branches surchargées de constantes, là où le fragmentaire verdit de ses variables vitales, pénétrant les racines, s'élevant jusqu'à la cime, animant les ramages et embellissant les fleurs. La langue systématique se construit ; l'arbre fragmentaire croît.

De mon écrit doit surgir une vie, sous forme d'un arbre ou d'un animal imprévisible ; mais je sais, que les mots ne bâtissent que des structures et ne présentent que des bêtes domptées ; je dois donc préparer le terrain d'un dialogue avec l'arbre requêteur, hors des forêts et des zoos, débouchant sur une unification vivifiante des inconnues en cages et d'un regard libérateur.

Le commencement - ma blanche main, la fin - ma noire mort ; la création et l'angoisse ; la forme de mes traits et ma toile de fond. Le talent est une bonne palette, indépendante du pinceau et de la toile ; le génie est le sens du tableau, dans lequel le pinceau reste invisible, la toile est bien tendue et qu'on n'y voie, n'y lise, n'y entende que la musique, c'est à dire les contours et couleurs de mon âme.

Tout se réduit au nombre : le fond et la forme, l'intelligible et le sensible, ce qui doit être dit et ce qui doit rester indicible, la science et l'art : « L'art est interprète de l'indicible » - Goethe - « Kunst ist eine Vermittlerin des Unaussprechlichen » - comme la science est interprète de l'intelligible pour le rendre lisible. « L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible »* - Aristote.

Ceux qui tiennent à leur visage et défendent leur liberté ne peuvent pas posséder le style, qui est le masque et l'aveu (Cioran).

L'art n'est pas l'expression de ce qui aurait existé sous une forme non-artistique ; les creux et présomptueux voient dans leur œuvre un sommet et s'y attachent, corps et âme ; les profonds, les hautains et les humbles en éprouvent presque une honte, puisque tout ce qui est exprimé ou fixe est si dérisoire, si aléatoire, une fois comparé avec le monumental inexprimable, qui nous pousse vers les plumes et pinceaux. « L'inexprimable se loge, inexprimablement, dans l'exprimé »** - Wittgenstein - « Das Unaussprechliche ist unaussprechlich in dem Ausgesprochenen enthalten ».

Le but de l'art consiste à sculpter la statue de ton soi, dont l'essence est dans ce qu'on veut, ce qu'on peut et ce qu'on doit, au stade de potentialité, sans aucun complément d'objet, tandis que ce qu'on est présente très peu d'intérêt. « On est ce qu'on peut, mais on sent ce qu'on est » - Stendhal. Le pinceau descriptif est des plus grossiers et banals. Peindre exclut narrer.

La métaphore n'appartient pas à la langue ; elle naît d'une double et désespérante méfiance : face à l'indicibilité de la chose et à l'impondérabilité des mots ; la métaphore cherche à idéaliser la chose en en libérant le mot. Et Nietzsche n'y comprit rien : « les tropes ne surgissent pas dans les mots que sporadiquement, ils sont la nature même des mots » - « die Tropen treten nicht dann und wann an die Wörter heran, sondern sind deren eigenste Natur » - l'expression est dans l'élégance de la référence et dans l'originalité du référencé, et presque jamais - dans le mot même.

La peinture ou la sculpture sont faites pour proclamer nos triomphes ; la musique et la littérature - pour témoigner de nos défaites ; évoquer les œuvres des autres, en fonds de nos jérémiades, confirme nos aveux de vaincus.

Devant une grande œuvre d'art, le plaisir est double : on cherche à en pénétrer les représentations et, à leur lumière, à l'interpréter. L'ennui des images banales : l'évidence des représentations et/ou l'interprétation mécanique.

Aphorisme accompagné de citations - on arrive à accorder à ce genre la palme absolue d'excellence au bout de trois humbles reconnaissances : que, dans tout écrit, ne comptent que ses métaphores, et que tout délayage l'affadit, que tout ce qui est intellectuellement intéressant fut déjà exploré par les autres, que les contraintes (miroirs, ennemis, fratries) sont plus nobles que les buts.

Aujourd'hui, Aristote nous expose surtout des évidences, Platon - surtout des banalités, mais Homère est une éternelle découverte et un étonnement sans fin. La philosophie sans poésie va tout droit aux archives.

Le type d'amplification ou le choix d'opérateur - l'addition, la multiplication, l'élévation à la puissance - classent les écrivains en trois familles : se joignant à l'étendue, augmentant la profondeur, gardant la hauteur. C'est encore plus flagrant avec les philosophes : élargissant, transformant ou intensifiant l'existence. Les pires de tous, les modernes, affichent même la soustraction comme seule base du sujet et de l'être.

Comme la science, l'art peut être appliqué ou fondamental, mais si la passion du pur savoir survit bel et bien, même au milieu des robots, la passion de la pure forme est étouffée par l'invasion des moutons, à moins que ce soit par le choix de mauvaises altitudes.

Avoir trouvé dans la vie une musique, que ne surpassera aucune sonorité discursive, avoir découvert à la réalité une hauteur, dont aucun verbe ne pourra envisager l'ascension, me sentir un fond que ne tapissera aucune parole, avoir compris, que le meilleur emploi de ma force est dans la peinture de mes débâcles - c'est seulement après ce parcours initiatique d'humble que je pourrai dire d'avoir écrit par faiblesse (Valéry) : « Quand, le même jour, vous songerez à votre force et à votre complet néant, je croirai, que vous êtes à la recherche de la forme » - L.Reisner - « Когда Вы, в один и тот же день, будете мечтать о своей силе и полном ничтожестве, я поверю, что Вы ищете форму ».

Les mystiques du mot, de l'image ou de l'idée accompagnent toute œuvre d'art : l'art sans mystique est aussi impossible qu'un chant sans mélodie.

La netteté de la frontière entre la vie et l'art est signe d'artiste ; c'est en la franchissant qu'il devient, respectivement, maître ou esclave ; sa force n'a aucun sens dans la vie, son humilité n'a aucun sens dans l'art.

L'une des plus belles preuves du fond poétique de l'homme est l'énigme des premiers littérateurs, historiens ou philosophes, qui, tous, furent poètes ! « Dire et chanter était autrefois la même chose »*** - Strabon. Et c'est pourquoi les premiers philosophes écrivaient en aphorismes, cette forme poétique de la véritable sagesse.

En musique, en peinture, en poésie, en philosophie règne, aujourd'hui, une conjuration de jargonautes professionnels, en fonction des goûts des directeurs, des lignes budgétaires, des héritages de vocabulaires. Un charlatanisme du fini, aux assises en béton, - vendre, signer, prouver - intelligent et mort ! Que le charlatanisme antique de l'infini, enfantin, naïf et fragile, fut plus humain ! - éclairer les hommes, les purifier de vices, les délivrer d'erreurs, les ramener à la vertu - bête et vivant ! « C'était du charlatanisme, mais du plus haut » - Napoléon.

La vie est trop belle et trop incompréhensible, pour être rendue fidèlement par une œuvre d'art, mais celle-ci doit présenter deux facettes : ton humble musique et le silence majestueux de la vie, qui veut, à travers ta musique, se faire entendre.

Non seulement il est impossible de trancher si la beauté des choses naît en elles-mêmes ou dans notre regard, mais toute exclusive y débouche sur une tragédie : « Un être bien malheureux serait celui qui aurait le sens interne du beau et qui ne reconnaîtrait jamais le beau dans les objets » - Diderot, et le bonheur de celui qui est privé de son propre regard ne peut être que bien court et manquant de hauteur.

Le métier, c'est à dire l'outil, doit nourrir son homme et encore davantage - son amour de l'art et son amour-propre. Laisse tomber ton instrument, si tu ne tombes pas amoureux de ce qu'il produit, sous tes doigts, ton âme ou ton cerveau : « Dans mon violoncelle, je reconnus une voix - ma voix ! - et j'en suis tombé amoureux »** - Rostropovitch - « В виолончели я услышал голос - мой голос ! - и я влюбился в неё ». En plus, violoncelle ne peut être qu'au féminin, en russe.

Tout livre est un voyage vers une île ; les plus bêtes exhibent les coordonnées, les itinéraires ou les tarifs, d'autres vantent l'esquif insubmersible, qui les y propulse, d'autres encore narrent des conflits avec les autochtones ; tandis que sa meilleure image devrait refléter le message, que j'eusse confié à la bouteille, avant mon naufrage, réel ou imaginaire.

Ce qui, de peur de vieillir, veut se placer dans l'avenir est généralement bien fade : « Ce qui porte trop sa date vieillit et passe avec le moment » - A.Suarès ; il faut se détourner du temps, de celui qui court comme de celui qui s'annonce ; toute date, comme tout nom, ne doit pas déborder le cadre et empiéter sur ton tableau.

L'affranchissement du lieu et l'inactualité rendent l'esprit - serviteur de l'imaginaire. Les noms et dates le transforment en tyranneau d'un réel trop palpable. « Toute localisation me semble odieuse, aussi bien que toute datation, pour nos pauvres fêtes de l'esprit » - Saint-John Perse. Ah, ce beau halo de l'acquiescement au réel non-daté et innommé !

Se rendre compte de l'ineptie de tout système apriorique, c'est renoncer à la synthèse dialectique, laisser polyphonique toute partition ; l'art, dans lequel ne réussissent que les plus forts : Shakespeare, Dostoïevsky, Nietzsche.

Pour laisser la meilleure impression, seule l'expression compte : éliminer du chant tout ce qui aurait pu se narrer ; un bon écrit est davantage peinture qu'écriture.

L'intensité d'un écrit naît mieux d'une caresse musicale que d'une violence verbale. Ni le jargon ni la doxa ni le savoir ne peuvent atteindre ce qui se concentre dans une mélodie. « En intelligence, comme en poésie, compte non pas le quoi, mais l'intensité » - H.Hesse - « Es kommt beim Denken, ebenso wie beim Dichten, nicht auf das Was an, sondern auf die Intensität ».

L'intelligence, dans l'art, c'est la rencontre rare entre un talent et un goût, le goût étant orienté plutôt par un choix des contraintes que des buts ou chemins. Après une judicieuse exclusion de l'aléatoire mécanique, le talent ne produit que du vital artistique. Et Rilke : « l'art n'est qu'un chemin et non pas un but » - « die Kunst ist nur ein Weg, nicht ein Ziel » - s'arrête à mi-chemin, sans enchaîner sur deux négations de plus.

L'axe originel, qui, chez Nietzsche, se projette sur tous les autres, est celui de vie - art, une égale intensité répartie sur toute son étendue. Donc, ce qu'on appelle communément vital peut être qualifié, au même titre, - d'artistique. C'est surtout palpable aujourd'hui, où la vie est sans art et l'art - sans vie.

Ils me parlent de ce qu'un quidam, écrivain de son métier, croit, adore, nie, tolère ; ils scrutent son esprit, ses phobies, son savoir ; au bout de trois lignes, je vois, que le bonhomme manque tout simplement de talent, ce qui enlève, irrévocablement, tout intérêt à ses rapports avec Dieu, l'intelligence ou l'âme. Chez l'observateur, la foi, l'intuition ou la passion ne valent rien, si le pinceau, qui les exprime, est dépourvu de bonnes couleurs.

L'arsenal complet d'artiste - le talent, le goût, l'intelligence. Avec la seule intelligence, on est condamné à l'insondable ennui ; avec le seul goût, on pataugera dans la platitude ; avec le seul talent, on esquive la platitude, on se moque de profondeur, puisque le talent, c'est la hauteur, c'est à dire la maîtrise musicale du mouvement et de l'immobilité.

Ceux qui ont beaucoup à dire font, d'habitude, du remplissage de formes, qu'ils ne maîtrisent pas, et une fois le travail accompli, ils éprouvent la sensation de vide ; le maître ne fait que rêver et créer des formes, qui parleront elles-mêmes, et à la fin il éprouve le sentiment de plénitude, car son œuvre aura rejoint la réalité, c'est à dire la perfection. « Écris sous l'attrait de l'impossible réel »*** - Blanchot.

L'artiste, qui ne serait pas un grand artiste, est-il inutile ? - oui, mais les grands le sont également et même au plus haut degré. Mais, contrairement aux cordonniers, les poètes, même médiocres, n'ont pas que des piétons comme commanditaires et juges. Il est vrai, que le gros du troupeau aurait pu et dû exercer le sacerdoce de boutiquier, sans vendre son âme. Seulement, quelques brebis galeuses auraient retrouvé leur véritable statut, celui de vagabond, de nomade.

Dans leurs écrits règne la vie, la vie sociale, le bruit social ; l'art, comme musique personnelle, y est absent. Leurs outils (y compris leur plume), leur matière et leur fond (les phénomènes), tout est de nature sociale. Le seul outil de l'art est la plume invisible ; la manière doit rendre inutile la matière ; le noumène doit se passer de phénomènes. « Une fois dans l'art, l'homme quitte la vie » - Bakhtine - « Когда человек в искусстве, его нет в жизни ».

L'intelligence, c'est la prépondérance de l'intuition sur la vision ; mais l'art, c'est le diktat du talent et de la noblesse, au-dessus de toute intelligence, le regard s'imposant et à l'intuition et à la vision.

Le talent s'attache au bon, mais le génie vise le meilleur, qui reste pourtant invisible et inaccessible ; c'est cette cible que je dois rendre présente, tout en ne montrant que la puissance de mes cordes. « Je rate la mesure que je vise ; seul un Dieu se doute de mon désir de mesurer le meilleur »** - Hölderlin - « Nie treff ich, wie ich wünsche, das Maß. Ein Gott weiß was ich wünsche, das Beste ». C'est la volonté finale qui prend le dessus sur le désir des commencements : « Choisir non seulement le bon, mais le meilleur, est une loi de notre volonté » - J.G.Hamann - « Die Wahl nicht nur des Guten, sondern des Besten, ist ein Gesetz unseres Willens » - heureusement, on s'aperçoit, ensuite, que le meilleur est toujours, en soi, - un commencement.

L'œuvre idéale : un fond, tragique, dionysiaque, humble, rendu par une forme, apollinienne, royale, maîtrisée.

Dans l'art, on fait appel au microscope ou au ralenti, au macroscope et à la syncope, tandis que la vie ignore ces libres et variables effets d'échelle et de rythme, étant mystérieusement attachée à son absolutisme, à son arbitraire et à ses constantes.

La philosophie et l'art se séparèrent, puisque la philosophie ne s'occupe que de valeurs, que l'art abandonna, en se tournant du côté des prix : l'écrivain est dorénavant journaliste, le peintre - décorateur, le musicien - accompagnateur, le poète - chamane.

Que devient un vaste talent, sacré ou purifié par un souffle de génie ? - Haydn se retrouvant dans la profondeur intense de Beethoven ou dans la hauteur gracieuse de Mozart.

Qui est le vrai producteur de mon œuvre ? - le moi ? mon esprit ? ma mémoire ? mon âme ? Tant de doutes sur la paternité, et encore davantage sur la valeur de ma progéniture, ni traître ni maître ; la pitié pour le moi et l'ironie pour l'œuvre entretiennent cette profonde ambigüité : « Évoquer ou révoquer l'œuvre dans le jeu souverain de l'ironie » - Blanchot.

En tout art, on trouve du calcul caché, mais si la méditation technique exclut la préméditation artistique, je n'aurais rien à partager avec les poètes, je resterais avec les géomètres : « Il faut se faire une optique, une vision logique, sans rien d'absurde » - Cézanne - on y reconnaîtra la raison des longueurs d'onde et des lignes, on n'y trouvera plus l'absurde du beau.

Le talent est apollinien ou pythagoricien, et le génie est dionysiaque ou orphique. Le talent : une démarche, guidée par le savoir et le vouloir. Le génie : une danse, rythmée par le pouvoir et exprimant le valoir.

La musique est l'art le plus innervé de mathématique, mais qui, en sa perception, ne fait pas appel au moindre calcul ; premier en jouissance, dernier en connaissances (Kant) - c'est ce qu'on devrait chercher ailleurs. « La musique est du calcul caché, dont l'esprit reste inconscient » - Leibniz - « Musica est exercitium arithmeticae occultum nescientis se numerare animi ».

Le philosophe doit réunir les dons de peintre, de musicien et de poète, pour que dans le visible on admire l'invisible, pour que du bruit de la vie ressorte la musique, pour que la langue parlante soit plus forte que la langue parlée.

Notre soi est toujours un mélange inextricable entre le propre viscéral et le commun mental ; clamer que je ne parle qu'en mon nom propre ou au nom des valeurs universelles n'infirme ni ne confirme rien sur la vraie part de ma voix primordiale dans le message (« Je ne peux écrire qu'à travers moi-même » - Gogol - « Не могу писать мимо себя ») ; on n'a son propre regard à soi que lorsque l'essentiel est dû au talent musical, à la fois de compositeur, d'interprète et de maître d'acoustique, et non pas aux thèmes, instruments, lieux ou forces.

Le ressort de la poésie et de la musique : le plaisir y naît non pas de l'excès des concepts problématiques, mais de la trajectoire mystérieuse de leurs accès ; la résignation de ne pas aller jusqu'au bout, de s'arrêter en chemin et de vivre le vertige d'un lien, qui fait oublier les objets liés.

Aucune liaison matérielle, causale ou hiérarchique entre le rêve inarticulé, qui soulève l'artiste, et le rêve surgissant, ensuite, de son œuvre. On ne narre ni ne récite ni même ne peint son rêve ; c'est l'écrit ou le sculpté lui-même qui doit être un rêve en soi, à la généalogie obscure.

La poésie est la traduction du message de Dieu ; le mythe - du message des hommes, donc une traduction de la traduction. La poésie est une chute en déshérence, une supplique lancée à une belle image ou à un bel instant, pour qu'ils s'immobilisent, t'illuminent et t'abandonnent.

Le langage du réel et un langage d'art renvoient aux objets incommensurables ; on ne copie jamais un objet réel, on ne peut copier que d'autres objets artificiels ; ces reproductions privent l'objet copié de statut d'objet d'art ; les métaphores meurent comme meurent les mots. Dans l'art, comme dans la science, on construit des chemins d'accès (artificiels) aux objets réels ; ces chemins sont l'origine des métaphores ; le regard, c'est un chemin d'accès au réel sans intermédiaires.

Les profonds et les médiocres s'attachent au fond (les connaissances, la cohérence, la justice) : les profonds - pour le maîtriser, les médiocres - à cause de son prestige, les deux - parce qu'ils gardent la tête haute ; les hautains, dans leur âme profonde, s'accrochent à la forme (la musique, le ton, la noblesse). Le vrai commun asservit les têtes ; le beau unique rend libres les âmes ; le bon est à portée des cerveaux et des bras des premiers, il ne quitte pas l'étoile des seconds. Les positions doctrinaires, face au fond, ne traduisent plus rien de personnel ; seule la pose musicale d'esthète ou d'ascète, face à la forme, peut faire entrevoir une promesse d'originalité.

Un don musical ou pictural est le seul à pouvoir pallier à l'incapacité de formuler de bonnes définitions. « Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre »* - La Bruyère - le et devrait y être substitué par le ou. Nietzsche et Valéry sont les seuls à réunir ces deux talents.

Les écrits des hommes sont composés, à 95%, dans le genre débrouiller, genre ennuyeux mais utile ; si je l'exclus, il ne me resteront que deux choix : briller ou brailler - être sophiste du silence lumineux de Dieu ou activiste du bruit calamiteux des hommes.

L'exercice d'intelligence ou l'exercice de plume sont des rivaux, mais qui apportent des résultats paradoxaux, qu'on attendrait plutôt de l'autre : le premier apprend à distinguer entre le bruit et la musique, et le second conduit, dans les domaines les plus graves - la vérité, la liberté, le nihilisme, la cité -, à l'abandon de prises de position au bénéfice de prises de pose.

Quand je cherche à adapter la forme à un fond préexistant, je deviens superficiel ; c'est le fond profond qui doit naître d'une haute forme. Le fond final doit être intelligible, le parcours stylistique – lisible et la forme initiale – sensible, mais ces trois rayonnements, ou trois répartitions d'ombres, doivent se soumettre à la lumière de mon haut regard, si je ne veux pas me retrouver dans la platitude : « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface » - Hugo.

La mathématique part d'un but, dont la solution découle de l'harmonie et de l'élégance des définitions nouvelles, de ces contraintes initiatiques ; le commencement de la poésie et de la philosophie se trouve dans des contraintes, c'est à dire dans un sentiment ou dans un goût, pour lesquels un bon regard trouvera toujours des buts harmonieux et élégants. La maxime est un genre, qui cherche un compromis : elle n'est que définitions, mais ne véhicule que le sentiment et le goût.

Tout artiste d'antan devenait intellectuel ; l'intellectuel moderne s'éloigne de plus en plus de l'artiste. L'artiste est le sens de la forme, l'intellectuel - celui de la profondeur. Le génie visite le premier, la passion - le second. Le génie peut être passionné, mais on n'a pas encore vu de passions géniales.

Le style que j'apprécie le plus est le style inaugural, le style de l'aube ou des commencements, de l'accès, par essor ou par chute, vers le point zéro de tout ce qui est vital, accès donnant sur la hauteur. « Écrire, c'est avoir la passion de l'origine »** - Jabès.

On écrit sous l'impulsion de la logique ou de la musique ; il faut être méfiant du premier courant et essayer de suivre fidèlement le second ; mais les deux se concilient, comme la contrainte se concilie avec le but. « Nostre vie est partie en folie, partie en prudence. Qui n'escrit que regulierement, il en laisse en arriere plus de la moitié » - Montaigne.

La musique est le seul art, où tout créateur, quel que soit son talent, ses goûts ou ses ambitions, traduit la noblesse du fond et poursuit la caresse de la forme ; c'est pourquoi la musique est la meilleure métaphore de notre existence et de nos meilleures productions.

Aussi bien dans les questions de fond que de forme, on doit choisir entre symphonie et rhapsodie ; mais si l'intelligence vote pour un fond symphonique, le goût se prononce pour la forme rhapsodique ; étaler une mosaïque, avec des cailloux, ou dresser un tableau, avec des perles, - les meilleurs choisissent le second terme.

Ils s'imaginent, qu'il existe une littérature naturelle, aux mots épousant fidèlement les choses, et une littérature déviée, ne guettant que l'élusif et le trouble. Cette fidélité béate à un réel dominateur semble ignorer, que les seuls êtres, qui peuplent la littérature, sont des objets à naître, des fantômes demandant surtout, de la part de celui qui crée ce réel docile, - des sacrifices.

C'est dans ses commencements, que l'artiste met le maximum de son énergie et de ses visées ; pour lui, la croissance, le progrès, l'avancement n'ont pas beaucoup de sens. S'il réussit à garder l'intensité de ses préludes jusque dans ses finales, il aura pratiqué le retour musical du (au) même. Il faut choisir entre la marche de la vie et la danse de l'art.

L'absence de talent artistique se remarque non pas tellement dans le manque de moyens d'expression, qu'en déficience des contraintes : l'élimination de banalités, qui est une tâche du haut goût, est plus dirimante que l'affirmation d'originalité et même de profondeur.

La poésie moderne, de plus en plus, est réduite aux relations entre mots et déclarée intransitive ; quand, en plus, elle est désespérément anti-réflexive et foncièrement symétrique, elle aura beau parler et marcher, elle ne nous fera ni chanter ni danser.

La danse est une marche ayant la hauteur pour horizon. « Le chant est une parole excitée jusqu'à l'extase extrême » - Wagner - « Der Gesang ist die in höchster Leidenschaft erregte Rede ». Dans ces marches et ces paroles, il s'agit de n'en extraire ou de n'y entendre que de la musique.

Un écrivain, qui, par ses mots, vise un sens primordial quelconque, se trompe de métier. La chimie ou la thermodynamique en sont beaucoup plus proches. Ce n'est pas la fouille des profondeurs interprétatives, mais l'appel des hauteurs représentatives, qui est la première raison d'être d'écrivain. Ses recherches sont des effets de bord interprétatifs ; ses trouvailles représentent des causes premières.

Tant de livres, qui enseignent ou renseignent, et si peu - qui saignent. En se détournant des astres, on creuse jusqu'à atteindre une platitude finale ; en se penchant sur nos plaies, on découvre, dans nos émotions saturniennes, la hauteur initiale.

La prose vaut par son fond, et la poésie - par sa forme ; mais un aphorisme, ce n'est qu'une frontière entre une forme finale et un fond initial ; sa valeur n'est donc accessible qu'à celui qui aime la perfection de la forme et maîtrise la naissance du fond.

Tous les sots proclament leur attachement infaillible au fond, tout en faisant preuve de leur impuissance dans la forme. Ils ne comprennent pas, que le fond humain est commun, et mieux on le comprend, plus on cherche à le réduire à la banalité, tout en cultivant son propre style. Et Gide le comprend de travers, confondant le fond et la forme : « Le grand artiste classique travaille à n'avoir pas de manière. Il s'efforce vers la banalité » - puisque la manière commune (introduite par des romantiques) est aussi une manière (que le classique consacre).

Il faut être classique par le fond et romantique par le ton : concevoir, par son soi connu, le monde entier, et oublier le monde entier, en prêtant l'oreille à son soi inconnu.

Dans la peinture, le dessin porte la perspective du tableau et la couleur en détermine la hauteur. Le défi consisterait à intervertir leurs rôles ; dans le domaine scriptural, ce serait demander au nom de Dieu d'en porter le Verbe et à Son Esprit - d'en exprimer l'Objet.

La vie profanée, comme l'art profané, c'est la prégnance du calcul silencieux, guidant les actes ou dessinant les images. Mais la vie la vraie a ses intensités et ses miracles, et l'art vrai - sa musique (rythmes, mélodies, harmonies, hauteurs). « Je veux qu'on dise de mon œuvre : cet homme sent intensément » - Van Gogh – Apollon s'inspirant de Narcisse. Si l'art pour l'art signifie ne pas atteindre l'intense et le miraculeux, autant le classer parmi les profanations.

La prose intégrale, c'est à dire la pratique exclusive du Fermé conceptuel, n'existe pas ; la poésie, cette voix de l'Ouvert, est le vrai souffle d'une grande prose, et elle perce toute clôture prosaïque.

La représentation crée un Fermé, l'interprétation y reste, tandis que l'art est dans l'aspiration d'un Ouvert créé : « Une aspiration fermée dans le cadre d'une interprétation, voici ce qu'est l'art » - B.Croce - « Un'aspirazione chiusa nel giro di una interpretazione, ecco l'arte » - qu'un tableau ait besoin de cadre, notre regard peut l'ignorer.

Jusqu'aux impressionnistes, n'importe qui pouvait se permettre de juger de la beauté des tableaux des maîtres ; depuis, seuls des marchands et des investisseurs sont convaincus de l'excellence des gribouillis, qui décorent les bureaux des PDG ou les salons des basketteurs ou des avocats. Moi, sale conservateur, je continue à préférer Bouguereau à Renoir. Par respect de la défunte peinture, il faudrait serrer en cabanon tous ces robots-tâcherons de M.Duchamp, Warhol, F.Bacon, P.Soulages, où ils pourraient se livrer à leurs exercices sanitaires, mécaniques et géométriques, loin des caprices poétiques de la liberté. À force de sophistiquer les règles du jeu de fond, ils en oublièrent l'enjeu, qui se trouve à l'opposé - en hauteur de la forme.

Dans la chaîne : l'impression de l'auteur - l'expression - l'impression du lecteur, il faut être lucide sur le contenu des nœuds et sur les ressorts des passages entre eux. Quand on comprend, que nos impressions sont, d'une manière écrasante, communes, interchangeables, reproductibles, on se focalise sur le deuxième nœud et le second passage, on devient créateur, et par la même occasion, - imposteur ; et l'on finit par redéfinir le métier du poète - faire durer la première impression - puisqu'il ne sera plus très clair, de l'impression de qui il s'y agira.

Ce livre n'est pas de la nourriture, il n'est qu'une cuillère. Qui n'a rien à y mettre, a le droit de le trouver vide. Tout s'évapore à une certaine altitude, tout se glace dans une certaine bassesse. Mais c'est tout de même le livre qui détermine le volume, bien que ce soit ton goût qui en dresse des facettes et promet des gestations et fermentations.

La musique, c'est le langage des finales, de l'abouti et de l'irréversible ; on écrit bien des sérénades ou des nocturnes, mais même des matines finirent par représenter la nuit ; la musique prend donc le contre-pied de la philosophie et de la poésie, qui sont des hymnes des commencements et des aubes.

À l'échelle verticale, l'écriture doit viser et l'esprit (la profondeur) et l'âme (la hauteur). Le besoin d'un écho, d'une reconnaissance hégélienne ou d'une recognition kantienne, nous poursuit : de l'esprit on attend l'étonnement et la fraternité, et de l'âme – une espèce de réciprocité amoureuse. Les eunuques ne le comprennent pas : « L'amour de la gloire, cette dernière infirmité des têtes nobles » - Hume - « Love of fame, the last infirmity of noble minds ».

Le genre narratif n'a pas besoin de talent ; le développement de nœuds, c'est de l'artisanat ; c'est la liaison qui relève de l'art : « Le talent est un art mêlé d'enthousiasme, le goût leur sert de lien » - Rivarol.

Est artiste celui, chez qui les mélodies pénétrantes et les pensées accueillantes (et non pas l'inverse ! ) se fécondent profondément, pour enfanter de hautes images.

La musique est le contenu principal de tout art, et, d'ailleurs, parmi les maîtres du pinceau et de la plume il y a plus d'excellents musiciens que parmi les maîtres du luth.

La division des écrivains en myopes et en presbytes n'a pas beaucoup d'intérêt, puisque l'outil principal d'une écriture n'est pas l'œil, mais le regard, qui, plus que des yeux, a besoin d'oreilles musicales, de goût électif, de toucher des caresses. Il y a donc ceux qui produisent du bruit et ceux dont émane une musique ; que les premiers soient sourds, cela blesse notre oreille, mais notre goût et notre peau, mobilisés par notre charité, les réduisent tout de suite en muets ou en manchots.

Puisque le littérateur d'aujourd'hui s'adresse soit aux moutons soit aux robots, son écriture est soit discursive soit intentionnelle - trop d'ennui ou trop de mécanique ; la noblesse solitaire et l'intelligence solidaire s'adressent à l'arbre et se moquent de la forêt.

Qu'on soit philosophe, scientifique ou artiste, la création est au-dessus de la volonté et de la connaissance ; l'artiste, qui le sent intuitivement, est toujours au-dessus des autres.

Dans le meilleur des cas, le soi connu se verbalisera dans des épîtres ; le soi inconnu a besoin de révélations, pour être entendu. Le travail ou la création : « Le talent travaille, le génie crée » - R.Schumann - « Das Talent arbeitet, das Genie schafft ». Le travail t'attelle, la création te révèle : « La création est une révélation de mon moi, devant Dieu et le monde » - Berdiaev - « Творчество - это откровение “я” Богу и миру ». La poésie, serait-elle l'outil de dévoilement philosophique ? « La philosophie n'a pas le moindre organe pour entendre une révélation » - Heidegger - « Auf Offenbarung zu hören, fehlt der Philosophie jedes Organ ».

Ce n'est pas tellement les inepties mêmes des Warhol ou Soulages, qui me surprennent, que l'absence de ricanements et de rires, chez la gent intellectuelle, qui garde un sérieux respectueux et dubitatif devant tant d'idiotie, qui n'est nullement secrète. Baudrillard fut le seul à oser dire franchement, que l'art contemporain est nul.