IRONIE

Le problème, qui est propre à notre siècle, est la surproduction. Celle des navets est régulée par la réduction de surfaces cultivables ; celle des idées est nivelée avec leurs substituts jetables ; celle de la bile est jugulée par le garrot de l'ironie impitoyable. Une circulation trop libre d'avis empoisonnés fait peser sur notre sang le danger de gangrène ; l'ironie s'occupe de salutaires saignées quand ce n'est d'honorables funérailles. L'ironie nous épargne le ridicule du dernier pas, comme la pudeur nous refuse l'imposture de la maîtrise du pas premier. Autrui et Dieu s'en chargent.

P.H.I.



 


Noblesse

Ironiser veut dire s'oublier. Et puisque le vrai aristocratisme, ce n'est pas une mémoire écrite mais une mémoire à écrire, elle fait appel à l'ironie, pour dessiner de nouveaux blasons. Ce qu'on gagnera en art héraldique on risque de perdre en statut véridique : le panache des signes ne traduira pas les taches des lignes.
VALOIR

Intelligence

On rêve tant d'ailes intelligentes et de semelles ironiques et l'on se retrouve avec la semelle de plus en plus guidée par le sentier battu et l'aile de plus en plus collée à la bosse. Grâce à l'ironie, l'œil intelligent saura toujours extraire d'une bêtise béante une perle cachée. Et c'est toujours l'ironie qui m'avertit de la présence de pourceaux curieux de mes prodiges.
VALOIR

Art

Tout artiste cherche à placer un diablotin ironique dans un coin de ses tableaux, pour dire, qu'aucun regard n'épuise entièrement une œuvre. L'ironie, dans l'art, consiste à renvoyer l'apprenti photographique dans un recoin négligeable d'un vaste atelier graphique. Ne pas se fier au témoin oculaire et s'identifier avec l'accusé par contumace.
VALOIR

Solitude

Tout coup d'éclat ironique éloigne un allié potentiel - une tribu, une école, une consolation ; et je finis dans un exil dévasté et morne, la solitude. Son danger est l'excès de fiel dans les sécrétions ironiques. Les plus radieuses grimaces, c'est à moi-même qu'il faut les faire, quand le monde n'attend de moi que visages ou gestes sages et programmés.
VALOIR

Souffrance

On pense, que c'est pour dissimuler la souffrance que l'ironiste nivelle ses états d'âme ; c'est, au contraire, pour mieux exhiber le bonheur, qui se méfie des mots non ironiques. Bonheur et douleur font bon ménage, tant que leurs biens hypothétiques sont mis en commun. Mais l'expérience leur rapporte des patrimoines en propre, et deux lignes de descendance distincte s'y ancrent.
DEVOIR

Russie

Dans leurs berceaux, les grandes cultures européennes furent nourries par l'ironie, qui, depuis, ne les en a plus sevrées. Les exceptions : l'Allemagne, avec les austères Maître Eckhart et Luther, et ne renouant avec le reste de l'Europe qu'avec Nietzsche, et la Russie, qui ne suivit pas Pouchkine et perdit Nabokov en route et c'est cela, le véritable handicap pour son adoption dans la saine famille.
DEVOIR

Action

Quand on est contaminé par l'ironie, toute cure par l'action ne fait qu'aggraver le mal. Le serpent d'Asklépios n'aime pas se lover autour de la massue d'Hercule. L'action met en contact illusoire le bras cassant et l'idée coulante, dont pâtissent les deux : le bras s'imagine droit et l'idée - traduisible en langage des gestes.
DEVOIR

Cité

Ironiser sur les couacs d'un rebelle est trop facile, essaye un peu d'ironiser sur la logique triomphante de la cité ! Ses orbites se rient de mes comètes, où je tente de faire régner l'apesanteur. Elle dénonce, sémillante, les trajectoires bancales, intenables, de mes astres et de mes constellations, qui prétendaient se passer de la masse gravitationnelle et se désagrègent.
DEVOIR

Proximité

Les agrandissements ironiques nous autorisent de parler de proximité, lorsqu'un éloignement vertigineux nous arrache des aveux ou des prières. Pour t'adresser à Dieu, commence par évaluer la distance, qui t'en sépare. Tout prurit aux pieds ou dans la cervelle, qui m'en rapprocherait, est signe, que je me trompe d'interlocuteur.
VOULOIR

Amour

Tout ce qui est grand, choisit soigneusement ses défaites. L'ironie s'avoue être sans prise, face à l'amour désarmé. Seul, l'amour dépasse l'ironie en spontanéité des abattements et des enthousiasmes, en jobardise, face à l'incohérence de ce qui vous inonde. L'amour est une foi qui résonne, l'ironie - une foi qui raisonne.
VOULOIR

Doute

En abusant d'ironie, on rend le doute - mécanique et plat. L'ironie devrait gonfler les nuances et atténuer ou percer les grosses murailles. Les certitudes sont d'aussi bons matériaux, à condition d'en bien dessiner la même perspective - l'impasse, où se joignent les plus prometteuses des trajectoires. Aboutir à la clarté et y rester - le privilège des sots vivant du désamour.
VOULOIR

Mot

L'ironie s'insinue mal dans les couleurs ou les notes, où la farce manque toujours de force ; c'est parmi les mots qu'elle élit ses disciples, pour saper la réputation de la gravité et la tyrannie des idées. L'ironie est le refus de prêter hommage à un potentat, qui doit tout à l'héritage. L'ironie, c'est la redistribution de titres de noblesse parmi des mots jeunes et exaltés.
POUVOIR

Vérité

L'ironie est le meilleur dépositaire de la vérité. Ici, la vérité est sûre d'être aérée, remuée, renouvelée. Une fois dans les rouages de la réalité, la vérité n'aura de rôles que mécanique ou minéralogique. Il vaut mieux, pour elle, être jetable qu'indiscernable. Des vérités mortes se séparent du langage, des vérités vivantes peuvent s'exprimer en langues mortes.
POUVOIR

Bien

L'ironie est l'optimisme actif du méchant et le pessimisme passif de l'homme de bien. L'ironie est un flagrant déséquilibre entre faire et être. Dans le faire on est aveugle, dans l'être on est sourd. L'ironiste est aussi prompt de rougir de ses tentatives cafouilleuses de générosité que de ses inattaquables raisons cyniques pour rester immobile.
POUVOIR

Hommes

Il était beaucoup plus facile d'ironiser sur les hommes, lorsqu'ils cultivaient encore quelques illusions et se mesuraient aux volatiles. L'ironie est un épouvantail inutile au milieu des utopies dévorées par des reptiles. Peut-on être ironique avec une machine ? Elle mérite un maximum de sérieux et un minimum de paroles intelligibles, juste quelques vociférations, le jour des pannes.
POUVOIR
 

 



L'ironie est la même déviance de la fonction première de l'esprit, comme l'oreille qui façonne un poème, ou les yeux qui sécrètent une larme.

L'ironie, c'est un compromis entre la volonté, qui produit, pour l'âme, un but intéressant, l'optimisme, et, d'autre part, la résignation, qui offre, pour l'esprit, d'excellents moyens, le pessimisme. C'est ainsi qu'il faut comprendre le désir et l'intelligence, qui réveilleraient, chez tout capitulard, en parallèle, l'optimiste ou le pessimiste. « Nul besoin de courage, pour écrire un livre, dans un sens pessimiste, mais avec une foi optimiste » - Chestov - « Чтоб писать книги с пессимистическим направлением, но с оптимистической верой, мужества не нужно ».

Jadis, le ciel avait la hauteur des âmes ; aujourd'hui, il est aussi profond et aussi plat que les esprits. Et ils accusent le ciel d'être trop exigu…

Les quatre éléments sont de beaux symboles des commencements ; quant à la fin, hélas, elle est unique et n'est que trop connue : quelques atomes - de feu, de terre, d'eau, d'air - dispersés dans un vide aux étoiles éteintes.

On médite trop sur les rustres et les marchands et pas assez sur les châtelains ; si je compare le crétin salonnard (Proust) au crétin rural (Faulkner) ou au crétin bourgeois (Flaubert), je vois, que le premier est le plus irrécupérable pour l'intelligence.

L'ivresse haute n'est due ni au flacon ni au breuvage, mais aux étiquettes bien rimées.

La rêverie est une question de voirie. Le rêveur n'entretient que les routes désignées par clair de lune.

L'ironie, ce n'est pas le renoncement à la perfection, c'est la conscience qu'aucun pas vers elle n'est définitif et qu'à chaque carrefour il y a des chemins, qui ne mènent nulle part, que tout chemin peut être vu comme un cul-de-sac. Je vois dans celui-ci une foi, un refuge et une vocation. Qui cherche s'y retrouve, plus désemparé que jamais ; les autres, qui se contentent de vivre, s'y installent confortablement. Et les ruines reproduisent le destin des culs-de-sac : « L'extase de l'homme est d'ériger un édifice et non pas d'y vivre, ce qu'il laisse aux moutons »*** - Dostoïevsky - « Человек любит созидать здание, а не жить в нём, предоставляя его баранам ».

Se sentir au centre est bête ; ne se voir que sur une circonférence est hypocrite. Ce qui est moins sot et prétentieux, c'est la hauteur ironique évitant de préciser par rapport à quoi on s'élève.

L'ironie est la maîtrise de la réfraction de ce qui nous éclaire ou réchauffe, l'étendue du spectre allant de la réflexion à l'absorption, de la défection à la réfection. La méfiance devant le regard droit, devant la fidélité des empreintes ; la recréation d'une lumière souriante et infidèle, au milieu d'un sérieux chagrineux.

Tant d'artistes oublient, qu'un parterre de fleurs est aussi ennuyeux qu'un potager de navets. La fleur n'est belle que « hors bouquets » (Mallarmé).

L'ironie serait la recherche d'un point, où rien ne puisse réussir.

Excès de sensibilité : on touche à un seul de mes cheveux, j'y laisse des plumes.

Ironie médicale : ne pas jouer aux empoisonneurs ni aux guérisseurs, prêcher l'incurable.

Le premier pas de l'ironie - l'abstrait prenant de haut le concret. Le second - je comprends, que mon abstrait est le concret d'un autre. L'ironie est une succession ou, mieux, une simultanéité de la moquerie et de la contrition.

J'entends une musique et j'essaie d'en écrire une partition. Je suis obligé de passer par le langage, le français en l'occurrence, et qui est un ensemble d'instruments à cordes. Et je sais d'avance, qu'ils sont désaccordés pour les oreilles d'autochtones. Qui pourrait aimer cette musique ? Ou, au moins, l'entendre ?

Le cynisme étouffe l'élan, l'ironie le rend plus sacré, car plus éloigné ou isolé de ses sources défendables. Toute bougeotte s'achève en platitudes (prenez à la lettre l'avertissement de Jésus : « Si on vous dit qu'Il est ici, n'y allez pas », car l'essentiel mérite votre immobilité et absence), et le cynisme est mouvement. Souvenez-vous, que c'est l'ironie qui manqua le plus à l'œuvre nietzschéenne : « Le cynisme, la plus grande hauteur accessible sur terre » - « Das höchste, was auf Erden erreicht werden kann, der Cynismus » - sur les cartes psychologiques, toutes les coordonnées d'écoles sont plates ; le relief, et donc la hauteur, s'introduisent par la troisième dimension, créée par le talent, l'ironie et la noblesse

Je ne connais qu'un sentiment se passant de mots et ne trouvant aucune extrapolation chez les bêtes, c'est la pudeur. Transposée dans les mots, elle devient ironie.

L'ironie juste, c'est-à-dire le regard du contemplatif et du faible, fait attacher aux illusions autant d'importance qu'à la réalité. Ne désillusionne que le cynisme, qui est l'ironie du fort.

L'ironie de la hauteur : glissade toujours possible de brillant vers béant ou baillant (bright vers broad ou bored, сияющий vers зияющий ou зевающий).

Avec la profondeur s'étend le creux, avec la hauteur s'étend le vide. Le creux d'un cœur enseveli, le vide d'une âme dilatée. Que ne comble que l'ironie d'un espoir sans volume, cet « art des profondeurs et des hauteurs » - Deleuze.

La musique la plus pure fut écrite par deux sales personnages, Mozart et Tchaïkovsky ; la musique la plus optimiste et fraternelle - par ce sinistre misanthrope de Beethoven ; la musique la plus noble et divine - par ce petit-bourgeois et grenouille de bénitier, Bach. Et l'accord entre le personnage et son œuvre annonce, si souvent, une médiocrité. À comparer avec l'homme Nietzsche : ce minable petit-bourgeois, respectueux des titres, grades et fortunes, guettant des signes de reconnaissance ou d'admiration de la part de n'importe quelle canaille - c'est parmi les petits-bourgeois que se recrutent des adorateurs du surhomme.

Il est vrai, que tout objet, aussi bas soit-il, peut véhiculer une haute image. Seulement, la somme de sa hauteur et de celle du regard doit être suffisamment grande. Et quand cette somme est à peu près la même, c'est peut-être le signe d'un bon goût. D'où le besoin qu'on éprouve de toucher le beau inaccessible avec ce qui traîne sous ses pieds, ou la vétille avec une large aile. L'ironie descendante et l'ironie ascendante.

Le papillotement est un mode d'existence enviable : ne s'intéresser qu'aux fleurs, mais ne produire que du fiel.

Aux yeux pessimistes, l'essentiel est dans la régression, aux yeux optimistes - dans la progression, aux yeux d'ironiste - dans la digression.

Ce sont bien des attributs du néant - mystère, hauteur, résignation - qui remplissent le mieux mon vide exigeant.

Tout moraliste devrait se féliciter des progrès de la mécanique dans les cœurs humains - ils communiquent de plus en plus en formules, dans une espèce de jeu des perles de verre (H.Hesse - das Glasperlenspiel). Le malheur, c'est qu'il n'y ait guère que des constantes et point d'inconnues.

Quand on maîtrise le mot pénétrant, face à une pensée dominée, on peut se permettre, au second assaut, de capituler devant elle. Il faudrait la chevaucher deux fois : par-dessus, en affirmatif, et par en-dessous, en négatif. Plus l'affirmatif est profond, plus sa négation est excitante ; plus l'affirmatif est excitant, plus la négation est profonde. En volatile perfide ou en reptile bifide, je m'y insinue en maître et je gagne dans tous les cas.

Une justification pragmatique pour préférer la hauteur à la profondeur : anticiper leurs fins inévitables et reconnaître, qu'une ruine est plus habitable qu'une épave.

Ce que d'autres tiennent pour une constante, l'ironiste le note comme une variable et la soumet à de telles contraintes, que seuls les initiés accèdent à ses valeurs.

Les Anciens reprochent aux hommes de parler plus qu'ils ne pensent et de penser plus qu'ils ne vivent. La pensée et la vie ayant muté, de nos jours, en schémas et en normes, et le silence de l'âme remplissant la parole, il faudrait dire aujourd'hui qu'ils pensent, malheureusement, plus qu'ils ne parlent et qu'ils vivent, hélas, plus qu'ils ne pensent.

L'intelligence est, avant tout, un verre qui grossit (Lichtenberg), l'ironie - un verre qui rapetisse. Mais, une fois les yeux clos, le résultat, pour l'âme, s'inverse.

L'ironie de l'arbre : même le plus consommé symbole de la création pâtit de la proximité d'un chien. Il peut se consoler - sa rivale, la montagne, a ses nuages : « L'ironie sentimentale : un chien hurlant à la lune, tout en pissant sur une tombe » - K.Kraus - « Sentimentale Ironie ist ein Hund, der den Mond anbellt, dieweil er auf Gräber pißt ». Il arrive même aux bons cerveaux de s'exprimer par vessies interposées : Sartre sur la tombe de Chateaubriand ; où peut-on lire encore ces pathétiques suppliques, gravées sur les tombes antiques : « Sacer est locus ; extra meiite » ? Par temps de déluges ou naufrages, il est plus urgent de lâcher des colombes que de cracher sur des tombes…

L'ironie du sacrifice : ne t'assombris pas trop en portant la main sur ta progéniture - le Dieu espiègle veille à la substitution in extremis de la victime. Le plus souvent, il s'agira d'un bouc ou d'un âne de passage.

L'ironie de la porte : franchir son pas avec le même entrain, qu'il faille enfoncer une porte ouverte ou qu'on doive se trouver devant une porte condamnée. Savoir les convertir les unes dans les autres, pour continuer à pratiquer le culte du toit ouvert, qui m'offre mon étoile et non pas ma nouvelle cellule, et le culte des murs condamnés, qui me gardent auprès du banc des accusés et non pas des bureaux des robots.

Les uns, les plus sensibles, commencent par un oui ; les autres, les sceptiques et les aigris, - par un non. Mais les deux cèdent du terrain à la race dominante, celle dont le motif, le jeu et l'aboutissement se réduisent aux transactions, où les oui et les non portent le message des griffes et des cervelles et non pas des yeux ni des oreilles.

Le livre complet correspond à l'exigence tout gastronomique : on le goûte, on le mâche et l'avale, on le digère. Mon penchant pour les amuse-gueule fugitifs fait, que je ne me recueille qu'auprès des avant-goûts, sans promesse de calories ni vitamines.

Quand on se dit : impossible d'être naturel, ou plutôt, de faire le naturel, - on a trois issues : le cynisme, l'ascétisme ou l'ironie, ou les trois à la fois, - Rousseau, Tolstoï, Cioran. « Être naturel est une pose très difficile à garder » - Wilde - « To be natural is such a very difficult pose to keep up » - les naturels adoptent des poses difficiles, les empruntés s'identifient avec des positions faciles.

La poésie introduit la règle ludique dans le concours de couleurs de l'imagination ; l'ironie est un arbitre, qui met à égalité le vainqueur et le vaincu, avant qu'ils ne rejoignent la grisaille de la vie, où le jeu est minable. L'ironie et le jeu devraient surtout soigner leur premier enfant étymologique - l'il-lusion, l'art de capitulations devant le réel. La philosophie, en nous apprenant, lourdement, à mourir ou à vivre, néglige de nous apprendre à jouer, légèrement.

Le réel devint si soporifique qu'on s'en berce ; seule l'illusion nous tient encore en éveil.

La hauteur de l'illusion peut en faire une divinité inaccessible, la profondeur - seulement une idole familière. La vérité, qui selon Nietzsche serait une illusion, peuplerait soit temples soit usines. Mais en matière d'illusions, l'agitation ou la drogue ont le même but que l'art : « L'art au service de l'illusion, voilà tout notre culte » - « Die Kunst als die Pflege des Wahns - unser Kultus ».

Progrès du savoir : après Astrologie à la portée des duchesses on écrira Comptabilité à la portée des poètes. Le syllogisme poétique éteignant le dernier astre.

L'ironie de la critique littéraire : le bourreau assurant la longévité des œuvres décapitées.

On peut pardonner à l'infini sa stérilité, lui, au moins, ne mène nulle part. On reconnaît la médiocrité par la longueur et la droiture des chemins, proposés dès la première rencontre.

Ceux qui m'obstruent le plus la vue de la vie ne sont ni crétins ni menteurs, mais d'honnêtes diseurs d'honnêtes et d'encombrantes vérités. C'est à se demander si le réveil des consciences ne viendrait des imbéciles.

Pour soulever le monde, je profite du privilège d'Archimède : mon levier va du centre géographique de l'Asie, où je suis né, au centre spirituel de l'Europe, où j'écris. Chez mes antipodes, à Ushuaïa, j'ai autant de lecteurs.

Pour se mettre à écrire, un besoin intérieur doit naître : le sot y voit quelque chose à dire, le graphomane y ressent l'envie de dire quelque chose, l'écrivain y entend la musique qu'il tente de traduire en mots, détachés des choses et entachés de silence, tout en se méfiant des inerties.

Nos états d'esprit se traduisent fidèlement par nos prises de positions ; nos états d'âme sont à traduire à partir de nos poses. Caresses bestiales d'amour-propre ou tendresse musicale d'amour. Étrange parallélisme de lectures intellectuelle ou érotique du couple de mots – position-pose.

La tension de la corde et la pose de l'archer me sont plus sympathiques que le palmarès de cibles touchées. La clef présente le même avantage, face aux serrures ; elle est d'autant plus belle, qu'on ignore les portes qu'elle ouvre. Et l'ouverture y gagne, si la clef s'élit dans un beau concours de circonstances. Quelle fierté que de collectionner des clefs des impasses interdites aux autres !

J'attribue de bonnes notes : excellence en philosophie – Schiller, Valéry, Rilke, Pasternak ; excellence en poésie – Héraclite, Nietzsche, Heidegger. Tous les premiers méritent les deux.

L'ironiste est celui qui pratique l'érotique de l'esprit, en inventant des caresses aux idées les plus excitantes. « Aucune sphère des représentations n'échappe à l'interprétation par les désirs sexuels » - Freud - « Es gibt keinen Vorstellungskreis, der sich der Darstellung sexueller Wünsche verweigern würde ».

Pertes successives de vérités bien assises, accumulation frénétique d'illusions quintessenciées - à contre-courant des mufles et des robots.

On n'est jamais autant naturel ou libre que sous d'implacables contraintes qu'on s'impose. « La force naît de la contrainte et meurt de la liberté » - de Vinci - « La forza nasce nella costrizione e muore nella libertà ». La force inemployée, appelée ironie, serait-elle la liberté intérieure ? « C'est à l'ironie que commence la liberté » - Hugo. Le sérieux n'est pas seulement le premier ennemi du bonheur, il l'est aussi de la vraie liberté, de la liberté ludique. « Le sens de l'ironie est une forte garantie de liberté » - Barrès.

Le bonheur s'achèterait donc en liquide : « Le rire est la vraie monnaie du bonheur, tandis que tout le reste n'est qu'un chèque » - Schopenhauer - « Die Heiterkeit ist gleichsam die bare Münze des Glückes und nicht, wie alles andere, bloß ein Bankzettel ». Étant plutôt une promesse qu'un vulgaire transfert, le bonheur se métamorphoserait plus volontiers dans un chèque sans provision.

À l'ironie amère des orgueilleux, je préfère l'ironie des humbles, l'ironie du sel, celle d'une larme, d'une perlée au front angoissé ou d'une goutte en mer déchaînée.

On fouille les plus sublimes de ses états d'âme - et ceux des plus illustres des hommes - et l'on se dit, que la dernière des canailles aurait pu les épouser moyennant une infime transformation. Il ne reste à chanter que l'âme elle-même, incapable de donner de la voix distincte.

Encore du calcul au service de l'ironiste : pour avoir plus de chances de donner un maximum de soi - commencer par reconnaître son vide. Ou, mieux, car plus dynamique : voir en l'ironie un « va-et-vient permanent entre la création et la destruction de soi »** - F.Schlegel - « ein stetes Wechselspiel der Selbstschöpfung und Selbstvernichtung ».

L'automobile au service de l'ironiste. Les niveaux à régler, avant tout démarrage en écriture - l'essence du regard, le liquide de refroidissement pour l'allumage intempestif du cœur, le liquide de frein pour les glandes lacrymales.

Ironie de l'incrédulité : ne pas croire aux miracles, pour en être mieux surpris et bouleversé. Car celui qui y croit, les vit imperturbé.

Je vécus tant de belles sensations à la lecture de ceux qui ne faisaient qu'effleurer élégamment de beaux sujets – des caresses conçues, des caresses perçues. Quant à ceux qui creusent, forent ou percent, je n'en vis jamais qui m'émouvrait ou m'étonnerait, en exhibant des pierres précieuses ou en laissant jaillir une belle fontaine.

Plus précise est la mesure de la grandeur de l'homme, plus mesquin il est. La grandeur est dans la faculté de supporter son incertitude.

Il faut puiser dans l'abondance avec les yeux. Dans le vide il faut puiser à pleines mains.

Dire que tout se vaut ne t'apprend rien sur ce qui est sans prix. L'ironie permet de prendre l'élan, mais le décollage exige un sol moins sarcastique.

La propension à m'étonner ne vaut rien si, dans moi-même, il n'y a rien d'étonnant. Imite St Augustin : « Je suis devenu énigme à moi-même » - « Factus eram ipse mihi magna quaestio ».

Chaque fois que je rogne les ailes à ma verve, tentée par la largeur aurorale, je promets de la hauteur à ma Minerve crépusculaire.

Et si l'esprit et l'âme n'étaient que nos fantasmes, et si notre intérieur n'était prévu que pour les viscères et muscles ? Et si la caresse de notre peau était la dernière profondeur, qui nous soit accessible ? Même les robots doutent de l'existence d'un intérieur.

L'ironie du désordre et de l'ordre : plus je respecte l'un, plus je succombe à l'autre.

La meilleure chance de préserver le statut de parole vivante est d'en ériger une statue, de la pétrifier dans une belle formule. Ce qui est statufié s'interprète en vers, source de toute vie.

Si je suis prêt à décocher ma flèche d'Apollon, je me retrouverai dans la pose de G.Tell, la pomme croquée par des autres, mon héritier mutilé et moi, sans la seconde flèche, pour m'en venger.

Jamais je ne me sens plus près d'une harmonie vitale que lorsque je vis en désaccord avec la vie.

L'image d'étable est si ternie, que je ne vois que sous un angle fourrager même un brin d'herbe, qui y illuminerait l'espoir (Verlaine).

L'esprit regarde, mais l'âme est le regard même, dépassant les choses vues. Pour se libérer de celles-ci, une myopie du sceptique ou une hauteur ironique pourraient suffire ; et voilà l'esprit devenue âme.

La jeunesse : chercher à se mettre sur les épaules des géants, pour mieux voir et avancer vers des fins ; la vieillesse : chercher des points zéro, pour mieux rêver, immobile, des commencements. C'est la place de la musique qui les distingue : elle est le commencement du jeune ; pour les vieux, elle n'en est qu'un « dernier écho » (Nietzsche).

Dans mes ruines peu fréquentables, j'ai beau faire un pied de nez à tous ces bâtisseurs d'édifices du savoir ou de maisons de l'être - j'ai honte devant celui qui refuse les murs, comme toute construction viabilisée, et vit dans un Ouvert, aux sommets d'une sensibilité (Nietzsche) ou d'une intelligence (Valéry), ou bien devant celui qui, dès qu'il voit une pierre, veut l'attacher à son cou (Cioran). C'est le culte d'un Chaos – sentimental, mental ou verbal ; chaos voulant dire un Grand Ouvert, celui qui était au Commencement (Hésiode) !

Trouver une excellente raison de désespérer de l'avenir (des fins de l'homme) devint tâche plus facile et, surtout, plus mécanique que de s'accrocher à une chimère prometteuse - une raison bancale mais suffisante, pour cultiver l'espérance des sources. « Ton but, c'est la source » - K.Kraus - « Ursprung ist das Ziel ».

Parmi la gent philosophale, l'une des oppositions les plus flagrantes est celle entre la source et le fondement (le Grund de Heidegger), le choix des commencements - partir d'une hauteur (et la source se trouve toujours plus haut que tous nos courants) ou bien bâtir sur une profondeur (qui ne traduit souvent que la gravitation tout mécanique). On meurt de soif de vouloir, près d'une haute fontaine, ou l'on nourrit ses bas appétits de savoir.

Le littérateur confond les perceptions d'avec les images, le philosophe - les images d'avec les représentations (« La rationalité consiste à pouvoir passer de la Représentation au Concept » - Levinas), seul l'informaticien représente le monde des perceptions et des images - en concepts.

Un nouveau courant de robots, philosophes professionnels ex-européens, qu'on pourrait qualifier de juste bons pour une université américaine. Ils sont pires que d'éternels moutons, justes et bons, qui partent méditer sur la tranquillité au pied des frangipaniers.

La lourdeur : mesurer la hauteur à partir de la platitude du sérieux. Plus prometteuse est la légèreté : partir de la bouffonnerie. Mais aujourd'hui, tout le monde s'arrête à la bouffonnerie, sans aucune épaisseur de la noblesse, sans aucun vecteur de la hauteur. La sage contrainte devint un but minable. Plus de pathos musical ; que le vacarme hystérique.

Jadis, pour nous détourner d'un choix sans issue, on brandissait, sous nos yeux, le spectre d'une impasse. Aujourd'hui, c'est dans des impasses que se trouve la seule échappatoire à l'étable, étable, où mènent toutes les grandes routes. Nulle part, en revanche, est une bonne destination : « De nouvelles routes bien tracées, pour aller toujours plus loin nulle part » - Ajar.

Est esthète du pointillé celui qui n'admet pas d'étapes entre ascèse et extase.

D'autres cherchent la paix - en cultivant la révolte et l'angoisse. J'élève ma tour d'ivoire pacifique, au milieu de mes ruines résignées. La paix en est la forme, pour mieux préserver un fond lancinant. Les profondeurs sont vouées à la mesure imperturbée des ondes, et la hauteur - à l'écoute incertaine de la musique. Boehme a tort : « Qui ne désire que son repos, ne connaît pas ses propres profondeurs »** - « Wer sich nur um seine Stille kümmert, kennt seine eigene Tiefe nicht » - il ne connaîtra surtout pas la hauteur divine.

La méditation, c'est à dire la rumination, fait de l'homme un animal dépravé (Rousseau). Mais que de dignité dans l'animal suprême, qui ne médite pas !

La chute la plus profonde attend l'arbre le plus haut. Il t'aura donné le vertige de ses jeunes saisons, il t'en donne un autre, l'ultime, auprès de ses racines, ses ruines, - « la chute de l'humble n'est pas profonde »** - Publilius - « Humilis nec alte cadere potest » - il faut chercher des chutes vers le ciel, que te promettent l'humilité et la honte.

Tant de mûrissement dans les parcours et finalités maîtrisés, avant de se dédier exclusivement aux commencements, c'est à dire de devenir jeune.

En littérature se vouant aux rêves, comme en informatique manipulant les connaissances, il y a deux clans : ceux qui les interprètent et ceux qui les représentent. D'habiles charlatans et d'inspirés visionnaires. De bons vicaires pratiquant de piètres herméneutiques, de bons herménautes n'accédant à aucun vicariat. Des homélies ou des hommes élus.

Le rationaliste : la critique corrigeant l'erreur aboutit à la vérité ; l'ironiste : le mot métaphorique caressant une vérité indicible se rit de tout(e) critique.

C'est le matin que naissent les pensées les plus rationnelles. Et c'est pourquoi elles ont l'air si ensommeillées, endormies et endormantes. On ne rêve que dans la nuit du passé (« l'avenir est le présent ensommeillé » - Kafka - « die Zukunft ist eine verschlafene Gegenwart »). Le génétique, à l'origine du réflexif et du constructif.

La noblesse et la vitalité d'un mot se prouvent souvent par le refus de se reproduire.

N'écoute qu'ironiquement les conseils de la puissance ou de la sagesse, de Junon ou de Minerve ; n'oublie jamais, que c'est la beauté de la silencieuse Vénus qui l'emporte à tout concours divin.

La légèreté est un outil vulgaire et sot, pour narrer des balivernes, mais peut être irremplaçable, pour rabattre le caquet aux choses graves.

Pour ceux qui pratiquent plus souvent la danse que la marche et le chant que la parole, - la collision ou la dissonance sont des écorchures. Ce que ne comprennent ni marcheurs ni narrateurs. Le poète est celui qui sache changer en danse une claudication.

Sans l'ironie, les seules issues sont le fétichisme d'esprit, après le premier triomphe, ou le masochisme d'âme, après le premier échec.

Auprès des navigateurs je vaux par ce qui me manque : avirons, monnaies d'échange, havres bien abrités. Autant garder le rivage, en compagnie des meilleurs pilotes, et me laisser guider par mon étoile immobile.

Sois petit à leurs yeux, par la discrétion de ton ombre ou par l'éloignement. La force, aussi, est un mauvais compagnon sur la route du beau. La force n'est utile que pour le secondaire, les racines par exemple. Le déracinement, c'est la trompeuse et prometteuse faiblesse des nœuds variables, où de bons greffeurs reconstitueront des arbres unifiés.

Diatribes, jérémiades, philippiques - c'est toujours l'échelle et la langue du conformiste. Ne cherche pas à te débarrasser de l'accent de métèque, escamote les compléments de lieu, d'objet, de manière. Toute phrase coordonnée y est subordonnée aux sujets à noms trop communs.

Comment un métèque peut-il s'acclimater à Monaco, lui, qui est à domiciles multiples, ou sans domicile, - métaïkos - au milieu de ceux qui n'en ont qu'un - monoïkos ? - en devenant éco-logue, spécialiste de sa demeure !

Méfie-toi de la pensée habillée d'une façon trop pompeuse, pensée accueillie en tant qu'uniforme ou tenue d'apparat. Fraternise-toi avec les mots haillonneux et cafouilleux, apprends-leur à chanter et à rougir ; quant au mot-roi, semant la terreur en processions rituelles, aie le courage de reconnaître que, pour un bon regard, il est pitoyablement nu. Dans l'hermine de forme s'insinue si facilement la vermine de fond.

Les pires atteintes viennent des tentations nées en moi-même. La cuirasse de l'âme devrait être tournée vers l'intérieur.

L'ironie est le meilleur moyen de garder malléables les matériaux de l'âme. La haute prudence - transformer ce qui est le plus précieux - en vases protéiformes d'argile crue.

Reconnaître une pitoyable insignifiance de l'enfance est signe qu'on reste jeune ; tous les esprits séniles s'extasient devant la pureté et l'innocence de cet âge sans grâce, sans étonnement, sans rêve.

L'objection principale contre l'abstraction totale, dans le métier du mot (Mallarmé) : l'ironie n'a plus de sens, si l'on ne fait qu'évoquer des objets au lieu d'y toucher. Et sans l'ironie, point de littérature.

Ni la joie ni le deuil ne font entendre une voix, ils n'en esquissent que la tonalité. L'ironie en est peut-être le seul instrument fidèle, et encore. L'ironie est l'aptitude d'interpréter simultanément le plancher (les aigües) et le plafond (les graves) du message. Quand cette gamme est assez large, le courant passe, l'ouïe est aimantée ou électrisée.

Écrire sachant que je n'ai aucun secret à livrer ; vivre sachant que ma passion ne sera portée par aucun génie ; agir sachant que mon désordre ne cache aucun ordre. Ironie.

Tous les imposteurs, querelleurs et orgueilleux, sont persuadés, que le monde entier se ligue contre eux. « On reconnaît un génie par l'union sacrée des sots se liguant pour le combattre » - Swift - « When a true genius appears in the world, you may know him by this sign, that the dunces are all in confederacy against him ». Les sots ne ferraillent que contre d'autres sots, parmi lesquels ne tombe que par inadvertance un génie, à cause du ratage de l'encryptage ou de l'adressage de ses messages.

Oui, on peut mettre de l'âme jusque dans la phonétique, si la raison commande de beaux accords entre râles, soupirs ou borborygmes.

Pouvoir dire, après toute explication du monde - c'est plus compliqué que ça ou bien, c'est plus simple - l'ironie de l'intelligence.

Il y a de bonnes raisons de voir dans la peau ce qu'il y a de plus profond en nous : « Il faut dissimuler la profondeur. Où ? À la surface »* - Hofmannsthal - « Die Tiefe muß versteckt werden. Wo ? Auf der Oberfläche ». Se présenter en oberflächlich (superficiel) - une modestie rare chez ceux qui se proclament umfangreich (volumineux). On commence par ne faire que suggérer les volumes, ensuite on fuit les surfaces et on finit par dédaigner les traits au profit d'un pointillé radical. Tous remontent du fond, tôt ou tard et par de simples lois de pesanteur et de grâce, - à la surface. Ensuite, on n'y échappe que par la hauteur.

Même l'ironie triche : au lieu de me rendre atrabilaire face à moi-même, elle me fait projeter mon fiel sur les autres. À la centième crise de défouloir je m'en aperçois, mais l'orgueil d'auteur ne me permet pas de détourner les flèches décochées. Et, hypocrite, je balbutierai : « Qu'Apollon guide dans les airs ma flèche rapide » - Eschyle.

On ne peut se détourner de la vie, tout en la respectant, qu'en devenant théâtral (où l'on « se pavane ou se tracasse » - Shakespeare - « struts or frets »). Peut-on imaginer une tragédie au naturel ? Être théâtral, c'est avoir la sensation de la scène, le trac du spectateur, la foi dans une vie née du mot, l'aide du souffleur, l'appel des coulisses.

On fait appel à l'optique à la place de la mystique, et l'on descend au fond du puits, pour voir les étoiles. On prend la mystique au lieu de l'optique, et l'on voit Dieu dans un vide translucide.

On a plus souvent besoin d'ironie comme arme contre ses propres emballements, plutôt que comme carapace, pour rester impassibles aux coups des autres.

La suppression de Facultés de Lettres semble être le seul moyen de libérer la France de la tyrannie des critiques et sociologues d'art. Ou bien en laisser autant qu'il y a de chaires de topologie, le reste étant naturellement inséré dans des écoles d'ingénieurs ou de commerce (ergonomie de l'engineering).

J'aime manipuler ce qui peut me trahir à chaque instant. C'est pourquoi j'aime le français, mon ami idiolecte.

Le cafard et l'envie sont des maladies qu'on guérit par l'ironie qu'on applique à ses malheurs ou aux heurs des autres.

Pour qu'un envol soit crédible il faut avoir des ailes légères ; pour qu'un abattement s'installe il faut un fond solide.

La possibilité d'être ailleurs, la paralysie du sens de l'enracinement - l'ironie spatiale. « Une vie rêvée nous attend ailleurs comme le salaire de la malchance ici-bas » - Enthoven.

L'ironie, c'est l'art de prendre au sérieux une boutade. L'art de porter un masque plutôt que de démasquer.

La maîtrise de l'ironie, c'est une collection de ressorts permettant de rebondir d'une paralysie du chagrin ou d'amortir une volte-face de la joie. La gravité cassante est affaire d'amortisseurs.

L'apologie de l'ignorance et de l'impuissance : la jeunesse, ignorant les prémisses de la vie, parvient aux conclusions justes et exaltantes ; la vieillesse, inapte désormais à déclencher les conclusions, en maîtrise, parfaitement et amèrement, les profondes prémisses.

Le meilleur optimiste est celui qui ne se fait pas dévier par des larmes. Le meilleur pessimiste est celui qui ne se fait pas impressionner par de solides chaussures. « Un optimiste est un homme, qui regarde vos yeux, un pessimiste - un homme, qui regarde vos pieds » - Chesterton - « An optimist is a man who looks after your eyes, and a pessimist is a man who looks after your feet ».

S'il faut bâtir sa vie, autant que ce soit en murs des capitulations, plutôt qu'en fondations des réussites ou en charpentes des mérites. Au-delà des murs, toute architecture se voue aux étables ou casernes.

L'optimisme ou le pessimisme ne sont que des saisons chez une même personne, qui est un climat. « L'espoir debout, le désespoir peut se coucher » - Gadamer - « Wenn die Hoffnung aufwacht, legt sich die Verzweiflung schlafen ». Le froid ou le chaud permanents sont pour des âmes étroites ; ils font oublier la fragilité du feu et de la lumière : « L'optimisme est propre aux âmes d'une seule dimension »** - Lorca - « El optimismo es propio de las almas que tienen una sola dimensión ».

L'ironie consiste dans le pouvoir de choisir sa saison, en fonction des couleurs et fièvres du moment. On ne choisit pas son climat, et la suite de ses saisons est implacable : on accumule la force dans le pessimisme, pour la déployer en saison optimiste. Nietzsche tenta, sans succès, de : « s'imposer un climat de l'âme » - « so zwang ich mich zu einem Klima der Seele », en « tournant son regard vers l'optimisme, lui permettant de retourner vers le pessimisme » (« ich drehte meinen Blick : Optimismus, um wieder Pessimist sein zu dürfen »).

Des illustrations physico-mathématiques, pour se méfier de la suite dans les idées rationnelles : le nombre réel n'a pas de voisin unique, tandis que dans le monde de la matière la continuité n'existe pas (la continuité est un principe métaphysique), le vide remplit l'espace entre particules élémentaires voisines ; si je choisis, au hasard, un point sur un intervalle de nombres réels (bien que tirer au hasard, dans un ensemble non-dénombrable, soit une chimère), la probabilité qu'il soit irrationnel vaut 1.

J'ai beau vouloir être gueulard et débordant, il y aura toujours quelqu'un, qui n'y aura décelé que des vagissements ou fuites. L'une des leçons les plus utiles : m'imaginer, en permanence, un lecteur plus ironique que moi-même, pour continuer à écrire à la cantonade.

L'intérêt du travail dans l'impondérable : laisser quelques atomes échapper à la chute de tout enthousiasme. L'ironie gravitationnelle : s'enfuir après toute envolée lyrique, en feu d'artifice, afin de ne pas recevoir sur la tête ses débris bien éteints.

La justice sociale en temps de crise : même les imbéciles doivent travailler dur, pour réussir.

L'ironie du regard : la liberté du choix de la hauteur, à laquelle l'œil veut bien s'accommoder.

L'ironie de la sensibilité : reconstituer les secousses en déchiffrant le sismographe. Oublier les mesures et s'imaginer balance.

Comble de la vigilance ironique : s'effrayer du robot qu'on reconstitue dans tout mouvement sublime, se boucher les oreilles dans la solitude.

L'éloge de la superficialité : on ennoblit la chose par un attouchement, non par une maîtrise ni par un épuisement.

Tout mot théâtral - et c'est le seul à survivre aux représentations de la vie - doit faire sentir, que lui aussi quittera la scène.

Si un avis pathétique sait résister à la démolition en règle par l'ironie, sa négation a souvent les mêmes assises, mais ce genre d'édifice est rarissime dans l'architecture foncièrement manichéenne du savoir, au tiers exclu.

Malhonnête, pour nos contemporains, est le contraire d'honnête. Pour un intellectuel, ce contraire est poète.

Tout le monde voit ce que fait Achille, en dépassant la tortue ; peu comprennent ce qu'en dit Zénon.

L'ironie urbaine : entretenir les socles aux greniers, ne voir que de la toile d'araignée autour des idoles érigées en places publiques, aimer des dorures à l'encre sympathique.

Dans la plus parfaite accommodation, l'ironie du regard décèlera, à sa guise, de la myopie ou de la presbytie. La bonne vue est question de bons foyers.

Ce qui est fascinant dans l'arbre abstrait, c'est que, après de subtiles substitutions, on puisse placer ses racines ou ses fleurs dans n'importe laquelle de ses parties, comme ses ombres ou ses fruits. « L'âme sèche est excellente, avec son feu toujours vivant » - Bhagavad-Gîtâ. Et l'on parierait, que les fruits à admirer y précèdent les fleurs à goûter. Comme mon étoile, que je vois dans une profondeur, et qui me permet de projeter mes ombres - vers le haut, que n'habitent que des rêves ; tout le contraire de l'étoile-pensée de Nietzsche, répandant sa lumière sur chacun, vers en-bas (« zu jedermann hinunterleuchten »).

Des rapports curieux entre l'anatomie et l'aristocratie : dans une génuflexion on place le chevalier, l'amoureux, le moine. Mais regardez le parcours du mufle : le coude dont il joue, le poing qu'il lève, ses doigts écartés brandis.

Ni le courage ni la sagesse n'aident à mépriser la mort ; l'ennui d'une vie bâclée suffit à ceux qui vécurent en robots et se découvrent hommes ; même les testaments se rédigent aujourd'hui dans le style des cahiers des charges. Leur corps, d'un coup, n'est plus une salle-machines, mais une ruine, sur les murailles de laquelle rôde la reddition ; s'y ennuyer, c'est y vivre d'ouvertures stériles, sans exil ami ni siège ennemi.

L'ironie apocalyptique : le paradis soumis aux cadences infernales, l'enfer suggérant des visions paradisiaques. « Comme s'il avait pour l'enfer un souverain mépris » - Dante - « Come avesse lo'nferno in gran dispitto ».

Le meilleur goût loge aux oreilles et aux yeux, plutôt qu'à la bouche ; une bonne soif s'entretient plutôt avec de l'amer ou de l'aigre qu'avec du sucré ou du salé. Le sel ou la douceur doivent faire partie du plat lui-même, du bon écrit, plutôt que des assaisonnements, des verbiages.

Aucun auteur ne se tire aussi bien de l'épreuve de modernité que Shakespeare ; qui, avant Marx, aurait encore pu dire : « La distribution devrait corriger l'injustice » - « Distribution should undo excess » ? Bien que d'Artagnan résiste à la transposition en représentant en transistors, la princesse de Clèves s'effondre en secrétaire de direction.

Oui, il faut savoir ce qu'on a à dire, mais, dans le meilleur des cas, on le sait mieux après qu'avant. Et Platon, avec ses idées préexistantes, est trop statique : « Le sage a quelque chose à dire, le sot a à dire quelque chose », là où le dynamisme cioranien : « On n'écrit pas parce qu'on a quelque chose à dire, mais parce qu'on a envie de dire quelque chose » fait des merveilles. Le désir donne au talent - de la hauteur ; la vue ne fait qu'en élargir l'étendue.

Tout le monde a quelque chose à dire : dire, ce n'est pas chanter ; personne ne manque de choses ; tous sont capables d'en sélectionner quelques-unes ; le seul véritable défi, c'est l'avoir, la maîtrise du dire, tandis que les bavards ne visent que la maîtrise des choses.

Déboulonner est plus facile que statufier ; inaugurer des ruines majestueuses serait le compromis.

Nous suivons tous la voie de la raison. Les uns le font avec leurs pieds, sabots, écailles ; d'autres - avec leurs doigts, baguettes, longue-vue ; enfin, les meilleurs, - avec leur regard, absent et présent, plein tantôt d'admiration tantôt de dérision. Ne pas l'ériger en voie de salut, si ne l'éclaire pas ton étoile.

Tout ce qui est sérieux peut être projeté sur le paradigme du théâtre. La projection réussit, si l'on n'a pas envie de courir dans les coulisses ni de chercher à vilipender un public trop distrait. Manipulation du rideau, décor en harmonie avec le son ou le verbe, éclairage de la scène, - autant de métiers de spectacle, qui échappent aux récitations peu déclamatoires du réel.

L'ironie de l'art : les Orphée modernes, au lieu d'apprivoiser des fauves avec leur musique, deviennent fauves eux-mêmes.

Tous les hommes sont faibles, mais certains ont la faiblesse de se croire forts, et dont quelques rares infortunés s'abîment jusqu'à un véritable succès de leur entreprise. Sans aucune chance de remonter à nos défaites sommitales communes. Oui, « la lutte vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme » (Camus), remplir d'instincts de charognard réussi.

L'ironie astronomique : pour mieux chanter son astre, en provoquer l'éclipse.

L'ironie intellectuelle : réduire la pensée prétendument profonde en image toute superficielle. On réussit, quand de l'image naît la sensation d'une nouvelle profondeur. On finit par comprendre, que toute pensée est superficielle.

Pour être écrasé par le pessimisme, il suffit de suivre jusqu'au bout n'importe quel chemin droit ; pour s'envoler vers l'optimisme, il faut emprunter ou inventer des voies obliques.

L'ironie serait la bravoure des faibles, cette arme pitoyable de l'humilié, et la lâcheté des forts. La bravoure des forts me fait ironiser sur les autres, la lâcheté des faibles - sur moi-même.

L'ironie : descendre une abstraction, d'apparence immuable, au niveau d'une chose, qui peut être ou haute ou basse. Ainsi on finit par ne plus vouer de culte qu'à la hauteur même.

Comme tout ce qui est chimérique, il faut te présenter en trois modes : par-devant, par-derrière et au milieu (l'Un, l'Être et la Volonté des Anciens). Mais contrairement à la vraie Chimère, il faut être serpent par-devant, chèvre par-derrière et lion au milieu. Sage et sifflant, en approche ; défait et bêlant, une fois éloigné ; emballé et rugissant, dans l'immobilité effrénée de soi-même.

Dans l'extase noétique ou la réflexion poétique, il faut être apprenti sourcier, pour conjurer la merveille du premier pas, et apprenti sorcier - pour disparaître, sans déclencher le pas dernier.

Mon allergie à toute culture de l'avenir : je sens bien l'arôme des fleurs telles que « L'aigle est au futur » (R.Char) ou le langage « au nord du futur » - « nördlich der Zukunft » (Celan), mais c'est le cerveau, toujours « à l'est de l'oubli » (Semprún), qui en attrape le rhume.

Plus d'ironie condense la poésie, mais plus de poésie peut faire évaporer toute ironie.

Les plumes, qui déversent des flots de réflexions sur la connaissance, sont généralement celles qui n'avaient jamais trempé dans la cornue ni caressé le nombre.

Je fabrique l'outil, le ciseau, ensuite je fabrique la chose, la cuillière, entre-temps, le plat, la vie, se refroidit. Mais le souci des outils, d'éloquence ou de salut, entretint de bonnes faims, aux Banquets des portiques, et de bonnes soifs, à la Cène de Gethsémani. Voilà pourquoi on meurt près des fontaines.

Celui qui dit, que Spinoza est le plus grand des philosophes, a la même image à mes yeux que celui qui tient Nostradamus pour le plus grand prophète et Freud pour le meilleur connaisseur de l'âme humaine - un charlatanisme génialement réussi à travers un langage violemment neuf. Serait-ce un trait commun des meilleurs des métèques, des Juifs ?

L'attribution de fins et de mesures est facilitée par l'inattouchement par l'infini. Mais la perspective de l'infini rend toute balance hors usage. Être fabricant de balances, en fin de compte, est le métier de la mémoire et du temps arrêté. Mais des balances pour peser les valeurs et non pas pour mesurer les poids.

Deux sentiers opposés attirent et mènent aux sommets de la vie : la poésie et l'ironie. Une fois au-delà des nuages, surchargé de vertiges, on est prêt à redescendre dans l'abîme. Déboussolé, on dévale par l'autre versant : dans l'ironie qui désaimante, dans la poésie qui électrise. On se vide.

Quand les chemins de la vie seront aplanis, le moindre grain de sable sera vécu comme un écueil. En attendant, fais provision de pierres de Sisyphe. Apprécie ton désensorcellement des panneaux de circulation, ton ironie impraticable, tes gestes en cul-de-sac, ton existence arrêtée sur une piètre route sous couvert de panne de ton essence.

Le mérite principal de l'ironie est de ne pas permettre, que la vie intérieure se réduise à la sottise extérieure, car dehors tout est relativement grave, l'absolue légèreté ne pouvant trouver refuge qu'en moi-même.

Il est honteux de ne pas savoir ancrer ou héberger mon rêve à l'abri de l'espace et du temps, et de le plonger dans les et les quand. Il faut flanquer mon rêve crépusculaire des pourquoi nobles et des comment artistiques, mais lui laisser la mauvaise conscience de sans-abri et ne pas le priver d'insomnie.

La nuit on rêve, mais c'est à l'aube qu'on interprète les songes. Mais ce n'est que la nuit que le ciel écoute ceux qui ont besoin de lui. Le regard, c'est ce qui sait étoiler le ciel au gré de l'heure astrale.

Que je m'y fie ou que je m'en méfie, je me séparerai de la foi réglementée. Vis de la relecture des prémisses des règles, non de l'application de leurs conclusions. La grammaire de la création engendrant la création s'appelle Verbe, toujours à l'infini(tif). Dès qu'on passe à l'impératif, commence la servitude.

L'ironie est la pudeur des délicats. Elle dévie la verve de toute cible indigne, elle retire le jugement tranchant du monde du paisible savoir et le plonge dans l'univers du frisson caché.

L'ironie la plus fructueuse naît de la conscience des rapports troubles entre le réel et l'imaginaire. Malaise ayant pour cause non pas la faiblesse de notre esprit, sa mauvaise foi ou la complexité du monde, mais l'incommensurabilité entre le fait (pour les yeux) et le dit (pour le regard) et la créativité iconoclaste du talent. Le sérieux, qui abîme la plupart des cerveaux philosophiques, est l'obstination dans le rapprochement illusoire et continu entre le perçu et le conçu. L'ironie, c'est la liberté de la conception.

Par l'ironie, j'appris à ricaner de mes débandades au lieu d'en rougir ou de m'en étonner. Le rire - au dehors sans vie, le rouge - au front sans pli, l'étonnement - à l'âme sans prix. La ruine implicite perce dans le triptyque de J.Renard : « La genèse d'un esprit : 1. la stupéfaction, 2. l'ironie, 3. l'enthousiasme »** - à vivre simultanément !

Le rebelle se place du même côté que les hommes ; le faux ironiste leur tend le miroir et y voit le bas à la place du haut, le recevoir à la place du donner, la défaite à la place du triomphe. Mais le vrai ironiste est saltimbanque sur des passerelles escamotées, telle corde raide, entre ces extrémités, où s'arrête tout vertige.

Fanatisme du refus de tout credo.

L'ironie du dramaturge : être euphémique dans le genre tragique, être emphatique dans le genre comique. Ceux qui se prennent au sérieux font, banalement, l'inverse.

C'est dans les métiers du cirque que je reconnais le mieux le tempérament des hommes. Les numéros que j'exécuterais : l'équilibriste (sur la corde raide du goût), le dompteur (de mon propre rapace), le clown (raillant mes succès amers).

La médiologie concerne le savoir, qui, lui, se transmet et s'hérite, mais non la sagesse. Celle-ci, normalement constituée, meurt en croix, quand ce n'est en couches ou au fond d'un puits. Mais, contrairement à l'ignorance, elle encourage les visites de ses cimetières, où se côtoient fantômes et ressuscités.

Le paradoxe ne mérite pas qu'on lui voue un culte. Il est juste une hérésie gymnique (une mise à nu par un gymno-sophisme) servant à remettre d'aplomb une foi essoufflée.

Le regard, au lieu d'être un casse-tête de l'écriture ou un attrape-cœur de la lecture devrait peut-être se présenter en « trompe-l'œil de la vie » - Rilke (« Schein-Dinge, Lebens-Attrappen »).

De la modernité de ma démarche : je prône la discrétion catastrophique (R.Thom) ou l'irréversibilité chaotique (I.Prigogine) - dans la trajectoire du regard, dans l'onde de l'émotion, dans le champ de l'intuition.

L'arbre serait un méta-élément (Bachelard), la véritable quintessence, dont descendrait l'homme se séparant du singe : en étendue de la terre, en profondeur de l'eau, en hauteur du feu et de l'air.

Même l'adorateur d'un seul de ces éléments - air, terre, eau, feu - dispose de tant de modes de défaillance : étouffer ou exhaler la pestilence, se déraciner ou s'enterrer, se noyer ou mourir de soif, se consumer ou éteindre sa flamme.

Aux outrages, que font subir les philosophes égarés aux notions mathématiques d'ensembles ouverts ou vides, ou d'incomplétude gödelienne, peut s'ajouter la logique du second ordre, que ces derniers dédaignent, en la traitant de secondaire. Parfois je pense que l'inscription, à l'entrée de l'Académie platonicienne, n'était pas si bête que ça, mais à géomètre il faudrait y ajouter – linguiste et pleureuse.

Le souci des hommes de paraître originaux et rebelles est si commun, qu'ils en devinrent parfaitement interchangeables et inoffensifs. « L'homme s'épanouit : toujours plus intelligent, douillet, médiocre, indifférent » - Nietzsche - « Es geht ins Klügere, Behaglichere, Mittelmäßigere, Gleichgültigere - der Mensch wird immer „besser“ ». Il sait où loge son soi et ignore la demeure de son âme. Je me sens de plus en plus seul à penser comme tout le monde et à sentir comme un ahuri !

La seule jeunesse qu'on puisse préserver dans la vieillesse, c'est de recommencer à ne reconnaître que soi-même, sans être discourtois avec Mozart, Nietzsche ou Valéry. Du désir de voir le scintillement du monde, je passerai au regard sur mon propre étincellement.

Jadis, avec les hommes, ce fut comme avec la grammaire : autant d'exceptions que de règles ; aujourd'hui, les règles des hommes devinrent si parfaites, souples et inviolables, qu'aucune brebis galeuse ne dépare plus le troupeau compact et homogène.

Au début, je suis porté par le temps ; à la fin, je n'en porte que des extrapolations, vers le passé grandissant et vers l'avenir s'effilochant. Je commence par déployer mes ailes, et je finis par les plier comme un fardeau ou pour cacher mes bosses.

La rue des Hautes Formes, à Paris, est un cul-de-sac en zigzag. On n'accède à la rue des Artistes que par une espèce d'échelle de Jacob, où je me frotterais plutôt à un chien oublieux qu'à un ange attentif. Café de la Renaissance, à la sortie d'un cimetière, comme l'impasse de Satan - à l'entrée d'un autre. L'impasse de l'Enfant Jésus menant vers un mouroir. Avertissements.

Tous, aujourd'hui, sont disciples d'Antée, toute leur force étant d'origine bien terrienne (« la force du sol et du sang en tant que puissance » - Heidegger - « erd- und bluthaften Kräfte als Macht ») ; une raison de plus, pour te déraciner du sous-sol, gardien des nourritures terrestres, et t'installer dans des ruines aériennes, gardant le souvenir d'architectures célestes.

Une taupe inondée de sa propre lumière, dans son noir souterrain, cherche un contact avec une haute lumière du ciel, mais ne laisse au regard du promeneur-lecteur que des mottes de terre, au ras du sol, avant de rejoindre, inondée de honte, ses repaires.

De l'incapacité d'avancer naît souvent le chant gratuit des horizons ; de l'incapacité de trouver du charme dans la simplicité - le lourd plongeon dans des profondeurs ; de l'incapacité de se tenir debout - l'appel suicidaire de la hauteur.

L'ironie, c'est la pratique du contenant volontairement troué. On se moque du contenu solide, tandis que le liquide - le bienvenu - est trop prompt à se pétrifier ou à se putréfier. Autant l'évacuer à travers les mailles complices du style.

La mer n'est pas mon élément naturel, d'où ma phobie de la profondeur, toujours compassée. Pourtant, l'homme de la mer, le solitaire, n'a rien à apprendre de l'homme de la forêt, du grégaire. Du Waldgänger (ermite de la forêt), je devins Baumsänger (chantre de l'arbre). Enfant de la forêt, je devins idolâtre de l'arbre ironique, surtout grâce aux veillées transfiguratives dans la hauteur de la Montagne comique (Nabokov).

Entre faire face et se cacher la face, le courage, le plus souvent, consiste à faire le second choix, à préférer les yeux baissés au front plissé (« fronti nulla fides » - Juvénal). Nos revers nous reproduisent plus fidèlement, les façades ou frontispices cachant nos ruines.

L'argent joue le même rôle prophylactique que l'ironie : égaliser les choses paraissant incommensurables. Toutefois le nivellement par l'ironie se fait par le haut, par la hauteur, tandis que l'argent procède par le bas, par la bassesse.

Les vocations sportives ratées : lanceur d'éponges, arracheur de l'impondérable, lutteur avec des ombres - tout cela à cause du tir à l'arc, dont j'aime les cordes tendues, mais ne veux pas de flèches trop certaines.

Le rôle de l'âne auprès des autels païens, dans le rêve de Zarathoustra, aux portes de Jérusalem à Pâques - même la gravité mystique puise dans la légèreté ironique.

Je dois l'essentiel de moi-même à ce qui est contre moi, ce qui me freine ou m'arrête : l'étoile qui m'aveugle, le vent qui m'étouffe, l'arbre qui m'écrase. Ce qui est avec moi décore mon âtre, mais rapetisse mon être. Aie le courage d'appeler tes Furies, ex-Érinyes infernales, - Euménides paradisiaques - les Bienveillantes.

Le singe élit l'arbre, le vautour se tapit dans la montagne, le scorpion infeste le désert - avant de t'installer dans le paysage de ton choix, pense aux travaux de viabilité : terre brûlée ou table rase.

Les meilleurs journaux intimes s'écrivent la nuit ; les rêves les plus profonds s'écrivent par des plumes éveillées.

Polyglotte du silence : savoir se taire en plusieurs langues et se faire lire entre les lignes - par des analphabètes. « Quelle parole partager avec l'homme, qui ne partage avec toi aucun silence ! ? »** - Guénine - « О чём говорить с человеком, с которым не о чем помолчать !?  ».

Sans création on n'aurait pas eu le Père libre, sans péché - le Fils libérateur, sans intelligence - l'Esprit libertaire. La figure géométrique de notre dévotion en eût été bouleversée, la Sainte Trinité plane s'écroulant en un Saint Binôme linéaire. Encore un coup sacrificateur dans la chair divine - et nous voilà dans une Monade désaxée, dépourvue de flèches directrices, un point anonyme d'un pointillé spatio-temporel.

Partout triomphent les professionnels : aujourd'hui, le thème de renonciation réussit le mieux au métier de ratés.

Celui qui pense, que renchérir en ironie déprécie l'émotion est à court de ressources lacrymales.

Ce livre est un argument involontaire en faveur de l'obscurantisme : les chapitres le mieux réussis sont ceux, où je suis le moins compétent.

Tout précipité du langage aboutit à une banale fiction du continu. Il faut beaucoup d'esprit de système, pour réussir le bel effet du pointillé épitomique, du perspectivisme en archipel.

Doxa, idée, preuve, mode d'emploi - la régression de la crédulité est affaire de style. Bientôt, la dernière métaphore sera exposée aux musées, à côté des tableaux, où le visiteur professionnel ricanera, en brandissant ses histogrammes et syllogismes.

La particularité de l'homme : animal à la fragilité des pieds sans souliers, du corps sans habit, de l'esprit sans proie clairement désignée. Mais je vois le premier Créateur, qui aurait vu l'homme immobile, nu et se sculptant soi-même. Hélas, le second fut plus rusé et moins artiste.

Mes piteuses invitations à garder la hauteur devraient faire croire, que la Chute n'eut pas encore lieu et nous guette. Mais, par précaution, je ne fais pas l'ange mais la bête.

Se réduire au regard ou souffle, c'est éviter qu'on ne te traite en baudruche qu'on dégonfle par une piqûre d'ironie ou de poésie.

Pour Socrate, l'ironie serait de remettre des questions, dont on connaît la réponse. Je pense, que c'est plutôt de démettre des réponses, dont on a oublié la question.

Mon nihilisme est tout végétal et saisonnier : dans l'arbre de vie, je ne conteste aux hommes que la place qu'ils accordent au fruit. Mon hibernation tombe sur la seule saison, où ils sont eux-mêmes, la maturité.

Tout dénouement se terminant dans le néant (Nietzsche), il faudrait éviter toute continuité des nœuds et se réfugier, discrètement, dans le pointillé de l'être.

Plus on se rapproche de l'état d'innocence en rêve, plus on se voue au banc des accusés en action. Une étrange hypothèse : ce que le sage recherche spontanément s'avère être, mystérieusement, - du fruit défendu ! « N'est doux que défendu, le fruit ; sans lui est fade tout paradis » - Pouchkine - « Запретный плод нам подавай, а без него нам рай не рай ».

Ne gaspille pas l'énergie de ton âme dans la réduction de toute chose profonde à rien ; l'esprit critique tout seul suffit, pour que toute profondeur aboutisse tôt ou tard dans la platitude. Le bon nihilisme est créatif : au-dessus de n'importe quel rien, il imaginera de hautes choses. Le nihilisme est dans les commencements ascendants, dans les contraintes, qui se moquent des pieds et se fient aux ailes.

C'est bien rendre le fond de l'existence que de proclamer : Vivons heureux en attendant la mort ! (P.Desproges) - ou, même mieux, car tourné vers le passé : par-dessus les tombeaux, en avant ! Un sacerdoce, une fortune ou une écriture n'agissent que sur la forme.

Cheminement des grands, vu à travers l'alphabet : ω - φ - Socrate, α - ω - le Christ, ψ - α - Freud. Il n'y en a qu'Un, qui a l'air de connaître l'Aleph et sa place.

Quand on choisit pour outil d'application des contraintes – les ciseaux, on redouble ses louanges aux chutes.

Pour que mon âme se sente chez elle dans mes ruines, il faut que mon esprit ait réussi à devenir un véritable et honorable sans-abri.

Encore de l'alphabet grec : viser l'oreille de Θ, fuir l'œil de λ et la raison de Σ. Que Χ ne soit plus seulement une lumière, mais un jeu d'ombres inconnues.

Les adjectifs, par leur droiture, sapent souvent les progrès de l'écriture ironique ; ceux que j'aimerais dénicher seraient de la famille de sacré (sacer), comportant son propre sacrilège, car nous renvoyant soit à saint soit à exécrable, auguste ou exclu, soit pour être divinisé soit pour être occis.

Après chaque virulente sortie garde l'ivresse des sens, qui t'empêchera de retrouver ta demeure, t'éloignera de tout domicile fixe et entretiendra l'indispensable vertige de l'exil.

Pour s'approcher de l'achèvement artistique, il faut accepter l'inachèvement de l'avant-dernier pas, ce pas de raison, précédant le pas dernier, le pas d'âme. Heureusement, l'art n'est pas la marche, mais le regard.

Travail de plume : porter le léger enthousiasme du premier jour de la vie, tout en en transportant la lourde dépouille du jour dernier.

Le bonheur est question de rêves et de fantômes, mais « les ennemis du bonheur sont toujours en veille. Avec vos deux mains montez la garde du bonheur ! » - Zamiatine - « враги счастья не дремлют. Обеими руками держитесь за счастье ! » - une âme y serait plus efficace que les deux mains.

Même la pseudo-négation de la torsade de Moebius plaide pour la platitude finale de tout parcours spatial.

Les lieux, propices pour philosopher : les hauteurs gémissantes de l'âme ou les profondeurs balbutiantes de l'esprit ; ici, on a besoin d'anesthésistes et de voyeurs, plutôt que de guérisseurs ou de spécialistes.

Il est certain que l'Orthographe divine est postérieure au Verbe ; toutefois, elle annonce la création du Temps (passant du passé simple au futur intérieur), puisque Chronos est né de Cronos, par une substitution d'une fière explosive (kappa - Κ) par une perfide chuintante (khi - Χ). Perdant sa dignité masculine surchargée, Cronos, en même temps, donna naissance à l'Espace anonyme.

Ma sensation d'exilé naît d'une fréquentation assidue des frontières, que je finis par ressentir comme le milieu même de mon existence. L'homme, serait-il réduit à la communication avec le monde ? Serait-il privé de noyau ? « L'homme n'a pas de territoire intérieur souverain, il est toujours et tout entier - aux frontières » - Bakhtine - « У человека нет внутренней суверенной территории, он весь и всегда на границе ». Ma voix émanerait des membranes plutôt que des cordes intérieures.

L'existant s'enfonce irréparablement dans un silence ou un vacarme, mais l'inexistant se prête trop facilement à être mis en musique. Se servir de mélodies, pour animer des silences ou échapper au vacarme.

« Je meurs de soif auprès de la fontaine » - récite le rebelle d'aujourd'hui, et il s'en prend au plombier (à l'idéologie technicienne), qui nous amène de l'eau courante. Au lieu de fustiger ceux qui ignorent la vraie soif ou préfèrent la douche à la fontaine.

Comment reprocher à Pégase son goût pour l'étable, quand tout Bellérophon ne voit plus l'intérêt de s'attaquer aux Chimères ?

Une curieuse déviation des plus impétueux des poètes, esclaves de leur noblesse - Byron, Hölderlin, Lermontov - la litanie pour la liberté et la paix.

La philosophie - nostalgie des ruines au milieu de tout ce qui prétend se tenir debout.

Je dénigre tout chemin, car toutes les constantes universelles - vitesse, gravitation, quantum d'action - s'y donnent rendez-vous. Je leur oppose mes variables inexistentielles de la complémentarité, décorant l'arbre déchu de la causalité.

Le regard, ce serait cet outil de mesure qui perturbe le phénomène et obstrue l'objet ; l'observateur devient la seule réalité, digne qu'on n'en fouille pas les causes.

Ce sont des pensées à reculons qui sont encore les plus efficaces, pour envisager l'avenir sans trop d'épouvante. Comme, pour plier le monde, rien ne vaut des « pensées à pas de colombes » - Nietzsche - « Gedanken die mit Taubenfüssen kommen », ou même des « illusions berçantes de la colombe » - Kant - « die Taube, die sich in der Illusion wiegt », dont se serait nourri Platon.

Goethe est mort de jeunesse, à 83 printemps ; Pascal est mort de vieillesse – à 39.

Tous les bons philosophes rêvent d'être écrivains ; tous les mauvais écrivains s'imaginent philosophes.

La chute actuelle du prestige des philosophes n'est pas due à l'affaiblissement de leurs compétences, mais à l'inutilité de leur savoir, dans la poursuite du seul but qui reste aux hommes – réussir une carrière.

Pour un homme de plume, la compagnie des princes est préférable à celle des bombistes ou des mendiants, et ceci pour une raison technique : le langage d'acquiescement est au-dessus de celui des déplorations.

Aller au fond des choses ou ne pas y aller, ce sont deux choix d'égales promesses. Ce qui est beaucoup plus discriminant, c'est de savoir, quel y fut le mot central : aller, le fond ou les choses – l'élan, le but ou les contraintes.

La sensibilité est inépuisable, c'est en insensibilité qu'il faut être économe. Progresser vers l'irrésolution et l'irréalisation des désirs, garder la ferveur de l'indifférence. Ne rester de marbre que devant ce qui est fort, se laisser porter par l'ardente patience. Ruiner le réalisme et engraisser l'utopie.

Où est l'écho, et où est l'original ? - la bonne Nature ou la nôtre ? Il me semble qu'à notre intelligence répond une émotion du Père-joueur, et à nos émotions - une complicité de l'Esprit ironique.

L'un des rôles de la philosophie est d'endormir, de bercer les consciences, pour qu'elles rêvent au lieu de calculer. Être guérisseur (Platon), thérapeute (« La philosophie est le remède de la douleur » - Cicéron - « Doloris medicina est philosophia »), chirurgien (Épicure, dont la philosophie promet « la santé de l'âme ») ou assureur (« primum non docere ») est également charlatanesque, le mal de vivre - et de penser - étant incurable, surtout chez les inimitables, qui ne peuvent pas profiter de la règle moutonnière - similia similibus curantur. « La consolation philosophique d'un Boèce installe en l'homme non pas tant la joie que l'anesthésie et la résignation »** - Jankelevitch - la résignation durable nous console mieux que la joie furtive.

Ils disent : enlevez la poussière, la buée, la gangue et vous atteindrez à l'authenticité. Si celle-ci existe, je la verrais plutôt dans ce que vous cherchez à enlever, dans ce qu'inventent notre mot ou notre larme. « Les sentiments sont inventés comme les mots. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l'homme » - Merleau-Ponty. C'est l'outil de fabrication qui nous distingue : chez les uns, c'est l'imagination, le goût, la sensibilité ; chez les autres - l'inertie, l'imitation, l'algorithme.

Il faut réserver l'ironie aux choses nobles et n'adresser aux choses basses que des vociférations. Bloy fut plus intelligent que Flaubert : « Ma colère est l'effervescence de ma pitié ».

Ce qu'il y a de plus facile à réfuter, ce sont les rêves ; c'est pourquoi, les rats de bibliothèques, en acquérant des connaissances, gagnent en sobriété et en ennui. Mais pour l'amoureux de l'ivresse des sens, plus de savoir signifie plus d'amplitude des métaphores ; la danse des joies et chagrins est d'autant plus riche de nuances et d'audaces.

Les hommes, face aux portes closes, se démènent dans la recherche de bonnes clés. Dans mes ruines, j'ai une belle collection de clés, pour lesquelles j'invente de secrètes serrures. Les plus beaux trésors de rêves appartiennent aux porteurs de sésames.

Je ne touchais aux arbres - de connaissance, de vie, de création - qu'une fois sorti de ma forêt natale, qui me cachait tout arbre.

Chantre des cervelles - la future vocation du poète, échoué à devenir accoucheur (Platon) ou ingénieur (Staline) des âmes. La profession libérale de robot-décorateur lui fera oublier, qu'il jouait jadis, dans la société, la fonction d'archonte de l'humanité (archontische Funktion der MenschheitHusserl).

L'ironie de l'espoir : préférer que le navire coule, mais que l'ancre reste.

Plus un système cohérent est élevé, et mieux il se traduit sur un mode lacunaire. Rien ne doit relier les sommets d'un relief hautain ! « Dans les hauteurs, le chemin le plus court va d'un sommet à l'autre : les aphorismes doivent être des sommets » - Nietzsche - « Im Gebirge ist der nächste Weg von Gipfel zu Gipfel : Sprüche sollen Gipfel sein ».

À la découverte d'un nouvel état d'âme, s'attribuer un prix d'excellence. Comme un prix Nobel couronne tout inventeur d'un nouvel état de matière.

L'abus de causalité : admirer le papillon, renifler la chenille, pondre un poncif.

La paix d'âme est un objectif minable, indigne d'un vrai ironique, qui est anti-irénique. « La paix d'âme est une vilenie d'âme »** - Tolstoï - « спокойствие - душевная подлость ». Elle stérilise non seulement l'âme, mais aussi l'esprit : « … telle une vague nostalgie … la philosophie est le contraire de toute tranquillité »* - Heidegger - « … als Heimweh nach … Philosophie ist das Gegenteil aller Beruhigung ». Le sage antique, en affirmant le contraire, rejoint le sot moderne. « L'esprit est inquiétude ; l'inquiétude est la vraie attitude face à la vie » - Kierkegaard.

Je découvre ma caverne - je touche à la profondeur ; j'en fais des ruines - je deviens accessible à la hauteur. « Ton essence vraie n'est pas cachée au fond de toi, elle est placée infiniment au-dessus de toi »**** - Nietzsche - « Dein wahres Wesen liegt nicht tief verborgen in dir, sondern unermesslich hoch über dir ».

Il ne suffit pas de prouver, que le Père céleste est un père Ubu ; il faut que ton verbe soit moins absurde que Son Fils.

L'inaboutissement extrême, qui me place devant un fait inaccompli, que je reçois avec une résignation inexploitée.

L'admirable parallélisme des vocabulaires philosophique et ensembliste : le rationnel ne peut pas dépasser en puissance le naturel ; le réel est infiniment plus vaste que le rationnel, il est le support de la continuité (puissance du continu), le rationnel ne se manifestant qu'en discontinu, en dénombrable ; aucune cardinalité intermédiaire n'existe entre le réel et le rationnel ; pour échapper à la linéarité, le réel a besoin d'une généralisation par l'imaginaire et donc, par le complexe.

Toute prétention à la nouveauté aboutit à l'une de ces deux questions : qui n'as-tu pas lu ? ou qui as-tu pillé ? « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ?  »* - St Paul. Être fidèle à l'immuable appel du Même est plus prometteur et personnel que sacrifier à la tradition de la rupture (Paz).

Le regard d'artiste, contrairement à l'homme de réflexion ou de prospection, va du présent vers le passé et non pas du présent vers l'avenir. C'est pourquoi la farce, parmi ses impressions, précède la tragédie.

Ceux qui, bêtement, nous appellent à nous réjouir du présent ne se doutent pas, à quel point ils pourraient avoir raison, puisque le présent, en toute rigueur, n'existe pas, il n'est qu'un point, et les points n'existent pas dans le réel, fait du mouvement irréversible. Vivre de ce qui n'existe pas est privilège des naïfs et des poètes.

Ils manquent d'espace ou de temps, pour développer leurs idées ; moi, pour envelopper mes mots, je n'ai besoin que de deux lignes en relief, une page entière me flanquant l'ennui et la trouille. « Le pauvre en pensées pense : on ne possède la pensée que tout prête, on n'a qu'à la revêtir de mots » - K.Kraus - « Der Gedankenlose denkt, man habe nur dann einen Gedanken, wenn man ihn hat und in Worte kleidet ». Les pensées sont d'interchangeables mannequins, pour le haut couturier qu'est le maître du mot.

Pour m'élancer à l'assaut des cieux, toute échelle, même celle de Jacob, même sans marches, est dérisoire. Rien ne vaut, en matière d'ascensions, un bon altimètre pipé, au milieu de bonnes ruines, où je reste couché.

Tout ce qui monte, en continu (une prière, un appel, une révolte), est voué à la chute dans le néant, sans illumination aucune. Pour atteindre une hauteur honorable, mon élan doit se tourner vers l'intérieur et projeter au ciel mes ombres discrètes.

Dans la vie comme dans l'algèbre : pour connaître tes racines, transforme ton bric-à-brac d'inconnues disparates en une équation annihilante et, par substitutions impitoyables, arrive jusqu'aux solutions en arbre moqueur, qui te fera comprendre, que dans la vie non-mécanique il n'y a pas de solutions (au moins, dans l'intelligible : « La solution du mystère de la vie se trouve hors de l'espace et du temps » - Wittgenstein - « Die Lösung des Rätsels des Lebens liegt ausserhalb von Raum und Zeit »), il n'y a que des mystères.

Je ne me considérerai vraiment sans abri que le jour, où se sera accomplie la vision de Lucain : « Les ruines mêmes ont péri » - « Etiam periere ruinae ».

Je me prends pour un hérisson (« un être sphérique » - Parménide), mais, aux yeux des autres, je ne suis qu'une « boule lisse » stoïcienne (« atque rotundus » - Horace), ou, pire, un « atome lisse de la volupté » de Lucrèce.

Je ne suis ni l'homme de la lumière, ni l'homme de l'un des quatre éléments, ni l'homme de la quintessence - je suis l'homme du septième jour, homme du dieu couché et désœuvré, réfléchissant sur le Verbe à venir.

L'abus de négation : « Je pense, donc je n'existe pas » est concevable, quoique « Je ne pense pas, donc j'existe » soit plus que douteux.

Vive l'e-book - enfin on navigue dans un livre, comme on naviguait sur une toile ! L'art linéaire se rétrécira encore le jour, où l'on surfera sur une musique.

L'homme, cette quintessence, ce cinquième élément, et les rois des animaux dans l'élément respectif : le requin règne dans la profondeur des eaux, l'aigle s'attarde dans la hauteur de l'air, le lion rôde dans l'étendue du désert en feu - l'homme fit son choix, il s'installa dans le bureau, bien terre-à-terre, refuge du mouton et musée du serpent.

Confusion des genres : la vie est bien une œuvre poétique, que la plupart des hommes perçoivent comme un mode d'emploi.

Prendre de la hauteur - décoller les choses élevées de leur inévitable côté niais tourné vers le bas : la foi, la bile, l'orgueil.

Il faut disposer d'une réelle différence, pour réussir à feindre l'indifférence.

Ce qui est sans prix mérite souvent qu'on l'acquière coûte que coûte.

Le cadre de vie sain de l'arbre : la lumière de l'ironie et l'ombre de la honte, la hauteur des cimes et l'épaisseur du feuillage. Le malheur du Bouddha, c'est de n'être illuminé qu'au pied d'un arbre et non pas à sa hauteur, où il faut peut-être être crucifié et avoir bu tant de hontes, avant de pouvoir se targuer de titre de sage.

La superficialité est le privilège des grands ; projetée d'une profondeur, elle est grise, - elle est d'azur, projetée de la hauteur.

Les citations de ce livre ne jouent que des rôles de comparses. De mon banc des accusés, je cite à comparaître ces témoins à charge (Messieurs Teste), qui me rappellent des faits, que je n'ai pas accomplis. « J'avoue être cerné par la menace des fautes, que je n'ai pas commises » - Cocteau. Ce livre n'est pas un cento, bien que J.G.Hamann en ait fait un style respectable.

L'ironie du portraitiste : refuser de regarder et de reproduire la vie en face, car les traits de noblesse vont mieux aux profils. Le bon Dieu biblique refuse de faire voir Sa Face, mais promet de montrer Son Dos. Le Dieu coranique est plus libéral et franc : « Tout passera, seule subsistera la Face de ton Seigneur ».

On crée dans trois domaines : dans les solutions - pour produire du visible, dans les problèmes - pour élargir l'espace du lisible, et dans les mystères - pour ne pas laisser les problèmes et les solutions dégringoler au stade ou au grade de risibles.

Doute et déception devinrent thèmes préférés des sots et des conformistes. L'homme de goût et d'esprit ne rechigne pas à exhiber ses fanatismes indéfendables, et il est plus souvent porteur d'espérances, vertigineuses et irréalisables, que de lamentations, plates et argumentées. Le seul doute, fructueux ou tout prosaïquement utile, est le doute sur l'inessentiel. L'essentiel tient grâce à la foi involontaire ou aux cécités ou surdités volontaires.

L'ironie modale : qui peut perdre son esprit l'aura sauvé ; le scepticisme biblique : qui veut sauver son âme la perdra.

Don philosophique : laisser de bonnes questions sans réponse ; don poétique : laisser de bonnes réponses sans question ; don logico-ironique : ne s'intéresser qu'aux questions contenant leurs propres réponses, comme une équation contient en elle-même ses solutions (à chacun ses domaines de valeurs, ses lemmes et ses interprètes). Et Musil : « Que tes réponses aient l'exigence du philosophe et l'art de poser les questions - du poète » - « Habe in den Antworten das Anspruchsvolle des Philosophen und die Fragestellung des Dichters » - commet une gaffe !

Progrès de l'ambition : suivre l'aiguille, qui marque les secondes, les minutes, les heures, les siècles ; être un astre, pour gouverner les cadrans ; se réfugier à l'ombre de sa propre étoile ; faire ciel à part.

Plus un sentiment est ardent, plus abstraite doit être la métaphore, qui cherche à l'épouser. « La poésie est aujourd'hui l'algèbre supérieure des métaphores »** - Ortega y Gasset - « la poesía es hoy el álgebra superior de las metáforas ».

Le fragment a une chance de rendre l'être entier, la dissertation n'en a aucune. Il n'existe pas de passages continus entre la marche et la danse, la parole et le chant, entre la prose et la poésie.

On traite les sophistes d’escrocs de l’aphorisme, ce qui me les rend plus proches que les honnêtes bavards discursifs.

Des candidats à l'éternité se trouvent surtout autour des choses, qui ne demandent pas de lendemain.

Justification gödélienne des élucubrations poétiques : dans un langage clos, le vrai est plus vaste que le démontrable. Et le vrai n'est qu'une plate projection langagière du beau, haut et indicible.

Vouloir, pouvoir, devoir s'associent, bêtement, avec, respectivement, la vie (Nietzsche), l'intelligence (F.Bacon), l'éthique. Il serait plus intéressant de parler de vouloir un type de pensée, de pouvoir révoquer notre suffisance, de devoir faire danser la vie.

Du bon usage de nos sens : je me bouche les oreilles - le monde danse sous mes yeux ; je clos mes yeux - mon âme se met à chanter ; je ferme ma bouche - et je découvre de nouveaux arômes ; je me pince le nez - un pressentiment d'un bon goût m'envahit ; je refuse de toucher aux choses - et j'en suis touché par les meilleures.

Le profond ajoute du nécessaire ; le hautain élève le possible ; l'ironique multiplie le suffisant.

Quand on évalue l'ennui de ne trouver autour de soi que ce qui existe, ou, pire, l'horreur d'être cerné uniquement par ce qui cogite, on reconnaît à Descartes l'immense mérite d'un dualisme vivifiant, se moquant et de la logique et de l'Histoire. Avec lui, enfin, on peut penser l'inexistant et exister sans penser. Et en bon mathématicien, contrairement à Nicolas de Cuse ou à Spinoza, il n'abandonne pas l'homme aux seuls réalité ou langage, mais le force à passer par la représentation.

Si, de ma caverne, j'exhibe, à l'extérieur, mes ombres, elles pourraient produire un effet pittoresque. Mais prétendre maîtriser la lumière, reflétée sur les murs de ma grotte, ne peut être que grot-esque.

Trois raisons pour qu'une voix porte plus loin : plus de souffle intérieur, une meilleure acoustique extérieure, de meilleurs amplificateurs du son. Le sot de naguère devait s'époumoner ou tambouriner devant des princes ; le sot moderne, apaisé, est plus bruyant à cause des micros et caméras.

La honte des acolytes renégats aura assuré la gloire posthume à Socrate et Jésus : Platon et Xénophon, ainsi que les Apôtres, s'enfuient au moment du drame final de leur maître.

Ils se réjouissent chaque fois, que leurs yeux s'ouvrent - pour comprendre ou prendre ; je me félicite chaque fois, que je parviens, enfin, à les fermer - pour m'abandonner ou donner. « On jouit seulement de ce à quoi on s'abandonne » - Pavese - « Si gode solamente ciò in cui ci si abbandona ».

Pour un sage, l'ironie est sa vraie patrie, dont il remplit son exil, qui est sa vraie philosophie. F.Schlegel, en inversant les rôles : « la philosophie - la vraie patrie de l'ironie » - « Philosophie - die eigentliche Heimat der Ironie », referme le paradoxe (mais la naturalisation de l'ironie lui fut retirée, depuis que le néfaste droit du sol se substitua au noble droit du sang). L'ironie a une forme philosophique, tandis que la philosophie ne peut avoir qu'un fond ironique.

La vie m'apprend la navigation, la philosophie - la gestion du naufrage, la poésie - l'art de confier à une bouteille aléatoire et providentielle le vertige des fonds ou l'horreur des crêtes. L'ironie me cloue au rivage.

Les meilleures pages de philosophie et de poésie perdent de leur beauté et force, quand on les développe ou justifie. « S'il faut expliquer la chose, il ne faut pas l'expliquer »** - Hippius - « Если надо объяснять, то не надо объяснять ». L'expliqué est ce qu'on peut passer outre : « Il n'est en art qu'une chose qui vaille : celle qu'on ne peut expliquer » - G.Braque. Sous une belle forme, on peut toujours découvrir un bon fond, mais il vaut mieux ne pas l'exhiber. « Ce qui a besoin d'être démontré ne vaut pas grand-chose »** - Nietzsche - « Was sich erst beweisen lassen muß, ist wenig werth ».

La poésie, en elle-même, est ex-plication de ce qui n'existe pas (l'im-plication dans ce qui existe étant anti-poétique) ; la soif de l'inexistant pousse les plus naïfs à le chercher dans la négation : « nier ce qui est, expliquer ce qui n'est pas » - Poe - « deny what is, and explain what is not ».

Plus fermement ils tiennent à l'authenticité, plus indiscernables - et même robotiquement artificiels ! - ils deviennent. Se fier franchement à une théâtralité maniériste quelconque dévoile mieux une personnalité.

J'ai refermé sur la première page, sans retour ni regret, la plupart des livres, une fois ouverts ; je les ai nég-ligés, pas lus. L'intuition ne me désavoua presque jamais, mais j'aurais pu ne jamais lire ni Bloy, ni Sartre ni G.Thibon.

Je maîtrise l'étendue en jouant de l'accommodation de mes yeux ou des foyers de ma loupe ; en profondeur, je prendrais plutôt un microscope de ma tête, et en hauteur - un macroscope de mon âme.

In vinum veritas ? - non, la vérité est dans l'étiquette, dans le vin il n'y a que le vertige !

L'hostie blafarde fait oublier le cramoisi du sang ; la communion par le pain (de ce jour) au lieu de la communion par le vin (faisant oublier ce jour) ; le solide social évinçant le liquide vital.

Le moule solidaire engendra la foule solitaire.

L'écoute de nos silences détermine souvent si nous nous entendons.

Ton travail de conception doit garder toute sa valeur, quel que soit son aboutissement, son dernier pas (à ne pas faire !) : une Nativité miraculeuse, un avortement précoce ou une bâtardise démasquée.

Vu mon goût de ruptures et de capitulations, rien d'étonnant, que je suive à l'endroit la règle ; sauter pour mieux reculer, que tout le monde applique à l'envers.

Les ruines ont un double avantage : que ce soit face aux chaumières ou aux châteaux - on y adopte plus facilement l'attitude anti-stoïcienne : ne jamais commencer à mourir, à tout moment essayer de commencer à vivre. « Qui sait mourir à tout, trouve la vie en tout »*** - Jean de la Croix - « Quien supiere morir a todo, tendrá vida en todo ».

Le cœur à hauteur d'arbre - la devise d'une école d'arts martiaux extrême-orientale ; quand je survole toute l'étendue de mes capitulations, j'atterris à cette défaite supplémentaire : tout porte à croire que le regard ne se réduise pas au cœur. Mais c'est à la lueur du drapeau blanc que s'illuminent les guerriers de l'ombre.

Dis-moi dans quel état tu te laisses aller - l'ivresse ? la lucidité ? le désespoir ? - je te dirai ce que valent tes productions. L'ironie paraît être l'état rêvé des meilleurs. Une soif entretenue, une ivresse appelée de ses vœux - le contraire d'Aristote : « Nous devons quitter la vie comme un banquet - ni assoiffés ni ivres ».

Qui aboie ? Le chien ou son concept ? Le chien réel émet des ondes acoustiques, perçues par des micros ou des oreilles ; le concept d'aboyer correspond au lien sémantique, défini dans la représentation et attaché au concept de chien. Donc, ce n'est pas celui qu'on pense (Spinoza) qui aboie.

Le technicien ne fait que multiplier le nombre de genres, tandis que le mathématicien et l'artiste s'intéressent aussi, et avec la même délicatesse, à la réduction du nombre d'espèces. « Le progrès organique est un changement d'homogène en hétérogène » - H.Spencer - « The organic progress consists in a change from the homogeneous to the heterogeneous » - l'artiste s'adonne plus souvent à l'éternel retour qu'au progrès, qu'il soit mécanique ou organique. Le technicien marque les jalons du progrès, l'artiste en marque l'axe entier, pour rester dans le pathogène.

L'ultime sagesse débouche, le plus souvent, dans de triviales platitudes. Que la sagesse dans la vie (Lebensweisheit) ou dans l'art, par exemple, n'y apporte presque rien, et que le talent dans le second et la passion dans la première nous exemptent, en général, de passions, dans l'art, et de talent, dans la vie.

Pour aller en enfer, il faut une barque et un nautonier expérimenté ; pour atteindre le paradis, il suffit quelquefois un bon souffle et une bonne voile, au-dessus même d'une épave.

Le bavard viole l'ineffable ; le laconique caresse l'indicible.

J'aborde les sons et couleurs en termes si abstraits, que mon discours n'intriguera que les sourds et aveugles - le point zéro des sens et du sens.

La familiarité légitime avec la pensée te rend impuissant du verbe ; l'intimité - viols ou rendez-vous secrets - avec la langue, la fait enfanter de pensées inattendues et proches. « Les pensées, qui naissent, sans être recherchées, sont les plus précieuses » - Edison - « The thoughts that come unsought for are the most valuable ».

L'ironie est une fuite, une absence. En tant que telle elle fut à l'origine de la plupart des grandes littératures européennes modernes ; en Italie, avec Boccace, elle devint comique, en France, avec Montaigne, - abstraite, en Espagne, avec Cervantès, - chevaleresque, en Angleterre, avec Shakespeare, - charnelle, en Allemagne, avec Goethe, - romantique, en Russie, avec Pouchkine, - humanitaire. Curieusement, à l'opposé, le glas de l'Antiquité sonna avec les ironiques Lucien et Juvénal.

L'avance technologique de l'âme sur le corps ne doit pas dissimuler ce paradoxe fondamental : l'âme n'est qu'un matériel, qui n'est mis pleinement en valeur que par le génie logiciel du corps.

Certains de mes édifices méritent leur titre de ruines non pas à cause de l'architecture, mais de la voirie : tout chemin partant d'eux menant vers le seul lieu digne de nos rendez-vous avec l'arbre, vers nulle part, impasse pour les uns et chantier pour les autres, les meilleurs (Holzwege de Heidegger ?).

L'ignorance étoilée est souvent le dernier recours, pour ne pas laisser le savoir éteindre le scintillement de ta dernière espérance. L'étoile étant le contraire de jovialité, la poésie, paradoxalement, est, à la fois, l'ignorance étoilée hyperboréenne et le gai saber méridional !

Le fond est trop paisible ; la profondeur - trop soumise aux courants du jour ; il ne reste que la surface, où la hauteur puisse vivre sa houle et sa nuit étoilée.

Aux autres, mon âme est une boîte noire ; pour repêcher son épave, savoir quels nombres y sombrent ou quelles fibres y vibrent, présente le même intérêt.

Je regrette, que l'habit ne fasse plus le moine. Souvenez-vous du premier objet, que les contemporains de Socrate ou de Jésus se disputèrent à la mort de ceux-ci ? - c'était leur chlamyde. Leurs verbes, en revanche, ne sont que des résurrections collatérales.

On est tellement habitué à conspuer le paraître, qu'on oublie, que c'est pourtant le seul moyen de faire entrevoir l'être, le créatif non le reproductif. L'authenticité traduit l'espèce, l'apparence exprime le genre. « Pour vouloir paraître, il te faut un sacré être  » - Beethoven - « Man muß was sein, wenn man was scheinen will ». Ce qu'on est ne se livre ni à l'apparence ni à la bona fide, donc « il faudrait être tel que l'on paraît » - Shakespeare - « Men should be what they seem ».

Regarder la mort ne sert qu'à provoquer une traîtrise hystérique de ta plume. Pour sa maîtrise ironique, il suffit de regarder le cimetière.

Ce livre est un chant des ruines, avec l'acoustique d'un château en Espagne, avec un auditoire moitié fantômes des combles moitié lépreux des souterrains.

Même la faiblesse, même le désespoir, même le vide peuvent être vécus avec intensité - la leçon centrale de Nietzsche (déjà amorcée par Platon : « Le plus beau des liens est celui qui rend au plus haut degré un soi-même et les termes liés ») ; la volonté de puissance ne vise que l'intensité de la vie. L'intensité de l'inconscience - source de toute poésie ; l'intensité de la conscience - critère de la liberté (Bergson).

Les grands vivent en amateurs et meurent en maîtres ; les sots sont de plus en plus professionnels dans la vie, ce qui rend leur trépas d'autant plus amateur et grégaire.

L'originalité ironique : je trouve une égalité entre le nouveau et l'ancien ; l'originalité grave : j'en prouve l'inégalité.

Les langages des bilans de la vie les plus répandus sont arithmétique : additions, soustractions, multiplications - ou logique : connecteurs, négations, quantifications. Il devrait plutôt être purement orthographique - place des points de suspension, d'interrogation, d'exclamation, choix de majuscules, élégance des traits d'union, calligraphie des aveux.

Il est propre de la nature humaine de se chercher une originalité ; et toute sa vie on se trompe de milieu de son exercice : au début de sa vie on croit pouvoir être original dans l'orgueil de ses triomphes, ensuite on compte sur la fierté dans ses débâcles, et l'on finit dans le seul milieu, où l'originalité survit au ridicule, - dans l'ironie des ruines, où cohabitent la grandeur, la gloire et l'humilité.

L'originalité ne sert à rien dans les affaires courantes, elle est capitale dans la création d'entreprises. Ce qui détruit le plus sûrement notre originalité, et notre créativité, c'est le commerce avec les intelligents. L'écrivain doit fuir les capitales, pour ne pas gâter ce qui nourrit l'originalité, - ses propres matières premières. Cioran n'aurait jamais dû vivre à Paris, au milieu de ses collègues, où son talent fut gâché par la place, qu'il accorde aux calomnies, humiliations, recensions. Je connus les deux capitales mondiales les plus passionnantes : il fallut bien y affermir mon souffle, pour respirer – ailleurs.

Je dois être prêt à voir tous les hauts faits - du sacrifice au suicide - s'écrire en termes d'une hygiène de vie. Le Vrai, le Bien, le Beau et l'Amour - traîner, squelettiquement, dans les structures de l'Intersubjectivité.

Le plus souvent, quand le vaste vague, après la lecture d'un raseur, persiste, je n'ai qu'à m'en prendre à sa tête ; mais si la haute clarté d'un bel ouvrage se dissipe délicieusement et instantanément, c'est, souvent, parce que je l'aurais pris au pied de la lettre.

Tout haut fait mérite, au bas mot, d'être mis à plat.

Ce que j'écrivis est chimiquement inerte, physiquement neutre, mathématiquement aporistique. Je ne m'attends ni aux réactions de fusion, ni aux courants de sympathie, ni aux corollaires fraternels.

Aucune assise crédible, pour notre enthousiasme, dans la réalité. D'où notre travail de sape, pour réduire toute construction sensible à l'état des ruines ou des souterrains. Mais dans l'intellection et dans le langage, le même travail d'architecte érige des tours d'ivoire aériennes ou des châteaux de feu fulgurants.

C'est en fuyant la sensation d'assiégé - « environné de néant » (Sartre) ou « cerné par l'être » - Heidegger - « besessen vom Sein » - que je me trouve au milieu de mes ruines, obsidionales de l'intérieur.

La jeunesse, c'est la hauteur, où l'on dénude sa vraie forme - ondoyante, houleuse, moutonnante ; la vieillesse, c'est la profondeur, où l'on découvre son vrai fond - rocheux, sablonneux ou fangeux.

La tour de Hölderlin : trois vues temporelles, par trois fenêtres, - la source, la vie, la chute ; la tour de Montaigne : trois niveaux spatiaux - la vie, le rêve, la création.

La plus vaste tour de France - la tour de Montaigne ; le plus haut cimetière - le Cimetière Marin de Valéry ; la fontaine la plus profonde - la Fontaine du Vaucluse de Pétrarque.

Le premier texte en français, que je lus en entier, s'intitulait : Sur la détermination d’un système orthogonal complet dans un espace de Riemann symétrique clos. Et tout naturellement, un premier écho fraternel, ma thèse, se pencha sur les fonctions sphériques sur les espaces compacts.

Mes plus chaleureuses poignées de main se firent par-dessus la rue de l'Odéon : la réelle, avec R.Debray, et l'imaginaire, avec Cioran, deux voisins se faisant face, au propre et au figuré, et s'ignorant, et que je réunis fraternellement.

Tout philosophe est un châtelain, dont le goût architectural est défini par le choix de leurres : la philosophie de cartes (la plus étendue), la philosophie de sable (la plus profonde), la philosophie d'ivoire (la plus haute).

La solution de l'être est dans un projet, son problème - dans un objet, son mystère - dans un sujet : du plus facile au plus ardu. Mais on ne trouve le meilleur que s'étant perdu : « se vouer au mystère, c'est se mettre sur le chemin de l'errance » - Heidegger - «  die Entschlossenheit zum Geheimnis ist unterwegs in die Irre », ou ayant renoncé aux objets : « ce mysticisme sans objet, qui est en moi » - Valéry - il voulait dire est le moi.

Un village à conseiller à ceux qui veulent en finir avec la vie : Saint-Gilles-Croix-de-Vie, en Vendée. Tsvétaeva faillit s'y suicider, ce que réussit, au même endroit, 70 ans plus tard, la compagne de Cioran. Le hiéroglyphe égyptien, avec une croix de vie, signifie - vie…

Chez les poètes modernes, les appels à l'éternité devinrent si soporifiques et pitoyables, que je me demande si l'on n'y tient pas là un sérieux concurrent à : « L'actualité est le pire ennemi de la poésie » - R.Char.

La liberté a pour fondement le même schéma que l'arithmétique : étant à l'étape N, maîtriser le passage à l'étape N + 1. Le bon mathématicien le répète jusqu'à l'infini ; l'homme libre trouve le zéro d'un nouveau départ. « La liberté est absence de la cause » - Berdiaev - « Свобода есть беспричинность ». Non, la liberté est l'art de néantisation des causes, l'art de création de zéros de départ. Mais non la néantisation du monde, qui aboutirait à la liberté de l'imaginaire (Sartre), puisque même les yeux fermés, nous restons fidèles au monde, qu'il soit visible ou non.

L'avantage de tenir aux points zéro : on tendra vers l'infini par une simple inversion de son néant originel, tandis que les intermédiaires, les médiats, les nains sur les épaules des géants s'efforcent à convertir le fini en infini.

Le culte des façades, dans l'architecture intellectuelle, me devint si insupportable, que je dédiai mon chantier au style béni des ruines.

La généalogie du regard est aussi une raison valable de l'intérêt qu'on porte à l'arbre. Seulement, sa vraie physionomie naît d'un réseau et non d'un arbre.

J'oublie souvent la vocation de l'arbre de recevoir dans ses branches des volatiles, qui pourraient concevoir la bonne idée d'y chanter. Dans tous les cas, ils devraient être de la même famille : « On ne chante juste que dans les branches de son arbre généalogique » - M.Jacob. D'autres arbres ne sont que des réseaux, dépourvus de fleurs de ma noblesse héréditaire.

Tu m'accables de chiffres ahurissants, lus sur des thermomètres ou altimètres, mais je ne décèle, chez toi, ni fièvre ni hauteur.

Posture grotesque, dérisoire - écrire devant le bourreau. Me narrer devant le Juge est légèrement plus prometteur. Mais les meilleures chroniques littéraires, échappant à toute hystérie épique, naissent sur le banc des accusés, dressé dans mes ruines désertes.

Sotte attitude : se croire au ciel et prodiguer conseils à la terre. La hauteur est dans la posture de l'arbre : « Arbres, éternels efforts de la terre, pour parler au ciel » - Tagore.

Éros munit la raison d'ailes, que les rats de bibliothèques déchiquettent en autant de plumes décharnées, pour griffonner des pages asexuées.

C'est en cédant à la tentation de l'inertie qu'on tombe souvent sur la source des élans inédits. Du désintérêt pour la nouveauté jaillissent soudain des soifs intemporelles.

Fuir ces deux chantiers prometteurs : le terrain vague pour le salut de l'homme et le terrain d'essai pour la destruction du monde ; me contenter de mes ruines sans lendemain.

Le squatter de mes ruines est un personnage aussi inexistant que le prolétaire de Marx ou l'aristocrate de Disraeli. Et il rêve ou des chaumières hautaines ou des châteaux de paille.

C'est par la faculté de s'inventer qu'on prouve le mieux l'existence d'un soi-même … intéressant. « Vivre, ce n'est pas se trouver ; vivre, c'est s'inventer » - Shaw - « Life isn't about finding yourself. Life is about creating yourself ».

Les hommes n'intéressent Cioran qu'une fois conduits, par ses soins, au bord de la chute. Quand on sait de quels précipices et hautes tours on se tire aujourd'hui, sans la moindre égratignure, on se contenterait de cartographies et architectures plus ironiques : les ruines, cernées par les pâquerettes. Béni silence des chutes vers le ciel ! Toutes les demeures bâties au bord du Vésuve (Nietzsche - « Baut eure Städte an den Vesuv ») sont désormais munies de sismographes.

L'art ironique descendant ou ascendant : mettre la hauteur au centre et, à l'horizon, - les ruines ; ou bien accepter les ruines au centre et continuer à viser l'horizon altier.

Pseudo-valeurs, refuges des médiocrités : vérité, liberté, authenticité. S'opposant au rêve impossible, à l'esclavage d'une passion, au désespoir autour d'un moi introuvable.

Moins ils mâchent leurs mots, plus insipides, crues et brutes sont leurs idées.

Dans le travail de démolition des illusions ou des certitudes, rien de plus terriblement efficace que le culte du talent, qui abolit toute portée, aplatit toute profondeur et n'érige que la hauteur sans socle.

Le Talmud réduit le côté bestial de l'homme à sa physiologie et met en relief ses trois côtés angéliques : avoir de l'intelligence, rester debout et parler hébreu - le contraire de ma vision : savoir écouter son âme, rester couché, respecter les langues mortes, gardiennes de l'éternel silence.

Mes ruines ne sont jamais vides : ou bien c'est le principe qui ruina le sentiment ou bien c'est le sentiment qui ruina le principe. Le survivant s'occupe des funérailles du sauvage ou du barbare (« le sauvage méprise l'art, le barbare déshonore la nature » - Schiller - « der Wilde verachtet die Kunst, der Barbar entehrt die Natur »).

Aucune pensée ne peut être complète, si elle n'esquisse pas sa chute.

Dans la mesure où la question devient plus profonde, les réponses opposées deviennent plus faciles à soutenir. Ce n'est que sur des questions niaises qu'un esprit dogmatique puisse encore briller.

L'image la plus gratifiante est le contraire d'une image classique, inaltérable, c'est celle qui donne l'envie de l'envisager sous de nouveaux points de vue. L'ironie, le refus de chercher l'inaltérable dans les concepts ou dans les mots, l'inaltérable qui n'honore que le grandiose inexistant.

Les mauvais maîtres cherchent à nous libérer, les meilleurs se contentent de nous subjuguer.

C'est l'humilité et la honte, plus que le courage et l'orgueil, qui inspirent les pensées les plus audacieuses.

Où réside la honte ? - dans le corps ou dans l'âme ? - quelle nudité a plus besoin d'être cachée ? « Le corps est l'habit de l'âme ; il en couvre la nudité et la honte » - J.G.Hamann - « Der Leib ist das Kleid der Seele. Er deckt die Blösse und Schande derselben » - la caresse sauvant l'altesse.

La gravité désolante du christianisme est due au choix du lien de parenté divine le moins passionnel - Père-Fils. De combien de folâtres et ironiques adeptes supplémentaires pourrait s'enorgueillir l'Église, si ses Pères s'étaient penchés, par exemple, sur le lien Belle-Mère - Bru ! Entre la nature et notre âme !

L'origine musico-patibulaire de la corde tendue de mon arc de mascarade : l'effroyable facilité qu'a l'imagination, pour trouver, à tout instant, d'excellentes raisons soit à chercher une corde, pour me pendre, soit à gratter les cordes de ma lyre, pour chanter ma félicité.

Le scepticisme se fonde sur la raison ; le savoir, la rigueur, l'irréfutabilité l'auréolent. Il est moins robotique que le stoïcisme et moins moutonnier que le cynisme. Il est donc l'adversaire de choix pour la noblesse, qui prône l'illusion poétique qui sauve, le vertige romantique qui élève, le sacrifice gratuit qui sanctifie.

Progression de la profondeur : du Pensif de Michel-Ange au Penseur de Rodin - l'échine plus courbée, le nez encore plus près des choses, l'attraction de la hauteur s'exerçant encore moins sur l'âme.

Le Dieu tonnant se nourrit d'ambroisie ; le Dieu de l'amour se moque des légumes de Caïn et se régale du sang de l'agneau d'Abel.

Ici naît mon moi, à la maïeutique si multiple, que je convoque des cohortes des meilleurs accoucheurs.

La meilleure façon de montrer mon mépris du temps est de bâtir pour mes rêves un séjour intemporel, dans le style anachronique des ruines, ce séjour des meilleures espérances, de celles qui naissent, sans même savoir vivre.

Le secret de mon optimisme incurable : j'attrape toute illusion d'exception, qui pénètre dans mes ruines et m'immunise ainsi contre toute piqûre de déception.

Le bonnet phrygien, ce symbole collectiviste, servit à Midas, pour cacher l'effet fâcheux de son jugement : préférer la flûte de Pan, cet habitué des forêts, à la lyre d'Apollon, vouée à l'arbre, au laurier. Voilà où mène la profanation du Pactole : désormais, tout ce que touchent les midassiens, même l'aurifère, se transforme en numéraire.

C'est par le genre de l'édifice à ériger qu'on reconnaît la stature de son artiste. Aujourd'hui, dominent les bureaux, aéroports, hôtels, bistrots. Disparaissent les châteaux en Espagne et les prisons : « Ne fais pas de tes pensées une prison » - Shakespeare - « Make not your thoughts your prison ». Moi, avec mon rêve (dont nous sommes faits !), je continue à bâtir, au passé, une tour d'ivoire, qui, au présent, se présente comme des ruines.

Non, la vie n'est pas une peine qu'on m'inflige (n'empêche, que le seul mobilier, encore debout, dans mes ruines, est un banc des accusés) ; la vie est tout ce qui précède les verdicts des hommes.

Je procède en moi à un évidement béni, en ne m'emplissant que de ce qui m'épuise. « Plus profondément le chagrin creusera votre être, plus vous pourrez contenir de joie » - Gibran - « The deeper that sorrow carves into your being the more joy you can contain ».

Seuls les poètes et les … logiciens voient dans l'inexistence d'objets ou de faits une grande et belle source de leurs (é)preuves. Les autres se contentent de l'inexistence divine.

Dans le métier de l'habit des pensées il y a deux filières indépendantes : la haute couture ou la fourniture de hauts modèles (top-models). On oublia qu'à l'époque, où la toge et la chlamyde étaient les seuls cache-misères, le philosophe était vu comme un tisserand (Platon).

Deux lectures du perfide et ironique impératif de Delphes, « Connais-toi toi-même » : les sots en arrivent à la jubilation niaise, faussement réflexive - « Je me suis retrouvé », les sages - à la mélancolie passive du « Je suis perdu ».

Ruines et arbre - deux meilleurs dépositaires de nos créations : « France, je remplis de ton nom les antres et les bois » - Du Bellay.

Je n'ai pas assez de foi pour croire dans le scepticisme.

Dénoncer les mensonges du monde, c'est si bête et utile ; chanter sa perfection - profond et si illusoire ; s'inscrire en faux apporte des fruits, circonscrire le beau - des ombres et des fleurs.

Pour être entendu, j'ai créé une grande salle obscure, avec sa hauteur, son acoustique, ses portes étroites ; l'ennui, c'est qu'elle ne correspondrait à aucun auditoire plausible.

Il n'y a que ton étoile qui peut te combler aussi bien par une lumière, qui te fait ouvrir les yeux, et par des ténèbres, qui te les font fermer au bon moment. « Cette obscure clarté, qui tombe des étoiles » - Corneille. Rebondissant en obscurité ostentatoire (telles les valeurs somptuaires valéryennes, opposées aux valeurs fiduciaires) et remontant au ciel. L'état d'âme embue l'œil, l'état d'esprit le dissipe et dessèche. « Dieu, ce mot ténébreux, gonflé de clarté » - Hugo.

Le mot n'arrivera jamais à reproduire ce qui est vraiment grand ; c'est pourquoi ironiser sur l'exprimé (et non sur l'inexprimable : « Devant ce qui est grand et grave, l'ironie est petite et impuissante » - Rilke - « Vor den großen und ernsten Gegenständen wird die Ironie klein und hilflos ») n'est jamais un blasphème.

La lettre, jadis, ne tuait que faute d'antidotes. À coups de bonnes vaccinations et de bonnes prothèses, même l'esprit n'est plus une maladie honteuse et ne contamine ni ne mutile personne.

Pour penser avec force et hauteur, il faut sentir sa faiblesse et bassesse.

À l'origine de mes meilleures espérances se trouvaient des pertes, suivies de l'étonnement de pouvoir me passer des choses perdues ; mon désespoir, lui, poignait surtout des acquisitions, qui m'asservissaient.

Le conflit entre le fond et la forme s'illustre le mieux par le tiraillement entre l'enthousiasme, ce fond de notre âme, et l'ironie, cette forme de notre plume. Mais en en inversant les rôles, on commet une faute de goût, que remarque Pessõa : « L'enthousiasme est une grossièreté ».

Dans une écriture honnête, il faut accepter une fusion entre le sous-homme du souterrain dostoïevskien et le surhomme de la montagne nietzschéenne, entre une canaille au fond et un ange de la forme. Mais notre voix ne peut être qu'unique : « Rendre la voix polyphonique de notre conscience par une seule voix »** - Steiner G. - « Dramatizing through a single voice the many-tongued chaos of human consciousness ». - ce sera la voix de l'une des deux autres de nos hypostases : celle de l'homme ou celle des hommes.

Pour commencer ma philosophie par l'ironie, nul besoin de courage ; c'est pour conclure ironiquement, qu'il me faudra résister à la lâche tentation du sérieux.

Plus bête est mon interlocuteur, plus la vérité devient le seul outil de communication fiable. Et je m'y embête…

Dénoncer la tyrannie de la raison est aussi ridicule que s'acharner contre la grammaire, que même le poète respecte. La raison est la grammaire inconsciente d'une conscience poétique.

De l'abus de négation de la négation : Nietzsche n'a ni l'ironie ni la gaieté, mais il proclame partir de l'ironie (le mot, en tout cas, signifiant, à l'origine, requête), voit sa négation dans le sérieux, nie celui-ci, pour tomber sur la gaieté, dont il croît inonder le public incrédule. « On ne peut guère rester sérieusement avec soi-même ; c'est parce qu'on est frivole qu'on ne se pend pas » - Voltaire.

Tous mes naufrages sont de la pure invention, puisque je n'emprunte aucune route maritime, n'ai pas de marchandises d'échange, manque d'esquif et ne vois aucune bonne houle au-dessus des profondeurs racoleuses.

Plus je parie sur la force et plus sombre est le pessimisme qui, immanquablement, s'ensuit. À comparer avec l'optimisme, qui accompagne les pensées nées de la faiblesse et des capitulations. Que mon idée-force soit : la fuite doit toujours figurer parmi mes maîtres-mots.

Le mauvais pessimiste découvre un ver dans la pomme et décrète l'évacuation du paradis ; le bon optimiste vit, enthousiaste, même dans l'enfer, en y cultivant l'arbre du savoir - le pommier.

Comment résumerais-je l'action du Verbe ? - une lecture joyeuse de l'univers ; et maintenant écoute les premières paroles des Annonciations de son faux messager, l'Archange Gabriel : à celle qui ne sourira jamais, il dit « Réjouis-toi ! », à un prophète analphabète - « Lis ! », et au père muet (mais nullement sourd) de Jean-Baptiste il annonce la naissance de celui-ci non pas en paroles, mais par gestes !

Plus harmonieuse est ta berceuse - une espérance passive, plus mouvementé sera ton rêve - un désespoir actif. Un beau chant vespéral doit précéder un beau regard nocturne.

Au récit, bas et long, oppose l'aphorisme, haut et court. Altum in parvo.

On connaît beaucoup moins la lascivité de Sabaoth que celle de Zeus, puisque celui-là faisait appel à l'engeance volatile, pour s'y identifier, voire pour s'y hypostasier ; et si Hercule doit sa puissance à l'interminable nuit, que Zeus s'offrit pour cocufier Amphitryon, Jésus doit la sienne à la nuit des temps, qui s'abattit sur l'Europe pour un millénaire.

La platitude d'un discours se reconnaît par l'abus d'amplitudes, comptez-y des absolument, merveilleux, inepte, génial, débile, sublime, nul, adorer, exécrer. Comme le poids du troupeau se reconnaît le plus nettement dans le soliloque d'un mouton.

Il y a tant de penseurs, qui louent les vertus d'un silence révélateur, et qui abusent de nos oreilles avec leur interminable bavardage. Dans un domaine, où compte avant tout la musique, faite de violences et de silences. Même Nietzsche tombe dans ce travers : « L'essentiel de ta vie se déroule non pas aux plus bruyantes, mais aux plus silencieuses de tes heures » - « Die größten Ereignisse, das sind nicht unsere lautesten, sondern unsere stillsten Stunden » - l'essentiel n'est pas dans la force du son, mais dans son amplitude-intensité, dans la ligne musicale de crête ou de faîte. Il faut faire comme Beethoven et se dire, en permanence, que le vrai sourd, c'est le monde, et ne pas chercher des oreilles adéquates.

Pour entretenir l'appétit de rêves célestes, je dois savoir varier le fatalisme des nourritures terrestres : je dois en pourrir, je peux en mourir, je veux m'en nourrir.

En accédant à une idée par des sentiers battus, j'en reconnais la défaite.

Il est facile de vivre au-dessus de ses moyens ; vivre au-dessus de ses buts, vivre des contraintes, est plus passionnant.

Il doit exister une énigmatique relation de cause à effet entre l'exotisme du lieu géographique et la tonalité de l'écriture, qui s'y éploie : quand je compare mon environnement avec celui de Byron, Leopardi et Nietzsche, je trouve d'amusants parallèles.

La simplicité est le retour éternel du regard de sage, qui s'arrête, successivement, sur les choses naturelles, rationnelles, réelles, complexes : la bonne simplicité est une complexité naturelle.

Dans la vie, comme en mathématique, le réel se réduit aux valeurs unidimensionnelles, tandis que l'imaginaire invite à forger des vecteurs complexes ; cet imaginaire, qui naît de l'extraction impossible de racines des valeurs négatives, pour aboutir à l'existence nécessaire de solutions des problèmes rationnels.

Le livre ne doit être ni confession ni plaidoirie ni réquisitoire, mais aveux convaincants, pour qu'on y sente le passage par un banc des accusés et une torture, avec un bûcher au bout et une instruction pour l'usage de cendres.

On est un Ouvert, lorsque son intérieur coïncide avec son soi - encore de l'ontologie mathématique.

Quel meilleur ami des quatre éléments que l'arbre puis-je trouver ? - fils de la terre, avec la soif de l'eau, tendu vers l'air et se livrant au feu.

Une seule de ces sentences est pondue par un écolâtre de philosophie : « la logique est le monde de l'être-là », « l'être-là est la logique du monde », « le monde est l'être-là de la logique » - si tu arrives à défendre toutes les trois, comme l'auteur, ou, comme moi, - à t'en moquer, tu te débarrasses de toute timidité, face à la terreur des logorrhéisants. Si tu trouves cet exercice amusant, voici, en prime, un autre : « L'essence de l'être-là se loge dans l'existence » - « Das Wesen des Daseins liegt in seiner Existenz », en y substituant, de plus, à se loge : se tient debout, à quatre pattes ou assis (en catégorie supérieure d'ahuris, on substituera, ensuite, l'être à l'existence, pour continuer à s'ek-stasier).

Il faut reconnaître, que l'homme devient de plus en plus théophore, semblable à ce Dieu, qui serait démuni de frissons et tropes et s'occuperait directement d'intellections : « Ni la sensation ni l'imagination ne peuvent L'habiter, et Lui embrasse du seul intellect » - Abélard - « Deo nec sensum nec imaginationem inesse posse, sed eum cuncta intellectu ». Le plus curieux serait qu'entre-temps le robot apprenne à pleurer et à rêver !

Héros sans problème, mathématicien sans théorème, poète sans poème ? - on se met à y croire et se proclame philosophe.

L'infini renaît en absence du fini, et devient un pur être - qu'en dites-vous ? - du charabia ? - oui, vous avez raison. Et que penser de son reflet spéculaire pascalien : « Le fini s'anéantit en présence de l'infini, et devient un pur néant » ?

Ce n'est pas la naïveté qu'apprécie un esprit vraiment libre, mais le chemin, qu'il faille parcourir, pour arriver de la naïveté à la profondeur, le chemin, qui est trop court et trop banal, pour des choses graves. Plus on a de la hauteur et plus désespérantes peuvent être des naïvetés qu'on parvient ainsi à sauver.

Que le tragique soit exclu de leur philosophie, ça se comprend, puisqu'ils veulent produire des manuels d'utilisation, mais que le comique subisse le même sort les exclut eux-mêmes du champ philosophique. D'ailleurs, la bonne philosophie commence par l'invitation simultanée du comique et du tragique, ce couple engendrant, presque par inadvertance, le robuste ironique.

Sans l'ironie, l'esprit n'a ni grimaces ni sourires ; il devient masque posthume ; veux-tu encore qu'on devine ton visage ?

Pour surmonter l'homme, il faut emprunter le chemin de la résignation, qui passe, successivement, par la profondeur épique, la superficialité comique et la hauteur tragique, pour aboutir aux ruines sans chemins ni géométrie, aux rires et pleurs tournés vers les étoiles.

En mythologie, on naît d'une côte (Ève), d'une cuisse (Dionysos), d'une tête (Pallas), jamais – d'une âme.

Pour savoir que les choses connues ne sont pas grand-chose, il faut en avoir connu énormément.

Pour être convaincant, il leur faut, sous les pieds, un sol solide, une chaire universitaire ou une profonde expérience, tandis que rien n'y vaut un abîme.

Il faut avoir des dons de Kant ou Heidegger, pour briller par son essentialisme ; tandis que même sans talent aucun on se fait remarquer par son existentialisme. La conclusion : défier les moyens essentialistes, se méfier des buts existentialistes - en se fiant aux contraintes, ayant du mordant ironique.

Le fond de l'homme est tapi de mathématique : je ne peux expliquer la manie de collectionneurs que par la notion d'ensemble qui, câblée, les travaille de l'intérieur ; de même, chez ceux qui préfèrent l'opération aux opérandes, je devine souvent un corps, un groupe ou un anneau tout algébriques.

Ce que Voltaire dit des (bons) genres vaut pour les systèmes : sans ou avec un système on n'échoue que par l'ennui.

Tout le monde sait rire de soi-même, mais du soi hésitant et maladroit, tandis que c'est le soi arrogant et bon calculateur qui le mériterait davantage.

J'admire ce livre d'autant plus fort, que sa puissance externe n'a aucun lien avec la faiblesse interne de son auteur.

Des chemins, dont les pieds du goujat éprouvent le prurit, il y en a hors de toute poussière, pierraille ou bitume ; mais le mode de déplacement, sur ceux-ci, n'est point la marche, mais la danse, le vol ou la chute : le voyage est bon, « pourvu que ce soit hors du monde »** - Baudelaire.

En avançant dans un terrain profond, on est tenu à prendre tant de précautions qu'on finit par ramper ; la hauteur, elle, ne se donne qu'à l'aile insouciante, munie d'un regard perçant.

Je tends mon arbre de quête et je m'attends à ce qu'un arbre lecteur s'unifie avec lui, dans une fusion foisonnante ; mais, la page tournée, mon arbre chute, et je ne dois pas m'offusquer, si tout un chacun, sans arbre interprétatif à lui, se serve du mien comme d'un vulgaire bois de chauffage ou d'allumage. « L'arbre une fois abattu, en prend du bois qui veut »** - Érasme - « Arbore deiecta, ligna quivis colligit ».

L'intensité comme but et contrainte : que le premier et le dernier pas se fassent par enchantement. Les sots de tous les temps : partir de l'enchantement et aboutir au désenchantement ; les naïfs font un parcours en sens inverse. La bêtise moderne : partir et finir par désenchantement.

Ce n'est pas le caractère passager des choses qui justifie l'ironie de leur approche, mais l'absence absolue de miroirs, dans nos palettes, et la contingence de nos pinceaux. Et Sartre : « Dans l'ironie, l'homme crée un objet, qui n'a d'autre être que son néant » - ne veut pas y voir un modèle parmi d'autres, qui ne sont néant que face à l'existence.

Les nœuds modernes se dénouent grâce aux algorithmes sans failles ; et l'orgueil de suspendre son jugement ou de tirer son épée devint pure bêtise. Le dogmatisme tranchant ou le scepticisme acéré ne servent plus qu'en matières éphémères.

Tout homme intelligent passe par la tentation du dogmatisme ou du relativisme ; pour se débarrasser de celui-ci, suffit le talent ; pour maîtriser celui-là, suffit la noblesse ; les deux - armés d'ironie, c'est à dire d'une saine distance. Le fruit de cette fusion, c'est le culte de l'intensité égale sur l'axe des idées et des valeurs : se détacher de l'horizontalité du bruit, pour demeurer dans la verticalité de la musique, devenir vecteur de ce qui tend vers le beau ou le sublime. Cet axe, unifié par la dialectique (Hegel) ou par l'égale intensité (Nietzsche), peut s'arracher à son unique dimension et se généraliser en arbre à inconnues, ouvert à l'unification avec d'autres arbres.

Mon regard est ce que ma noblesse, même en larmes, inculque à mes yeux, même secs. Et la noblesse est difficilement compatible avec les déceptions, qui, presque toujours, sont signes de bêtise. La seule déception, trahissant non pas le peu d'intelligence, mais une certaine noblesse, est le regret de ne pas avoir assez de talent, pour embellir mes ombres.

La passion-pathos sans passion-plaie se rapproche du démos jovial. « L'homme ironique n'est qu'un homme pathétique blessé »*** - Morgenstern - « Der Ironiker ist meist nur ein beleidigter Pathetiker ». L'ironie divise, l'humour unit.

Pour l'écriture de la musique vitale, la force est trop monocorde ; la faiblesse y a des ressources insoupçonnables, surtout à la verticale. Et la grandeur se prête mieux à l'écrit qu'au fait. Plus je suis faible, plus souvent se présenteront les occasions de montrer ma grandeur.

L'ironie est l'un des rares moyens pour valoriser la faiblesse et pour gagner un peu de liberté gratuite ; elle ne te rend jamais plus fort, mais elle t'amène à être plus libre.

Les plus grands bavards écolâtres sont aujourd'hui ceux qui prêtent au silence les vertus de profondeur et de majesté et en chantent la communion et le déchiffrement. Quels hymnes à la solitude et à l'angoisse se composent dans leurs colloques, se terminant par des dîners en ville ! Les intellectuels repus se grisant de déceptions.

Le comique exige d'être recherché, poli, rendu succinct, c'est en quoi il est supérieur au tragique, qui se trouve partout, où se fait jour la vie, débordante et crue.

Un seul des verbes - être, vivre, écrire - peut s'allier à la sagesse : on est plus souvent faible que sage, on vit au hasard de l'insignifiance, seul l'écrit peut parfois damer le pion au hasard et à la faiblesse, et encore…

Je me relis et je n'y trouve aucune trace des lieux, où je bouquinais ou bossais ; ni Moscou ni Paris, mais la Méditerranée, elle y est omniprésente, elle qui illuminait les autres, elle qui m'enténébra. Je me fiche de ma cervelle comme de mes muscles ; je veux coucher mon âme en compagnie de mes caresses.

Entre le don de plume et l'intelligence - aucun lien ; la plupart des hommes intelligents, en se mettant à écrire, n'exhibent qu'une bêtise piteuse. Socrate dut s'en douter.

La surface, ou l'épiderme, permet de visualiser la profondeur ou de caresser la hauteur.

Ce que je reproche à la gaieté est de répandre en plate étendue ce qui avait une chance de s'élever jusqu'à la hauteur d'un enthousiasme.

De l'accélération du progrès : pas un seul dieu nouveau depuis deux mille ans, pas un seul philosophe nouveau depuis cinquante ans, pas un seul poète nouveau depuis vingt ans. Et le dernier homme nouveau, R.Debray, je le croisai il y a cinq ans…

Le fait de dire tout haut ce qui doit n'être dit que tout bas, en aparté, doit être considéré comme une chute. Et de quel essor et de quelle puissance peut-on avoir besoin, pour chuchoter ce que hurlent, impudiques, les autres !

La fraternité contemplative offre l'âme ; les bras, les cerveaux ou les épaules sont affaire de la coopération active. « Le pygmée, juché sur les épaules des géants, voit plus loin que les géants eux-mêmes » - Lucain - « Pigmaei gigantum humeris impositi plusquam ipsi gigantes vident ». Mais le pygmée se réduira aux choses vues, tandis que le géant aura laissé son regard. Le géant crée la hauteur ; le pygmée a toutes ses chances en profondeur ; en hauteur, il « n'est monté que d'un grain sur les espaules du pénultime » - Montaigne.

Les plus pures des abstractions antiques se trouvaient à l'aise en compagnie des ivrognes, hétaïres ou pâtres ; de quelles ivresses, de quelles voluptés peut se réclamer ce sage moderne, dont les seules quêtes sont : l'Être, l'Un et l'Ego (si enivrants et banals pour un Athénien et si sobres et ampoulés pour un Parisien), sont-ils transcendants ou transcendantaux, immanents ou réels ? - des robots enrayés, des programmes, qui bouclent dans un vide stérile des circuits sans vie.

Parmi les valeurs assurant un succès littéraire, l'intelligence semble être le pivot central, inamovible ; jadis, la réussite, à 90%, étais due au talent, à 9% - à l'intelligence, à 1% - au savoir ; aujourd'hui, cette proportion se renversa, mais l'apport de l'intelligence reste le même.

Les pays avec le taux de philosophes et de poètes professionnels le plus élevé du monde : la Suisse, la Belgique, les USA. C'est aussi dans ces pays-là que la révolte serait la plus intransigeante, la liberté - la plus menacée, l'esprit - le plus raréfié, mais la philosophie de l'esprit - la plus respectée. « Aux USA, la sentimentalité et le sexe s'épanouissent au dépens de l'amour » - Badiou. Toutes les passions s'y réduisent aux giclées de neurotransmetteurs.

Les sons et les couleurs entrent dans ma conscience, sans que le moi le réclame ou y intervienne ; c'est le moi qui doit y être (en)traîné, et son apparition, comme à l'intérieur de la conscience, marque le début du Je réflexif.

Enlevez à l'écrivain moderne les noms propres, le souci et le jargon du jour - et la triste nudité de sa cervelle n'inspirera que pitié et honte.

Choisissez, au hasard, un nombre (parmi 0,1,2,3,4), un élément (parmi air, terre, feu, eau) et un verbe (selon la modalité : vouloir, devoir, pouvoir, l'auxiliarité : être, avoir, faire, la créativité : imaginer, inventer, feindre, la phonétique : pendre, peindre, pondre ou selon n'importe quel autre critère) ; aucune vie ne suffira, pour épuiser la question : que veut dire leur combinaison ? - c'est pourtant le contenu de 95% des écrits philosophiques.

Dans la dispute entre la profondeur et la hauteur, c'est encore la musique qui tranche le plus définitivement : l'intelligence, vouée à la seule profondeur, ne peut battre que de sourdes cadences, tandis qu'en hauteur on croise même jusqu'aux inanités sonores (Mallarmé).

La dérive d'une Bouteille à la Mer, est-ce un chemin ? Est-ce encore l'écho d'un beau naufrage ou déjà l'annonce d'une piteuse épave ?

Les immobilistes s'opposent aux hommes de progrès ; ceux-ci prônent la réconciliation (die Aufhebung hégélienne) aboutissant à un gain de hauteur (die Erhebung) ; ceux-là se contentent de garder une hauteur incommensurable et inaltérable, après avoir acquiescé au monde entier.

Tous ceux qui saluent une évolution ou une expansion de la nature psychique, poétique ou intellectuelle de l'homme font preuve, systématiquement, d'une étrange bêtise. Voici, par exemple, une perle d'un homme de progrès : « La pensée moderne a réalisé un progrès considérable en réduisant l'existant à la série des apparitions, qui le manifestent » - de ces abominables ratiocinations dont les Français teutonisés sont les seuls à détenir le secret.

Présentez à un philosophe, un tantinet imaginatif, une phrase du journal d'aujourd'hui, une phrase composée par un ordinateur et un beau vers : il y trouvera, respectivement, de la largeur statistique, de la profondeur mystique, de la hauteur lyrique. C'est cela, l'intelligence mécanique, ou plutôt ses trois degrés successifs.

Tôt où tard, tout homme lucide fait ces deux terribles découvertes, touchant au Temps et à l'Espace : l'Histoire n'a aucun mystère à nous livrer ; l'univers n'a pas de capitale, où pulserait la fontaine, que cherche tout créateur ; de toute province perdue peut jaillir un premier jet de la création. Et l'on arrête ses recherches temporelles et se plonge dans ses trouvailles hors espace.

Chose, objet, substance, essence, existence, étant, être, l'Un, Dieu - quand je réussis à les traiter, tous, comme des objets, je peux proclamer la mort de Dieu comme l'aboutissement de l'éternel retour du Même, étalé en mille facettes : « Dans l'infini - l'éternel retour du même ; au ciel, le multiple devient l'Un, le système » - Goethe - « Wenn im Unendlichen dasselbe sich wiederholend ewig fließt, das tausendfältige Gewölbe sich kräftig ineinander schließt ». Semper alternum des commencements extérieurs n'est possible que grâce à semper idem des naissances intérieures.

L'ironie est question de style et d'élégance et non pas de conciliation ou de tolérance (c'est dans l'ironie que Hegel placerait sa fumeuse synthèse menant tout droit vers la vérité…). L'ironie commence par la reconnaissance, que la fabrication de vérités est une chose banale, ne méritant pas qu'on la prenne au sérieux.

Où peut mener la création ex nihilo est bien illustré par l'étymologie du Plan divin : Je créerai comme c'est écrit ! Ce qui, en araméen, se dirait - abracadabra !

Dans le métier de haute couture - enfilage de pensées, je suis fournisseur de hauts modèles (top-models), de perles langagières.

L'avantage principal d'une paix d'âme est d'offrir les meilleures conditions, pour en peindre le tumulte.

On perçoit le ridicule de la profondeur aristotélicienne en retrouvant, tels quels, les concepts de cause, agent, matière, produit dans les work-flows modernes banalissimes.

Mon français écorché fera sourire plus d'un lecteur indifférent, ce qui m'arrange : l'un des buts de ce livre étant de me rire de mes propres écorchures.

Si ma langue est si souvent rompue, c'est peut-être que je tente trop lourdement de la ployer (Montaigne).

Lorsque, en cherchant la paille dans l'œil de mon prochain, j'entends que, n'étant pas autochtone de souche, je devrais chercher la poutre dans mon propre œil, je m'insurge contre ces deux ruines de l'arbre, dont je n'assume l'avenir que sous forme des cendres. Mourir, ni par le temps ni par la main des hommes, mais d'une fusion-unification entre l'air des mots, le feu de l'âme et cette terre française, qui me met près de ses meilleures fontaines, dont l'eau me reste intouchable.

L'intello français étant absorbé par la spiritualité du jazz ou de W.Allen, je dois faire appel aux Valaques pour appuyer mon intérêt à Port-Royal ou au salon de madame Geoffrin.

J'ai de la sympathie pour la trouvaille variable des mensonges furtifs, puisque ainsi, par une négation toute mécanique, on fait un pied de nez à la recherche constante de la vérité éternelle.

La négation mécanique aide à me débarrasser de la terreur devant les pédants : prenez la bêtise raisonnable – le mensonge d'une conscience indépendante est une conscience libre – et comparez-la avec la bêtise savante - « La vérité de la conscience indépendante est la conscience servile » - Hegel - « Die Wahrheit des selbständigen Bewußtseins ist das knechtische Bewußtsein ». Le maître vaut par ses mensonges, devenus vérités à la génération suivante ; l'esclave vaut par la mémoire des vérités courantes. L'indépendance d'esprit est dans le sacrifice (de ce qui ne dépend plus que des autres), plutôt que dans la fidélité (à ce qui ne dépend que de moi).

Commettre une erreur capitale - ils sont terrorisés par cette perspective, sans se douter, que leur premier souci aurait dû être - ne pas se fendre d'un banal et véridique ennui.

Deux cas de figure intéressants dans les rapports entre l'écrivain et son herménaute : ou bien la lecture du second n'apporte rien de plus haut, ou bien la lecture du premier, après celle du second, n'apporte rien de plus profond. La valeur de l'écrivain se mesurerait uniquement en hauteur.

Ceux qui geignent le plus fort leur désenchantement ne surent jamais chanter. Ceux qui narrent les images sont ignares du chant.

L'ironie n'abat que des idées minables ; l'idée irréductible aux mots serait couronnée, voire rehaussée par l'ironie généreuse quoique impitoyable. « Une idée est un concept accompli jusqu'à l'ironie »** - F.Schlegel - « Eine Idee ist ein bis zur Ironie vollendeter Begriff ».

Le plomb que je voue à mes ailes provient peut-être non pas des profondeurs de la terre, mais d'un fusilier ou d'un imprimeur ; avoir tiré des coups de feu, avoir tiré des livres - pour me permettre une vie à tir d'ailes.

L'erreur irrémissible des profonds consiste à voir dans la pensée un produit fini, tandis que, pour les hautains, elle est de la matière première ; les premiers l'avalent et la digèrent, les seconds la pétrissent et malaxent comme de la pâte molle, pour la soumettre à leur propre feu.

Ce n'est ni la cervelle ni l'estomac que vise mon livre ; et je devrais me réjouir, que personne ne l'avale ni le soupèse, puisque « être indigestes, c'est ce qui assure l'immortalité des œuvres d'art » - Musil - « die Unsterblichkeit der Kunstwerke ist ihre Unverdaulichkeit ».

On peut juger de l'intérêt d'un courant d'idées par la variété ou l'amplitude des talents qui s'y adonnent : quand on voit l'ennui d'un même ordre, qui émane des meilleurs ou des pires des psychanalystes ou des phénoménologues, on comprend pourquoi, parmi les nietzschéens, on trouve les pires et les meilleurs des talents.

Le jour le plus sinistre pour un invétéré rêveur sera celui, où l'on aura définitivement prouvé, que, déjà, dans la première cellule vivante était contenu l'algorithme, qui devait mener, inéluctablement à l'homme, qui rêve le beau et rougisse pour le bon. Le second, à l'échelle de la sinistrose, sera celui, où l'on fabriquera une cellule à partir d'une collision de cailloux.

L'ironie est un sens des hiérarchies, le refus du sérieux, que votre antagoniste prête au niveau courant ; c'est pourquoi, face aux Européens, les Américains sont si pitoyables, avec leur sérieux indécrottable, voué à l'Administration, au management, à la drogue, à l'homophobie, au salut de l'âme.

À partir de la requête : « Est-ce vrai que 2 + 2 = 4 ?  », il est facile de diviser les répondants en trois catégories - naïfs, poussifs, créatifs ; les premiers voudront remplacer 4 par 5 ou se référeront à la logique universelle, les deuxièmes interrogeront l'alphabet auquel appartiennent les graphies 2 et 4, les troisièmes se demanderont de quelle addition et de quelle égalité il s'y agit.

La raison de mon affection pour les impasses : toute recherche de la pureté ou de la compassion y aboutit ; n'ouvre de grands chemins que la recherche du lucre.

C'est la position debout qui conduisit le langage de l'homme du borborygme à la métaphore ; mais seule la position couchée permet de produire des métaphores irréductibles aux borborygmes.

Les citations de ce livre sont un tribut à l'intentionnalité et, en même temps, sa réfutation : tant de mes métaphores gagnent (en clarté) à être encadrées par un arbre structurel (des substances ou relations) et par un arbre logique (des fraternités, négations ou antonymes) ; mais l'unification avec d'autres arbres aurait tout autant gardé l'essence du mien.

Le philosophe s'intéresse aux textes et non pas à la littérature ; il s'ennuie à mort avec le profond et avec l'intelligent ; pour tester sa faculté de débrouillage savant et tropique, il lui faut de l'aléatoire, du décousu, de l'insensé ; c'est ce qui explique la volupté des charognards professoraux à autopsier et à glorifier des déments et des faibles d'esprit, tels que Mallarmé, Trakl, Khlebnikov, Joyce.

Le noble ou le sacré n'émanaient pas plus du trône et de l'autel que de leurs héritiers modernes, mais ceux-là, au moins, engendrèrent tellement de belles métaphores, que je ne vois toujours pas surgir de la Bourse ou des salles-machines.

Ceux qui affrontent la mort, sourire aux yeux, furent connus d'avoir affronté la vie, grimace aux lèvres.

Pourquoi disparurent les sirènes ? - parce que tous les marins, au lieu de s'attacher voluptueusement à un mât, se bouchent leurs oreilles d'auto-pilotes ; rien n'est plus destiné aux naufrages ; les bouteilles de détresse ni ne reçoivent ni n'émettent aucune ivresse ; les ménades sont au chômage technique. Et après avoir perdu leurs plumes, les sirènes perdirent leurs voix.

Jadis la vie fut ennuyeuse, et l'art y apportait de la bigarrure, de l'étonnement et du dépaysement ; aujourd'hui, je ne sais plus où l'ennui a sa source principale, dans une vie transparente ou dans un art sans ombres. Faute d'un soi intéressant, se prêtant à un dialogue, les profonds sont terrassés et les hautains foudroyés - par l'ennui ; ils trouvent le palliatif en psychanalyse, en gastronomie, en débauche ou en journalisme.

Le sérieux ne sied qu'aux balivernes ; il est le dernier refuge des imbéciles ; plus un sujet est tragique et profond, mieux un courant ironique et hautain en essuie les larmes.

Le point d'interrogation semble s'inspirer de la forme de l'oreille. La bouche est un trait d'union, les yeux - les points de suspension. Et c'est Freud qui découvre où se cache l'orgueilleux point d'exclamation (en deux morceaux, masculin et féminin) et les parenthèses béantes.

Le masque de la transparence, masque brodé de routines et d'habitudes, n'est porté que par des sots, orgueilleux, imperturbables et vastes ; les profonds et les hautains se résignent à l'authenticité de leurs visages opaques, animés par un cerveau créateur ou par une âme déracinée.

Le progrès de la compréhension des discours des sots est toujours quantitatif (et l'on finit par comprendre même les jargonautes philosophiques) : mieux on comprend un penseur-poète, plus on l'admire ; plus on comprend un professeur prosaïque, mieux on le méprise.

À mettre dans Introduction au végétarisme : La grande dame, avant de s'attendrir au théâtre sur Roméo et Juliette, déchiqueta avec ses canines et introduisit dans son tube digestif la côte, découpée dans le cadavre de l'agneau, tué par une décharge électrique dans l'abattoir municipal.

Le voyage à partir du rien vers l'être, en s'arrêtant sur les étapes de l'étant, s'appelle le devenir. Telle est l'abyssale philosophie de Parménide, Hegel, Sartre, Heidegger. Certains s'apercevront, à la fin, que l'être n'est rien d'autre que le rien du départ ; d'autres, encore plus perspicaces et courageux, appelleront cette bourde gênante - éternel retour du même, se détourneront de toute négation, pour prôner l'acquiescement universel.

L'écrivain intéressant n'aborde que des sujets graves, pour ne les traiter qu'avec légèreté et cynisme ; et c'est avec lourdeur et sérieux que les raseurs s'attardent aux seuls sujets qui sont à leurs portée et hauteur - aux balivernes.

Il est certain que les profondeurs du savoir recèlent quelque chose de solide, y croire et s'appuyer la-dessus est sain ; la hauteur du regard naît d'un vide saint et aérien, où rien d'aptère ne saurait se maintenir. Mais la verticalité donne le vertige ; la platitude rassure et calme les consciences aux ailes rognées.

Pour mériter notre attention, tout livre doit former un idéal. Un algébriste rappellerait, que cet idéal se définit au sein d'un anneau de l'éternel retour ou d'un corps ouvert à toute manipulation, tandis qu'on nous assomme de sous-représentations de certains groupes par trop associatifs et pas assez réflexifs.

Peu importe à quel moment je suis visité par une idée - en courant, en marchant, en rampant -, elle ne doit surgir de mes mots qu'en dansant ; tout bruit de la vie doit y être remplacé par la musique. Laisse d'autres parler d'authenticité ou d'amplification, sois filtre.

Ceux qui affichaient le plus grand mépris face à la foule, furent de ceux qui éprouvaient la plus grande soif de gloire auprès d'elle. Plus fréquemment et ironiquement je lui dis oui, mieux je me désintéresse de ses jugements.

En dessinant sa vie non en lignes droites, mais en pointillé, on reste dans les avant-derniers pressentiments et évite la pénible idée du sentiment dernier : « La mort trace la dernière ligne des choses » - Horace - « Mors ultima linea rerum est ».

En cherchant un compromis, en calculant une moyenne, en modulant ou en équilibrant, entre la profondeur et la hauteur, entre l'humilité et la fierté, entre la honte et la pureté, soit on se retrouve dans une platitude, c'est à dire dans un silence, soit on n'en garde que l'intensité, c'est à dire la musique, cette meilleure rencontre des extrêmes, au foyer du beau.

Des mélodies ou des harmonies font venir les mots ; si la musique, qui en naît, est divine, des idées y apparaissent, comme par un coup de baguette magique. Il n'y a pas beaucoup de place aux fichus silences et secrets, dans lesquels mûrirait la pensée. Apologie du pédant et du brigand ! La pensée est un journalier bruyant au service de son employeur grand seigneur, le mot. Invisible, elle n'a pas besoin de se dissimuler. Ce n'est pas le secret qui embellit la vertu, mais sa franchise avec le vice.

Peindre des raisons sans faits - noble et subtile tâche ; les tâcherons narrent des faits sans raison.

Je pense, donc je puis, donc je suis, donc je fuis - le parcours du capitulard.

L'oubli de l'être est une paraphrase de la mort de Dieu, et pour ces deux carences, les remèdes respectifs, le souci et l'intensité, sont des synonymes. Curieusement, même leur demeure serait la même - le langage ! Mais tous les deux ne sont peut-être que l'incapacité d'y lire un retour éternel du Même.

Peut-on être, en même temps, immunisé contre le pessimisme et allergique au désespoir, être optimiste à l'occasion et rejeter l'espérance inodore ? L'espérance est affaire des poumons : désespérer en respirant, espérer en soupirant - à l'inverse de Cicéron : « tant que je respire j'espère » - « Dum spiro, spero » et d'Anselme : « désespérer en soupirant, respirer en espérant »*** - « desperem suspirando, respirem sperando ».

Un paradoxe entre noms et verbes, prix/valeur et apprécier/valoriser, peut se voir dans la définition du bon et du mauvais narcissisme : le mauvais valorise, de l'extérieur, le prix de ses copies, et le bon apprécie, de l'intérieur, la valeur de ses créations ; chez le premier, ses productions sont des traces reconnaissables du soi, chez le seond - des échos d'un soi inconnaissable.

La capacité de s'étendre, que les sages associent à la profondeur de l'esprit, convient beaucoup mieux à la vaste platitude. Et si la hauteur s'éprouvait par un rétrécissement extrême, on l'apparenterait au néant.

Les imposteurs, qui veulent imiter Narcisse, se soucient surtout de miroirs, dans lesquels ils font refléter leurs basses têtes, à défaut de hauts visages ; ils ne comprennent pas, que le vrai outil du narcissisme est le regard.

Ce n'est pas le séjour au milieu du beau ou du bon, qui détermine l'envergure de l'homme, mais sa navigation entre ces deux sphères ; le talent et l'ironie sont ces deux guides, qui accompagnent les passages respectifs de l'éthique à l'esthétique et vice versa.

Que peut vouloir dire « au nom du Père… », si, par définition, on ignore le nom de l'Intéressé ? En toute rigueur, on aurait dû psalmodier : « par référence au Père… ». Tous savent, que c'est l'inexistant qui se prête le mieux aux métaphores et ellipses.

Les sots préfèrent le labyrinthe, où domine le chemin ; les savants bâtissent des réseaux, où domine le nœud ; l'ironiste part des nœuds inexistants, ce qui transforme tout chemin en errance, en impasse ou en pointillé, et cette structure finit par présenter tous les traits d'une authentique ruine, à l'espace discret et au temps arrêté.

Il n'y a pas de chemins droits, pour monter au Parnasse, surtout si l'on m'observe de la Montagne Oblique, l'Hélicon. Guidé par les Muses, Apollon devient Dionysos.

Dans nos émotions, ce qui est grave est insondable, et ce qui est amusant est inépuisable. La forme sérieuse d'un fond sérieux est ridicule ; la forme légère d'un fond léger est banale. C'est pourquoi, chez le sage, le sérieux s'élève par l'ironie et le comique se creuse jusqu'au sérieux.

Comment reconnaît-on la naissance imminente d'un mystère ? - par des annonciations de conceptions miraculeuses. Comment une solution, garantissant des multiplications de pains, s'élève-t-elle jusqu'au mystère des péchés inexpiables ? - par une épiphanie, nous rendant momentanément aveugles.

Ceux qui me soutinrent le mieux sont ceux qui placèrent un zéro là où, naïvement, je m'efforçais à attacher des chiffres significatifs. C'est avec des zéros bien ciblés qu'on change le mieux l'ordre des choses impermanentes.

Qui est encore plus raseur que le bougon passif, pestant contre son temps et vénérant une époque révolue ? - le terrien dynamique, béat et résolument moderne ! L'intemporel devint translucide aux yeux, privés de regard. Le poète ne devient absolument moderne (Rimbaud) qu'une fois son regard éteint par le souci du temps.

Quelques questions anthropomorphiques, au sujet de Dieu : main de Dieu - combien de doigts ? Dieu est omniscient - où est Sa mémoire centrale ? dans la moelle épinière ou dans l'hémisphère cérébrale gauche ? Dieu récompensera le vertueux - par un chèque ? payement en nature ? Dieu est en colère - tape-t-Il du pied ? bave-t-Il ? Dieu reconnaîtra les siens - à l'odorat, au goût, au toucher ? par reconnaissance des formes ?

Dans ma géométrie spirituelle, les deux dimensions de la platitude s'appellent temps et espace, sujets mystérieux, mais dont l'étude n'a jamais produit de mystères ; sur la troisième dimension naît la dialectique entre le haut et le profond, où aucun mystère n'affleure, on ne peut y compter que sur ses propres vertiges, pour creuser ou pour s'envoler. La bonne dialectique n'est pas une neutralisation, mais une unification.

Pourquoi opposer la communication dans l'espace à la transmission dans le temps (R.Debray), puisque non seulement on peut communiquer à travers les temps et transmettre à travers l'espace, mais les meilleurs de ces contacts se font hors temps et hors espace, soit en profondeur, soit en hauteur ? Et même si « l'intrication temporelle est supérieure à l'étalement spatial, le non commutatif est supérieur à la symétrie »* - Badiou, le oui distributif est supérieur à la réflexivité.

L'analyse mathématique débute avec des suites – l'arbitraire du premier pas plus la règle du passage du pas n au pas n + 1 - le contraire d'une analyse intellectuelle, où une haute Loi dicte le premier pas et tout enchaînement est méprisé. Dans un groupe algébrique, on sait apprécier l'élément zéro et l'élément neutre, les bases d'une pensée associative, comme en philosophie. « La vraie pensée est une pensée de gens, qui ont quitté la série pour être des groupes » - Sartre - à cette pensée des opérandes, il manqueraient des opérations, pour constituer un arbre.

Celui qui se dévore soi-même ignore la saveur (ou la fadeur) des autres. Son meilleur appétit se réveille, lorsqu'il se hume lui-même. Ce plaisir est méconnu de ceux qui ne dévorent que les autres. L'appétit de la multitude n'a rien à voir avec le visage, mais gît entièrement dans la cervelle.

Peu d'intérêt pour le procès ou le jugement. Propension à commencer par une condamnation ou un acquittement. Sans aucune envie d'enchaîner par une exécution ou un oubli d'entraves.

C'est Jules César qui expliqua, mieux que quiconque, la raison de l'intranquillité des poètes : « Plus que de ce qu'ils voient, les hommes s'inquiètent de ce qu'ils ne voient point »**.

Ceux qui sont incapables de broder une vision intellectuelle du monde, veulent l'en protéger en invoquant son manteau sacré, cousu de vie réelle et impénétrable à l'abstraction. Et ils l'habillent en paillettes, ignorants qu'ils sont du fait, que l'univers n'est sacré que nu. Un déshabillage conceptuel et artistique annonce plus de promesses chaudes que leurs habits imperméables.

Le sage représente le monde, le poète l'interprète, le journalier le modifie ; Platon se moque de Marx, Nietzsche ne le remarque guère ; tant d'invariants réels ou d'unifications imaginaires nous laissent devant le même arbre.

Il faut nous méfier de l'ivresse, qui accompagne nos incursions dans l'inexistant : la bêtise et la banalité l'innervent même plus que le réel même ; l'imaginaire doit compléter le réel, sans se substituer à lui ; sans la profondeur du savoir et la hauteur du valoir, les deux risquent de ne former qu'une vaste platitude.

La méta-ironie consiste à croire l'ironie – constructive, et le sérieux - destructif.

L'écrit lui-même devrait être un rêve, - au lecteur de savoir fermer les yeux et de choisir sa nuit ; l'écrit des charlatans provoque presque le même effet : il est somnifère et nuit, sans rêve ni lumière ni ombres.

De l'importance de la culture générale dans les affaires publiques ou privées : Hitler pouvait refuser le privilège de fournisseur attitré de chambres à gaz à celui qui n'était pas assez sensible à la peinture ou à la musique ; Staline pouvait accorder deux voire trois années de sursis à un poète, qui saurait la différence entre un Ossète et un Géorgien, mais destiné à recevoir une balle dans la nuque. Congédier son domestique, pour avoir violenté Vaugelas (Molière), est un abus de la même lignée.

La maîtrise de la verticalité : avoir sondé la profondeur, pour donner de l'élan ironique et sacrificiel à mon esprit ; avoir prêté un serment de fidélité à la hauteur, pour que s'y éploie mon âme ; avoir un pied-à-terre dans la superficialité, pour que mon cœur s'y adonne à la caresse des sens.

L'œil s'humidifie ou s'enflamme, et la cervelle en est souvent complice, pour l'entretenir ou le traduire ; la dévoyeuse, la componction à traquer, la gravité desséchante ou frigorifiante, se tapit dans l'écriture.

L'ironie est, avant tout, question d'imagination et de puissance - savoir recréer ses propres saisons d'âme, que ce soit dans des ténèbres boréales ou sous un soleil de Midi. Quand on en manque, on est soit un mouton, subissant le calendrier commun, soit un robot, optimiste ou pessimiste, - vivant dans le meilleur (Leibniz) ou dans le pire (Schopenhauer) des mondes.

Celui-là n'a rien à dire, le reproche qu'on entend, le plus souvent, chez les sourds au chant ; ça ne marche pas, disent les inaptes à la danse ; ça ne colle pas, se lamentent les esclaves des étiquettes, inhabitués aux mots libres.

Plus lucide est la conscience de mon impuissance, plus résolument je veux ne vivre qu'intensément.

Jadis, on tenait à son visage et méprisait son corps ; aujourd'hui, tant de soucis pour son corps, mais il n'y a plus de visages.

Où la part de vérité est plus désirable que la vérité entière ? - dans une poésie, dans un décolleté, dans un diagnostic létal.

L'intérêt qu'on porte aux frontières peut viser plusieurs fins : la curiosité de leur franchissement, la chaleur d'une fraternité qu'elles engendrent, le vertige d'un élan vers elles ; la connectivité de l'espace, la clôture dans le temps, l'ouverture vers l'infini.

La superstition anti-poétique : dans une paix d'âme, croire en irréalité de la mort, s'accrocher, par l'action, au réel de la vie ; la foi poétique : trembler, dans son esprit, devant la réalité de la mort, vibrer, dans son âme, pour l'irréel de la vie, c'est à dire pour son rêve.

Sur de vraies idées s'appuient les fondations, se comptent les étages et se scrute le vide du ciel. Sur de fausses - l'envie de s'envoler ou de virevolter. « On perdrait courage si on n'était pas soutenu par des idées fausses » - Fontenelle.

Pour un béat optimiste, la vie est une solution et guère un problème. Comme, pour le vrai pessimiste, la mort n'est pas un mystère, mais un problème. « Ne se suicident que les optimistes » - Cioran. Et l'ironie est une capitulation inconditionnelle du pessimisme surarmé de la raison devant l'optimisme désarmé de l'esprit.

Bâtis des ruines, destinées à la vie. On se méprendra sur ses habitants, qui ne peuvent être que fantomatiques. C'est la bêtise humaine qui voit dans tout fantôme - un mort.

La chair, le muscle, l'épaisseur d'une belle idée sont constitués presque exclusivement de vernis ; chez ceux qui n'en ont pas, et qui se gargarisent de leurs idées nues, on se croirait face à un squelette (Hegel ne m'y contredirait pas).

L'ironie dévitalise l'élan lyrique, elle est ennemie cynique de l'amour, elle est donc déconseillée aux femmes. « L'ironie est une affaire des hommes, comme le jeu d'échecs ou la philosophie » - E.Jünger - « Die Ironie ist Männersache wie das Schachspiel oder die Philosophie » - puisque aux échecs comptent les positions et en philosophie comptent les postures, et non pas les poses, hélas.

Mon talent (intellectuel, poétique ou donjuanesque), est-il si nettement au-dessus du talent pragmatique de l'homme qui a réussi, pour que je puisse traiter les hommes, qui ne s'aperçoivent pas de moi, d'aveugles ? Tant de perles pourrissent dans des coquilles sans vie, dans des profondeurs polluées par des chercheurs d'épaves.

Mon arbre est un compromis, ou mieux - une union, ou encore mieux - une unification entre le matérialisme et l'idéalisme : j'admire l'existence même des constantes dans l'univers de la matière et j'admire l'essence même des variables ou des inconnues, dont est capable l'univers de l'esprit. Mais l'admiration, c'est un autre nom pour désigner la caresse, qui est le commencement ou la racine de tout.

Il y a tant d'aberrations logiques, en français et en allemand, à cause de l'article indéfini coïncidant avec le nombre 1 ; prenez, par exemple, un attroupement de 3 Français, ou mieux - de 1 Français, de 3 Françaises, de 7 Bataves, de 11 Helvètes - et fourrez-le, en tant que sujet, dans le Chant du Départ : pour elle un Français doit mourir, le sacrifice d'un bouc émissaire devenant une boucherie sans solennité aucune. Tandis que dans ein Volk, ein Reich, ein Führer, on touche aux nombres et non pas aux espèces ; à comparer avec ce net contraste : a nation, an empire, a leader - one nation, one empire, one leader.

Que la gent spinoziste est constituée, essentiellement, par l'idiot du village, se voit dans cette ahurissante confession de l'un d'eux : « M'inscrire dans l'être par une œuvre qui dépasserait le temps, servir un public et le convaincre de la pertinence de ma réflexion par sa cohérence » - je ne sais pas ce qui y est le plus comique et répugnant : l'idiotie et la misère du style, l'idiotie et la mesquinerie de l'ambition, l'idiotie et la sénilité de la cervelle ?

Partout, sur mon corps, peut se loger la poésie : la caresse - poésie des doigts, la danse - poésie du pied, le chant - poésie de la bouche, l'humilité - poésie du cou, le rêve - poésie des yeux, la musique - poésie de la cervelle, le jeu - poésie du sexe, l'ivresse - poésie du palais.

Vouloir rester incompris est aussi bête que ne compter que sur ce qui est à comprendre ; les mélodies de l'inconnu s'écrivent entre les lignes, et elles valent plus que les lignes du connu.

On a besoin de plus d'énergie, de talent et de force, pour entretenir la pose de perdant que pour tenir le rôle de gagnant.

Je veux chanter, en poète, l'esprit ou l'amour, la vie ou l'âme, et voilà qu'un zoïle bienveillant devine, que ce ne sont que des représentations de l'être (ou, pour paraître plus savant - de l'ousia), - me voilà proclamé métaphysicien, et mon chant promu ratiocination.

Toute mise en place d'une représentation doit respecter la rigueur et la cohérence d'un méta-paradigme apriorique, contenant certaines notions de base, telles que : graphe de concepts, réseau sémantique, scénario, sujet, essence, événement, et que tout informaticien moderne maîtrise sans peine. Mais quand les pédants ou les bavards, Aristote et Kant y compris, tâtonnent autour de ce sujet, cela donne un verbiage amphigourique, appelé métaphysique. Le cogniticien s'appuie sur une grammaire, et le métaphysicien – sur des vœux pieux.

L'un des bienfaits de l'Internet : il devint dérisoire de se gargariser des connaissances accumulées dans notre mémoire de rats de bibliothèques ; tout môme les retrouve en quelques clics. Dans les chefs-d’œuvre du passé, rien de significatif ne le doit à ces fichues connaissances ; désormais on ne peut compter que sur le talent. Hélas, les connaissances se multiplient, les talents se raréfient.

En littérature (et donc en philosophie), l'invention doit être près de la nature, mais seulement dans le sens d'un combat amoureux entre la poétique et la réflexion. Sans l'un des partenaires, ces exercices mènent au vice ou à l'ennui.

Comment Socrate, à l'insu de de Maistre, peut-il n'être ni Grec ni Athénien (ce qu'il clame lui-même ! ), mais homme ? - soit par défaut de la représentation (on y aurait omis les genres d'humains d'après la géographie), soit par une vision limitée, en attachant Socrate (en création ou en interprétation) à la classe des hommes. Rien d'étonnant donc, au moins aussi peu que d'être Persan.

Une tentative de réhabilitation de la vérité : ce qui est profondément vrai se reconnaît par sa haute danse, à nos yeux étonnés et incrédules. En plus, c'est l'exact opposé de la devise moderne : est vrai ce qui marche.

Lue au second degré, la définition anglo-saxonne : n'est vrai que ce qui marche – est une bonne incitation, pour que mes pensées ou gestes dansent, s'ils ne veulent pas rester dans ce milieu insipide de l'apathique vérité. Et que l'arbre poétique s'occupe davantage des ombres que des fruits, en prolongement ironique de Goethe : « N'est vrai que ce qui est fécond » - « Was fruchtbar ist, allein ist wahr ».

Je comprends le culte de la vérité pratiquée aux temps anciens, puisque se rapprocher de la vérité voulait dire s'éloigner de la réalité. Mais aujourd'hui, où le vrai et le réel vont main dans la main, se vouer à la recherche du vrai, c'est s'adonner à l'ennui.

Dans la peinture des commencements, l'arbre originelle doit être plus présent que la source, la généalogie préférée à l'archéologie.

Une paix d'âme peut devenir une espèce de ce calme mortel, qui paralyse le voilier. Heureusement, tôt ou tard, même un tout petit changement de pression cardiaque ou atmosphérique amènera des vagues à l'âme ou à la coque.

Créer sa fortune, la gérer, s'ennuyer et s'intéresser à l'histoire de l'art, perdre sa fortune - de ces quatre modes d'existence, il n'en reste qu'un seul, où l'intérêt pour l'art ne compromet la fortune plus que le zèle commercial ou l'effort artisanal. « La misère, couveuse de tout art » - Apulée - « Paupertas omnium artium repertrix ».

S'absenter de ce qui est - le privilège de l'ironiste ; s'y incruster - l'insolence du sceptique ; s'y faire invisible - l'astuce du cynique. Brûler de ce qui n'est plus ou ce qui ne sera jamais, en savoir remplir le vide.

Le paradoxe doit n'être qu'une maîtresse, qu'on ne doit jamais épouser pour la vie, sinon on s'abêtit dans le ricanement et la grimace (Cioran y succombe). C'est là qu'est la différence entre ceux qui prennent congé de leurs paroles, dès que celles-ci conçurent, et ceux qui épousent leurs idées. Les naïfs, qui croient en paroles vierges, finissent par épouser celles qui n'ont aucun appât.

Il me plaît, ce plaisir enfantin de savoir que, parmi mes auteurs cités, il y en a trois, qui portent mon prénom, et qui sont, tous les trois, des poètes, tout en provenant de trois tribus différentes.

Le cynisme, comme ta seule respiration, s'évente très vite et t'étouffe ; c'est pourquoi il faut l'alterner avec un souffle frais de sentimentalisme. Mais leur mélange est toujours contre nature et témoigne souvent d'un cerveau robotique.

Trois sujets, trois sources inépuisables d'ennui et de niaiserie - la vérité, la liberté, l'être. Mais si je peux opposer à la vérité et à la liberté leurs contraires plus aguichants, le rêve et la contrainte, les innombrables antonymes de l'être - le devenir, l'avoir, le paraître, le néant, la contingence - irradient la même grisaille. Et le superlatif n'y est pas plus brillant que le négatif ou le comparatif : « L'Être est ce qu'il y a de plus vide, de plus général, de plus net, de plus usité, de plus sûr, de plus oublié, de plus exprimé » - Heidegger - « Das Sein ist das Leerste, das Allgemeinste, das Verständlichste, das Gerbräuchste, das Verläßlichste, das Vergessenste, das Gesagteste ».

Le terme, qui revint à la mode - le déploiement, pour parler d'une expansion commerciale ou des antennes captant le bruit du monde. Jadis, on l'associait aux voiles ou aux ailes. Nietzsche y voyait le premier instinct de tout être vivant cherchant à déployer sa force (seine Kraft auslassen). Mais qu'est-ce qu'on peut déployer ? - son savoir, son tempérament, son talent, ses faiblesses, sa solitude ? Et dans quelle direction ? - vers la platitude du vous, vers la profondeur du nous, vers la hauteur du soi ?

Chez les absurdistes, on remarque surtout qu'ils ne sont guère doués pour le sublime. Les farcesques, en revanche, souvent débordent de ce don oblique. On accède à la farce par une voie absurde, et donc humoristique, ou par une voie sublime, et elle s'appellera ironie.

Le chant convient mieux aux ombres, la lumière se donne même aux récits ; mais il y a des coqs, qui s'imaginent que non seulement le soleil est leur production, mais qu'il se lève à cause de leur chant, comme certains chants du cygne en annoncent le coucher. Il faut être reptile, pour ne pas aspirer aux astres et se contenter d'une Terre, qui tourne en rond.

Brutus et Cassius, pour briller, choisirent un bon stratagème : sur le fond de nos absences - abandons ironiques - se dessinent nos traits les plus hautains. « La présence diminue la gloire » - G.B.Vico - « Minuit praesentia famam ».

C'est en ravaudant ses jours troués qu'on devient grand couturier de la nuit ; c'est en adoptant une pose qu'on traduit le mieux une inspiration. L'acte ne serait que coutures opératoires, le maniérisme - que coupures respiratoires. Le cœur de l'art à travers les cardiogrammes des mots. L'art de se mettre apte au travail s'appelle inspiration.

Il y a des philosophes, chez qui on sent surtout un intense climat (Platon, Nietzsche, Heidegger) ; chez les plus raseurs, on ne voit que des paysages inanimés (Aristote, Descartes, Kant).

L'informaticien, modélisant le monde en langages orientés-objets, ricanerait en apprenant, que « en philosophie, la désobjectivation et la désorientation étaient tenues de s'énoncer dans la métaphore poétique » - Badiou. Les philosophes ignoreraient, que la métaphore naquît de la confrontation entre la représentation (où l'objet est incontournable) et la langue (qui cherche à accéder à ces objets).

Ils prennent trop à la lettre les mots de hauteur ou de profondeur et cherchent à nous proposer des échelles ou des puits, tandis qu'il suffit de nous rappeler le besoin d'ailes ou le besoin d'échos, les deux - à travers des caresses verbales et non pas des messes doctrinales.

La conscience d'échec nous tient en éveil, lorsque la vie nous sourit ou nous berce ; l'enthousiasme se vit le mieux au milieu des ruines.

Après avoir chanté les doigts de sa muse, la rose et les astres, le poète déclarerait que ce fut la maîtrise de l'anatomie, de la botanique et de l'astronomie, qui rendit son métier possible - c'est exactement ainsi que se présentent les philosophes, avec leurs pitoyables invocations de la logique, de la science, du savoir.

Vouloir être sublime (la pose de dandy) ou faire le sublime (la pose héroïque), ces deux ambitions ne réussirent jamais à personne. Seules des contraintes ironiques peuvent être sublimes, contraintes, à travers lesquelles passent et le ridicule et le honteux. Les ruines survivent et aux salons et aux champs de bataille.

La grisaille écologique au service de mes couleurs égologiques : je cherche à protéger mes paysages des cadres trop moutonniers et à lutter contre le refroidissement du climat de mes étoiles dans des trous noirs robotisés.

La caresse, pour l'âme, serait la même chose que le mordant - pour l'esprit.

En tombant sur ce verdict de Proudhon : « Il pense profondément à rien », je suis frappé par sa spécularité avec ma propre invitation à tout ressentir hautement !

Le bonheur de ma traversée de la vie, c'est l'ivresse et, donc, la fête. La fête de la fin de voyage, fête de l'esprit ; ou la fête du commencement, du départ, fête de l'âme. L'ivresse sur la route même ne promet que des accidents.

Si tu as soif d'une vie intense, ne cherche pas le vin, mais un naufrage et une bouteille vide, à laquelle tu confieras les tempêtes sous ton crâne. Mais si ce n'est pas la vie, mais la soif qui te préoccupe, crée une fontaine imaginaire, faite à seule fin d'entretenir ta soif.

Le sérieux, c'est l'impossibilité de falsifier un fait ou un dogme ; il a sa place en sciences, en religion, en amour, en musique ; mais nos facettes, créatrices ou libres, brillent par le contraire du sérieux qui est l'ironie - l'invention de nouveaux langages, par de nouveaux soupirs, grimaces ou rires, qui redressent les valeurs installées dans l'habitude ou la platitude.

On ne voue pas à l'outil le même regard qu'à son œuvre. (« On est toujours fils de son œuvre » - Cervantès - « Cada uno es hijo de sus obras » ; mon moi est dans mon outil, ce moulin à vent du verbe : « Don Quichotte, mon Ego, Sancho Panza - mon moi » - W.Auden - « Don Quixote, the Ego, Sancho Panza - the self ».) L'idéal, c'est, après l'écrivain, chercher à rencontrer Dieu, le troisième niveau d'admiration et d'étonnement.

Derrière la rigolade permanente de l'homme du commun se devine un permanent sérieux, cet effet d'une sombre ignorance ; sous le sérieux permanent de l'homme d'esprit se lit une permanente rigolade, cet effet d'un gai savoir.

Ils écrivent en puisant dans un puits profond, plein de leurs idées, souvenirs, savoirs, et ce qui s'avère être de l'eau courante, mue par la même pression extérieure. Tandis que la condition nécessaire d'une écriture est la présence d'une haute fontaine, me faisant mourir de soif. La soif inextinguible (insatiabilis satietas de St Augustin est la plus belle contrainte d'homme de goût.

Très comique confusion entre le vide physique et le vide mathématique, chez les badiousiens  : mettez dans un ensemble vide deux ensembles, vous obtenez un ensemble différent de deux ensembles unis ; c'est la matrice formelle de l'addition algébrique. Il a du mérite, cet ensemble vide subissant, sans aménité, une si brutale intrusion ! Et, rongée d'envie, la matrice informelle se réfugierait dans une soustraction topologique. Toutefois, la mathématique de l'Ouvert, chez Badiou ou Sloterdijk n'est pas plus risible que la logique de Hegel - de vastes, indigestes et irresponsables logorrhées.

L'esprit s'occupe du fond, et plus profond est celui-ci, mieux il vaut – on n'a pas besoin de contraintes. L'âme se charge de la forme, et pour que celle-ci garde sa hauteur, il faut débarrasser celle-là du ballast des choses et des actes. Dans ce dernier cas, la paresse semble être indiquée comme outil et guide : « La modération est la langueur et la paresse de l'âme » - La Rochefoucauld.

Mon entreprise de réhabilitation des ruines s'apparente davantage à l'élévation de la Tour de Babel qu'à l'imagination d'une tour d'ivoire (il faut être Nabokov, pour que ce soit la même tour), puisque mon refus de la langue unique est plus radical que le chipotage autour du choix des fondations, qu'il s'agisse du sable, des souterrains ou des cartes.

Mes ruines sont un compromis entre une église et un tombeau, où s'entremêlent l'ouvert du ciel et le fermé de la terre, le dehors des appelés et le dedans des élus, la verticalité des voûtes et l'horizontalité des racines, le ver du doute et le ver certain.

La citation m'offre un excellent moyen de fuir les casernes et les salles-machine, et de ne m'entourer que de ruines, que je crée moi-même, en escamotant ou en démolissant le contexte de cette citation et en la renvoyant à ses origines, au point zéro des fondations et des styles.

Quel est le grand créateur, qui reconnaîtrait, que sa vie eût été une réussite ? Personne. C'est l'arrière-fond des détresses qui perce chez les plus belles des plumes. Mais très peu réussissent leur mise en scène (souvent inconsciemment, comme Mozart ou Tchékhov). La maîtrise d'un style paraît en être la condition, à moins que ce soit le contraire, le style naissant dans l'intelligence, la noblesse et dans le courage d'assumer ses débâcles : « Le style est le luxe de l’échec » - Cioran.

La parenté entre la haute poésie et la philosophie profonde est si proche, que l'intimité entre elles, poussée trop loin, relèverait de l'inceste (Husserl) et engendrerait des monstres.

Les ruines ne sont plus une détérioration du château, mais une amélioration de l'étable ou du centre de calcul, auxquels se réduit l'habitat moderne. Les ruines affichent un lien fondamental avec le passé, en se faisant observatoire des astres, et sachant que, comme eux, elles sont vouées à l'extinction ; mais, au lieu d'émettre de la vaine lumière, elles inondent le ciel - des ombres discrètes.

Les idéalistes et les matérialistes s'anathématisent mutuellement, mais quand un observateur impartial compare leurs summums respectifs - la relation Père-Fils, en partant du sujet transcendantal, ou la relation Être-Étant, en partant de l'objet immanent, - il est face au même degré d'aberration que dans le mystère du sexe des anges ou du clinamen de Lucrèce.

Un magnifique exemple de naissance de métaphores vibrantes à partir d'un impassible concept : l'Ouvert est une chose qui coïncide avec son intérieur - une sobre définition mathématique, qui, transposée au domaine spirituel, redessine les frontières et les limites de nos aspirations ou de nos espérances : tout point, où le moi n'est plus seul, ou s'arrête, sans continuer à me toucher, ne m'appartient pas ! De même : le Clos - la différence entre la chose et son intérieur appartient à la chose. Toute limite de mes élans, toute frontière de mon identification, m'appartiennent - le refus de la transcendance.

Le paradoxe est une ruse technique, se prêtant bien à l'humour, mais n'atteignant pas à l'ironie ; c'est pourquoi, des paradoxes - le moral du grave Nietzsche, l'esthétique de l'espiègle Wilde, le psychique du désespéré Cioran - seul l'esthétique est à sa place.

Chez Nietzsche, Valéry, Cioran, il y a une espèce d'obsession, maladroite et mal-orientée, pour le fond – la force, la connaissance, la fébrilité - où ils s'avèrent assez médiocres, tout en étant brillants dans les exacts contraires, se résumant dans la forme : l'acquiescement résigné, l'intelligence intuitive, le style équilibré. Les défauts de notre esprit, favorisent-ils les qualités opposées de notre âme ?

La manie des hommes de garder les pieds sur terre se propagea jusqu'au métier d'écrivain, qui, pourtant, consistait jadis à faire chanceler la terre sous nos pieds.

Le besoin d'élargir la gamme musicale pousse l'enthousiaste Cioran vers les notes lugubres et le négateur Nietzsche – vers les notes acquiescentes : tandis que le musicien de l'intérieur Valéry reste fidèle à son élégance primordiale. Tout est inventé chez les premiers et authentique – chez le dernier.

De l'humour grinçant : quand je lis les longues jérémiades des professeurs sur le déclin apocalyptique de la culture, je me dis qu'il y a, en effet, un signe réel de ce cataclysme – on imprime leurs exercices et l'on refuse les miens.

En cherchant les vertus de la jeunesse, on tombe sur ce côté mystérieux de notre sens esthétique : j'ai beau fouiller dans tous les avantages, que traditionnellement on attache à l'âge tendre, je n'en retiens que la beauté physique, ou, plus précisément, ce qu'on tient pour telle. La pureté, l'innocence, l'énergie, la force, l'élan, la créativité, le rêve, l'espérance et même la fraîcheur appartiennent à un autre âge.

Vous êtes sûrement poète dans votre langue - ce qu'on disait des vers français de Rilke ou de Tsvétaeva, mais pour le comprendre et l'apprécier, il faut être soi-même et poète et polyglotte.

Quelle précision peut-on attendre de la linguistique ou de la philosophie, dites comparées et non pas comparantes ? La même bizarrerie morphologique que dans sleeping-car ou drinking-water.

Certains chagrins ne s'expriment qu'à travers des rires ; certaines joies sont le mieux traduites par un mot mélancolique ; c'est ce qui s'appelle ironie - une bonne amplitude et harmonie des opposés. Le refus de tomber dans la platitude expressive, par défaut de moyens, et même l'espoir d'en sortir grandi, par vertu des contraintes.

On associe à l'horizontalité deux dimensions, et à la verticalité - une seule, curieux effet de la gravitation et de notre position debout. Notre passé martial place, par analogie, la flèche du temps sur l'axe qui s'étend devant nous, tandis que nos gauche et droite forment la vastitude figée. La bonne verticalité serait celle qui prendrait pour porteur solidaire - la flèche du mouvement devenue immobile ; ainsi, l'horizontalité ne serait plus traitée de platitude, ni la verticalité - de girouette.

La responsabilité, ce fléau mental, robotisant toutes nos fonctions, des artistiques aux artisanales, devint si envahissante, que même son dernier challenger, la poésie, lui succomba, en grande partie. Quand on le constate, on pardonne à la gent professoresque l'immense irresponsabilité de ses logorrhées philosophiques.

Les adeptes de chaque élément ont leurs propres façons d'avancer vers leurs buts : l'eau - écopage ou repêchage, le feu - sainte simplicité ou feu de paille, la terre - sentier battu ou horizontalité, l'air - musique d'élans ou de chutes.

Les discours sirupeux ou baveux devinrent si dominants et perdirent à ce point tout souvenir de fraîcheur ou de renaissance, qu'on pourrait regretter la sécheresse de jadis : « L'âme sèche est excellente, avec son feu toujours vivant » - Héraclite - même si aucun Phénix ne touche plus la terre et réside, invisible et immobile, en hauteur aérienne.

La même monotonie, soit inertie soit ennui, accompagne ceux qui ne vécurent jamais un moment de grâce, d'illumination ou de conversion (comme St Paul, St Augustin, Dostoïevsky, Nietzsche, Tolstoï, Valéry, Wittgenstein, Heidegger). Pour avoir sa voix reconnaissable, il faut avoir entendu des voix d'inconnus.

Les Plus Déserts Lieux, PDL, les mots, hésitant entre la force et la liberté, et trouvant, comme par hasard, des échos dans : Prime Data Language, Public Document License, Popolo della Libertà, un poundal (mesure de la force).

Quand je lis toujours les mêmes litanies sur les profondes mutations bouleversant les fondements, je sais, que ce sont des commerçants, des journalistes ou des professeurs de philosophie, qui analysent ainsi les achats de véhicules, les faits divers ou les publications académiques, pour déjouer l'ennui et la platitude. Qui tend encore vers la hauteur des invariants immuables ? - des vagabonds, des exilés, des ratés…

Dans les mentalités horizontales règne le dynamisme, qui assure la stabilité dans la platitude ; la verticalité se maintient grâce à l'immobilité de ce qui est le plus vital, immobilité vécue comme une chute ou une envolée, en fonction du vecteur courant de mon regard.

La géométrie en philosophie : un vecteur, c'est le sens d'un axe de valeurs plus l'unité de mesure. À comparer avec des savants, non-géomètres de Platon, campés dans une valeur donnée sur un axe, plus des mesures, que tout le monde pourrait prendre à leur place.

La mathématique à la rescousse de l'immobile ou de l'invariant : en algèbre - des éléments neutres, en analyse - la notion de convergence, en géométrie - l'égalité, ou la mêmeté, représentées le mieux par l'unification d'arbres.

Sache que, pour briller, rien de plus prometteur que la maîtrise des ombres ; tous ceux qui veulent porter des lumières finissent dans la grisaille de l'oubli et de l'indifférence, sans reliefs ni ombres.

Pourquoi est-il si facile de rendre notre âme solidaire du cerveau, du visage, des mains, des pieds ou de la peau, et non pas des viscères, de l'aorte ou de la vessie ? L'âme serait-elle vissée aux opérations mécaniques et nullement - aux opérateurs organiques ? Et la peau, avec sa soif de caresses, serait-elle l'élément le plus profond de notre soi ?

Pour chercher des résonances dans un livre, il faut déjà être porteur de ses propres mélodies. Sinon, on n'assisterait qu'aux cadences régimentaires et mécaniques.

Le chemin vers soi-même est aussi bête que le chemin contre soi-même ; la docte introspection comme la confession indocte ne valent pas grand-chose là où règne l'invention - le regard initiatique sur le soi inconnu, les yeux fermés sur le soi connu.

On aurait dû réserver les mots absolu et infini - aux mathématiciens, pour définir la convergence, et les mots immortel et purs - aux curés, pasteurs, popes, gourous, imams, chamanes, rabbins, marabouts, manitous, pour souligner leurs divergences. Dès que des philosophes s'en servent, on n'entend que des preuves bancales ou des logorrhées cloacales.

Quand j'ai compris, que moi, comme tous les autres, j'emprunte tous mes sujets, mes objets et même mes projets - aux autres, et que je ne peux rendre ma nature la plus immédiate et la plus mystérieuse que par des artifices, dont moi-même, je suis le premier à être surpris, j'accepte, sourire ironique aux lèvres, d'être traité d'artificiel et d'emprunté.

Pour ne pas se déchaîner, ils veulent vaincre leur soi connu. Je me déchaîne, m'étant soumis à mon soi inconnu.

Pour stigmatiser un écrivain, aujourd'hui, ils ne trouvent pas de reproche plus cassant que : il a une vision faussée du monde, tandis que moi, je n'y lis, le plus souvent, qu'une fidélité, photographique et insupportable, fidélité à la vérité du monde, vérité pleine d'ennui, d'inertie, de conformisme stylistique, culturel, psychologique. Le bon écrivain est toujours faussaire, puisqu'il ne règle ses comptes au monde qu'avec des pièces à sa propre effigie.

Être ridicule : une trop grande différence entre le fond et le ton. Oser un ton hautain, c'est défier la platitude qui est égalité impossible du fond, un séjour monotone dans des solutions, sans savoir les approfondir en problèmes, dans des problèmes, sans savoir les rehausser de mystères, et même dans des mystères, sans savoir tracer des perspectives des solutions.

Les hommes calculent en tout ; ils ne devinent que quand ils s'oublient. « Les femmes devinent tout ; elles ne se trompent que quand elles réfléchissent » - A.Karr.

De tous les temps, l'ambition de l'artiste fut de transfigurer le monde ; par les temps qui courent, les barbouilleurs, héritiers des artistes, se contentent de le défigurer.

Aimer le verbe plus que l'homme se justifie, le verbe expiant les péchés et chantant les vertus de l'homme ; le verbe est un mot, demeurant dans la hauteur et visant la profondeur, il en est l'équilibre ; l'homme, la plupart du temps, se vautre dans la platitude. « La vertu veult monter » - Montaigne - la réponse du cœur à la propension de l'esprit à se propager : « Que sçay-je ?  ».

Le rasoir d'Ockham ou la raison suffisante de Leibniz feraient partie de mes arsenaux de contraintes, si je pouvais leur trouver une bonne cible victimale.

Souvent, la femme se contente du trop, pour nous rester nécessaire. Pas assez est nécessaire à l'homme, pour qu'il ne soit pas trop suffisant.

La seule hauteur, qui mérite notre fidélité, est absolue ; les relatives, les comparatives, ont le même avenir que toute profondeur – la douce platitude. Et l'ironie, tout en étant fatale pour les hauteurs relatives, est bienfaisante – pour l'absolue ; elle ne monte jamais, elle descend toujours (Jankelevitch), mais elle fait s'attacher à une bonne hauteur invisible, mais palp(it)able.

Techniquement, est philosophe celui qui serait capable d'inventer une interprétation, amusante ou démesurée, à partir de n'importe quelle sottise, grise et banale. C'est pourquoi il faut le mettre à l'épreuve, en lui présentant des platitudes sans la moindre aspérité idéelle ou verbale, pour voir s'il y trouvera une bonne prise ou un bon levier. La gymnastique philosophique devrait s'appeler gymno-sophisme.

Qui, aujourd'hui, est philosophe universitaire ? - c'est celui qui, sans vergogne, alignera des centaines de pages charabiques, partant de Le non-être (néant, rien, ensemble vide, inexistant) n'est pas ou de Penser, c'est penser à quelque chose (à Dieu, au bonheur, à la liberté), et développant ces avortons par ce qui aurait pu les précéder ou s'en ensuivre. On tire, au hasard ou en suivant la routine séculaire, des mots dans un sac, avec une douzaine de verbes et une douzaine de substantifs. Dans la logorrhée ainsi produite, toute négation s'accole et s'insère sans aucune résistance ; l'interchangeabilité verbale et conceptuelle y est un jeu d'enfant.

Intellectuel : perversion citadine du rustique philosophe.

L'ironie devrait être tragique de fond, classique de forme et romantique de ton.

J'ai beau bâtir un système irréfutable, prouvant que mes plus beaux essors naissent d'un génie profond, d'une vaste angoisse ou d'une haute solitude, mon intelligence ironique lui substitue facilement une autre justification, où n'apparaissent qu'un petit amour-propre froissé ou de petites défaillances. C'est ainsi qu'on doit entretenir un sain esprit critique.

Les absences, ce qui fut soigneusement évité - les choses, les angles de vue sur les choses, les idées consensuelles - contribuèrent peut-être davantage à la qualité de ce livre, que ce qui s'y faufila à travers ces mailles des contraintes, pour, de présent, devenir donné - des cadeaux gratuits aux dons précieux.

Le bon sens a beau être un bon cuisinier, le bon goût est dicté, Dieu merci, par les commandes des gourmets de nos sens tout court. « Entre le bon sens et le bon goût, il y a la différence de la cause à son effet » - La Bruyère.

L'ironie, la musique et la métaphore semblent être des synonymes, lorsqu'on y voit le contraire du sérieux dans, respectivement, la vie, la pensée et l'art, et ce synonyme, bizarrement, s'articule autour du jeu.

Existe-t-il des béatitudes, les yeux ouverts ? - on suppose, que les yeux dessillés ne fournissent leurs découvertes qu'à la cervelle, comme les yeux fermés, prélude de la naissance du regard, ne partageraient leurs rêves qu'avec l'âme. Une haute ironie consisterait à intervertir ces interlocuteurs, pour découvrir le calcul des larmes et l'éblouissement des chiffres.

Le héros de notre temps : il ne triche pas devant le fisc, il fit fortune en débutant dans un garage, il a un flair commercial. Devant une telle figure, tout homme de bon goût est frappé d'horreur et d'ennui ; il lui faut un Néron ou un César Borgia, pour que ses gammes de compositeur soient assez vastes et pathétiques. Le bon est nécessaire dans le beau, mais il doit y être totalement inventé, pour être crédible. Le bon réel est soporifique.

Mon âme s'émeut, donc mon esprit devient - c'est ainsi que Pascal et Nietzsche répliqueraient au cogito, et où les verbes seraient aussi diserts que les noms, les pronoms et les conjonctions, plus éloquents que penser et être.

Le vrai, pour nos contemporains, est un enfant légitime d'un bon calcul et d'une belle fortune. En revanche, la généalogie du bon et du beau, de tout temps, fut mystérieuse : pour le bon, les Chrétiens escamotèrent la paternité, en vénérant la seule maternité ; et les Païens, pour la naissance d'Aphrodite, allèrent encore plus loin, en imaginant l'écume de la mer, fécondée par des éclaboussures sanglantes des résidus du Cronos émasculé.

L'attitude de l'expert, du poète, du philosophe, face à la condition humaine peut être comparée à leurs visions respectives d'une position échiquéenne : le premier y verrait des intentions, des intensités, des points de rupture, le deuxième y chercherait des sacrifices à faire, pour terrasser un rival royal, le troisième discourrait sur la contingence de la répartition de cases blanches et noires, sur l'altérité des pions et des dames, sur la précédence de l'existence de l'espace des fous sur l'essence du temps imparti aux cavaliers.

Que doit savoir faire la Muse de l'ironie ? - à partir des larmes ou des rires, savoir en composer la musique ; Melpomène et Thalie, tout en gardant le fond de leurs partitions, en confient l'interprétation et la forme à Terpsichore.

L'horreur et l'absurde devinrent spécialités des repus : « En cette vie immonde, ma gueule fut tout le temps dans la boue ! Et vous attendez de moi du pittoresque ? » - S.Beckett - « All my lousy life I've crawled about in the mud ! And you talk to me about scenery ? » - c'est ainsi que les millionnaires décrivent leurs ennuis menant à la réussite finale. Le vrai pittoresque ou le vrai pacifique ne sied plus qu'aux bouseux. Ma vie fut une grimace, et mon premier lecteur me reprocha l'absence de tout sourire sur ces pages convulsives.

Les repus, s'enquiquinant dans leurs bureaux citadins, se répandent en louanges sirupeuses et pathétiques de la bonne nature. Moi, ayant connu la famine et les bêtes féroces, au milieu de la nature la plus sauvage de la planète, je finis par apprécier surtout le ton ironique et maniéré des salons parisiens.

Quels édifices érigent, aujourd'hui, les journaliers de l'art ? - des hôtels, des aéroports, des bureaux, où se bouscule un troupeau d'investisseurs ou de contribuables. Pour l'artiste, le meilleur moyen de ne pas engraisser le marchand et d'écarter le touriste est encore de ne bâtir que des ruines (« exegi monumentum »). L'époque, où « l'écrivain bâtit des tours d'ivoire, le lecteur y séjourne, l'éditeur perçoit le loyer » - Gorky - « писатель строит воздушные замки, читатель в них живёт, издатель взимает за проживание » - est finie, puisque tous les trois ne voient plus que le loyer.

Ils enlèvent la couche la plus récente de thèmes, d'angles de vue, d'intonations, et ils s'imaginent d'avoir créé une tabula rasa, sans se douter, qu'ils nagent dans la couche suivante, légèrement plus oubliée que la première.

Sans observateur, le cœur et le bon sens restent indéchiffrables ; si ce n'est l'ironie myope, ce sera la presbytie des convictions. L'ironie n'est pas une pose d'acteur, mais bien de spectateur : « les spectateurs voient plus que les acteurs » - Gracián - « siempre ven más los que miran que los que juegan ». Savoir être spectateur de son propre jeu, c'est tenir au regard et se méfier des bras et des yeux.

Tant de compliments au front plissé, enrichissant les yeux (Empédocle), divaguants et écarquillés, tandis que les meilleures visions naissent dans les yeux fermés, qui se moquent de la raison frontale et se réjouissent des images obliques. Dans de hauts regards, libérés de la basse raison. Aucun regard n'embellit la raison, qui ne sait pas divaguer.

Les gouffres apocalyptiques modernes ne me font pas pousser les ailes ; l'abolition du Jugement Dernier ne me décloue pas du banc des accusés.

Leurs filandreuses pensées discursives, comparées à la violence des maximes, me font penser à ce mot de Benjamin : « Les citations : ces brigands de grand chemin, surgissant et nous dépouillant de nos convictions » - « Zitate sind wie Räuber am Weg, die hervorbrechen und die Überzeugung abnehmen » - que valent leurs soucis mesquins de transport ou de sauvegarde, face à l'audace de ne se saisir que de métaphores ?

Le ton d'une maxime doit être tel, comme si le savoir n'y jouait aucun rôle, mais que l'auteur savait tout. « Ses Fragments, ses Regards, ses Précis, - qu'y a-t-il de net ? Et tout et rien. Il saurait tout » - Griboïedov - « Его Отрывок, Взгляд и Нечто, об чём бишь нечто ? обо всём. Всё знает ». Il est vrai, que sans musique intérieure un fragment sec, plus qu'un cloaque narratif, donne prise au spectre de l'ennui. N'empêche que ce genre exhibe un taux de raseurs inférieur à tous les autres. Tant de rééditions augmentées, mais verra-t-on un jour « une édition revue et diminuée » - Wiazemsky - « издание исправленное и убавленное ?  ».

L'idée est un mannequin, que l'artiste habille de sons et de couleurs et dicte l'expression de son visage et l'allure de sa démarche. Mais ce n'est pas au mannequin de séduire le regard exigeant.

Quand on a fait le tour complet de la réalité, de la représentation et du langage, on en aura retiré, respectivement, la noblesse, l'intelligence et le talent, pour en épouser, successivement, le matérialisme, l'idéalisme et le verbalisme ; avec la matière on apprend l'art des contraintes, avec les idées - la technique des buts, avec les mots - le vertige des moyens ; et l'on finit dans l'immobilité et l'invisibilité du talent, que ne trahit que la musique de l'œuvre.

La bonne acoustique commence avec l'érection de murs, à l'intérieur desquels on ne parle pas, on devient une ouïe musicale. « Le but de la philosophie est d'élever un mur là où, de toute façon, le langage s'arrête » - Wittgenstein - « Das Ziel der Philosophie ist es, eine Mauer dort zu errichten, wo die Sprache ohnehin aufhört ». Le mur moderne y est plus efficace que le pont antique, puisque aucun passage n'est possible entre la parole de l'emphase et la musique de l'extase.

L'ironie marque des points d'arrêt à l'expansion de l'intelligence, elle en fait un Ouvert, pour que les limites de l'intelligence, hors d'elle, la rendent plus humble. L'ironie n'est pas de l'intelligence, elle en est une contrainte provisoire : « Il faut nous abestir… ».

Les idées, qui triomphent dans les faits, se ternissent plus vite que celles, dont l'éclat n'a pas besoin de reflets visibles. L'étrange densité de belles idées qui s'avérèrent catastrophiques. Il existe même une solidarité des idées, permettant de cohabiter avec leurs indéboulonnables mais fraternels contraires.